Valets des livres

21 mai 2018

Le Mythe d'Ange, de Dominique M'Fouilou

Article précédemment publié sur le site Congopage, le 20 mars 2007, avant l'ouverture de mes blogs. Article que l'on peut retrouver en cliquant ici

 

Le Mythe d'Ange. C’est le dernier roman de Dominique M’FOUILOU. Comme certains peuvent le deviner, il revient sur la figure d’Ange DIAWARA : sa tentative de coup d’état, sa retraite dans les forêts, son assassinat. Mais il s’agit surtout pour l’auteur de parler de « l’après-M22 » ou l’ « après mouvement », pour reprendre ses termes dans son avant-propos. En effet, le leader disparu et la vie ayant repris son cours normal, les anciens amis de celui-ci, du moins ce qu’il en reste, doivent vivre avec la peine causée par cette tragique disparition. Ils ont par ailleurs le projet d’honorer la mémoire du disparu, ou tout au moins de faire de telle sorte que le nom de celui qui fut leur chef, leur exemple, ne disparaisse pas. Ainsi ils décident de mettre sur pied une organisation en l’honneur d’Ange. Cependant, d’anciens sympathisants du mouvement qui fut mené par Ange souhaitent eux aussi se joindre à cette dernière. Mais ceux-ci n’eurent pas toujours un comportement exemplaire, quelques uns furent même de ceux-là qui sabotèrent sournoisement l’action d’Ange. Une question se pose alors : doit-on associer ces gens à une organisation censée honorer l’homme qu’ils ont trahi ?

 

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Au-delà de l’histoire d’Ange DIAWARA et des circonstances qui entourèrent sa disparition, ce roman pose un problème universel : celui de la confiance. Peut-on faire confiance à un homme qui, à un moment donné de sa vie, a manifesté un comportement indigne et qui dit avoir changé ? Peut-on donner une seconde chance à une personne qui vous a trahi, une personne qui n’a pas fait preuve de fidélité ? Telles sont les questions que se posent Armand, le personnage principal. En fait, il est tiraillé par des doutes de deux natures différentes : faut-il, d’une part, intégrer Gérard à leur projet de réhabilitation de la mémoire d’Ange ? D’autre part, son amour pour Fleur, une jeune fille dont il a fait connaissance fortuitement, va-t-il se concrétiser ? Leur union va-t-elle voir le jour ? Voilà les deux histoires qui se chevauchent dans Le Mythe d’Ange de Dominique M’FOUILOU.

 

L’auteur

Dominique M’FOUILOU est un auteur de la littérature congolaise plutôt singulier. En effet, alors que ses collègues écrivent des textes qui mêlent, à pourcentage plus ou moins égal, fiction, expériences personnelles, au besoin histoire du pays ; lui se nourrit essentiellement de cette dernière, en particulier des événements qui ont constitué – ou qui constituent – des pages mémorables de notre histoire. Pages mémorables, sans doute, mais parfois si méconnues ! Les générations qui n’ont pas vécu ces événements ou étaient trop jeunes pour s’en souvenir – et elles sont aujourd’hui les plus nombreuses – ne connaissent que vaguement des noms, des faits qui ont pourtant marqué l’histoire de notre pays. Les témoins de ce passé se font de plus en plus rares ; et ceux qui meurent s’en vont avec leurs souvenirs. A défaut de livres d’Histoire qui mettent en lumière le vécu des Congolais, pourquoi ne pas recueillir ces témoignages et en faire le fondement d’œuvres romanesques ? C’est le mérite de Dominique M’FOUILOU. Il récolte des informations, interroge des survivants de telle époque, pour produire des romans. Ceux-ci peuvent à juste titre être considérés comme des lieux où retentissent des échos de la vie politique congolaise d’avant et d’après les Indépendances : la construction du Chemin de fer, le M22, le passage à la Démocratie, la figure de MATSWA… sont quelques unes des pages que D. M’FOUILOU ressuscite.

Né en 1942, il est diplômé de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Docteur 3ème cycle de connaissance du Tiers-Monde (Géographie Economique), Paris VII. Il est à ce jour l’auteur de 9 ouvrages.

Œuvres de Dominique M’FOUILOU Romans : 
- La Soumission, L’Harmattan, Paris 1977 
- Les Corbeaux, Akpagnon, Le Mée-sur-seine, 1980 
- Vent d’espoir sur Brazzaville, L’Harmattan, Paris 1991 
- Le Quidam, L’Harmattan, Paris, 1994 
- La Salve des innocents, L’Harmattan, Paris, 1997 
- L’Inconnu de la rue Mongo, L’Harmattan, Paris, 1999 
- Ondongo, L’Harmattan, Paris, 2000 
- Le Mythe d’Ange, L’Harmattan, 2006 
- Fuir l’Enfer de Brazzaville,Théâtre, Paari, Paris, 2006

Oeuvre postérieure à 2007 :

- Ci-gît le Cardinal achevé, Editions Paari, Paris, 2008.

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07 mars 2018

L'Empire du mensonge, d'Aminata Sow Fall

Dans son dernier roman, L'Empire du mensonge, Aminata Sow Fall porte un regard critique sur la société, sur le monde, un monde où la course au gain facile assèche le goût de l'effort et fait perdre le sens des valeurs. Le besoin de parvenir, le besoin de briller, le besoin de dominer entraînent l'homme dans l'imposture, le mensonge : "considéré comme la mère puante de toutes les formes de décadence morale, le mensonge, doucement, longuement, sûrement, s'est insidueusement ancré dans les habitudes. Gymnastique nationale et mondiale." (p. 114)

 

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"L'Empire du Mensonge", ce nom choisi par Borso, l'un des personnages féminins, pour désigner l'espace aménagé chez elle destiné à accueillir des représentations théâtrales, traduit bien le théâtre du monde : on joue des rôles, on porte des masques, on agit par automatismes, on oublie d'être soi, d'être vrai.  

Le roman est construit autour de l'histoire d'une famille, celle de Sada, de ses parents Mapaté et Sabou, de son grand-père Serigne Modou Waar. Au milieu de la décadence générale, il revient aux parents de "forger une carapace de vertus dans le coeur des enfants" (p. 67) Cette carapace saura renouveler en eux la patience, le courage, la détermination nécessaires pour voir fleurir les bourgeons de leurs rêves.

Alors qu'il est au seuil de sa majorité, Sada décide de s'inscrire à l'école primaire : apprendre les fondamentaux, lire et écrire. Au contact de son père et grâce à l'apprentissage du coran, il s'est déjà familiarisé avec l'alphabet arabe et avec les chiffres : il tient un commerce de fortune, qui se développe au fil des ans, avec l'aide de Bougouma, un ancien enfant de la rue adopté par ses parents, qui deviendra son frère. Mais il veut aller plus loin, il a des projets plein la tête. Alors, aller à l'école lui paraît une évidence. Peu importent les moqueries liées à son âge, du moment qu'il a la bénédiction de son père, qui n'a connu, lui, que l'école coranique. Ici il n'y a pas l'antagonisme qui déchire le héros de L'Aventure ambiguë : l'école coranique n'exclut pas l'école des Blancs et inversement. Conscient que pour se construire, il est nécessaire de s'instruire, le père de Sada encourage son fils à boire au goulot de tous les savoirs : ne pas tourner le dos à l'héritage ancestral mais ne pas se priver non plus des connaissances que délivre la modernité. Sans même parler d'institution scolaire ou universitaire, la simple connaissance d'une langue est une porte qui donne accès à un vaste champ de connaissances : "Il y a autant d'écoles que de langues !" (p. 53), déclare Mapaté, le père de Sada.

