Valets des livres

05 avril 2020

Le Souffle d'Afrique s'est éteint à Mouans-Sartoux

Ce matin, en parcourant rapidement le fil d'actualté sur Facebook, je tombe sur cette publication de Marie-Louise Gourdon, la commissaire du Festival du livre de Mouans-Sartoux : 

"Bien triste nouvelle ! Notre Momar nous a quittés ce matin. Notre conteur africain Mouansois était aimé de tout le monde, les petits comme les grands. Je l’avais invité pour le festival du livre en 1996 et depuis il n’a plus quitté Mouans-Sartoux. Il a aimé notre village comme notre village l’a aimé. D’une infinie gentillesse, il a été le souffle d’Afrique à Mouans-Sartoux et dans toute notre région.
Invité dans toutes les écoles du département et au-delà, Racontant inlassablement les histoires de lion et de tous les animaux de son pays, il nous emportait par la magie de son talent de conteur et par la force de sa musique. Conteur et musicien, créateur de spectacles, il a enchanté les générations d’enfants qui ont eu la chance de l’entendre et de le connaître. « Je suis connu comme le loup blanc » aimait-il dire en riant ! Il nous a fait rentrer dans son imaginaire, avec ses contes, ses dessins, sa musique. Il était reconnaissant envers tous ceux et toutes celles qui l’entouraient, l’aidaient et l’aimaient. C’est une énorme perte pour nous tous qui l’aimions, pour tout le village et au-delà..."

 

Malou Momar Liss Yasmina et Gus 2018

(Marie-Louise Gourdon, Momar, Liss, Yasmina et Gustave, Festival de Mouans-Sartoux octobre 2018)

 

Nous sommes le 5 avril. Une date définitivement marquée par le deuil pour moi. En octobre dernier, je n'ai pas eu le plaisir de le revoir, car il devait se ménager, se reposer à la maison, alors que, d'ordinaire, le Festival du livre est pour lui l'occasion d'offrir un festival de contes aux enfants de la commune et des environs, qui répondent massivement à ses invitations à voyager à travers le conte. Depuis quelques années, la santé de Momar avait commencé à se détériorer au point de mettre un coup de frein à son énergie débordante. Mais si, physiquement, il ne pouvait plus s'adonner à toutes les activités qu'il souhaitait, moralement, il n'avait rien perdu de son dynamisme, de sa ferme volonté de faire briller l'Afrique. 

C'est la première chose qui m'a frappé chez ce digne fils d'Afrique, dont j'ai fait la connaissance il y a dix ans, à Nice. J'avais alors été invitée par l'association congolaise de la Côte d'Azur, qui avait organisé de belles rencontres culturelles. Je ne me doutais pas que j'allais nouer des liens d'amitié solides avec un groupe d'amis animés par le même idéal : faire découvrir les arts d'Afrique. Dès notre première rencontre, Momar Gaye n'avait pas manqué de me parler du Festival qui se tenait chaque année dans la commune où il résidait : Mouans-Sartoux. Ainsi, quelques années plus tard, grâce à lui, j'ai pu participer pour la première fois au Festival du livre de Mouans-Sartoux. C'était en 2013.

 

Momar et Liss 2013

 (Momar et Liss, Festival du livre Mouans-Sartoux 2013)

 

C'est là que j'ai vraiment découvert quel homme il était. J'ai été frappée par sa belle personnalité. Il avait la générosité du coeur et l'intelligence de l'esprit, et tout cela en toute simplicité. Il y a des gens qui prennent des postures en fonction de la direction du vent, Momar au contraire se livrait à vous dans toute la vérité de ses convictions. Celle-ci en particulier : l'Afrique n'a pas que des richesses minières, source de tant de tragédies qui donnent parfois l'impression que le continent se meurt. Au contraire, l'Afrique doit fièrement tenir son rang dans le ballet du monde, et elle le fera en dressant l'étendard de sa culture. Cette Afrique-là ne sera connue que si ses filles et fils oeuvrent en ce sens, s'ils la mettent en avant. Voici ce qu'il me confiait en 2013, dans une interview qu'il m'accorda pendant le Festival : 

"Il n'y a pas que les diamants, l'or, l'argent, etc. en Afrique, il y a aussi la connaissance, la culture, qui est une bien plus grande richesse, et à laquelle on semble moins prêter attention. J'espère que l'éveil, qui semble se manifester de nos jours, va se poursuivre et s'intensifier. Cette Afrique pleine de richesses culturelles ne peut exister que par l'action de ses fils et de ses filles." 

 

Momar et Liss 2017

(Momar et Liss au Festival de Mouans-Sartoux octobre 2017)

 

Son Stand au Festival du livre, nommé "Souffle d'Afrique" comme son association, a véritablement fait rayonner l'Afrique. Momar était un panafricain dans l'âme, pas un panafricain de circonstance. 

"Je me vois comme un ambassadeur des cultures africaines, je propose à mes auditeurs un programme sur la connaissance des cultures  et des modes de vie des peuples du continent noir : croyances, cérémonies, fêtes, médecine traditionnelle, symboles etc." déclarait-il encore dans l'interview citée plus haut.

Comme on peut le voir, ce n'étaient pas des paroles en l'air. Momar a permis à tant d'artistes de faire connaître leur travail, de faire entendre leur voix au Festival de Mouans-Sartoux et je figure parmi ces auteurs que Momar Gaye a  accueillis sur son stand. Il y a des gens qui brisent les liens, Momar au contraire faisait partie de ce nombre plus réduit de personnes qui consolident, qui unissent, qui  bâtissent, qui éclairent, qui montrent le chemin... Ce n'est pas étonnant qu'il ait reçu beaucoup d'affection de tous ceux qui l'entouraient. Parce que lui-même débordait d'affection pour les autres. 

 

Nathalie et sa fille, Momar et Liss 2016

(Nathalie, Momar, la fille de Nathalie et Liss, Festival de Mouans-Sartoux, octobre 2016)

 

A l'annonce de sa disparition, le premier élan de ses amis a été de s'appeler, de parler de lui, d'évoquer ses derniers jours. Et voici ce que Nathalie, une amie très chère de Momar, qui est aussi devenue mon amie par ricochet, a partagé avec moi : 

Chère Liss, Momar m'avait envoyé ce merveilleux poème il y a deux jours  :

LE SOUFFLE DES ANCÊTRES
Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots :
C’est le Souffle des ancêtres.
Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans l’Ombre qui s’éclaire
Et dans l’ombre qui s’épaissit.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans l’Arbre qui frémit,
Ils sont dans le Bois qui gémit,
Ils sont dans l’Eau qui coule,
Ils sont dans l’Eau qui dort,
Ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule :
Les Morts ne sont pas morts.
Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots :
C’est le Souffle des Ancêtres morts,
Qui ne sont pas partis
Qui ne sont pas sous la Terre
Qui ne sont pas morts.
Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans le Sein de la Femme,
Ils sont dans l’Enfant qui vagit
Et dans le Tison qui s’enflamme.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans le Feu qui s’éteint,
Ils sont dans les Herbes qui pleurent,
Ils sont dans le Rocher qui geint,
Ils sont dans la Forêt, ils sont dans la Demeure,
Les Morts ne sont pas morts.
Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots,
C’est le Souffle des Ancêtres.
Il redit chaque jour le Pacte,
Le grand Pacte qui lie,
Qui lie à la Loi notre Sort,
Aux Actes des Souffles plus forts
Le Sort de nos Morts qui ne sont pas morts,
Le lourd Pacte qui nous lie à la Vie.
La lourde Loi qui nous lie aux Actes
Des Souffles qui se meurent
Dans le lit et sur les rives du Fleuve,
Des Souffles qui se meuvent
Dans le Rocher qui geint et dans l’Herbe qui pleure.
Des Souffles qui demeurent
Dans l’Ombre qui s’éclaire et s’épaissit,
Dans l’Arbre qui frémit, dans le Bois qui gémit
Et dans l’Eau qui coule et dans l’Eau qui dort,
Des Souffles plus forts qui ont pris
Le Souffle des Morts qui ne sont pas morts,
Des Morts qui ne sont pas partis,
Des Morts qui ne sont plus sous la Terre.

Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots,
C’est le Souffle des Ancêtres.
BIRAGO DIOP

Momar avait-il senti l'appel des ancêtres ? Il était poète, Momar, il aimait la poésie et en écrivait lui-même, mais le choix de ce poème-ci de Birago Diop n'est pas anodin. Non seulement il fait écho au nom qu'il avait choisi pour son association, pour son stand, avec l'évocation du "souffle", mais aussi et surtout il répète inlassablement que ceux qui nous quittent ne partent pas définitivement : ils continuent à vivre dans les choses qui nous entourent.  

Ainsi, le souffle d'Afrique qu'était Momar ne s'est pas éteint pour toujours. Il ne dépend que de nous de l'entendre nouveau. Tenez, je l'entends sortir ce trait d'humour : "Vous connaissez le Sénégal ? C'est un régal sans égal !" 

Repose en paix, cher Momar, tu as fait ta part sur cette terre, tu as porté le flambeau, à nous de veiller pour que celui-ci ne s'éteigne pas. 

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08 mars 2020

Polygamie, la douleur des femmes, de Awa Ba

Une femme est-elle libre de choisir sa vie au XXIe siècle ?

Ne vous empressez pas de répondre "Bien sûr, on n'est plus au Moyen-âge !" Surtout que, en termes de choix, ce n'est pas seulement le Moyen-âge qu'il faut incriminer. Jusqu'au XIXe siècle et même au XXe, un peu partout dans le monde, une femme n'était pas libre de faire ce qu'elle voulait : pas libre de faire des études ; pas libre d'exercer une profession ; pas libre dans le choix du métier à exercer car certains lui étaient refusés ou déconseillés ; pas libre d'avoir un compte bancaire à elle sans avoir à demander l'autorisation à une figure masculine (son mari, son père ou son frère) ; pas libre de passer le permis de conduire ; pas même libre d'exprimer son opinion en politique ! (Et pas seulement en politique : qu'elle se taise et puis c'est tout !) En France, le droit de vote a été accordé aux femmes en... 1944. Ce n'est pas si vieux, mais cela fait tout de même bientôt un siècle. 

Alors, le XXIe siècle, est-ce l'ère de la célébration des libertés pour la femme ?

En effet, aujourd'hui, même si la parité n'est pas encore rigoureusement respectée, une femme accède à tous les droits qui étaient jadis exclusivement réservés aux hommes. Elle peut même postuler pour être présidente de la République ! Alors, en ce 8 mars 2020, pouvons-nous trinquer à la liberté des femmes ? 

 

Polygamie COUV

 

Certainement pas ! Tant qu'il y aura dans le monde des pays, des régions où la femme a aux mains et aux pieds des chaînes invisibles qui l'empêchent de se mouvoir librement, alors on ne peut pas baisser les bras.

J'aimerai parler aujourd'hui des droits qui touchent la vie intime des femmes : le droit de choisir son mari. 

Au Sénégal, un pays majoritairement musulman, une femme a 3 chances sur 4, et même plus, de se retrouver dans un mariage polygame, c'est un peu comme une fatalité. Les hommes tiennent à leurs privilèges et ils savent s'abriter derrière le Coran pour justifier leur désir d'avoir plusieurs épouses.

De près comme de loin, la polygamie est faite pour le plaisir et le confort de l'homme : il a de la variété au lit comme de la variété à table, puisque chacune de ces femmes lui prépare à manger, se tient à sa disposition pour satisfaire sa libido. Et les enfants, une fois qu'ils sont nés, les femmes sont là pour les gérer. Les travaux domestiques, la tenue du foyer, l'éducation des enfants sont nécessairement, dans ces conditions, le lot des femmes.

Si ce n'était que ça, on pourrait dire que la responsabilité de gérer tout dans le foyer pendant que l'homme s'accorde le droit de ne toucher à rien ou de se reposer, ce n'est pas seulement le sort des femmes mariés à un polygame, c'est aussi ce que vivent de nombreuses femmes dans les pays où la monogamie est de rigueur. C'est souvent le lot des femmes, qu'elles soient croyantes ou pas, musulmanes ou chrétiennes... Mais ce n'est pas cela le plus dramatique. La polygamie implique des situations telles que la femme peut se sentir asphyxiée. Awa Bâ, qui est née et a grandi au Sénégal, a écrit un livre pour sensibiliser sur ce sujet. : Polygamie la douleur des femmes

On n'imagine pas les drames consécutifs aux unions polygames, la sournoiserie qu'elle implique, l'impact de ces unions sur la personnalité des femmes... Comme la polygamie est comme une institution qui domine toute la société sénégalaise et qu'il est mal vu de l'attaquer, alors les femmes se surprennent à se comporter différemment de ce qu'elles auraient souhaité. Elles essaient de faire contre mauvaise fortune bon coeur, car elles se sentent démunies, ne peuvent lutter toutes seules contre la société qui les oblige à accepter ce qui a toujours été. De quel droit une femme s'offusquerait-elle de ce que son mari veuille épouser une seconde, une troisième, une quatrième épouse ? 

"Entre coutumes tribales et Islam, au Sénégal, la polygamie est pour les femmes une évidence, une des lois gravées dans le marbre de leur existence ; elles savent qu'elles devront faire avec et qu'elles n'ont pas d'autre choix de vie." (page 21)

Awa Bâ part d'expériences tirées de sa propre famille, des expériences qui n'ont rien d'unique puisqu'il s'agit du vécu de tant de femmes au Sénégal. Elle interroge les textes sacrés, en particulier le Coran que ces messieurs brandissent pour balayer les arguments qu'on peut leur opposer. Elle interroge les femmes. Bref elle mène l'enquête.   

Les hommes vous peignent un tableau ydillique du mariage polygame, étant donné qu'ils ont le beau rôle, mais les femmes, que ressentent-elles ? Elles vivent dans des tensions permanentes entre co-épouses. Et les enfants ? Ils subissent cette tension et des conflits éclatent souvent. Il y a toujours un moment où telle épouse devient la favorite, une discrimination qui rejaillit sur les enfants. "La polygamie, c'est la douleur des femmes et bien souvent le malheur des enfants", déclare Awa Bâ dans son livre, écrit d'une manière accessible à tous. C'est le témoignage d'une femme qui a décidé de briser le silence sur ce sujet considéré comme tabou au Sénégal. Awa Bâ n'a pas manqué d'interroger ceux qui ont une stature universitaire et qui ont écrit sur le sujet. Et voici un extrait de l'échange qu'elle a  eu avec le sociologue Moustapha Wone : 

- Dans vos premiers écrits de 2005, vous disiez qu'il était trop tôt pour penser à supprimer la polygamie... et en 2013 ?

- Au Sénégal, je ne vois pas les esprits prêts pour cela. Je suis le seul à oser en parler pratiquement. Même les femmes n'en parlent même pas. Elles sont promptes à parler d'excision, de viols et de tout ce que l'on veut, mais jamais de polygamie. D'ailleurs, disons-le, les organismes internationaux des droits de l'homme non plus, parce qu'ils ont peur d'offusquer les pays arabes, les principaux bailleurs ! A croire que jamais on ne lutte contre quelque chose, sans qu'il n'y ait un but lucratif en arrière-plan...

(page 98) 

Alors si les femmes n'osent pas, Awa Ba, elle, ose, elle a même créé une association pour mener sa lutte contre la polygamie : c'est l'association EFAPO (En Finir Avec la Polygamie), basée à Chilly-Mazarin, dans l'Essonne, mais qui est aussi active au Sénégal. 

"J'ai envie de me battre, intelligemment, pour que les femmes énégalaises et les femmes africaines goûtent enfin à ce qu'elles n'ont jamais connu : la liberté de choisir leur vie." (page 93)

 

Polygamie Efapo tenus par LISS

(Liss Kihindou tenant le livre Polygamie la douleur des femmes et le flyer présentant l'association EFAPO)

 

Qu'on ne s'y trompe pas, la polygamie n'est pas un phénomène qui ne prolifère qu'au Sénégal. Il est autorisé par la loi dans de nombreux pays. Mais aussi, à côté de la polygamie officielle, il y a la polygamie officieuse : un homme a une épouse officielle, avec laquelle il est marié, mais il a aussi ce que dans le langage congolais, rive droite ou rive gauche, on appelle des "bureaux", c'est-à-dire des maîtresses officielles, entretenues par ces messieurs qui font ainsi ostentation du pouvoir financier qu'ils détiennent. 

