Valets des livres

27 juin 2022

Je suis une esclave, journal de Clotee, de Patricia C. McKissack

Les jeunes d'aujourd'hui se rendent-ils compte de la chance, du privilège que cela représente d'avoir accès à la lecture, à l'écriture, bref à l'instruction d'une manière générale ? Cette question ne concerne pas que les jeunes d'ailleurs, elle s'adresse à tous. Nul n'est aussi conscient du caractère précieux d'un droit que celui qui en est privé. Le droit d'apprendre, le droit d'aller à l'école, le droit de lire, le droit d'écrire, de communiquer ses réflexions, ses sentiments, ses espoirs... tout cela est d'une telle banalité pour les citoyens du XXIe siècle ! Et pourtant, même en 2022, ces droits que nous pouvons qualifier d' "élémentaires" constituent encore un luxe dans certains pays. Je pense par exemple à des pays où le désir d'apprendre, celui des filles en particulier, est sévèrement réfréné, voire sanctionné.

 

COUV Je suis une esclave

 

 

Mais transportons-nous au XIXe siècle, aux Etas-Unis, quelques années avant la guerre de Sécession, qui comme on le sait opposa le Nord au Sud du pays, sur la question de l'esclavage. Faut-il y mettre un terme  ? Si la question se pose, c'est que plusieurs voix se sont déjà élevées contre cette pratique qui chosifie certains humains au nom du droit que s'attribuent d'autres humains à vivre de la vie des autres.  

Clotee, l'héroïne du roman Je suis une esclave, sous-titré Journal de Clotte, 1859-1860, entend parler des abolitionnistes : des personnes qui oeuvrent pour que les esclaves soient libres et qui prennent toutes sortes de risques pour cela. Mais qu'est-ce donc que la liberté ? A quoi ressemble-t-elle ? Clotee a beau écrire ce mot à plusieurs reprises, elle a du mal à se représenter ce que ça peut être. A travers son journal, on découvre sa vie, celle des esclaves d'une manière générale, on découvre surtout la soif d'apprendre d'une jeune fille de 12 ans, malgré les lourdes menaces qui pèsent sur tout esclave suspecté de savoir lire ou simplement de vouloir apprendre à lire. 

Interrogations sur l'esclavage, sur la société contemporaine et sur ce que chacun est en mesure de faire pour que les choses changent, car jamais les choses n'ont changé comme par enchantement. Ce que les gens attribuent aujourd'hui à l'évolution des mentalités n'est pas advenu tout seul, simplement parce que la société aurait gagné en humanité. Non, cette "évolution" est le fruit de combats successifs, de remises en cause qui se sont multipliées au point de radicalement changer la vision de la société. 

Parmi les acteurs du changement, des milliers d'anonymes et aussi des noms qui ont marqué l'histoire, comme Sojourner Truth par exemple, des figures inspirantes qui contribuent à renforcer le courage de la jeune fille. Il faut dire que Clotee elle-même deviendra une figure historique. En effet ce roman de Patricia McKissack est inspiré d'une histoire vraie, celle de Clotee Henley, qui apprit à lire et à écrire en cachette, tenant un journal intime, et qui mettra par la suite son instruction, son intelligence et son courage au service de la lutte pour la liberté des esclaves.

Je recommande vivement ce roman à ceux qui recherchent une oeuvre qui permette aux jeunes lecteurs de découvrir les réalités de l'esclavage d'une manière générale, et cette partie de l'histoire des Etats-Unis en particulier.

 

 

 

Patricia McKissack, Je suis une esclave, journal de Clotee 1859-1860, Gallimard Jeunesse, 2016, 224 pages.

Traduit de l'anglais par Bee Formentelli. Titre original : A picture of freedom, The diary of Clotee, Slave girl, 1997.

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19 juin 2022

Pot-Bouille, d'Emile Zola

     Il y a chez l’homme une habitude tellement enracinée qu’elle devient presque un trait de caractère : c’est celle qui consiste à se comparer aux autres pour avoir conscience de sa position par rapport aux autres. Il se place ainsi sur une échelle, avec le désir effréné de se trouver le plus haut possible, enviant ceux qui sont au-dessus de lui et affichant le plus grand mépris envers tous ceux qui se trouvent en dessous de lui. Bien évidemment, l’indicateur numéro un que l’on retient comme critère pour déterminer la position de chacun sur l’échelle sociale est la capacité financière. Les plus nantis se considèrent comme appartenant à une classe supérieure, ils seraient des gens respectables, des gens que l’on doit honorer comme les meilleurs spécimens de la société ou l’humanité, tandis que les désargentés ne mériteraient aucun égard. Tu es riche, donc tu dois être respecté, acclamé ; tu es pauvre, tu ne vaux rien !

 

Pot Bouille

 

     Mais l’argent, affirme Zola à travers son roman Pot-Bouille, n’est pas un critère de respectabilité. Ce n’est pas parce qu’on a des moyens financiers plus importants que l’on est ‘‘supérieur’’. Si l’on doit estimer les gens du point de vue de l’honorabilité, ce sont des valeurs comme l’honnêteté, le respect, la dignité, la franchise, la reconnaissance, etc. qui doivent servir de poids sur la balance. Et là, on s’aperçoit que les gens les plus ‘‘respectables’’ du point de vue financier sont le plus souvent les moins dignes, eu égard à l’hypocrisie criarde qui est la leur : ils sont soucieux d’aller à la messe chaque dimanche, se présentant comme les croyants les plus religieux, mais foulant aux pieds chaque jour que Dieu fait les plus élémentaires des préceptes divins. Ils sont les premiers à donner des leçons de morale, les premiers à exiger la probité chez les autres alors qu’ils sont eux-mêmes les personnes les moins probes du monde.  

D’ailleurs, il faut déjà commencer par s’interroger sur les conditions dans lesquelles ils ont obtenu leur respectabilité financière. D’une cupidité excessive, ils sont prêts à tout, pourvu qu’ils deviennent riches : fraude, escroquerie, spoliation de biens… ils se donnent toutes les licences, la fin justifiant les moyens. Mais que d’autres ne s’avisent surtout pas de faire comme eux ! Ils se verront accablés des qualificatifs les plus injurieux. Bref, eux seuls ont le droit de dire au monde comment les choses doivent marcher, distribuant de bons points et des cartons rouges, du haut de leur chaire.  