"Apprendre le monde et ne jamais oublier d'où l'on vient", tel est le refrain qui ponctue le roman. Savoir d'où l'on vient, c'est essentiellement savoir qu'on est homme et que l'équilibre du monde dépend du respect des valeurs qui font l'humanité : si ce que je fais porte préjudice à l'autre ; si dans ce que je fais, j'oublie la place à accorder à l'autre ; si je tourne le dos à l'autre croyant pouvoir jouir tout seul de ce que j'aurais bâti au détriment des autres... je suis en réalité en train de scier les piliers qui soutiennent l'édifice dans lequel je crois naïvement vivre une existence royale. Il n'y a pas de paix lorsqu'on ôte aux autres le droit à la dignité. 

"La folie de destruction, d'anéantissement et de possession a brisé le cordon vital qui lie notre destin et celui du monde qui nous entoure". (p. 84)

"Notre monde globalisé (a) plus que besoin de réapprendre les vertus de l'amour, de la tolérance, de la justice, du dialogue, de la générosité, du respects... et - surtout ! - de la dignité." (p. 88) 

 

L'Empire du mensonge présente une Afrique où les investisseurs étrangers ont plus de droits que les nationaux, l'auteure dénonce aussi bien "les discours pompeux et parfois arrogants de prétendus "porteurs d'aide au développement" " que ceux des "politiciens en manque d'audience" ; elle pointe du doigt la corruption qui gangrène les Etats africains, les fonctionnaires plus difficiles à apprivoiser que des loups ; elle évoque les quartiers et les villes qui poussent dans l'anarchie, sans canalisations et sans déchetterie, en sorte que ceux-ci se transforment en quartiers-poubelles... Mais au milieu de toute cette misère, une volonté de réussir, de construire quelque chose de ses mains, d'améliorer son lieu de vie. Les plus grandes transformations viennent parfois des volontés collectives et non des politiques, plus soucieux de détourner les fonds alloués pour tel ou tel autre projet que d'en faire aboutir un seul. Ce qui compte, c'est l'inauguration.  Dès les premières pages du roman, l'auteure tourne en dérision ces ministres qui inaugurent à tour de bras des constructions qui resteront inachevées et qui occasionnent pourtant des frais pharamineux :

"Cinquante poses de la première pierre en douze ans de ministères [...]. Cinquante mobilisations grandioses pour des applaudissements vains chèrement payés et rien pour le peuple. Pendant ce temps, des écoles ont fini de s'écrouler, des hôpitaux de s'afaisser sur la tête de malades démunis. Et ça continue." (p. 13-14)

Les ministres, les politiques en général, de fieffés menteurs ! Aminata Sow Fall convie le lecteur à "résister aux sirènes des illusions" (p. 33), à démasquer l'hypocrisie et le mensonge. S'il est un mensonge digne d'être applaudi, c'est celui de l'Art : 

"L'Art est mensonge, oui ! Le seul mensonge qui peut nous guérir, un puissant neutralisant contre les haines, les hostilités, la crétinisation." (p. 96)

 

L'Empire du mensonge est écrit dans la même veine que La Grève des Battù, roman par lequel j'avais découvert la plume de l'auteure, il y a de nombreuses années. Dans l'un comme dans l'autre, l'auteur y déploie l'art de faire comprendre que nos destins sont solidaires les uns des autres.

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 (Liss Kihindou et Aminata Sow Fall au Salon du livre de Paris 2018) 

 

Aminata Sow Fall, L'Empire du Mensonge, C.A.E.C./Khoudia Editions, 2017, pour le Sénégal ; La Martinière et compagnies, sous la marque Le Serpent à Plumes, 2018, 124 pages, 15 €. 

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16 février 2018

Découvrir l'histoire de la traite à travers une exposition

Pour comprendre le monde aujourd'hui, il faut remonter le cours de l'histoire, découvrir ou redécouvrir comment la machine de l'histoire s'est mise en branle pour tracer une ligne qui changera à jamais la face du monde. Le chapitre de la rencontre entre l'Occident et l'Afrique s'est fait dans la douleur, la violence, le mépris ou plutôt le déni de l'humanité de l'homme noir... et ce chapitre n'est pas encore clos (le sera-t-il jamais ?) Au contraire, il continue à avoir des rebondissements, au vu du regard porté sur les Noirs, aujourd'hui encore, où qu'ils vivent, sur quelque continent qu'ils résident. Les idées reçues sur les Noirs sont nombreuses, surtout à propos de l'esclavage : ce sont les Africains eux-mêmes qui ont vendu leurs frères, en échange de pacotille, les véritables responsables de la traite ou les vrais coupables, c'est eux ; les Noirs ont accepté avec servilité leur condition d'esclaves, ils n'ont jamais opposé de résistance ferme, de toutes façons ils ne sont pas suffisamment intelligents pour organiser une révolte efficace ; il est facile de les manipuler, d'autant plus qu'ils sont superstitieux ; les Noirs sont nés pour servir les autres... De toutes ces idées reçues découle l'idée plus ou moins consciente que les Noirs constituent la catégorie la moins estimable de l'humanité, par conséquent le traitement qui leur est réservé émeut moins que s'il s'était agi de personnes d'une autre couleur. Comment en est-on arrivé là ? 

 

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(L'équipe de la France Noire n'en est pas à son premier établissement, et il y a d'autres réservations pour cette année 2018, année du 170e anniversaire de commémoration de l'abolition de l'esclavage en France). 