"Au Sénégal, nous n'avons jamais eu de président polygame, mais l'élite politique et intellectuelle affiche sa polygamie sans complexe (plusieurs ministres d'Etat, des hauts gradés de l'armée, des leaders de l'opposition politique, des intellectuels de haut rang...)" 

(page 47) 

C'est exactement ce qui se passe également dans les pays d'Afrique où le christianisme est la religion dominante : dès qu'ils accèdent à des postes importants qui garnissent leur portefeuille, quels sont les projets de ces messieurs ? Comment emploient-ils la manne financière qui tombe dans leur poche ? Mais en multipliant les maîtresses, voyons ! Quelle question ! Villas, voitures et maîtresses, voilà les projets de ces messieurs. Quant à financer des projets dont la société pourrait tirer profit, très peu pour eux. 

En fait, pour savoir si une loi ou une coutume est juste, il faut se demander si la femme, autant que l'homme, peut l'exercer. En ce qui concerne la polygamie, ou plus généralement le droit d'avoir des maîtresses, si l'homme considère ce droit comme tout à fait justifié et normal pour lui, il ne lui viendrait pas à l'idée d'autoriser sa femme à faire de même. Une femme qui aurait plusieurs époux ou qui aurait des amants à la barbe du mari ? N'importe quoi ! Mais où va le monde ? Voilà comment réagiraient ces messieurs. Cette coutume n'est donc pas une loi juste, puisque ce qui est autorisé à l'homme ne l'est pas pour la femme. Il faut donc la combattre.

Des romancières ont aussi su peindre le quotidien des femmes engagées dans un mariage polygame. C'est l'occasion de vous inviter à lire ou relire Une si longue lettre, de Mariama Ba et Celles qui attendent de Fatou Diome. Mais en ce qui concerne la polygamie officieuse, pour ne pas dire la multiplication des maîtresses dans des pays qui ne sont pas majoritairement musulmans, on peut lire La Calebasse brisée, de Nicole Bouquet Mikolo. 

 

 

Awa Bâ

(Awa Ba, présidente de l'association EFAPO, auteur de Polygamie, la douleur des femmes)

 

Awa Ba, Polygamie, la douleur des femmes, Eidtions Publibook, 2013, 15.95 €.  

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18 février 2020

Brazzaville, ma mère, de Bedel BAOUNA

Florence ne connaît pas son père ; quant à sa mère, elle demeure une énigme pour elle, une énigme à résoudre. Mais par quel moyen ? Florence, la narratrice du roman Brazzaville, ma mère, de Bedel Baouna, a grandi en France, où elle a été élevée par son oncle maternel, tonton Al. Elle est journaliste et accepte l'opportunité d'aller faire des reportages à Brazzaville pour le compte du journal qui l'emploie. C'est une belle occasion de faire vraiment connaissance avec sa mère, qui y réside ; l'occasion de combler les blancs qui entourent son existence.

COUV Bedel Baouna BZV ma mère 001

En effet des expériences malheureuses avec les hommes, des cauchemars persistants lui font comprendre qu'il lui faut aller à la source, à la recherche de ses racines, pour comprendre qui elle est, qui est sa mère, lever le voile sur son géniteur. Elle ne met pas longtemps à trouver le moyen qui lui permettra d'y voir plus clair et surtout d'affronter ce monument que constitue sa mère : une femme aux multiples facettes, une femme complexe, une femme puissante, sur tous les plans. Elle aime distribuer les cartes et comme elle possède une fortune colossale, c'est chose aisée. Concentrer autour d'elle les regards et cultiver le mystère autour de sa vie, tels sont les points saillants de sa personnalité.   

Florence tient un journal, pour consigner tout ce qu'elle apprend sur le pays, sur sa mère, qui apparaît de plus en plus comme une personne qui est montée jusqu'à un niveau vertigineux et qu'il faut descendre de son piédestal, parce que cette ascension ou cette puissance ne s'est pas faite de manière honnête. Florence forme le projet d'écrire un roman, qui aura pour titre "Le roman de ma mère".  On ne peut pas ne pas penser au Livre de ma mère, d'Albert Cohen, ce récit magnifiquement poétique dans lequel l'auteur rend hommage à sa mère disparue, sa mère qu'il présente comme une sainte : elle a consenti tous les sacrifices, a consacré toute sa vie à servir son fils, à assurer son bien-être tandis que lui, fils pas toujours conscient de ces sacrifices de son vivant, ne lui consacrait pas toujours le temps qu'elle méritait. La mère de Florence au contraire apparaît à cette dernière comme un monstre, et elle veut, avec son livre, arriver où personne n'est encore parvenu : lui faire ravaler sa fierté. Ainsi, Albert Cohen élève sa mère, lui dresse un autel dans le Livre de ma mère, tandis que la narratrice du roman de Bedel Baouna veut descendre la sienne, lui préparer un bûcher dans le Roman de ma mère, son projet de publication.

Bedel Baouna joue avec les références littéraires et c'est un des plaisirs de la littérature, de faire des clins d'oeil littéraires, de renvoyer ouvertement ou de manière implicite à d'autres oeuvres, que l'on a appréciées. Elles sont nombreuses, les références littéraires, dans ce livre. 

Les événements se déroulent de 2009 à 2010, l'année du cinquantième anniversaire de l'indépendance du Congo. L'auteur met ainsi en regard cette année 2010 avec l'année 2020, durant laquelle le Congo va fêter ses soixante ans d'indépendance. Mais une question se pose : faut-il célébrer cette indépendance comme le fait Jeanne Diawa, pour qui le 15 août est d'autant plus une date spéciale que c'est aussi le jour de la naissance de sa fille Florence, ou plutôt la commémorer ? C'est l'avis de Florence, la narratrice. Commémorer serait plus juste que célébrer. Il n'y a pas de quoi faire la fête, selon elle, dans ce Congo gangrené par la corruption, où la fracture sociale est insolente. D'un côté des Congolais hyper fortunés qui font étalage de leur richesse, qui n'ont d'autres projets avec leur argent que de collectionner les voitures de luxe ou les maîtresses ou amants, qui prennent l'avion pour aller faire leurs courses en Europe ; de l'autre une population qui ne peut compter que sur sa débrouillardise pour joindre les deux bouts, et qui garde néanmoins sa dignité. Ce pays, le Congo, ne peut même pas fournir à ses enfants des soins adéquats : il faut aller de l'autre côté du fleuve, à Kinshasa, pour se faire soigner, sinon c'est la mort assurée. Le culte de la personnalité du chef de l'Etat est la règle d'or à respecter.

La cupidité, le m'as-tu vu, le crime... voilà ce qu'on trouve en abondance à Brazzaville. 

"Dans dix ans, rien n'aura changé. Le Congo, je le pressens, sera toujours cet enfant qui refuse de grandir, malgré ses soixante ans cette année. Et d'un enfant qui refuse de grandir, l'espoir ne peut jaillir." (page 218)

Mais malgré ses tares, le Congo reste le pays de l'auteur auquel il voue un amour indéniable. Autant Florence est soucieuse de soigner cette relation mère-fille qui a été cahotique jusque-là, autant l'auteur affirme dans ce premier roman sa relation filiale avec son pays. Il restitue bien dans son livre l'ambiance de Brazzaville, avec les expressions typiques, les moeurs ou les habitudes : la sape, le "maquillage", autrement dit le décapage de la peau, auquel se livre même le président de la République, le recours aux féticheurs...  Et c'est tout le monde qui, en secret, se tourne vers le féticheur pour obtenir ce qu'il souhaite. Florence, qui a été envoyée par sa mère chez un féticheur réputé est surprise d'y retrouver des profils variés, mais aussi inattendus comme un abbé ou... un écrivain : "Enfin, face à moi était assis un écrivain. Il venait de publier un roman à Brazzaville et attendait que le jury de Prix Renaudot le nomine. J'eus beau lui expliquer que le Prix Renaudot est attribué à un roman paru en France, rien n'y faisait. Il espérait la réédition à Paris. Je suis sortie de cette salle d'attente en rigolant." (page 155)

Après s'être fait connaître dans le milieu littéraire congolais comme critique littéraire, Bedel Baouna passe de l'autre côté du rideau et se jette "dans l'arène des mots" (page 18) ; "l'écriture sera désormais ma tâche quotidienne". (page 17). Comment expliquer ce revirement ? La narratrice de Brazzaville ma mère, serait-elle, sur ce point, le porte-voix de l'auteur ? 