Je risque d’être intarissable sur ce roman à travers lequel je vois, au-delà de la confrontation bourgeoisie et petit peuple, une lecture du monde d’une manière générale, avec cette fracture entre les ‘‘grandes puissances’’ et les pays dits ‘‘pauvres’’, les premières se prenant pour des gens exemplaires, responsables,  à qui il revient d’indiquer aux autres leur place, se donnant le droit d’intervenir ici et là, ayant un regard condescendant sur ces pays qui ne leur arrivent pas à la cheville. Cependant, dès que ces derniers manifestent le moindre désir d’indépendance ou de volonté de ne plus subir le mépris des ‘‘puissants’’, alors ceux-ci les accablent de toutes sortes de menaces, une manière de camoufler leur désarroi. En effet, ils ont conscience que leur position de ‘‘puissants’’ sera sérieusement mise à mal s’ils n’ont plus ces ‘‘pauvres’’ à exploiter, ces miséreux sur lesquels marcher et cracher quand bon leur semble.

C’est l’exemple de la pauvre Adèle, au service de la famille Josserand, sévèrement traitée par Mme Josserand, mal nourrie et exploitée au maximum, insultée, jetée dehors à l’instant où l’on relève le poindre reproche à lui faire, mais reprise systématiquement à la minute même où on la renvoie,  parce qu’on ne saurait se passer d’elle et parce que, surtout, on ne saurait trouver une autre domestique capable d’endurer de telles humiliations et privations.

C’est également le cas pour la mère Pérou, la vielle dame que le concierge, M. Gourd, emploie pour l’entretien de l’immeuble. Il la soumet à des travaux extrêmement pénibles pour son âge, pour une rétribution de « quatre sous », c’est-à-dire presque rien. Cependant, lorsque la pauvre vielle dame ose réclamer son dû, n'étant toujours pas payée au bout de plusieurs jours, M. Gourd se dit scandalisé par ces réclamations, il trouve même le moyen de revoir encore à la baisse la rémunération, décidant de ne pas payer certaines heures au motif que le travail est soi-disant mal fait.  

Bref, sachant qu’ils tiennent à leur merci les personnes nécessiteuses, qui n’ont nulle autre ressource que d’accepter le peu qu’on daigne leur accorder, ceux qui ont une petite parcelle du pouvoir que donne l’argent les exploitent outrageusement, comme des esclaves. D’ailleurs le sort du personnel de maison, celui des dames en particulier, peut être assimilé à de l’esclavage sexuel, puisqu’elles sont tenues de répondre aux sollicitations sexuelles de leurs maîtres, lorsque ceux-ci ne trouvent pas satisfaction auprès de leurs propres épouses. Les précautions qu’elles peuvent prendre ne servent à rien. Adèle par exemple, la cuisinière des Josserand, que tout le monde considère comme une malpropre, puisque, effectivement, elle ne se soucie pas d’être soignée, on comprend plus tard que c’était dans une volonté de détourner les regards de tous ces mâles de la bonne société auxquels elle pourrait difficilement dire non, à moins de se mettre en position d’être congédiée. Malgré cela, elle subit leurs assauts, devant parfois contenter le désir de plusieurs messieurs durant la même nuit, si bien qu’elle n’a presque pas le temps de fermer l’œil pour se reposer. Elle doit pourtant être levée aux premières heures du matin pour assurer ses fonctions. Adèle finit par se retrouver enceinte. La découverte de sa grossesse, hors mariage, dans un immeuble habité par des personnes « honnêtes », serait une catastrophe inimaginable. Elle réussit à dissimuler son état, jusqu’au moment où sonne l’heure de la délivrance.

« Ce n’était donc pas assez de ne jamais manger à sa faim, d’être le souillon sale et gauche, sur lequel la maison entière tapait : il fallait que les maîtres lui fissent un enfant ! Ah ! les salauds ! Elle n’aurait pu dire seulement si c’était du jeune ou du vieux, car le vieux l’avait encore assommée, après le Mardi gras. L’un et l’autre, d’ailleurs, s’en fichaient pas mal, maintenant qu’ils avaient eu le plaisir et qu’elle avait la peine ! Elle devrait aller accoucher sur leur paillasson, pour voir leur tête. Mais sa terreur la reprenait : on la jetterait en prison, il valait mieux tout avaler.»

                                                                     ( Pot-Bouille, Le Livre de Poche, page 449)

 

Adèle accouche seule, dans les plus grandes difficultés, dans le noir. Puis, grâce à la complicité de la nuit, elle va déposer l’enfant devant l’hospice. On imagine que si elle n’avait pas eu cette possibilité, elle aurait pu lui ôter la vie. Au moment même où Adèle gère les conséquences des abus sexuels qu’elle a subis de la part des maîtres, en particulier de Duveyrier, propriétaire de l’immeuble, celui-ci, qui est conseiller à la cour, se félicite de l’issue d’un procès qui s’est terminée par la condamnation d’une femme accusée d’infanticide. Il est choqué de l’augmentation du pourcentage des infanticides.  « Il est temps d’opposer une digue à la débauche qui menace de submerger Paris. » (p. 461) « On ne guérit pas la débauche, on la coupe dans sa racine. » (p. 463), déclare-t-il à ses invités.

Duveyrier, qui est sans aucun doute l’auteur de la grossesse d’Adèle, et qui n'a eu de cesse d'avoir des liaisons à gauche et à droite, se plaint de la débauche grandissante alors qu'il lui-même un débauché notoire. L’emploi de l’ironie est particulièrement savoureux dans ce roman.

Zola s’intéresse au sort des jeunes filles, à l’éducation qui leur est donnée : une éducation qui explique les écarts futurs. Soit on les incite à la coquetterie, à être prêtes à tout pour les parures, y compris à offrir leur corps en échange des objets qu’elle convoite ; soit elles sont tenues dans un cadre tellement rigide et morne que plus tard l’adultère devient comme une distraction ; soit elles sont préparées à ne pas avoir de volonté propre, étant disposées à faire ce qu’on attend d’elles, comme Marie Pichon dont la passivité face aux assiduités d’Octave Mouret est proprement révoltante. Des femmes instruites et indépendantes financièrement, voilà les vrais remèdes si l'on souhaite une société plus ''saine''. 

Deux éléments dominent dans ce roman : l’argent et le sexe, les deux nerfs de la société, source de toutes les spéculations, de toutes les déconvenues.

 

Emile Zola, Pot-Bouille, dixième volume des Rougon Macquart, Le livre de Poche, 510 pages, 4.50€.