 

Il existe aujourd'hui de nombreux livres, essais et fictions réunis, écrits par des hommes animés par la volonté de dire l'histoire, toute l'histoire, sans faire de coupe qui arrangerait les uns au détriment des autres. Il ne s'agit pas de justifier ou de condamner mais de dire les faits, tout simplement. Savoir d'où on est parti, comment les choses ont évolué, permet de comprendre où l'on est aujourd'hui. Et peut-être avoir une autre perception des choses, moins nourrie d'idées reçues. Seulement, tout le monde ne lira pas ces livres, surtout lorsque ce sont des essais. Un certain nombre de jeunes ne veulent déjà pas entendre parler de livres à lire, alors si ce sont des essais, parfois de niveau universitaire, on peut être sûr qu'ils ne manifesteront aucun enthousiasme à ouvrir ces livres, même si le sujet peut les intéresser. Et cela vaut aussi pour les adultes. Alors, comment engager le débat ? comment sensibiliser les jeunes sur ce sujet, sans qu'ils n'aient pour autant l'impression que cela va leur prendre du temps, sans qu'il ne soit question d'ouvrir un livre ? L'association La France Noire a réfléchi à la question et propose une exposition qui retrace l'histoire de l'esclavage, tout en soulignant les résistances africaines à la traite ainsi que leurs luttes pour gagner la liberté, chose que ne relèvent pratiquement jamais les manuels scolaires. Des figures comme Solitude ou Louis Delgrès ne sont jamais enseignées à l'école, elles contreviennent à l'idée du Noir soumis que l'on préfère laisser se perpétuer dans la mémoire collective. Cette exposition itinérante est prêtée aux établissements scolaires (collèges et lycées) qui le souhaitent, pour la journée ou pour la semaine, avec la possibilité d'avoir un échange constructif et instructif, après la lecture des panneaux. 

 

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(Quelques élèves de 4e Martin Luther King saisis par les images parfois choquantes)

Je n'ai pas résisté à l'envie de faire venir cette exposition dans mon collège, d'autant plus que, depuis plusieurs années maintenant nous travaillons en équipe sur cette thématique, au programme en classe de 4e. Les élèves voient concrètement que les disciplines ne sont pas cloisonnées et que l'on peut étudier l'histoire, aussi bien en cours d'histoire-géo qu'en français ou en langue étrangère. Lorsque le gouvernement sous la présidence de François Hollande a réfléchi sur la Réforme, mettant notamment en place les EPI (Enseignements Pratiques Interdisciplinaires) pour mettre l'accent sur l'interdisciplinarité, nous avons souri au collège Saint-Grégoire, car nous n'avions pas attendu la Réforme pour travailler en équipe. Et c'est une équipe qui fonctionne bien, qui soutient les idées et projets les uns des autres.

 

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 (Ces élèves sont accompagnés de leur professeur. Attention aux bavardages !)

 

Le projet d'accueillir l'exposition itinérante "Les résistances africaines à la traite et les luttes des esclaves pour leur liberté dans les Amériques" a été accueilli avec enthousiasme et tout a été mis en oeuvre pour que nos élèves profite de cette exposition. Ils se sont montrés attentifs, ont posé des questions aux intervenants, des questions qui traduisaient leur sensibilité. La France est à l'image d'une salle de classe : tout le monde n'a pas la même couleur de peau, tout le monde ne partage pas les mêmes origines : mais nous avons un pays en commun, une histoire en commun, une histoire qui doit être enseignée, sue, pour apprendre à mieux vivre ensemble. Pour sensibiliser les élèves, nous, enseignants, n'hésitons pas à proposer des lectures qui éveillent leur esprit critique et élargit leur connaissance de l'histoire. 

 

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(Raphaël Adjobi en pleine action, et les élèves l'écoutent avec intérêt, Françoise le soutient de sa présence)

 

Ce vendredi 16 février 2018, nous avons eu l'occasion d'évoquer, avec les responsables de l'association La France Noire, les différentes lectures proposées à nos élèves. Par exemple, l'an dernier, nous avions proposé l'étude de La Controverse de Valladolid, de Jean-Claude Carrière, aux élèves de 4e. 

" - En bien, cette année, nous avons fait lire à nos élèves de Terminale Cannibale de Didier Daeninckx", ont déclaré les deux enseignantes ayant en charge les classes de terminale du lycée professionnel Blanche de Castille, Madame Mahier et Madame Lorenzo.

- Cannibale ? a renchéri Raphaël Adjobi, président de La France Noire, ce livre est essentiel pour moi : C'est de la lecture de Cannibale qu'est née l'idée de cette exposition autour de l'esclavage. 

 

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(Les animateurs de l'exposition encadrés par trois enseignantes du groupe scolaire Saint-Grégoire Blanche de Castille)

 

Une autre enseignante du lycée professionnelle, Madame Fougère, avait abordé le thème de l'immigration avec ses élèves, et la visite de l'exposition s'imposait pour elle comme une belle occasion de prolonger le cours. Hier les bateaux négriers. Aujourd'hui les bateaux de migrants. Dans les deux cas la méditerrannée comme cercueil pour un grand nombre d'entre eux. L'histoire continue de s'écrire en lettres rouge sang.

 

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(Les responsables de l'association La France Noire avec Arlette, venue couvrir l'événement pour le compte d'un journal local)

 

Si vous souhaitez profiter de cette exposition sur l'histoire de l'esclavage, vous trouverez toutes les informations en visitant le blog de l'association, qui a aussi publié un article sur l'exposition à Pithiviers. Découvrir l'article ici

 

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(Raphaël Adjobi et Liss Kihindou, deux enseignants, deux blogueurs qui prolongent leur action dans le domaine associatif.)

Article La République du Centre 001

L'article du qotidien "La République du Centre", édition du mardi 20 février 2018.

Article Le Courrier du Loiret 001

Article de l'hebdomadaire "Le Courrier du Loiret", édition du 22 février 2018. 

 

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04 février 2018

Les cœurs insulaires, de Rosy Bazile.

Marielle Cazalet est une jeune artiste peintre qui est née et a grandi aux Etats-Unis. Elle n'a pas encore 30 ans que déjà l'écho de son talent a franchi les frontières internationales. Ses parents, Anna Dupré Cazalet et Henry Cazalet, sont natifs de St Peters, une île où "le mélange de créole, d'anglais et de français" teinte les conversations. Cette île se caractérise par une culture riche consécutive à l'histoire de l'île, caractérisée par le métissage ; une culture que, malgré l'éloignement de la terre natale, Anna a pris le soin de transmettre à sa fille sur le sol américain. Elle l'a instruite des "mystères de sa culture", elle lui a raconté les "images et légendes" de ce "coin de terre bordé d'eau de tous côtés", si bien que Marielle ne se sent pas complètement étrangère lorsqu'elle foule, pour la première fois, la terre natale de ses parents, pour les obsèques de sa mère. 

 

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En effet, Anna, se sachant malade, est revenue vivre à St Peters avec son mari, Henry Cazalet. On ne sait pas exactement quelle est la maladie qui la ronge, on sait seulement que celle-ci la conduit inexorablement au seuil de la mort. C'est cette raison de force majeure qui permet aux Cazalet de renouer avec leur pays. Et pour Marielle, c'est non seulement l'occasion de faire connaissance avec une grande famille, c'est surtout le moment pour elle d'en savoir un peu plus sur tout ce pan de sa vie qu'elle ignore : pourquoi a-t-elle été tenue éloignée de St-Peters ? Quelles furent les circonstances de sa naissance ? Elle sait que Henry Cazalet n'est pas son père biologique. Ce dernier avait-il refusé de la reconnaître comme sa fille ? A-t-il renoncé à elle ? à sa mère Anna ? Est-il mort ? Vit-il à St-Peters ? Est-il au courant de son existence ? Autant de questions qu'elle n'a jamais manifesté un empressement à élucider, étant donné qu'elle a grandi dans l'amour de ses deux parents et qu'elle n'a manqué de rien, mais à présent que sa mère est décédée, elle entend avoir des réponses à ses questions.