"Depuis cette seconde rencontre avec Crime et Châtiment, je nourris l'envie, furieuse, terrible, douloureuse, voire ravageuse d'écrire de beaux romans ou de grandes pièces de théâtre. Une façon - enfin - d'entamer une seconde vie." (page 15)

L'auteur vient de publier coup sur coup le roman Brazzaville ma mère aux Editions Le Lys Bleu et la pièce de théâtre La Vie des hommes chez Z4 Editions. 

 

Bedel Baouna, Brazzaville, ma mère, roman, Editions Le Lys Bleu, 2019, 222 pages, 18.20 €. 

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22 janvier 2020

Frère d'âme, de David Diop

« Je sais, j’ai compris, je n’aurais pas dû… ».

Ainsi commence le récit d’Alfa Ndiaye, qui retrace pour lui-même les différents événements qu’il a vécus, qui se sont produits sur le champ de guerre, en particulier ceux qui ont infligé à son cœur et à son âme une blessure telle qu’on n’en guérit pas et qu’on devient autre.

 

COUV Frère d'âme 001

 

Alfa Ndiaye est ce qu’on appelle un ‘‘tirailleur sénégalais’’. Il vient effectivement du Sénégal.  Avec son ami, son « plus que frère » Mademba Diop, et d’autres Sénégalais, d’autres Africains, ils se sont retrouvés en France, aux côtés des soldats blancs, pour défendre la France contre l’ennemi.

« Je sais, j’ai compris… ».

Cette phrase, ou plutôt ces deux verbes, « savoir » et « comprendre », font écho à cette autre formule qui ponctue le récit : « Par la vérité de Dieu ».

Quelle vérité défendons-nous ? Une vérité que l’on nous a présentée comme telle ou une vérité qui a pris corps en nous, petit à petit, jusqu’à gagner une telle une ampleur qu’elle balaie les autres ? Qu’est-ce qui est bien ? Qu’est-ce qui est mal ? Que faut-il faire ? Que ne faut-il pas faire ? Obéir à ses parents ? Obéir au capitaine qui vous ordonne d’aller affronter l’ennemi au péril de notre vie ? Respecter les conventions ? Sauver les apparences ?

L’expérience de la guerre, notamment la perte de son ami Mademba Diop, qu’il a vu s’éteindre sous ses yeux dans de terribles souffrances, a amené Alpha Ndiaye à voir les choses avec d’autres yeux, à mettre une distance entre ce que la société attend de lui et ce qu’il souhaite vivement lui-même. Il y a des vérités qu’on nous inculque. Mais la vérité de la guerre, c’est que ceux que l’on combat ressemblent à s’y méprendre à ceux de son propre camp ; et la peur, la douleur, le froid, la faim, les veilles, l’espoir, les angoisses… sont unanimement ressentis au plus profond de sa chair, d’un côté comme de l’autre du champ de bataille.

« Il faut faire attention, quand on se pense libre de penser ce qu’on veut, de ne pas laisser passer en cachette la pensée déguisée des autres ». (p. 44-45)

Alpha Ndiaye a à peine vingt ans, mais la guerre a donné à son regard l’acuité d’un vieillard.

« Toute chose est double : une face bonne, une face mauvaise. » (p. 66)

La société vous oblige à une certaine duplicité, et la guerre encore plus. Alpha Ndiaye a compris qu’il a intérêt à garder pour lui ses pensées profondes, et à exprimer de vive voix ce qui va paraître agréable aux oreilles des autres. La parole n’est pas toujours nécessaire d’ailleurs, car le premier langage, c’est d’abord celui des yeux. Il y a une communication muette mais si puissante dans ce roman qui m’a fait penser à celle que Daniel Pennac fait naître entre l'enfant et le loup dans L’œil du loup.

Voici un extrait de ce roman poignant :

« Maintenant je sais, j’ai compris que rien n’est simple dans les écrits de là-haut. Je sais, j’ai compris, mais je ne le raconterai à personne parce que je pense ce que je veux rien que pour moi-même depuis que Mademba Diop est mort. Je crois avoir compris que ce qui est écrit là-haut n’est qu’une copie de ce que l’homme écrit ici-bas. Par la vérité de Dieu, je crois que Dieu est toujours en retard sur nous. Il ne peut que constater les dégâts. Il ne peut pas avoir voulu que j’attrape le petit soldat aux yeux bleus dans le creux chaud de la tranchée ennemie.

[…] J’ai vu dans ses yeux que c’était un bon garçon, un bon fils, trop jeune encore pour avoir connu la femme, mais un futur bon mari certainement. Et voilà qu’il a fallu que je tombe sur lui comme le malheur et la mort sur l’innocence. C’est ça la guerre : c’est quand Dieu est en retard sur la musique des hommes, quand Il n’arrive pas à démêler les fils de trop de destins à la fois. Par la vérité de Dieu, on ne peut pas en vouloir à Dieu. » (pages 63-64)

PHOTO David Diop

 

David Diop, Frère d’âme, Edition du Seuil, 2018. Prix Goncourt des lycéens et Prix Kourouma. 

 

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13 octobre 2019

Face à la mer, de Rita Fabienne

A 25 ans, Rita Fabienne, publie Face à la mer, un roman qui met en scène une jeunesse avide de plaisirs et de fêtes et qui s’interroge sur les choix à faire lorsque surviennent par exemple des situations imprévues : une grossesse, une déception amoureuse…  L’héroïne, Rolande, est amenée à vivre plusieurs expériences affectives et professionnelles durant les quelques semaines de vacances passées au bord de la mer… loin de sa mère.

 

FACE A LA MER de Rita Fabienne 001

 

INTERVIEW

Rita Fabienne, vous avez participé à la 6e édition de la fête du livre de Kinshasa, et qui a accueilli des auteurs venus de tous les horizons. Que représente cette expérience pour vous ?

Je n’avais encore aucune idée de ce que ça représentait vraiment d’être auteur, jusqu’à cet événement. C’était comme si le monde de la littérature m’ouvrait grandement ses portes en me donnant l’occasion de rencontrer ces auteurs célèbres qui font bouger le monde de par leurs idées. J’ai pu m’imprégner des expériences de chacun d’eux. J’ai vraiment ressenti le poids de la responsabilité qu’est le travail d’auteur. C’est une expérience qui a été marquante dans le début de ma carrière en tant qu’auteure.

 

Rita Fabienne, partagez-vous l’avis des amis de l’héroïne de votre roman, qui lui conseillent d’épouser un étranger, de peur de « souffrir du manque d’affection et de sincérité que témoignaient souvent les jeunes Congolais ». Considérez-vous le Congolais, pour ne pas dire l’Africain, comme étant moins affectueux, moins sincère en amour que l’homme occidental ?

Non, je ne pense pas. Tout est question d’attentes et de culture. La vérité indéniable est que l’homme congolais ou africain en général exprime différemment son affection par rapport à l’homme occidental. Si, pour l’un, dire « je t’aime » à sa femme et la couvrir de bisous et de petits cadeaux à tout bout de champ peut être vu comme un petit signe de faiblesse ; pour l’autre, c’est quelque chose de tout à fait normal. Nos mères à l’époque arrivaient à vivre longtemps avec nos pères, sans se plaindre d’un quelconque manque d’affection de la part de ces derniers, peut-être parce que, à cette époque-là, les mœurs étaient très différentes de celles d’aujourd’hui. Les attentes des uns envers les autres étaient différentes. La femme africaine, ou congolaise de cette époque ne se contentait que de trouver un homme qui pouvait l’honorer et la valoriser aux yeux des siens, en l’épousant et en faisant d’elle une mère. Elles pouvaient même être deux ou trois à partager le même foyer conjugal, puisque-là n’était pas le problème. L’homme congolais, lui, cherchait la femme soumise, bien éduquée par ses parents, qui avait la parfaite maîtrise des différentes tâches ménagères. La femme se devait juste d’accomplir ses devoirs envers son homme. Et le simple fait que ce dernier l’ait épousée, pris soin d’elle ; et même de sa famille, suffisait à prouver à quel point elle était aimée par son homme.