 

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08 mars 2022

DES FEMMES ENGAGEES DANS LA VULGARISATION DES LETTRES AFRICAINES

La littérature africaine demeure un secteur qui a besoin d’être développé, d’être mis en lumière. Parmi les facteurs qui l’empêchent de se déployer comme il se devrait, l’on peut citer la difficile circulation du livre en Afrique, la carence au niveau des structures qui participent d’ordinaire au rayonnement du livre auprès du public. Face à cette situation, des femmes d’Afrique ont décidé de se lancer dans l’action. Grâce Bailhache, Carmen Toudonou, Flore Zoa sont quelques-unes de ces femmes d’action dont l’impact se fait ressentir de manière concrète et pérenne sur le terrain. Elles font bouger les lignes et elles suscitent l'enthousiasme d'autant plus qu'elles sont filles du continent. Mongo Beti et Odile Tobner ont bien raison d'affirmer que "Rien de durablement heureux ne peut advenir aux Africains sans leur initiative et leur enthousiasme". (1)  

 

     Il manque encore, dans les pays d’Afrique, une vraie politique de valorisation du livre et des métiers qui lui sont associés : éditeurs, libraires, bibliothécaires, documentalistes...  Si les jeunes résidant en Afrique lisent peu ou moins que les autres, ce n’est certainement pas parce que leur intérêt est moindre, mais c’est bien parce que l’accès au livre est un luxe pour un grand nombre de familles ; parce que les initiatives qui permettraient à cette jeunesse d’étancher sa soif de culture se comptent sur le bout des doigts.

     Plutôt que d’attendre que les institutions publiques se saisissent du problème – on se demande même si ce n’est pas à dessein que ces institutions négligent ce secteur, sachant qu’une jeunesse bien nourrie intellectuellement se transformera demain en citoyens exigeants vis-à-vis de leurs gouvernants – des jeunes femmes ont décidé de s’investir dans la vulgarisation de la littérature africaine, de se dévouer entièrement à cette cause qui, pour elles, est hautement symbolique.

  

LIRE ET FAIRE LIRE LES AUTRICES D’AFRIQUE

      Les auteurs d’Afrique sont de plus en plus lus en Occident et ailleurs dans le monde, grâce notamment aux prix littéraires qui sont un excellent coup de projecteur sur ces auteurs, sur la littérature africaine en général. Mais ces auteurs primés ne doivent pas être l’arbre qui cache la forêt, au contraire ils doivent être regardés comme des indicateurs de la richesse d’une littérature qui se diversifie au fil des décennies.

 

Grâce Bailhache

(Grâce Bailhache)

 

     Grâce Bailhache, promotrice culturelle, se propose de faire découvrir la richesse et la diversité des lettres d’Afrique, notamment les plumes féminines, avec sa plateforme « JIFA Bookclub », un club de lecture qui fait une belle campagne de promotion des œuvres d’écrivaines africaines ou originaires d’Afrique. Au départ, elle avait commencé par valoriser les talents féminins d’Afrique en célébrant, d’une manière particulière, depuis 2015, la Journée Internationale de la Femme Africaine (JIFA), qui a lieu le 31 juillet. Elle met à profit l’outil numérique pour toucher le plus large public. Grâce Bailhache possède l’art et la manière de redonner du lustre à des œuvres qui restent parfois en dehors du champ de vision de certains lecteurs qui ne demandent qu’à les découvrir ou les redécouvrir.

 

SUSCITER L’ENGOUEMENT

     Dans des pays où l’avenir de la femme est encore vu comme étant associé au mariage et à l’épanouissement en tant que mère de famille, il est absolument indispensable de faire comprendre aux jeunes filles que leur épanouissement intellectuel est aussi une aspiration noble, qui ne doit pas les faire culpabiliser. Carmen Toudonou, écrivaine et journaliste – elle anime entre autres l’émission littéraire « Voyage littéraire » – a créé, depuis 2016, le concours « Miss littérature ».

 

 

Carmen-TOUDONOU

(Carmen Toudonou)

 

Ce concours était d’abord organisé au Bénin, puis, le succès de cette initiative ayant traversé les frontières béninoises, le concours connaît aujourd’hui la participation de plusieurs pays d’Afrique noire francophone et fonctionne un peu comme le concours de miss auquel nous sommes habitués, avec une présélection dans chaque pays participant, puis une finale qui met en compétition les finalistes de chaque pays. Bien évidemment les épreuves sont toutes liées à la culture littéraire africaine et à l’écriture. Les jeunes filles sont ainsi encouragées à lire un maximum d’auteurs africains et à mettre en valeur leur intelligence, leurs compétences intellectuelles.

 

METTRE A DISPOSITION DES LIVRES

     Flore Agnès Nda Zoa, avocate de profession et férue de littérature, a pris conscience que si la littérature africaine obtient des lauriers, c’est essentiellement grâce à des initiatives portées par des Occidentaux. Il est temps que les Africains aussi s’investissent dans ce domaine. Elle a créé, en 2015, une association dénommée « La CENE littéraire », qui a pour objectif d’être au service de la promotion des lettres d’Afrique. Par le biais de cette association, Flore Agnès Nda Zoa lance de nombreuses actions dont les répercussions sont aujourd’hui d’ordre international. Tout d’abord l’association récompense chaque année un roman écrit par un auteur africain ou afro-descendant : le « Prix Les Afriques ». Ensuite l’association organise des cafés littéraires dans différents pays d’Afrique, mettant à disposition des exemplaires du roman primé, qu’elle offre gracieusement aux jeunes devant participer à ces cafés littéraires.

 

Flore Zoa 2e photo Avocate redim

(Flore Zoa)

L’association La CENE littéraire travaille ainsi avec des enseignants, des universitaires, écrivains, des acteurs culturels résidant en Afrique. Depuis sa création, ce sont des centaines, bien plus des milliers de jeunes résidant en Afrique qui ont eu l’opportunité de lire et d’exprimer leurs impressions sur les livres lus. L’association organise aussi, entre autres, des concours d’écriture. Mais là où Flore Agnès Nda Zoa se fait particulièrement remarquer par sa volonté de mettre le livre à disposition de la jeunesse africaine, c’est qu’elle a créé une maison d’édition pour pouvoir rééditer des classiques africains pour une circulation en Afrique à un prix qui tient compte du pouvoir d’achat local, autrement dit proposer de grands classiques africains à un prix accessible à tous. Elle a par exemple obtenu des Editions Julliard le droit d’exploitation en Afrique du roman de Cheikh Hamidou Kane, L’aventure ambiguë, et des œuvres de Ferdinand Oyono : Une vie de boy, Le Vieux nègre et la médaille et Chemin d’Europe. Une première ! Le tout dernier classique a être mis sur le marché africain, grâce aux Editions Flore Zoa, est le roman de Boubacar Boris Diop Murambi, le livre des ossements.

 

L’Afrique a des talents, L’Afrique a un patrimoine littéraire qui ne cesse de s’enrichir et il ne dépend que des filles et des fils d’Afrique de mettre en valeur ce patrimoine.

 

Liss Kihindou.