Rosy Bazile nous entraîne dans ce roman au coeur des secrets de famille. Et on voit combien les secrets, comme une planche qu'on s'acharne à maintenir sous l'eau, finissent toujours par remonter à la surface. Les secrets ne sont des secrets que parce qu'un jour ils finissent par éclater au grand jour, surtout quand ils sont la conséquence de manigances de personnes qui croient avoir la main-mise sur le cours de l'histoire et sur la destinée de ceux qu'ils croient contrôler. Mais l'histoire se charge de rappeler à chacun que nous ne sommes que des hommes et pas des dieux. 

Le roman est construit tel que les chapitres se croisent, mettant en regard le présent de la fille, Marielle, avec le passé de la mère, Anna. Elles vivent des histoires d'amour (et de haine) qui mettent en relief l'histoire de l'île, étranglée entre un passé colonial et un présent sur lequel pèsent les préjugés, complexes et inégalités issus de ce passé. L'amour seul permet de dépasser ces cloisons et de changer le regard que l'on porte les uns sur les autres. 

"Une partie de la population blanche et mulâtre de ce pays se refuse d'appartenir au même genre que le reste des habitants. Ils veulent désespérément appartenir à la France, la Hollande ou l'Angleterre. Ils vont jusqu'à s'inventer des ancêtres et des particules. Cette folie a diminué en ampleur depuis quelques décennies, mais les ravages perdurent encore." (p. 245)

En lisant ce roman, je n'ai pu m'empêcher de penser à la série qui passe en ce moment sur France Ô, "La esclava blanca" ou "L'Esclave blanche", le mardi soir, et que l'on peut revoir en intégralité sur le site 6play.fr. La mère de Richard Courtois, Alida, dans le roman Les coeurs insulaires, partage avec la mère du maître de l'Eden, dans la série, cette sainte horreur pour le sang noir qu'elles ne veulent absolument pas voir entacher leur arbre généalogique, mais qui pourtant en fait partie, malgré elles. Dans le film comme dans le livre, on s'arrange pour conserver des privilèges qui ont été usurpés, mais le destin se charge de mettre chacun en face de ses actes, en face de la réalité, et de rétablir tant soit peu l'équilibre de la balance. 

 

Rosy Bazile, Les coeurs insulaires, Vérone éditions, Paris, 2017, 318 pages, 21 €.

 

 

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13 janvier 2018

Mayi Sirena, La petite fille mauve, de Cristèle Karmen Dandjoa

Dans le village de Bassar vivait une femme qui ne mettait pas au monde : Gora. Elle devient la risée du village, d'autant plus qu'elle est l'épouse du chef Napo. L'absence de progéniture est une souffrance que Gora ne peut confier qu'à la nature, à travers ses chants mélancoliques qui touchent même les animaux.

 

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Un jour, Gora découvre un bébé dans l'eau. Cela ne fait aucun doute pour elle : ce bébé est un cadeau de mère Nature. C'est une fille. Cependant... elle a trois jambes ! 

"Nous l'appellerons Mayi, ce qui veut dire que nous acceptons le cadeau de Dieu tel qu'il est", décrète le chef Napo. 

Il faut souligner qu'en lingala, langue parlée dans les deux Congo et avec laquelle beaucoup d'Africains se familiarisent, "mayi" est le terme pour désigner l'eau. Mayi est une enfant trouvée dans l'eau, elle est un peu ''sauvée des eaux'', comme Moïse, qui deviendra l'instrument de Dieu pour sauver le peuple d'Israël. 

Mayi sera-t-elle, elle aussi, utile au village ? Sauvera-t-elle des vies ? Et comment se fait-il qu'elle a trois jambes ? D'où vient-elle ? Qui est sa vraie mère ?

Ce conte ravira les enfants de tous âges. Les couleurs, les illustrations sont magnifiques, au point que mes filles, s'attachant particulièrement aux images, se sont exclamées : "elles sont belles !" Le découpage de l'histoire en chapitres ménage le suspense et on est curieux de découvrir la suite des événements.

 

Mayi Sirena, de Cristèle Karmen Dandjoa, une belle découverte que j'ai faite à l'événement littéraire "Un hiver livresque", organisé par trois associations : l'Association pour la Promotion de la Culture et l'Intégration Africaine, l'association Afrique-sur-Loire et le Centre Culturel Chrysogone Diangouaya, les 9 et 10 décembre 2017 à Paris. 

 

Cristèle Karmen DANDJOA, Mayi Sirena, La petite feuille mauve, Collection Contes et Traditions, Edition Mot sur Image, 2017, 15.50 €. 

 

En savoir plus sur le livre et l'auteure sur le site Mayi Sirena

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30 décembre 2017

Shuka, la danseuse sacrée, de Véronique Diarra

Dans un royaume imaginaire situé en Afrique subsaharienne, le Mogambi, règne le souverain Nélo. Il s’est entouré de personnes dignes de confiance et capables, grâce à leurs compétences diverses, de l’aider à gouverner au mieux. Il y a parmi eux le sage Akou, oncle du roi ; le noble Naba, ami d’enfance du roi ; le général Kiro, vaillant et fidèle sujet, père de nombreux garçons, mais qui a une seule fille : Shuka, une surprise agréable pour Dame Vimi, sa première épouse, et lui. Les usages voulaient que, au bout d’un certain nombre d’années, la première épouse ne soit plus qu’une amie pour son époux, qui réserve plutôt ses ardeurs aux jeunes épouses. Mais la naissance de Shuka, qui plus est fille unique, est si surprenante que, pour les deux parents, c’est une bénédiction. Shuka est une enfant choyée et qui bénéficie de l’instruction réservée aux filles de sang royal. Elle n'a pas son égale dans l'art de la danse, si bien qu'elle est choisie pour être le médium du génie protecteur du royaume.

     Dans l’entourage du roi, il y a aussi et surtout Soko, la grande prêtresse, dotée du pouvoir de communiquer avec le monde invisible, car il ne faut pas se leurrer : tout n’est pas la conséquence des actions physiques que peuvent faire les hommes. Ces derniers sont parfois mûs par une puissance qui les dépasse. Ainsi, ce roman me fait penser aux tragédies grecques, où l’on voit les personnages agir, prendre des décisions qui en réalité leur sont inspirées des dieux qui tirent les ficelles à leur insu. En fin de compte, ce sont ces puissances invisibles qui obtiennent ce qu’elles veulent, les hommes n’étant que des pions qui auront servi leurs désirs, leur volonté. Dans le roman de Véronique Diarra, c’est un génie manipulateur qui oriente le cours des choses à sa guise. Alors que la menace de l’esclavage éclate aux portes du Mogambi, ce génie utilise aussi bien les uns que les autres pour assouvir ses propres désirs.