Chez l’homme occidental, le mariage a toujours eu tendance à ne pas se présenter comme une priorité ou un devoir dans un couple. Le simple fait de témoigner verbalement ou par des actes son amour au quotidien, suffit. La question du manque d’affection et de sincérité en amour des Congolais se pose aujourd’hui à cause de tous ces changements, et de ce brassage interculturel qui s’est imposé à nous. La télévision a joué un rôle important dans ce changement et en particulier dans nos attentes en matière de relation amoureuse. La culture occidentale étant celle qui est le plus véhiculée par les médias, elle a influé sur la conception africaine de l’amour. Aujourd’hui la jeune femme africaine réclame de petites attentions, des déclarations d’amour, des câlins et des cadeaux à tout bout de champ plus que toutes autres choses, pour se sentir aimée et valorisée.

 

Photo Rita Fabienne 1

 

Les deux personnages principaux de votre roman sont deux Congolais qui, faisant connaissance l’un avec l’autre, n’hésitent pas à indiquer de quelle ethnie ils sont issus. Aujourd’hui se dresse comme une barrière entre les ethnies d’un même pays, suite notamment aux guerres civiles qui les ont instrumentalisées. Votre roman n’idéalise-t-il pas la réalité ? Peut-on encore s’aimer au Congo quand on est originaire, l’un du Nord, l’autre du Sud ?

Non, je ne pense pas que mon roman idéalise la réalité. Vous savez, nos pères nous ont raconté les guerres civiles, comment nos ethnies se sont entretuées. Ce serait complètement déraisonnable de dire que tout cela fait partie du passé, puisque, cette réalité reste bien ancrée dans notre société jusqu’à nos jours. Mais ce livre se rapproche de la réalité actuelle de notre société. Du moins, celle d’un futur proche. Puisque ce sont nos enfants l’avenir de demain, et que nous, jeunes d'aujourdh'ui, nous n’avons pas cette vision des choses basée sur l’ethnie.  Aujourd’hui quand deux jeunes congolais se croisent et tombent amoureux l’un de l’autre, la question ethnique est très loin de faire partie de leurs préoccupations. Le facteur ethnique n’apparait, bien évidemment, que lorsqu’il est question de présenter la personne choisie à notre famille. Et là encore, j’en ai déjà été témoin, le problème se pose de moins en moins dans certaines ethnies. Le plus important étant que les deux personnes se comportent bien l’une envers l’autre et qu’elles soient heureuses.

 

Dans les dialogues entre les personnages vous insérez parfois des phrases en lingala ou en kituba, langues nationales du Congo, que vous faites suivre de leur traduction ou que vous laissez telles quelles, sans traduction. Vous auriez aimé écrire votre roman entièrement en lingala ?

Oui, j’aurais aimé écrire ce roman en lingala, que je trouve d’ailleurs être l’une des plus belles langues populaires d’Afrique, et qui me fascine le plus. Il y’ a certaines expressions que l’on emploie chez moi qu’il est quasiment difficile d’expliquer en français, ou qui perdent un peu tout leur sens dans la traduction. J’aurais aimé être plus proche de la réalité que je décris. Quand quelqu’un me parle, il utilise en général 40% de mots en français, et 60% de mots en lingala, en lari ou en kituba. Ecrire complètement en lingala contribuerait à mettre un peu plus en valeur cette langue.  

 

Dans votre roman vous fustigez cette tendance qu’ont certains à donner à leurs enfants des prénoms tirés de héros de la Bible, habitude que vous assimilez à du fanatisme religieux. Pensez-vous que les Africains doivent se réapproprier leur identité en donnant à leurs enfants des noms purement africains ?

Je ne suis pas contre le fait d’entendre chez un africain les prénoms comme François, Patrice, Edward, ou autres prénoms occidentaux, que moi-même je porte d’ailleurs, du moment que l’on garde nos noms africains, très significatifs, comme MABIALA, ONANGA, ou autres. J’aurais tout de même aimé que, comme dans les pays d’Afrique de l’ouest, la plus grande partie de la population garde, en plus du nom, un prénom typiquement africain. L’ancien président MOBUTU au Zaïre, actuelle République Démocratique du Congo l’avait même imposé. Il y’a une vérité aujourd’hui que l’on doit admettre : c’est que les choses sont très loin de redevenir comme avant. Difficile aujourd’hui que l’Africain rejoigne ses racines et redevienne Africain dans tout son être, mais cela concerne aussi les autres populations, en raison brassage interculturel, interreligieux et interracial. A la place du mot ‘‘fanatisme’’, je dirais plutôt qu’il s’agit d’une dépendance religieuse. J’ai voulu montrer dans mon roman que chez nous, la religion n’est pas considérée comme un plus pour accompagner l’homme dans sa quête personnelle, mais plutôt comme un TOUT. L’on préfère par exemple rester chez soi, se lamenter et passer des milliers d’heures dans une église (parce que le miracle tomberait du ciel), plutôt que de se retourner face à soi-même pour trouver une solution. L’on a tendance à se mettre plus en position de passivité et espérer des choses, plutôt que d’agir en acteur dans sa propre vie.

 

Photo Rita Fabienne 3

 

Comment en êtes-vous arrivée à cette première publication ? Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de devenir auteure ?

J’ai commencé à écrire depuis l’âge de 14ans. C’était après que mon père eut déballé une malle pleine de livres, et que j’en eus lu quelques-uns. J’ai d’abord commencé par réécrire tout ce que je lisais en y apportant une touche un peu plus personnelle, puis j’ai ensuite commencé à écrire tout ce qui me passait par la tête. J’ai toujours pensé que l’écriture avait toujours été en moi, et qu’elle attendait juste le bon moment pour se manifester. Sans oublier l’état de transe dans lequel je plonge chaque fois que je dois écrire un texte. Comme si l’expression de mon âme prenait le dessus sur les désirs de ma chair. Je m’oublie complètement quand je suis dans cet état-là.

 

Quel est votre meilleur souvenir de lecture ?

C’est un peu difficile de répondre car plein de livres m’ont complètement marquée. Mais je crois que mon meilleur souvenir de lecture a été Le Jeu de L’amour et du Hasard de Marivaux. Ce livre s’est tout de suite rapproché de ma conception des choses. J’ai apprécié le fait de prendre le temps de connaître la personne avec qui l’on souhaite partager son monde, pour éviter les mariages de convenance et les préjugés. Je me souviens l’avoir trouvé très amusant et agréable à lire. J’avais aussi apprécié Bérénice, Phèdre et Athalie de Jean Racine. Le théâtre a vraiment été mon premier coup de cœur en matière de lecture.

 

Propos recueillis par Liss Kihindou.

 

Rita Fabienne, Face à la mer, Les Editions de la Fleuvitude, Québec, juillet 2018, 122 pages.

ISBN : 978-2-924874-16-5

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18 août 2019

L'Oeuvre des volcans, de Roger Parsemain

Découverte d’un poète de la Martinique, Roger Parsemain, avec son recueil L’œuvre des volcans, d’où coule, comme de la lave, une poésie en vers et en prose. C’est une poésie qui a ses propres lois, qui chante sa propre musique, et en cela elle me fait penser à celle d’Aimé Césaire ou de Tchicaya U Tam’si.

Je m’étais demandée, à la lecture de la quatrième de couverture, si la comparaison avec l’auteur du Cahier d’un retour au pays natal et des Armes miraculeuses, entre autres, n’était pas osée. Mais après m’être penchée sur L’œuvre des volcans, je me surprends à partager entièrement l’avis de Georges Mérida, le préfacier : l’œuvre de Roger Parsemain a « la force éruptive d’Aimé Césaire ».