 

Liens :

JIFA BookClub

Miss Littérature

La CENE littéraire

 

1. Mon Beti et Odile Tobner, dans l'avant-propos du Dictionnaire de la Négritude, L'Harmattan, 1989.

07 février 2022

Ténèbres à midi, de Théo Ananissoh

Ténèbres à midi. Voici une photographie de l’Afrique. Une photographie qui montre une double face. Il y a la misère flagrante, les conditions de vie extrêmement révoltantes qui vous invitent à souscrire tout de suite à l’équation Afrique = pauvreté. Puis il y a le luxe tapageur, celui qui remet en cause la pauvreté intrinsèque de l’Afrique. Non, l’Afrique n’est pas pauvre.  Les populations sont maintenues exprès dans l’insalubrité et l’absence du minimum vital. Une manière de briser leur humanité, de les maintenir en quelque sorte dans un état de servitude. Ainsi, les habitants sont désarmés, pas simplement matériellement, mais aussi moralement, psychologiquement, intellectuellement. Ils ne constituent pas une menace pour le système.

 

COUV Ténèbres à midi

 

Il suffirait que ceux entre les mains de qui reposent les deniers du pays manifestent un tout petit peu de bonne volonté pour fournir à la population ce minimum grâce auquel elle se sentirait digne. Mais voilà, avec la dignité et l’orgueil personnel retrouvé, les habitants deviennent exigeants et difficiles à contrôler. Il est plus flatteur pour elle, pense la classe dirigeante, de voir croupir leurs compatriotes, de les voir ramper devant elle. Peu importe que le pays offre un visage aussi révoltant, les classes politiques africaines se contentent de leurs quartiers résidentiels, elles ne semblent pas tenir compte du fait que c’est dégradant même pour elles, pour leur image de dirigeants, de savoir que les habitants du pays qu'ils dirigent vivent dans des conditions dégradantes.

Mais quand aux commandes du pays se trouvent des personnes qui tirent leur fierté, non des actions qu’ils entreprennent pour une population plus digne, plus instruite, mais du pouvoir de disposer de toutes les femmes qui les intéressent, surtout celles de leurs collègues, alors on continue à patauger dans la médiocrité et à être la risée des observateurs étrangers, qui eux également ne se préoccupent que de tirer leur épingle du jeu. L’Afrique, hier comme aujourd’hui, est un gâteau que certains se réservent le droit de déguster. Ceux qui sont susceptibles de remettre en cause le système sont mis hors d’état d’agir. Les compromettre ou les éliminer. « L’humiliation ou la mort ».

Il est facile de porter un jugement de l’extérieur. On ignore les réalités vécues par ceux qui vivent sur place, y compris au cœur du système. On se croit en plein jour, en vérité on avance dans une nuit totale. « Ténèbres à midi ». 

 

Théo Ananissoh, Ténèbres à midi, Editions Gallimard, collection Continents noirs, 2010, 140 pages. 

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29 janvier 2022

Dans le Ventre du Congo ou la confrontation des paroles

Dans le Ventre du Congo est un roman qui interroge la valeur de la parole. Celle qu'on profère. Celle qu'on donne. Celle qu'on transmet. Celle qu'on transforme en écrit.

 

L'écrit a-t-il plus de poids que l'oral ?

 

 

"Le Blanc qui n'accorde que peu de crédit aux paroles qui enfourchent le vent s'est offert à travers l'écriture un serviteur de qui il peut tout obtenir, à commencer par le dernier mot."

(Dans le Ventre du Congo, page 42)

 

Ainsi, l'écrit serait revêtu d'une autorité qui relègue l'oral au second plan. Mais alors, les paroles orales ne sont-elles que du "vent" ?

Qu'il soit écrit ou oral, le discours que l'on tient a indubitablement un rôle dans la construction ou la reconstruction de l'être. Même le discours d'une disparue a une incidence sur la vie de ses descendants vivants.

"Dans ce qui pourrait passer pour un soliloque, le but véritable, ma nièce, est de délivrer la parole qui défait les noeuds, brise les chaînes et éclaire la route du marcheur." 

(Dans le Ventre du Congo, page 34)

 

Quand votre histoire est éclaboussée par autrui, quand votre nom, votre dignité ont été traînés dans la boue, il faut les rétablir dans leur éclatante vérité. Et cela se fait grâce au pouvoir de la parole.  

"Laisse-moi te parler. Parce qu'il n'y a que le pouvoir de la parole pour recoudre la camisole de l'honneur perdu sous le regard scrutateur des gardiens de la mémoire."

(Dans le Ventre du Congo, page 34)

 

La parole a de la valeur, surtout la parole donnée, à condition que cela se soit fait librement.

"[...]L'honneur d'un homme (réside) dans la parole donnée hors de toute contrainte [...]". 

(Dans le Ventre du Congo, page 41)

 

Peu importe que la parole soit orale, elle est vivante ! Surtout la parole donnée. Cette promesse que vous faites peut vous rendre libre ou au contraire constituer un noeud qui obstrue votre vie entière.

Robert Dumont, qui a fait à Tshala Nyota Moelo mourante la promesse de rendre à sa lignée le trésor qui lui appartenait, n'hésite pas à demander à son fils Francis Dumont d'accomplir cette promesse qu'il n'a pu tenir lui-même de son vivant. Et comme il est brouillé avec ce fils et qu'il n'a pas pu le lui demander de vive voix, il laisse une lettre manuscrite avant d'être emporté par la maladie. Francis Dumont ne découvrira cette lettre ainsi que l'histoire des princesses congolaises de la dynastie des Kuba que de longues années plus tard. Son père n'est plus. Cette Nyota Moelo non plus. Pourtant la parole agit. Francis ne se contente pas de donner à Nyota, la nièce de Tshala Nyota, le collier avec la statuette sacrée qui appartient à leur dynastie. Il fait bien plus : il effectue le voyage jusqu'au Congo afin de rencontrer le roi Kena Kwete III, père de Tshala Nyota, grand-père de Nyota, afin de demander pardon au nom de son peuple et recueillir, il l'espère, la parole qui octroie le pardon.

On peut ainsi se sentir dépositaire de la parole proférée par autrui. Offensés et offenseurs se retrouvent dans une parole de réconciliation.

 

COUV Dans le ventre du Congo

 

 

Qu'est-ce qui vaut le plus à mes yeux : le discours de l'autre sur moi, sur mon histoire, ou bien mon propre discours découlant de ma propre connaissance de mon histoire ?