 

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     Comment l’esclavage a-t-il pris naissance ? Quelles furent les réactions des monarques africains face au rusé envahisseur qui avait avec lui la pacotille pour éblouir les autochtones et les corrompre, la foi chrétienne pour endormir leur esprit et surtout de puissantes armes pour prendre par la force ce qu’ils n’auraient pu prendre par la ruse ? Voilà les questions auxquelles l’auteure répond dans ce roman. S’il y eut des personnages indignes comme le roi Guinan ou Mato, le fils déchu du roi qui va pactiser avec l'ennemi, il y eut aussi une noble résistance à l’intrusion étrangère. Si les Occidentaux furent essentiellement mûs par la cupidité, par la volonté de s’approprier toutes ces richesses que recelait la terre africaine, il y eut aussi, sur le plan religieux, des hommes comme l'aumônier Bonifacio qui ne partagèrent pas le rôle attribué à l’Eglise : celui de légitimer les exactions commises au nom du profit.

     Shuka, toujours parée des couleurs rouge, jaune et vert, représente tous ces pays africains qui ont fait de ces trois couleurs le symbole de leur pays à travers le drapeau national, et qui ont été colonisés, exploités par l’Occident. Dès lors que Shuka est livrée, tout le monde mesure l’ampleur du désastre : les relations que veulent établir ces hommes venus d’ailleurs sont construites sur la domination et la possession des richesses du sous-sol, et non pas sur des accords équitables ou sur le respect mutuel. Aujourd’hui, les marionnettes maintenues au pouvoir par l’Occident permettent à celui-ci de poursuivre la spoliation de l’Afrique, cette Afrique en permanence honnie, humiliée, considérée comme n’ayant rien apporté à l’humanité, alors que, justement, elle est le berceau de l’humanité, de la civilisation.

     Véronique Diarra décrit un royaume organisé, prospère, dont la civilisation frappe les visiteurs étrangers, plus précisément les Occidentaux, lorsqu’ils découvrent cette contrée. L’auteur a sans aucun doute voulu rappeler à la mémoire la science et le savoir-faire africains avant l’arrivée des Occidentaux, un savoir-faire et une science trop souvent niés de nos jours, comme si l’Afrique avait été plongée dans la nuit de l’ignorance pendant des millénaires, et qu’il aura fallu attendre que l’homme blanc foule de son pied divin ces côtes pour qu’un début de connaissance se fasse jour. Véronique Diarra montre au contraire combien les Occidentaux ont appris en Afrique et dans quelle mesure ils se sont inspirés des peuples et civilisations au contact desquels ils se sont trouvés pour bâtir leurs connaissances, jusqu’à s’en arroger seuls le mérite. Heureusement, il y a toujours parmi eux quelques voix qui s’élèvent pour rétablir la vérité, même si ces voix sont étouffées :

« - Même si ces Mogambiques sont très rusés et diaboliquement puissants, ils n’ont pas inventé la poudre à canon alors que nous…

L’aumônier Bonifacio fait soudain son entrée.

Non, pas nous. Nous, Delricains, n’avons point inventé la poudre à canon. Les Chinois l’ont fabriquée. Les orientaux ayant rejoint la Chine avec leurs caravanes l’ont achetée. Ils l’ont introduite en Europe. C’était il y a de cela deux siècles, par le biais des Italiens avec qui ils faisaient déjà commerce. C’est en Europe qu’elle est devenue une arme de destruction massive. Les peuples de Chine préfèrent l’utiliser pour les feux d’artifice. »

(Shuka, danseuse sacrée, pages 89-90)

 

Les peuples apprennent les uns des autres et se construisent mutuellement, c’est un processus naturel, de même que l’histoire de l’humanité se caractérise par des migrations permanentes, au point que les populations se sont mêlées, cela est parfois invisible à l’œil nu, étant donné que des siècles de métissage se sont succédé les uns aux autres, mais cela est certain : Don Justo De La Gomera, fier de son appartenance à la population blanche, ignore que du sang africain coule dans ses veines et qu’en s’établissant au Mogambi, il est en réalité revenu sur la terre de son ancêtre.

 

Shuka, la danseuse sacrée, un premier roman qui mérite qu’on lui fasse digne accueil.

 

Véronique Diarra, Shuka, la danseuse sacrée, roman, Editions L'Harmattan, 2017, 164 pages, 17 €. 

 

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(Véronique Diarra et Liss, à la rencontre littéraire "Un hiver livresque", à Paris, le 10 décembre 2017)

 

Sur l'auteure :

Véronique Diarra est une Africaine aux origines diverses : par son père, elle vient du Congo-Brazzaville (région de la Bouenza) ; par sa mère, née en Côte d'Ivoire, elle vient du Burkina Faso (région de Tougan et de Toma). Professeur de français, elle a grandi et vécu à Abidjan. Depuis 2005, elle habite la région parisienne avec ses deux filles.

(4e de couverture)

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11 novembre 2017

"Le voyage de Ya Foufou" et "Le mariage de Ya Foufou" de Patrick Serge Boutsindi

Après la publication de La Fête de Ya Foufou en 2013, Patrick-Serge Boutsindi continue à écrire pour la jeunesse. Il nous propose d'autres aventures de Ya Foufou, avec Le Voyage de Ya Foufou et Le Mariage de Ya Foufou.

 

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Ya Foufou ressemble à tant d'hommes et de femmes désireux d'impressionner leurs amis et connaissances, quitte à prétendre des choses qui ne sont pas vraies. Le besoin d'être considéré comme quelqu'un d'important, quelqu'un qui a vu du pays et qui connait beaucoup de choses entraîne parfois dans des situations critiques.

Ce que j'apprécie particulièrement dans ces oeuvres pour jeunes lecteurs de Patrick-Serge Boutsindi, c'est que l'auteur fait découvrir les us et coutumes de la société congolaise, pour ne pas dire africaine. 

 

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Avec Le Mariage de Ya Foufou, le lecteur verra que les difficultés que peut avoir une femme à tomber enceinte ne sont pas toujours liées à des problèmes de santé, que la médecine se chargera de résoudre, elles peuvent aussi avoir une origine mystérieuse.

L'auteur en profite pour montrer comment certaines traditions ont perdu leur noblesse car dévoyées par des gens cupides, prêts à exploiter l'attachement de certains aux coutumes ancestrales pour se constituer un petit pactole.

Invitation à être plus avertis, à avoir un esprit critique, à ce pas se fier aux apparences, ces livres de Patrick-Serge Boutsindi édifieront les jeunes lecteurs tout en leur apprenant à se familiariser avec les animaux d'Afrique et à ce qu'ils représentent dans l'imaginaire congolais.

 

Le voyage de Ya Foufou, L'Harmattan, 2014, 55 pages, 12.50 €.

Le Mariage de Ya Foufou, L'Harmattan, 2016, 60 pages, 12.50 €.