Liss tenant PARSEMAIN

Un volcan a la particularité d’être imprévisible. Il semble dormir, mais il est tout simplement au repos, il peut se réveiller du jour au lendemain. Il semble inoffensif, mais quand il se réveille, il emporte tout sur son passage. On ne peut pas l’arrêter, on ne peut le soumettre à notre volonté, mais c’est l’environnement qui doit s’adapter à lui. Tout comme le temps.

Les volcans m’apparaissent dans ce recueil comme une représentation du temps.

« Le temps éclate. Poussière d’heures, blocs d’ans brisés. » (L’œuvre des volcans, page 14)

 

Les deux champs lexicaux, celui lié aux volcans et celui qui se rapporte au temps, s’entremêlent tout au long du recueil, notamment dans la première partie : « L’œuvre… ».

« Temps et temps

Depuis les volcans » (page 15)

 

Les volcans sont pour le poète comme une manière de dire l’histoire. Il invite à garder la mémoire des choses, à ne pas être oublieux. Considérer l’humanité, le monde, depuis ses origines.

« Te taire. Repose les mots. Ils corrompent le chant des choses. Ils tarissent le fleuve qui nous apure. Ne dis rien du rapt de la toile. Ni du froissement de ses lœss sur nos corps. Dans la sueur cachée de ta joie d’amour garde leur mémoire, oui, garde leur mémoire d’avant le babil des hommes. » (Page 23) 

La ‘‘mémoire d’avant le babil des hommes’’. Un peu plus haut le poète souhaite « renaître aux cendres d’avant le monde » (page 20).

 

Une autre thématique apparaît dans cette œuvre, celle que le poète nomme : L’Eve. « L’Eve d’avant l’homme » (p. 24) ; « Eve à la curiosité douce » (p. 26) « Eve des Eves » (p. 43) Elle est le troisième pilier qui soutient la voûte poétique de Roger Parsemain dans ce recueil, comme le montre cet extrait :

« Nuage et fumée se mêlent dans l’aube noyée de soir. Le tsunami soulève les îles. Mon premier cri d’homme. Etais-je mort au creux de l’Eve ? 

Dans la nausée des sels et des souffres son chant ranime mon sang malgré les caillots de jours et d’heures. Je suis oint de cent désirs au monde.

[…]

L’Eve partie nous reviendra. Sa maison respire sans horloge. Cent siècles y laissent leur poussière. L’écho de son pas grignotera la rue ouverte et la place. Là, le soleil défait les palais, bijoux de lœss lié de vent.

Palais oui palais. Tant de laves perdues. Gravats à venir. Coulées blanchies de lumière, crues de cendres à l’assaut des pays, éboulis d’orgues sans musique. Mais l’Eve danse dans la nuit […] » (pages 24-25) 

 

D’une part ‘‘fumée’’, ‘‘laves’’, ‘‘gravats’’, ‘‘coulées’’, ‘‘cendres’’ ; de l’autre ‘‘jours’’, ‘‘heures’’, ‘‘siècles’’, ‘‘horloge’’… ; et entre les deux l’Eve qui observe cette expression volcanique du temps. 

Liss tenant PARSEMAIN N°2

Dans la ta troisième partie du recueil, le poète s’intéresse à la figure d’Ulysse. « Et vous Grecs, que savez-vous d’Ulysse »., tel est le titre de cette troisième partie. Ce personnage de la mythologie grecque exprime beaucoup de choses, entre autres l’errance des hommes : « Ulysse brouteur d’îles et de continents » (p. 71).

J’ai particulièrement été sensible à la « Prophétie d’une généalogie possible » (p. 78), où le poète exprime l’idée que nous sommes tous nés d’un métissage oublié, comme dirait Henri Lopes. (Cité dans mon livre L’Expression du métissage dans la littérature africaine, page 10).

Voici l’histoire contée dans ce texte poétique : Un Chinois épouse une Indienne. Puis, à la mort de celle-ci, il épouse une autre femme « venue du fleuve Congo ». Puis lorsque cette dernière s’en va, il s’unit à une autre femme encore :

« Elle aura le nom sans mots de toutes les races de la Terre.

Vous aurez un fils. Et le fils aura des filles et des fils. (…)

Les filles et les fils iront à travers l’île et sur les continents en dérive insensible, pour d’autres filles et d’autres fils.

Les vagues de la mer viendront mourir et renaître, replis d’infini, ourlets d’éternité, souffles des jours et du siècle jusqu’à celui qu’on prénommera Ulysse. »

 

Nous sommes le résultat de métissages insoupçonnés. Avant de nous fixer en un endroit, nos parents, grands-parents ou ancêtres ont parcouru des territoires, traversé des fleuves, des mers ou des océans.  « Nous sommes tous des Ulysse » (p. 86).

 

Roger Parsemain, L’œuvre des volcans, L’Harmattan, Collection « Poètes des cinq continents », 2009, 11 €.

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28 juillet 2019

Les enfants d'Athéna, d'Evelyne Brisou-Pellen

Ils sont trois frères et soeurs : Daméas, l'aîné, qui a treize ans ; Néèra sa soeur, âgée de 11 ans, et le petit dernier, Stephanos, cinq ans. Tous enfants d'Alexos, un peintre réputé d'Athènes. Celui-ci n'avait eu de cesse de mettre en garde son fils aîné : si jamais il devait lui arriver quelque chose, ils devaient tous les trois se réfugier auprès de l'un ou l'autre de ses amis : Gorgias ou bien le dénommé Samion.

Une nuit, les enfants sentent le danger s'abattre sur leur maison. Il faut vite se sauver et retrouver ces amis de leur père Alexos. Seulement, ces amis sont aussi assassinés. Un secret semblait lier Alexos, Gorgias et Samion, mais lequel ? Et pourquoi sont-ils pourchassés par ces mêmes personnes qui ont menacé leurs parents et ont mis un terme à leur vie ? Pourquoi sont-ils persuadés qu'ils connaissent ce secret, alors qu'aucun des trois enfants ne sait de quoi il retourne ? Il leur faut échapper à leurs poursuivants et essayer de percer ce mystère qui a déjà causé tant de morts. Nous sommes au Ve siècle avant Jésus-Christ.

 

 

Couv Brisou Pellen

 

 

Et malgré les idées bien enracinées dans les esprits à cette époque, par exemple concernant les filles : "elles ne savent rien faire d'autre que s'occuper des petits", elles sont "peureuses" et ne peuvent pas se défendre toutes seules ; il faut forcément qu'elles soient sous la responsabilité d'un homme : père ou frère... Malgré toutes ces idées, Daméas s'arrange toujours pour savoir ce que sa soeur pense car il s'est bien aperçu que ses idées l'aidaient souvent à y voir clair lui-même. Il devait bien se l'avouer :

"Bien que les filles soient moins intelligentes que les garçons, elles avaient malgré tout un certain sens de la déduction."

Mais jamais il ne lui viendrait à l'esprit de l'exprimer tout haut. Et Néèra, très fine et connaissant les usages, s'arrange de son côté à faire comme si les idées venaient de son frère, comme si c'est lui qui prenait les décisions, alors que souvent c'est elle qui l'invitait à prendre la bonne direction. 

Découvrir les coutumes, la façon de vivre des Grecs à l'époque antique, comprendre la place des dieux dans la société, ainsi que les rivalités qui pouvaient opposer deux villes comme Athènes et Sparte. On observe aussi des différences : par exemple à Sparte, les filles étaient autorisées à faire bien plus de choses qu'à Athènes, ce qui éveille l'intérêt de Néèra, qui prend plaisir à discuter avec Talos, un jeune Spartiate qui finit par devenir leur compagnon de route. Elle est agréablement surprise par l'ouverture d'esprit dont ils peuvent faire preuve à l'égard des filles mais aussi horrifiée par le traitement qu'ils peuvent réserver aux esclaves. Bref, sous tous les cieux, il y a des choses positives et d'autres que l'on aimerait voir évoluer. 