 

   Blaise Ndala met en scène la confrontation entre deux frères, chacun d'eux ayant une vision particulière de l'avenir, de la conduite à tenir. En effet, depuis que le colon s'est installé et a progressivement imposé sa loi, les peuples africains ont vu leur existence complètement bouleversée. Leurs valeurs, leurs traditions, leurs royautés surtout sont remisées en vestiges du passé, ce que le roi Kena Kwete III n'accepte pas. Mais son frère, le prince Osako, ouvre résolument ses bras au colon dont il perçoit la domination comme étant inéluctable. Il veut même s'engager volontairement pour participer à la guerre mondiale, contre le Nazi Hitler. Extrait du dialogue entre les deux frères :

- [...] Veux-tu me dire au nom de quoi  tu voudrais livrer ta poitrine au feu de ce monarque étranger avec qui nous n'avons pas un début de différent ?

- Les Belges sont les ennemis de l'Allemand. Le Congo belge appartient à la Belgique comme hier l'Etat indépendant du Congo était un cadeau de Léopold II à lui-même. Tu n'es pas sans le savoir, puisque le successeur de Dufour et ses maîtres de Léopoldville complotent pour te retirer le titre de roi. Ils s'apprêtent à retirer le rang de royaume au pays du Sankuru, et à Mushenge, siège du grand totem royal et des cérémonies les plus significatives de notre peuple, le statut de capitale.

- Paroles !

- Si ce n'étaient que paroles ! Voilà des années que les Belges ont pondu une loi qui a morcelé beaucoup de nos royaumes en petites loques honteuses nommées chefferies.

(Dans le Ventre du Congo, page 49)

 

Toutes ces dynasties, ces royautés, ces pratiques, ce savoir-faire, ce savoir-être, bref ces traditions, avec leurs forces et leurs faiblesses, qu'en reste-t-il ? Sont-elles enseignées ? Sont-elles apprises aux jeunes générations ? L'histoire de l'Afrique ne commence pas avec l'arrivée de l'homme blanc sur le continent, il est nécessaire de le rappeler, et même de l'écrire, puisque l'expérience nous montre que la parole écrite est celle qui a "le dernier mot". Ainsi Blaise Ndala nous offre une belle page d'histoire avec ce roman.

 Pour terminer, voici les dernières paroles d'un homme sur le point de rejoindre l'autre rive :

"Tant qu'il me reste un souffle, enseignant, tant que la tombe à mon égard continue de prendre son mal en patience, laissez-moi venir à l'essentiel : depuis que la terre est notre demeure commune, des peuples se rencontrent, tantôt dans la joie, tantôt dans la douleur, tantôt sous l'étreinte de l'allégresse, tantôt sous le joug de la barbarie. Ce ne sont pas les blessures qu'ils s'infligent les uns aux autres qui comptent le plus lorsque le temps éclaire enfin nos vacillantes illusions de discernement. Ce qui l'emporte, fils, c'est ce que leurs enfants après eux en retiennent afin de bâtir un monde moins répugnant que celui qui les a accueillis."

(Dans Ventre du Congo, page 356) 

 

Blaise Ndala, Dans le Ventre du Congo, Editions du Seuil, 2021, 364 pages, 20€. 

 

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31 décembre 2021

Racines, d'Alex Haley

Roots. « Racines ». Quel autre titre aurait mieux convenu à ce roman d’Alex Haley ? Remonter jusqu’à ses racines, réussir à retrouver ses racines, reconstituer l’arbre qui a été coupé par la traite et l’esclavage, mais qui a continué à vivre et à se fortifier, grâce à la parole, grâce à la volonté d’un homme qui a tenu à léguer à sa descendance son héritage africain. A leur tour les descendants ont continué à entretenir la mémoire de cet ancêtre africain, au point que, sept générations plus tard, un arrière-arrière-arrière-arrière-petit-fils de l’ancêtre est en mesure de retracer l’histoire de la famille, génération après génération.  

 

Racines COUV

 

Alex Haley nous offre ainsi une fresque familiale qui s’étend sur deux siècles. Ce n’est pas simplement l’histoire d’une lignée, c’est celle de millions d’hommes et de femmes, c’est l’histoire de l’humanité.

Alex Haley a su conter l’incroyable résistance de son ancêtre, Kunta Kinté, une résistance d’abord physique et morale, puis, une fois qu’il est mutilé et ne peut plus s’échapper, une résistance culturelle. Ne pas oublier d’où l’on vient, parler aux siens de ses aïeuls, de sa culture. Bien que les descendants d’esclaves, nés en Amérique et marqués le plus souvent par divers métissages, ne soient plus tout à fait africains, leur transmettre un héritage qui fera leur force :  celui de leurs origines africaines. 

 

Racines DVD coffret

(le coffret de DVD permettant de visionner les épisodes de la série télévisée)

 

De quel courage, de quelle ingéniosité, de quelle force, de quelle détermination les esclaves n’ont-ils pas fait preuve pour survivre, pour retrouver la liberté, pour lutter contre le système qui les a traités en sous-hommes ? Rendre à ces millions de déportés leur dignité humaine, voilà l’œuvre majestueuse accomplie par Alex Haley dans ce roman qui fut publié en 1976 et dont l’adaptation cinématographique a marqué des millions de téléspectateurs, dans le monde entier.

Racines est assurément un roman qu’il faut, non seulement posséder dans sa bibliothèque, mais aussi lire et faire lire au nom de la mémoire.

 

Racines DVD les deux

(les deux DVD du coffret)

 

On entame paisiblement la lecture du roman en découvrant l’enfance et l’adolescence africaine de Kunta Kinté, fils d’Omoro et de Binta, en Gambie, dans une tribu mandingue. Puis, à partir du chapitre 31, au moment de la capture puis de la traversée inhumaine, c’est une plongée dans l’horreur. Ces chapitres sont les plus poignants à mon sens, bien que l’horreur se poursuive en Amérique, dans les plantations. Et à partir de là, il devient difficile de ne pas se laisser happer par la narration, qui relate les déchirantes séparations des familles, les viols, les humiliations, la déshumanisation… Mais au milieu de ces horreurs, des lueurs d’espoir.   

Alex Haley, Racines, J'ai lu, pages 751-752, titre original "Roots", 1976.

 

Extrait :

"Et puis une idée traversa Kunta et l'emplit de tristesse : en ce moment même, à Djouffouré, Binta et Omoro étaient en train de devenir grands-parents, mais ils ne verraient jamais leur petit-fils et, même, ils ignoreraient toujours son existence. 

Mais soudain il bondit, car un vagissement venait de frapper son oreille. [...] Un minuscule visage presque aussi noir que le sien, et des traits indéniablement mandingues. Une fille, certes - telle était la volonté d'Allah - mais son enfant. Et il éprouva une profonde et sereine fierté, car voici que le sang des Kinté, qui avait coulé comme un puissant fleuve tout au long des siècles, allait encore irriguer une nouvelle génération."

(Alex Haley, Racines, J'ai lu, page 414.)