 

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16 septembre 2017

De l'ombre à la lumière, de Georges Cuvier

L'année 2016 n'est pas une année comme les autres pour Georges Cuvier : il cueillait , le 15 mars très exactement, sa huitième grappe de dix ans à l'arbre de la vie. A cet âge, on peut dire qu'on en a vécu, des choses ! On a traversé tout une époque, on a été témoin de la mue de la société. En effet, les guerres et les rapports de force entre pays, les nouvelles technologies, l'évolution de la science, le modernisme... sont autant de facteurs qui influent sur la vie des gens, au quotidien. On peut, sans hésitation, parler de la France d'hier et de la France d'aujourd'hui en lisant le livre de Georges Cuvier, De l'ombre à la lumière. La France d'aujourd'hui, tout le monde la connaît, mais on la regarde avec des yeux nouveaux quand on la compare avec la France d'hier. On prend conscience des étapes franchies. On mesure la distance parcourue : la roue de l'histoire a tourné, tourné... A un moment donné, il est bon de se poser et de jeter un regard en arrière, et se souvenir...

Les souvenirs évoqués dans ce livre, qui couvre la période allant de 1936, année de naissance de l'auteur, à 1960, paraissent si lointains au regard du changement des mentalités et des habitudes dans les familles, et en même temps si proches au vu du nombre d'années écoulées depuis cette période : quelques dizaines d'années seulement ! Tenez par exemple, en ce qui concerne les fratries : il n'y a pas si longtemps le pourcentage des familles nombreuses était plus élevé en France, et elles s'organisaient avec les moyens du bord, sans que cela ne choque personne : "Bien qu'étant de sexe opposé et déjà jeune fille, longtemps, (ma soeur Paulette) dut s'accommoder de la présence de ses frères. Nous n'étions pas une exception : cela se rencontrait souvent dans les familles nombreuses. Et nous n'y voyions aucun mal !" (p. 9) 

 

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Le récit de Georges Cuvier, rapporté dans l'ordre chronologique, est organisé en chapitres qui peuvent être lues indépendamment les uns des autres. J'ai apprécié ceux où l'auteur se met dans la peau d'un détective pour élucider certains épisodes qui ont émaillé la vie de la famille et qui prennent la valeur de secrets de famille. En effet, certains faits, qui peuvent paraître anodins aux yeux de l'enfant que nous fûmes, prennent une tout autre valeur quand on les considère avec le recul et la clairvoyance de l'adulte. Des événements, des paroles, des comportements s'éclairent soudain d'une lumière particulière et on comprend des choses que l'on n'aurait jamais soupçonnées alors et qui d'ailleurs n'étaient jamais nommées ! C'est cette clairvoyance de l'adulte qui donne son titre au livre : "Ma mémoire souveraine, soudain s'illumine, et telle une étoile filante éclaire les ténèbres du passé. De l'ombre à la lumière... " (p. 21)

Ce ne sont pas seulement les événements qui touchent sa famille, sa vie personnelle, que Georges Cuvier exposent à la lumière, mais aussi les événements historiques, que la mémoire collective regarde d'une certaine manière, ou plutôt qu'il est convenable d'évoquer d'une certaine manière. Mais n'est-on pas autorisé à se poser des questions ? La personnalité, les motivations de ceux qui ont fait l'histoire sont-ils bien ce que l'on nous enseigne à l'école ? Finalement, conclut Georges Cuvier, "force est de constater qu'il faut peu de choses pour que les événements basculent d'un côté ou de l'autre. Ainsi en a-t-il probablement toujours été : la guerre a ses vainqueurs et ses vaincus mais où sont les uns et les autres quand, de part et d'autre, l'on trouve tant de chairs meurtries, tant de plaies mal refermées, tant de morts ?" (p. 33) 

Georges Cuvier évoque aussi la vie champêtre d'autrefois. Avec une pointe de nostalgie, un brin d'ironie, un zeste d'humour, il narre des événements qui prennent la valeur de témoignage sur une époque révolue, qui subsiste du moins dans la mémoire de ceux qui les ont vécus et que l'auteur souhaite transmettre à la postérité. Par exemple, en parlant des animaux, l'auteur ne peut s'empêcher de faire le lien avec le combat de Brigitte Bardot aujourd'hui :

"Quel cinéma nous aurait fait notre B.B. nationale si elle avait été au courant d'une telle indifférence, d'une telle cruauté ! C'était pour elle, l'époque de l'insouciance, des fesses à l'air, du vertige sexuel. La raison lui vint plus tard, après la séduction. Quel dommage que nos pauvres chiens qui moururent de froid n'aient eu la chance de connaître Brigitte !" (p. 42) 

Georges Cuvier commente les événements par des références à la littérature et à la musique, ce qui agrémente le récit. 

Mais de tout les souvenirs évoqués, c'est sans doute le parcours scolaire de l'auteur qui retient le plus mon intérêt : non qu'il fût particulièrement brillant, mais il montre comment, à force de volonté et de courage, on peut faire de ses rêves une réalité. Marqué par un de ses maîtres d'école, c'est ce dernier qui fait naître en lui la vocation pour le métier d'enseignant. Et pourtant celui-ci semblait hors de portée, eu égard aux conditions modestes de la famille. Poursuivre des études en vue d'un tel métier était plutôt réservé aux familles riches. Mais lorsqu'on rencontre sur sa route des personnes bienveillantes, qui vous encouragent, tout peut changer. Ce livre est un hommage à ce maître, Elie Rousseau. 

"Comprendre l'enfant ou l'élève, c'est se demander ce qui l'attriste, ce qui le fait souffrir ou le réjouit... C'est se demander ce qui le rend muet ou l'émeut, ce qui l'exaspère, le rend instable ou l'indiffère.

Comprendre l'enfant ou l'élève, c'est encore le faire venir à soi autant qu'aller vers lui, c'est lui donner l'envie de s'interroger, de s'intéresser, de communiquer et de s'ouvrir à son tour... en définitive de l'amener à faire effort.

Un regard, des yeux qui se croisent, se rencontrent et s'arrêtent un instant ; un regard, des yeux vers celui ou celle qui se sent rejeté... et tout peut changer, tout peut se transformer.

[...]

A l'époque, on s'intéressait essentiellement aux élèves doués, aux enfants protégés, c'est-à-dire essentiellement à ceux de la bourgeoisie qu'on coyait seuls capables de réussite. Ceux de la classe ouvrière, de la paysannerie, des artisans et souvent des commerçants, on les négligeait, on les laissait pour compte. 

Dans ces catégories sociales où les enfants se montraient fort nombreux : 5, 6, 8, voire davantage, force est de reconnaître qu'il s'avérait difficile de prétendre sortir de l'ombre un enfant qu'on mettait souvent à la tâche, dès son jeune âge et qui, par conséquent, souffrait d'absences réitérées.

Pour un Maître ou une Maîtresse, tenter de sortir un tel élève représentait de très grandes difficultés, relevait parfois de l'exploit, de la prouesse.