Ce roman pourra être aussi, pour les jeunes lecteurs, une manière de réfléchir sur la question de l'adoption : qui est vraiment le père ou la mère d'un enfant ? Son géniteur ou sa génitrice ? ou bien celui ou celle qui l'a élevé avec amour ? Peut-on briser les liens qui nous unissent avec nos parents adoptifs, sous prétexte que leur sang ne coule pas dans nos veines ? Le petit Stéphanos émouvra plus d'un. Malgré son jeune âge, il réussit à démasquer Hanias, l'omme aux bracelets de serpent. 

Un roman construit comme une enquête policière, une plongée dans la Grèce antique, une histoire d'amour qui ajoute de la saveur à ce livre particulièrement intéressant d'Evelyne Brisou-Pellen. 

 

Evelyne Brisou-Pellen, Les enfants d'Athéna, Le Livre de Poche Jeunesse, Première publication : Hachette livre 2002.  

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27 juillet 2019

La Résurgence des silences coupables, de Jean-Claude Bemba Belcaud

Pour que cessent les maux, il faut commencer par les identifier, c’est-à-dire les nommer, les mettre en lumière. Cette mise en lumière est le début de la guérison, car le mal prolifère dans l’ombre et l’ignorance. La Résurgence des silences coupables, de Jean-Claude Bemba Belcaud, est un cri de révolte contre les « silences coupables », ainsi qu’on le lit dans le titre, des silences que l’auteur dénonce tout au long de son recueil, comme dans le poème « Un drôle de rêve » :

« Ce silence inquiétant des mots

Qui taisent les maux des persécutés » (page 10)

 

L’auteur décrie surtout « les silences abjects des honnêtes gens » (p. 27) ou des « gens bien nés » (p. 29). Du moment que l’on vit dans le luxe et l’abondance, peu importe que l’on souffre et que l’on meure ailleurs, on ne se préoccupe que de ses intérêts. Que ceux-ci impliquent la désolation sous d’autres cieux, tant qu’on est bien chez soi, on fait semblant de ne pas voir ou de ne pas entendre, ou on ne compatit que des lèvres. Pour illustrer cette absence d’engagement véritable, cette déconnexion entre ce qu’on dit et ce qu’on fait, le poète n’hésite pas à convoquer Prévert et son célèbre poème « Le Cancre ». Voici les dernières lignes du poème « Humiliation », qui évoque la disparition des migrants dans les flots méditerranéens :

« Ils se sont tus face à ce commerce honteux

Qu’ils condamnent juste du bout des lèvres

Une coupe de Champagne dans une main

Et des gouttes de sang dans l’autre

Comme ces cancres de Prévert

Ils disent non qu’avec la tête » (p. 50)

 

 

COUV Bemba Belcaud 2

 

 

Dans son livre, l’auteur livre sa lecture du Congo actuel, mais le Congo n’est qu’un point de départ pour parler en réalité d’une situation politique que l’on observe dans tant de pays dirigés par des ogres.

« Des fleuves de sang coulent sur les plaines du Malebo

De l’Armageddon à Kinkala et sur la colline de Madingou

De Soweto à la terre des Mossis et jusqu’au Mont Cameroun

Les peuples opprimés ressentent et expriment les mêmes douleurs » (p. 9)

 

La Résurgence des silences coupables comprend deux parties qui non seulement se font écho mais sont aussi équitables eu égard au nombre de pages consacrées à chacune. La première moitié du livre propose des poèmes qui appellent à l’éveil des consciences, comme tous ceux qui luttèrent pour un Congo debout, pour une Afrique debout, une Afrique digne. Bien que l’auteur déclare modestement ne pas être de la même trempe que toutes ces figures devenues des symboles forts de l’Afrique libre et digne, il n’en demeure pas moins que la pierre qu’il pose en publiant ce livre est une pierre qui compte, le but n’étant pas de faire comme… mais de prendre conscience que nous pouvons, chacun à notre niveau, faire quelque chose. C’est l’ensemble de nos actions, aussi petites soient-elles, qui contribuera à construire une humanité digne :

« Je ne suis ni Tchimpa Mvita, ni Boueta Mbongo, ni Matsua, ni Kimbangu, ni Lumumba et encore moins Sankara. Il n’est pas donné à tout le monde d’être courageux, mais nous sommes tous des chaînons de cette grande chaïne que j’ose encore appeler HUMANITE », déclare le conteur Loumingou, porte-parole de l’auteur, dans l’épilogue qui clôt le conte. (p. 93)  

En effet dans la deuxième partie du livre, le poète se fait conteur et l’histoire de « Dzounou la Colombe » est une autre manière de dire ce pays dirigé par un chef qui a muselé la population, que sa cupidité illimitée a poussé à multiplier les crimes et qui use soit de la terreur, soit de la corruption pour prolonger son règne. Mais il y a une fin à toute chose et surtout on récolte ce qu’on sème. L’auteur invite le lecteur à considérer ces paroles que l’on trouve dans les textes sacrés : 

« Voici, le méchant prépare le mal, il conçoit l’iniquité pour enfanter le néant. Il ouvre une fosse, il la creuse, et il tombe dans la fosse qu’il a faite. Son iniquité retombe sur sa tête, et sa violence redescend sur son front. » (p. 90)

Il importe de le rappeler à ceux qui se croient tout permis, qui pensent être à l'abri de tout, mais qui est à l'abri de la mort ? La mort que l'on donne à manger aux autres est aussi celle qui nous emportera.

Les maux contre lesquels s'élève la voix du poète sont nombreux, même si, comme nous l'avons dit plus haut, ils se concentrent sur le Congo, ce "Congo de la vendetta", "Congo qui n'invente que le crime", "Congo des mille paradoxes", "Congo de la gabegie aux espoirs étouffés"...

 

Briser le silence, une urgence. La poésie, un remède : 

« Ma poésie est une médecine du coeur 

Qui guerroie contre la folie douce des hommes

Elle pratique en toute urgence et sans anesthésie

L'ablation des tares absurdes en ce bas monde

Sur ces prétentieux à la vanité blessée

Qui se font du fric avec le sang »  (p. 41)

 

Jean-Claude Bemba Belcaud, La résurgence des silences coupables, Poèmes et un conte, Edilivre, 2018, 11€.

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25 juillet 2019

Le livre de la jungle, de Rudyard Kipling

Le livre de la jungle fait assurément partie de ces livres qui laissent une marque indélébile dans l’histoire de la littérature, c’est un carrefour où on arrive un jour ou l’autre, une fontaine à laquelle on vient se désaltérer. C’est une belle histoire, il n’y a pas à dire, et qui édifie tant sur la société des hommes, un peu comme les fables. C’est une oeuvre riche d’enseignements, et émouvante, attachante, ce n’est pas en vain qu’elle inspire et continue à inspirer des artistes depuis des générations et des générations. Je trouve le film réalisé par John Favreau, sorti en 2016, particulièrement intéressant.

 

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Tout le monde connaît l’histoire : Mowgli, un « petit d’homme », est élevé par une famille de loups, contre la volonté du tigre Shere Khan qui voulait en faire sa proie. Mowgli grandit dans la jungle et en apprend les « lois », grâce notamment à ses amis, la panthère Bagheera et surtout l’ours Baloo. S’être parfaitement adapté à son milieu de vie mais se sentir différent, malgré tout, se sentir parfois rejeté, telle est la croix que doit porter Mowgli, tout au long de sa vie, qu’il se trouve dans la jungle ou qu’il rejoigne le village des hommes.

 

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Cependant, en redécouvrant cette histoire à l’âge adulte, en la lisant avec mes yeux d’aujourd’hui, je m’interroge sur certains passages, qui m’interpellent particulièrement. J’ai beau retourner le problème dans tous les sens, je ne m’explique pas la différence de traitement que subissent les Bandar-log, le peuple des singes. On sait bien que, au sein d’un même peuple, il y a des individus admirables et d’autres que l’on peut trouver méprisables, il y a ceux qui vont avoir tout notre respect et d’autres pour lesquels on n’aura aucune estime ; il y en a qui restent dignes et d’autres qui se laissent corrompre. Par exemple, chez le peuple des loups, il y en a qui sont restés fidèles à Mowgli et qui ont continué à le défendre et d’autres qui se sont laissé manipuler par Shere Khan… Mais ce n’est pas pour autant que l’on va généraliser et déclarer que tous les loups sont tous mauvais, loin de là ! C’est ainsi pour tous les habitants de la jungle, que Rudyard Kipling présente avec leurs qualités et leurs défauts, leurs forces et leurs faiblesses, tous les habitants… sauf une catégorie d’habitants : les Bandar-log. Comment se fait-il qu’un peuple entier soit dénigré, honni, présenté comme un peuple en qui il n’y a RIEN de bon ? En un mot un peuple qui ne mérite aucune considération, parce qu’il est nullissime ! Il n’y a pas de mot plus expressif en effet pour qualifier les sentiments que Baloo nourrit envers les Bandar-log.