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31 juillet 2021

Bitibaly Zerbo Rose, Miss Littérature Afrique 2021

Le samedi 24 juillet 2021 s’est tenue la finale de « Miss Littérature Afrique ». Ce concours est une idée géniale de Carmen Toudonou, écrivaine et journaliste du Bénin qui, par cette initiative, participe à la promotion pour la lecture et l’écriture auprès de la jeunesse africaine, en particulier auprès des jeunes filles, auxquelles on inculque encore aujourd’hui qu’elles doivent prendre soin de leur corps, savoir mijoter de bons petits plats et tenir la maison, des atouts qui leur permettront de se faire valoir auprès des hommes en recherche d’épouse. On oublie que le mariage unit deux personnes et que pour que celui-ci soit heureux, il faut que les deux personnes qui forment le couple se sentent bien, le bonheur de l’un étant une énergie qui sera automatiquement mise au service de l’autre. La femme rendra d’autant plus heureux un homme qu’elle sera elle-même épanouie. Or l’instruction est une source infinie d’épanouissement.

 

Logo Miss Littérature

 

Par ailleurs, il faut rappeler que les choses ne doivent pas toujours s’organiser en fonction des besoins ou du plaisir de l’homme, la femme doit pouvoir réaliser des actions ou prendre des initiatives pour son propre plaisir, pour sa propre formation, elle est un être à part entière, avec ses désirs de jouissance… intellectuelle.

Carmen Toudonou a bien voulu nous parler des motivations qui l’ont poussée à imaginer ce concours.

 

Photo Carmen TOUDONOU

 (Carmen Toudonou, initiatrice du concours Miss Littérature)

 

« Nous avons noté que peu de femmes sont écrivaines en Afrique, et que leur travail est peu valorisé. Notre idée, en créant ce concept, c'est de contribuer à former la relève littéraire féminine africaine, en intéressant les jeunes filles à la lecture et à l'écriture. »

« Les femmes ont beaucoup plus à vendre que le physique. Et de toutes manières, aujourd'hui, avec les artifices cosmétiques et esthétiques, chaque femme le désirant, peut paraître belle. Voilà pourquoi, à Miss Littérature,  nous ne tenons compte d'aucun critère physique dans la notation des candidates. Nous mesurons plutôt leur potentialités et leurs efforts dans la connaissance de la littérature, le compte-rendu de lecture, la rédaction et l'éloquence. Et plus tard,  nous les formons à l'écriture grâce à des ateliers d'écriture. Nous avons déjà publié un recueil de nouvelles signées de nos lauréates. »

 

C’est en 2016 que Carmen Toudonou a lancé le concours Miss Littérature dans son pays, le Bénin. Puis, au fil des ans, il a connu la participation d’autres pays d’Afrique francophone. L’édition 2021 a mis en compétition huit pays : le Bénin, le Burkina Faso, le Cameroun, la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Niger, le Tchad, le Togo. A l’issue des épreuves du 24 juillet, qui ont porté sur le podium la représentante du Burkina Faso, nous nous sommes rapprochés de la lauréate et avons obtenu un entretien.

 

Photo des finalistes

 (Les huit finalistes de Miss Littérature, édition 2020-2021. Crédit photo : Page Facebook Miss Littérature Bénin)

 

A l’issue des épreuves du 24 juillet, qui ont porté sur le podium la représentante du Burkina Faso, nous nous sommes rapprochés de la lauréate et avons obtenu un entretien.

 

 

ENTRETIEN AVEC LA LAUREATE

 

"Au Burkina Faso, il n’y a malheureusement pas assez de communication autour de la chose littéraire. A l’école par exemple, on n’étudie pas assez les auteurs africains."

 

Miss Littérature Afrique 2021, félicitations pour votre couronnement et merci de nous accorder cet entretien. Pour commencer, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?   

Je m’appelle Bitibaly Zerbo Rose, j’ai 23 ans, je viens du Burkina Faso, je réside à Ouagadougou. J’ai une Licence en Marketing et Communication.

 

Comment avez-vous eu connaissance de ce concours ?

C’est sur Facebook que j’ai appris l’organisation de ce concours, on était à deux jours avant la clôture des inscriptions. Quand j’ai vu l’annonce, la cause m’a paru noble et je me suis tout de suite lancée.

 

Racontez-nous un peu votre parcours, depuis le moment de votre inscription jusqu’au couronnement. Quelles ont été les différentes étapes ? Cela a-t-il été en quelque sorte un parcours du combattant ou bien les choses ont-elles été plutôt aisées ?

La première étape, c’était la finale nationale (au niveau du Burkina). Il y a d’abord eu une présélection. Nous étions une vingtaine de filles à participer et dix ont été retenues. Et lors de la finale, j’ai eu la chance d’être élue. Mais dès le départ, j’ai compris que ça n’allait pas être facile, parce que chacune avait quelque chose à prouver. C’est à partir de ce sacre au niveau national que les choses ont été plus compliquées, parce que je me suis renseignée un peu sur l’édition précédente et j’ai vu que je devais absolument être à la hauteur pour représenter le Burkina Faso comme il le fallait. Je me suis donc donnée à fond dans les recherches, notamment en ce qui concerne la culture générale.

 

Photo Rose Bitibaly Zerbo

(Rose Bitibaly Zerbo, lauréate Miss Littérature Afrique 2021)

 

Vous avez donc pris le temps de vous documenter, de vous préparer afin d'être prête pour la grande finale réunissant les lauréates de chaque pays participant ?

C’est tout à fait cela, et ce n’était pas facile car c’est une fois rentrée du boulot que je me mettais à bosser, à partir de 20h. J’ai travaillé dur.

 

Vous vous êtes donc sentie à l’aise durant les épreuves ?

L’épreuve que je craignais le plus est la partie culture générale, c’est là, justement, que je trouve que cela a été corsé pour moi.

 

Avez-vous le sentiment que ce concours a été pour vous un canal qui vous a acheminé vers des découvertes littéraires ? Pouvez-vous en citer quelques-unes ?

C’est le cas, absolument, puisque chez nous, au Burkina Faso, il n’y a malheureusement pas assez de communication autour de la chose littéraire. A l’école par exemple, on n’étudie pas assez les auteurs africains, on ne les connaît pas trop, alors que, au niveau de l’Afrique, ce sont ces auteurs qu’on devrait le plus connaître. Ce concours m’a permis d’aller au-delà de mes connaissances, de découvrir par exemple des auteurs comme Sony Labou Tansi, Véronique Tadjo ou Arthur Rimbaud.

 

 Miss Littérature Afrique 2021 Rose

(Crédit photo : page Facebook Miss Littérature Bénin)

 

Quel a été le moment le plus marquant, pour vous, en dehors du couronnement bien sûr ? Y a-t-il un moment qui a été particulièrement marquant pour vous ?