Monsieur Rousseau, lui, fut un défenseur, un sauveteur des causes désespérées." (p. 112-113) 

 

Liss et Georges

(Liss et Georges au Chapiteau du Livre 2016)

 

J'ai rencontré Georges Cuvier au salon du livre dénommé Chapiteau du livre, à Saint-Cyr sur Loire, près de Tours, en 2015 et en 2016. Naissance d'une amitié.  

 

Georges Cuvier, De l'ombre à la lumière, Editions Antya, 14 €.

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25 août 2017

Tant que je serai noire, de Maya Angelou

Tant que je serai noire. Ce récit autobiographique apparaît d'abord comme le témoignage d'une mère qui élève seule son fils, Guy Johnson ; qui essaie de gagner sa vie dans le monde du show-business. Subvenir à ses besoins et à ceux de son enfant, être indépendante, telles sont ses priorités, et elle ne manque pas de courage, d'audace, ni de détermination pour cela. Mais la nécessité de devoir gagner son pain quotidien n'est pas la question la plus préoccupante, même si elle est la plus urgente. Il y a aussi et surtout la difficulté de voir granir son enfant dans une société où on fait comprendre aux Noirs, dès leur naissance, qu'ils n'ont aucun valeur :

« On avait réussit à les convainre de leur insignifiance. Quiconque leur ressemblait ne valait pas mieux qu'eux. Chaque jour, le soleil se levait sur une journée sans espoir et se couchait sur une journée sans succès. Maîtres de l'air, de la nourriture, des emplois, des écoles et des règles du jeu, les Blancs refusaient de partager avec eux ces biens de première nécessité – et, au plus profond de leur inconscient, ces garçons leur donnaient raison. Eux, les jeunes Noirs, les seigneurs de rien du tout, étaient nés sans valeur. Pareils à des taupes aveugles, ils passeraient leur vie à ramper sous terre et à ronger des racines, loin de la lumière du soleil. »

(Tant que je serai noire, p. 129)

 

 

Couv Tant que je serai noire

 

 

Nous sommes dans l'Amérique des années soixante. La lutte pour les droits civiques se cristallise avec des figures comme Martin Luther King, Malcolm X, Marcus Garvey, James Baldwin. Au moment où Maya Angelou raconte ses expériences au contact de ces hommes, en tant que militante, le récit prend une autre dimension. Le lecteur prend conscience que ce n'est pas un roman qu'il lit, mais le témoignage direct d'une femme qui a vécu les combats en faveur de la liberté et l'égalité aux Etats, et qui n'était pas une simple spectatrice, mais qui s'est jetée au coeur de l'action. A cette époque, d'autres combats font écho à celui mené aux Etats-Unis : celui pour la fin de la ségrégation raciale en Afrique du Sud, celui des leaders africains pour sortir leurs pays respectifs des griffes de l'impérialisme. Les Noirs d'Amérique se sentent concernés par le sort des Noirs sous d'autres cieux, si bien que lorsque l'annonce de l'assassinat de Patrice Lumumba éclate, Maya Angelou et tant d'autres Noirs-Américains se sentent orphelins : « Patrice Lumumba, Kwame Nkrumah et Sékou Touré formaient le triumvirat africain sacré, celui auquel les Noirs américains vouaient un culte. Nous avions désespérément besoin de nos leaders. On nous maltraitait depuis si longtemps qu'un coup pareil risquait de nous décourager et d'affaiblir notre résistance. » (223)

Mais Maya et ses amies ne se laissent pas aller au découragement, elles s'organisent ! Les actions qu'elles ont menées, l'engagement total de Maya dans tout ce qu'elle fait, dans sa volonté de relever les défis, qu'ils soient politiques, littéraires, artistiques sont émouvants. Lire ce livre, ce n'est pas seulement se pencher sur un pan de l'histoire des Etats-Unis, c'est aussi s'intéresser de près à l'histoire de la musique, de la littérature, et pas seulement américaine. J'ai été par exemple piquée de curiosité pour la pièce de Jean Genet, Les Nègres, qui retient l'intérêt d'un metteur en scène et dans laquelle Maya Angelou est invitée à jouer.

En plus d'être noire, Maya est une femme, et il lui faut aussi se battre pour gagner le respect, pour qu'on la regarde autrement que comme la femme soumise que l'homme, le mâle, voudrait qu'elle demeure indéfiniment. Tenir impeccablement son intérieur, faire de bons petits plats, d'accord, mais sa vie ne peut se limiter à cela. Elle et une femme active, une femme qui a des idées, qui veut exercer ses talents, qui veut apprendre de nouvelles choses, découvrir de nouveaux horizons.

Je termine en rendant hommage à la mère de Maya Angelou, Vivian Baxter, qui a été pour sa fille un exemple de force et de courage, et qui est comme le repère grâce auquel Maya a pu déployer sa vie dans toutes les directions souhaitées. Ce livre montre avec sensibilité les combats de femmes.

 

Maya Angelou, Tant que je serai noire, titre original : The Heart of a woman, 1981.

Editions Les Allusifs, 2008, pour la traduction française.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné.

Le Livre de Poche, 414 pages, 6.95 €.

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20 août 2017

Du racisme français, d'Odile Tobner

Voici un livre que chaque français, ou plutôt chaque habitant de la France devrait lire, mais l'on sait que tout le monde ne lit pas, surtout des essais. Cependant tout le monde s'informe, par la télé, la radio, les journaux... Chacun se forge son opinion sur une question en écoutant les uns et les autres débattre dans les médias, et il est très facile, pour une majorité de voix penchant dans un sens, d'influer sur l'esprit du public, surtout lorsque, en face d'elles, il y en a si peu ou presque pas pour faire valoir un point de vue divergent. Si malgré tout quelques voix s'obstinent à faire entendre un son discordant, la machine médiatique se met tout de suite en place pour étrangler, pour étouffer ces voix. Les médias sont un puissant outil de formatage des esprits !

 

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Le livre d'Odile Tobner montre comment, depuis plusieurs siècles, les Français sont conditionnés pour réagir d'une certaine manière, pour minimiser certaines choses ou les voir autrement qu'elles ne sont. Ainsi, pour réapprendre à observer en toute objectivité, pour se débarasser du voile qui nous empêche de voir les choses telles qu'elles sont, il importe de lire le livre d'Odile Tobner. Celui-ci est savamment construit, l'auteure commence par planter le décor en évoquant les déclarations les plus récentes de personnalités médiatiques au moment de la publication du livre, en 2007 : celles d'Hélène Carrère d'Encausse, historienne académicienne, d'Alain Finkielkraut, agrégé de lettres modernes, de Georges Frêche, élu socialiste et président de région, de Pascal Sevran, producteur et animateur d'émissions télé, de Nicolas Sarkozy, président de la République. Cette introduction capte tout de suite l'intérêt du lecteur car il se sent concerné, il a forcément entendu l'une ou l'autre de ces déclarations et a suivi les remous qu'elles ont suscité dans les médias, qu'en a-t-il pensé ? Je lis ce livre dix ans après sa publication et d'autres exemples viennent confirmer l'état des lieux dressé par Odile Tobner.