Mowgli, après s’être fait réprimander par Baloo, s’est retrouvé au milieu des Bandar-log dont la présence affectueuse a été comme une consolation qu’il a beaucoup appréciée… Mais cela ne plaît pas du tout à Baloo, qui lui défend formellement de frayer avec les Bandar-log. Et pourtant Mowgli trouve que ces derniers lui ressemblent beaucoup et qu’ils sont plutôt gentils, mais Baloo met en pièces tous ses arguments :

« Ecoute, Petit d’Homme, dit l’ours, et sa voix gronda comme le tonnerre dans la nuit chaude. Je t’ai appris toute la Loi de la Jungle pour tous les Peuples de la Jungle… sauf le Peuple Singe, qui vit dans les arbres. Ils n’ont pas de loi. Ils n’ont pas de patrie. Ils n’ont pas de langage à eux, mais se servent de mots volés, entendus par hasard lorsqu’ils écoutent et nous épient, là-haut, à l’affût dans les branches. Leur chemin n’est pas le nôtre. Ils n’ont pas de chef. Ils n’ont pas de mémoire. Ils se vantent et jacassent, et se donnent pour un grand peuple prêt à faire de grandes choses dans la Jungle ; mais la chute d’une noix suffit à détourner leurs idées, ils rient, et tout est oublié. Nous autres de la Jungle, nous n’avons aucun rapport avec eux. Nous ne buvons pas où boivent les singes, nous n’allons pas où vont les singes, nous ne chassons pas où ils chassent, nous ne mourons pas où ils meurent. »

(Le livre de la jungle, Editions Librio, page 43)

 

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Ces lignes ne sont-elles pas l’expression-même de la ségrégation raciale ? En vertu de quoi les Bandar-log, qui pourtant vivent bien dans la Jungle, ne sont-ils pas considérés comme un peuple de la jungle ?  Il y a « nous autres de la jungle » et il y a « eux ». Je trouve que les arguments avancés par Baloo sont ceux qui furent (qui sont toujours d’ailleurs) utilisés contre une catégorie de personnes, qui pourtant sont habitants de la terre comme les autres, mais que l’on considère comme étant à part : les Noirs. Ce sont les seuls à avoir subi la ségrégation raciale institutionnelle, que ce soit aux Etats-Unis ou en Afrique du Sud, avec l’Apartheid. Quels préjugés véhiculent-on sur les Noirs ? Ils n’ont jamais rien inventé, ils ne sont habiles qu’à copier, ils sont bêtes, sous-entendu on peut faire d’eux ce qu’on veut, ils ne sont capables de rien, etc. Et on considère que les terres où ils ont toujours vécu ne sont pas vraiment à eux, c’est pourquoi on les a allègrement expropriés de leurs terres, de leurs biens… Non seulement on les exploite mais on exploite aussi ce qui leur appartient, depuis des siècles et des siècles.

Mowgli se demande si les propos de Baloo n’engagent que lui, mais Bagheera ne dit pas le contraire, il partage les mêmes idées. On pourrait penser qu’il s’agit du point de vue des personnages, qui ne saurait être confondu avec celui de l’auteur, mais nulle part on ne relève de phrases qui viendraient nuancer ce portrait extrêmement péjoratif des Bandar-log, au contraire ils sont confortés par le narrateur qui raconte l’histoire selon le point de vue de Mowgli. Je lis un peu plus loin, avec consternation : « Ce que Baloo avait dit des singes était parfaitement vrai. » (Page 44).

Faut-il se dire que Rudyard Kipling, né au milieu du XIXe siècle, était le produit de son temps et que cette discrimination qu’il fait subir aux Bandar-log dans son livre n’en était pas une à ses yeux ? A cette époque en effet la discrimination subie par la population noire est inscrite dans la loi. Le livre de la Jungle fut publié en 1894, sous le titre The Jungle book ; 1899 pour la traduction française.

 

Rudyard Kipling, Le livre de la jungle, Librio, 2019, traduit de l’anglais par Louis Fabulet et Robert d’Humières.

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24 juillet 2019

La Saveur des bananes frites, de Sophie Noël

Saraphina est née en France, elle n’a pas connu Haïti où sont nés et où ont grandi ses parents ainsi que son frère aîné Jude. La famille a dû quitter précipitamment le sol haïtien, alors que Saraphina était encore dans le ventre de sa mère. Mais ils ne sont pas tous arrivés à destination. Qu’est-il arrivé à Caleb, le père ? Est-il mort ? Est-il toujours en vie ?

 

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Saraphina doit vivre avec la douleur de l’absence, surtout celle de sa mère. Il ne lui reste que son frère Jude avec qui elle vit dans un foyer, dans le dixième arrondissement de Paris.  Elle y a ses repères, ses habitudes, des amis comme Malik ; il y a le collège, les cours qui rythment également sa vie. Alors, même si les inégalités sociales sont flagrantes même aux yeux d’une jeune fille de onze ans, même si certains vivent confortablement dans la « Cité Paradis », un quartier de nantis au luxe insolent, même si son frère travaille dur pour leur fournir le pain quotidien, ce n’est pas pour autant qu’elle emprunterait le chemin des biens mal acquis : les valeurs que lui ont transmises ses parents, son frère, sont fortement ancrées en elle. Le désir de vivre dans la dignité est plus grand que le dénuement auquel ils ont souvent été confrontés… Mais un jour elle se retrouve impliquée dans une affaire qui prend des proportions telles qu’il faut quitter le foyer, quitter ses amis, quitter le collège, pour découvrir un univers complètement différent.

 

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C’est en étant confronté à d’autres situations, à d’autres modes de vie, c’est en allant sous d’autres cieux qu’on apprécie le mieux ce que l’on considérait auparavant comme un fait complètement banal. Sous certains cieux, l’école est un luxe ; sous certains cieux, des enfants doivent se prendre en charge eux-mêmes et rivaliser d’inventivité pour gagner quelques pièces et s’acheter de quoi tromper la faim ; sous certains cieux, on ne connaît même pas le confort d’un lit.

Ce roman est une fenêtre ouverte sur Haïti, sur son histoire, sur sa population venue principalement d’Afrique par le biais de l’esclavage. Saraphina découvre cette partie de l’histoire où des hommes ont réduit d’autres hommes à un état innommable. Mais quelles que soient les techniques utilisées pour briser la résistance des hommes que l’on veut exploiter à merci, le désir de liberté reste profondément ancré en tout être humain.

« Vois-tu, Saraphina », déclare papa Nsoah, le griot-conteur et en même temps père spirituel du foyer, « malgré l’arbre de l’oubli, les hommes de ton peuple n’ont pas laissé leur fierté ni leur révolte sur la route des esclaves. La rébellion a grondé plus d’une fois en Haïti, avec force et violence, pour les mener à la victoire, à l’indépendance, à la liberté. » (La Saveur des bananes frites, page 54)

Quand on vit dans une cité où se rencontrent des gens aux multiples origines, quand on a des parents qui sont venus d’ailleurs, on se trouve forcément au carrefour des cultures et des civilisations, et on en arrive à s’interroger sur qui l'on est, qui l'on veut être. En effet l’identité, c’est aussi ce qu’on décide soi-même de s’approprier.  Saraphina en fera l’expérience.

Un roman à mettre entre les mains des jeunes lecteurs !

 

Sophie Noël, La Saveur des bananes frites, Paris, Magnard Jeunesse, 2017, 11.90 €.

Roman sélectionné pour le prix des incorruptibles, catégorie CME-6e, en 2018-2019. 

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