Eh bien je dirais que c’est au niveau de la promotion. Par exemple juste après le sacre à la finale nationale, je souhaitais organiser quelque chose au pays, on a frappé à des portes qui sont restées fermées jusqu’à présent, et ça a beaucoup freiné mon élan, alors que j’étais très enthousiaste au départ. Mais Je me suis rendu compte que le domaine littéraire n’est pas priorisé dans les prises de décision, par exemple pour le financement, ça m’a beaucoup déçue.

 

Encourageriez-vous d’autres jeunes filles à participer à ce concours ? Que pourriez-vous dire à celles qui ne connaissent pas trop ou bien qui hésitent ?

Je dirais qu’il faut participer à ce concours parce que c’est pour une bonne cause. Cependant, ne participez pas à Miss Littérature en pensant qu’après, il y aura la gloire, si vous ne pensez qu’à la gloire, vous serez vite découragée, il faut bien plus que cela : aimer la chose littéraire.

 

Et maintenant que vous êtes élue, y a-t-il quelque chose de prévu pour la suite ?

L’événement en préparation, c’est la rédaction d’un recueil de nouvelles auquel vont participer les huit finalistes, sous le patronnage de Madame Carmen Toudonou, que nous remercions pour cette opportunité.

 

Propos recueillis par Liss Kihindou.

 

 

SOUTENIR LE CONCOURS MISS LITTERATURE

Si vous voulez soutenir ce concours, participer à sa pérennisation, rien de plus simple. Toutes les contributions sont les bienvenues. Vous pouvez par exemple le faire connaître autour de vous, partager les infos le concernant. Vous pouvez offrir des livres qui seront offerts aux candidates, faire d’autres dons, en nature ou en espèces. Vous pouvez même aider à obtenir des subventions.

 

Pour tous contacts :

Mail : misslitterature@yahoo.fr

Facebook : Miss Littérature Bénin

YouTube : Miss Littérature Officiel

Appels et Whatsapp : +229 97870303

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29 juillet 2021

Annie Jay, une autrice à découvrir !

J'ai découvert Annie Jay cet été, à travers ses romans La fiancée de Pompéi et L'Esclave de Pompéi, que les commentaires de lecteurs plébiscitaient. Effectivement, ces deux titres entretiendront le plaisir de la lecture chez les jeunes. Tous deux se déroulent exactement à la même période : au moment de l'éruption du Vésuve, en 79. Ils se lisent indépendamment l'un de l'autre, les intrigues sont complètement différentes, autrement dit l'un ne constitue pas la suite de l'autre, cependant l'autrice a su ménager de discrètes passerelles entre les deux romans, de sorte que l'un fasse écho à l'autre. 

 

PHOTO romans Annie Jay

 

Conformément aux titres, L'Esclave de Pompéi fait réfléchir sur la condition d'esclave ; et La Fiancée de Pompéi s'intéresse au statut de la femme, qui n'était qu'un bien que les pères en particulier mettaient en jeu pour faire aboutir leurs projets, qu'ils soient politiques, économiques ou autres. Mais ce ne sont là que les sujets dominants. Dans chacune des oeuvres, l'autrice réunit tous les ingrédients susceptibles de tenir les lecteurs en haleine. Amitié, amour, ambitions, aventures, retournements de situation... Ces romans ont tout pour plaire. 

Ils constituent une plongée intéressante dans le monde antique avec ses moeurs, ses croyances, ses connaissances mais aussi ses interrogations, notamment en ce qui concerne des événements, des réalités qui, aujourd'hui, ne nous oppressent plus par le poids de leur mystère.

Je n'hésite pas à ajouter ces deux titres d'Annie Jay, L'Esclave de Pompéi et La Fiancée de Pompéi, sur la liste de mes mes lectures préférées dans le cadre de la découverte de l'Antiquité romaine. Sur cette liste figurent déjà, depuis que je les avais lus, les romans d'Henry Winterfeld, L'Affaire Caïus et Caïus et le gladiateur, ainsi que la série des Titus Flaminius de Jean-François Nahmias. Relecture qui me garantit toujours le même plaisir ! 

 

PHOTO Romans latinistes top

 

Annie Jay, La fiancée de Pompéi ; L'esclave de Pompéi, Le livre de Poche Jeunesse, respectivement 2013 et 2014 pour la première publication. 5.90€. 

 

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22 juillet 2021

Les fiancés du grand fleuve, de Samuel Mvolo

Les fiancés du grand fleuve, de Samuel Mvolo. Voici un roman que je conseillerais si l’on me demandait des titres à proposer pour faire découvrir le roman d’aventures, et bien plus que cela. Ce roman repose en réalité sur des faits historiques, auxquels l'auteur associe l’amour et l’aventure. L’intrigue se déroule dans les années 30-40. Le Cameroun est une colonie française, après avoir été sous domination allemande. La deuxième guerre mondiale éclate. Sondo, un petit-fils de notable, aimerait bien s’engager, pour témoigner de son patriotisme et défendre la « patrie », c’est-à-dire la France. Mais sa tante, chez qui il habite, n’accueille pas favorablement ce projet. On s’arrange pour le renvoyer au village…

 

COUV fiancés du grand fleuve

 

Tenant malgré tout à contribuer à l’effort de guerre, Sondo se propose de participer à la collecte du caoutchouc, pour épargner les siens des lourdes sanctions qui pèsent sur ceux qui ne fournissent pas la quantité exigée par l’administration coloniale. Il ne le sait pas encore, mais ce sera pour lui le début d’aventures extraordinaires, qui lui font éprouver la valeur des croyances africaines : il pourra ainsi faire la part entre les superstitions et les mystères de l’Afrique. Et puis, lorsque l’amour se trouve au bout de la quête, quelle merveilleuse surprise pour le héros-narrateur !  

Faute de temps, je fais une présentation sommaire, mais je tenais à laisser un témoignage de ma lecture, comme ce commentaire posté sur le site d’Amazon où j’ai fait acquisition du roman, en version numérique : 

"J'ai vraiment apprécié la lecture de ce roman. En toile de fond, un hommage à tous ceux qui ont contribué à la victoire de la France pendant la guerre, l'auteur met en particulier en lumière la contribution africaine, physique aussi bien que matérielle. Et sur le premier plan, des aventures qui vous font entrer dans l'esprit, les croyances, les traditions africaines. Un roman qui célèbre aussi l'Amour, celui qui fait fi de la couleur de peau. On commence tranquillement la lecture, puis on finit par se sentir happé. Plus on avance, plus on veut demeurer en compagnie de Sondo, ce membre de la tribu Sso, cet Eloundou...

Voyage au coeur du Cameroun. Je recommande vivement !"