Prenons celui de la plus haute personnalité du pays : Emmanuel Macron. Avant et après son élection. En février 2017, en visite en Algérie, Emmanuel Macron déclare que la colonisation n'est rien d'autre qu'un crime contre l'humanité et ne voilà-t-il pas qu'il provoque un soulèvement général ? Le candidat à l'élection présidentielle, soucieux de ne rien laisser entraver sa marche vers l'Elysée, dut apaiser les esprits d'une manière ou d'une autre. Si vous osez nommer les choses telles qu'elles sont, on vous taxe tout de suite de ne pas aimer la France, de la dénigrer, alors que vous énoncez simplement les choses telles qu'elles sont. "Cette repentance permanente est indigne", déclara entre autres le candidat François Fillon, en réaction à la déclaration d'Emmanuel Macron. Toutes ces réactions sont décryptées par Odile Tobner : "La propagande a exhumé le vieux mot de "repentance"pour noter d'infamie toute tentative de divulguer un ensemble de faits radicalement censurés." (p. 286)

C'est indigne de dire la vérité, au contraire il faut la maquiller en sorte de flatter l'égo national. Tout ce qui pourrait écorner l'image de la France doit être tu, ou alors présenté de telle manière que la gloire de la France ne soit pas ternie. Il faut d'ailleurs rappeler que quelques mois auparavant, Emmanuel Macron avait tenu des propos qui relativisaient plutôt le caractère criminel de la colonisation, en évoquant ses aspects ''positifs'' : "Il y a des éléments de civilisation et des éléments de barbarie". C'est un viel argument que de brandir la civilisation pour justifier la colonisation. Odile Tobner démontre très bien les mécanismes mis en place depuis des siècles pour se donner bonne conscience, or « Pas plus que celui de guerre juste, le droit de conquête ne mérite de longs discours, puisqu'il se réduit à un droit très simple : celui du plus fort. L'art de l'Europe a été d'enrober de dicours la réalité et, comme le dit superbement Pascal, "ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste." » (p. 61)

Après son élection, Emmanuel macron a provoqué un autre tollé en faisant du taux de natalité en Afrique l'un des principaux handicaps à son émergence. En lisant le livre d'Odile Tobner, on voit que cet argument non plus n'est pas nouveau et permet de masquer les véritables causes du sous-développement en Afrique. Pascal Sevran, longtemps avant l'actuel président de la République, avait déjà emprunté ce sentier. Mais Odile Tobner éclaire les lecteurs : si la forte natalité en Afrique est un problème, il ne l'est pas tant pour l'Afrique que pour l'Occident, qui craint de ne plus pouvoir manipuler le destin de ce continent à sa guise. L'augmentation de la population africaine est un danger pour les anciennes puissances coloniales. Après avoir montré combien l'Afrique doit légitimement se repeupler après les "désastres démographiques de la traite et de la colonisation'', Odile Tobner déclare :

"La faiblesse actuelle de l'Afrique devant l'accaparement de ses ressources par l'étranger vient en grande partie de la moindre résistance de pays très peu peuplés, faciles à subjuguer. La démographie des pays asiatiques, avant d'être maîtrisée par des gouvernements indépendants, leur a d'abord permis de contenir puis de chasser les colonisateurs. Si les Africains doivent prendre modèle sur la Chine, comme les y invitent prétentieusement Pascal Sevran et bien d'autres, c'est en veillant à être suffisamment nombreux pour lutter contre l'emprise de l'étranger." (p. 25)

Odile Tobner fait l'historique du racisme, depuis l'esclavage jusqu'à nos jours, arguments et exemples à l'appui. Cet historique va de pair avec l'histoire littéraire. Les auteurs sont convoqués, leurs textes analysés pour déconstruire les idées reçues. Et c'est l'un des points forts de cet essai que de montrer les écrivains et leurs textes sous leur vrai jour. L'exemple le plus éloquent est celui de Montesquieu. Et là je remercie infiniment Odile Tobner pour ce livre.

En effet, moi aussi je me suis posée des questions concernant l'interprétation de l'extrait de L'Esprit des lois sur "l'esclavage des nègres". La lecture de cet extrait suscitait en moi un certain malaise né de l'idée qu'il y aurait peut-être un fond raciste dans les propos de Montesquieu, mais cela se pouvait-il qu'un auteur présenté comme l'un des esprits les plus éclairés de son temps ait tenu des propos racistes ? Logiquement, cela ne se pouvait, alors je me conformais à la lecture générale, qui voulait que ce texte soit vu comme étant ironique. N'ayant lu que des extraits de l'oeuvre de Montesquieu, il ne m'était pas possible de me faire ma propre idée, alors il fallait humblement accepter l'orientation qui était donnée dans les manuels. Odile Tobner, elle, a pris le temps de lire Montequieu et de replacer ce chapitre dans l'ensemble de son oeuvre, de confronter celle-ci avec la lecture qu'en ont fait les contemporains de l'auteur de L'Esprit des lois. Le verdict est clair : il n'y a pas l'ombre d'une ironie dans ce texte : Montesquieu dit ce qu'il pense.  

Ce livre permet véritablement de reconsidérer les écrivains français ainsi que leurs oeuvres, ceux qui ont su faire preuve d'un admirable sens critique, comme Montaigne, Pascal, Sartre... et ceux qui ont participé à la construction des préjugés, comme Montesquieu, Voltaire, Bossuet... sans parler des philosophes (Kant, Hegel), des historiens, des hommes politiques. Les professeurs de Lettres, d'Histoire, de Philosophie auraient intérêt à lire ce livre !

Chers professeurs de lettres, voici un extrait qui vous convaincra de lire Tobner :

"Comme professeur de lettres, j'ai été confrontée au dogme de l'interprétation ironique du texte de Montesquieu lorsque j'ai dû l'expliquer. Sauf à répéter le commentaire du Lagarde et Michard, je ne voyais pas ce que l'on pouvait trouver comme signe évident d'ironie dans le texte. Après quelques années de méditations là-dessus, ma conviction était faite. On n'avait pas affaire à un texte ironique. Au cours d'une session de formation pédagogique, je fis part de ma conviction à une assemblée de collègues, déchaînant les plus vives protestations. Le cri du coeur fut : "Mais voyons, tout le monde sait que ce texte est ironique !"Je trouvai la démonstration un peu courte mais je n'eus pas le loisir d'affronter plus avant l'écrasante réprobation de la totalité de mes collègues. La question était entendue, inutile de discuter. Je m'abstins désormais à tout jamais d'expliquer ce texte. J'interrogeais cependant les candidats au bac qui l'avaient sur leur liste de textes étudiés pour voir comment ils répétaient ce qu'on leur avait enseigné. C'était une fois de plus la tautologie : ce texte est ironique parce que ce texte est ironique." (p. 256)  

 

 

Odile Tobner, Du racisme français, quatre siècles de négrophobie, Paris, Editions des Arènes, 304 pages, 19.80 €. 

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