 

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Samuel Mvolo, Les fiancés du grand fleuve, Editions Clé et NENA (Nouvelles Editions Numériques Africaines), 2014 pour l'édition numérique.  

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23 mai 2021

Entretien avec le poète Frédéric Ganga

   A l'occasion de la sortie de son anthologie poétique, Frédéric Ganga, qui se définit comme un poète savoyo-congolo-montmartro-ciotaden, nous a accordé un entretien. Cette conversation avec le poète peut être vue comme une invitatation à converser plus longuement avec lui, en vous laissant embarquer dans son Anthologie personnelle, une belle promesse de voyage qui vous réserve des surprises. Un article sur cette anthologie est aussi disponible ici

 

ENTRETIEN

 

Frédéric Ganga, parlez-nous de votre rencontre avec la poésie : comment êtes-vous entré en poésie ?

Par la biologie en classe de 6ème. la professeure a donné un devoir sur la moule (l’animal bivalve) et j’ai rendu un devoir sous forme de poème, sans me poser de questions. La professeur était ravie et, avec son accent du Midi, a déclaré à la cantonade : nous avons un petit poète.

 

De 1980 à 2020, cela fait 40 ans que vous publiez de la poésie. Avez-vous le sentiment d’avoir mûri ?

Non, j’ai même l’impression que certains poèmes de jeunesse sont plus mûrs que ceux d’aujourd’hui. C’est que mes disponibilités poétiques sont moindres en ces temps d’homme de famille. j’attends quelques années avant de reprendre mon envol... je le sens.

 

Cette Anthologie porte le sous-titre « Renoncer à être un Ange », précédé du chiffre I. Doit-on comprendre qu’il ne s’agit pas de la somme de toutes vos publications sur 40 ans mais plutôt d’un choix de poèmes qui vous obligent à quitter la berge de la quiétude pour faire corps avec le tumulte du monde ? Un deuxième tome est-il en préparation, qui sera placé sous un autre signe, aura une autre visée ?

Renoncer à être un ange renvoie au poème qui se termine par “Plus je grandis, plus je crois en la vie, même si je n’ai pas renoncé à être un ange”. La figure de l’ange me travaille depuis la prime enfance, et la matérialité, l’organicité de l’humain me pèse souvent, même si la sensualité fait le poète que je suis. J’ai imaginé, après ces 40 ans de poésie, “poser” les 20 ans suivants avec un autre sous-titre dont j’ignore encore le nom, précédé du chiffre II.

 

Liss et Fred gare la ciotat

(Liss Kihindou et Frédéric Ganga, à la gare ferroviaire de La Ciotat, où réside le poète)

 

Il y a plusieurs centaines de poèmes dans cette anthologie, je suis consciente que la réponse à ma question ne sera sans doute pas évidente, mais quel est, parmi ces nombreux poèmes, celui qui vous ressemble le plus ?

Ah ah ! Je vais me plier à ce jeu, en sachant que si vous me posez cette question demain, la réponse sera certainement autre. Mais aujourd’hui, en ce 20 mai de l’an de grâce 2021, je nomme le poème de la page 292 commençant par : Nous ne savons jamais ce que nous signifions.. je suis perdu dans mon humanité, l’homme est perdu dans sa vivacité et je dois – nous devons nous retrouver dans l’humilité et la fraternité du vivant.

 

A l’inverse, quel est celui de vos poèmes qui vous a le plus étonné, parce que vous n’auriez jamais imaginé écrire un tel poème, parce que vous avez l’impression qu’il s’est écrit en quelque sorte hors de vous….

Cette fois-ci, cela semble plus facile. Ce serait le poème de la page 396 qui m’effraie encore lorsque je le relis et qui commence par “Si tu savais combien je t’aime, tu prendrais peur...” Il est comme un poème venu d’un rêve enfoui et soudainement imposé alors qu’on souhaite (mais c’est impossible !) le garder enfoui.

 

Vous êtes résolument poète, vous avez fait paraître plus d’une quinzaine de recueils, n’avez-vous jamais été tenté de continuer à faire de la poésie, mais en passant par un autre genre, par exemple le roman ?

J’ai essayé dans mon jeune âge de m’enfermer dans un châlet durant une semaine et d ‘écrire, mais j’ai soudainement compris le travail du romancier, un travail long et minutieux. Par rapport à la fusion, à la précipitation créatrice du poème, le roman m’a semblé ennuyeux et pénible, tout simplement aussi éloigné de moi que la charrue de la pluie. Je connais la pluie, je suis son frère. Mais la charrue, je ne la connais pas.

 

Pour terminer, que diriez-vous à ceux qui pensent que la poésie, ce n’est pas pour eux ?

Je leur dirais qu’ils n’ont qu’à se souvenir de tous ces mots venus spontanément, même de façon confuse, lors des grandes émotions (Eros et Thanatos, bien entendu !). La Poésie est là, d’abord, et puis l’école, la famille, l’entreprise façonnent la prose. Soit l’on garde une part irréductible de sincérité, la vibration d ela poésie, soit on l’enfouit sous des tonnes de prose. cependant, la Poésie est toujours là. Qu’ils creusent un tant soit peu, qu’ils l’appellent, elle surgira !

 

Propos recueillis par Liss Kihindou.  

 

PHOTO livre Frédéric

 

Poèmes cités par l'auteur 

 

Nous ne savons jamais ce que nous signifions

Pour le lapin, l'aigle et la loutre

Le vieux chêne, l'olivier centenaire et le coquelicot

L'astre des circonvolutions

Et l'eau claire des sources

Qui va à tâtons vers la mer

La parole de vent taillée

Par un millier de vents farceurs

La goutte de sang du joyau

Jamais ce que nous signifions

Pour l'azur si déconcerté

Pour le sourire d'un murmure

Dans le désert des vérités

Pour tout ce qui meurt de blessure

Sans y avoir jamais pensé

Nous ne savons jamais ce que nous signifions

Pour l'ombre et la lumière.

(Page 292)   

 

*****  

 

Si tu savais combien je t'aime

Tu prendrais peur

Comme un enfant prend au baptême

De la hauteur

Comme un affront prend au blasphème

La pesanteur

Si tu savais combien je t'aime

Tu prendrais peur

 

Si tu savais combien je t'aime

Tu rirais fort

A élargir les Bethléem

Et les Bosphore

A transformer les épidermes

En poudre d'or 

Si tu savais combien je t'aime

Tu rirais fort 

 

Si tu savais combien je t'aime

Tu partirais 

Au paradis, au Lieu sans peine

Tu rejoindrais

La litanie morne des plaines

Et des palais

Si tu savais combien je t'aime

Tu reviendrais. 

(Page 396) 

 

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