Valets des livres

17 juillet 2018

Les Calebasses brisées, de Nicole Mballa-Mikolo

Tomber sur les preuves de l'infidélité de son mari, combien de femmes n'ont pas vécu cette expérience ? Combien de femmes ne se sont pas senties trahies, blessées, humiliées, révoltées, après avoir découvert que leur homme les trompait, pire qu'il était même sur le point d'épouser sa maîtresse, son "deuxième bureau". Dans un pays où la polygamie est autorisée, les hommes ont peu de scrupules à officialiser leur relation avec leur(s) maîtresse(s). D'ailleurs quel homme se contenterait d'une seule femme ? Tous les arguments sont bons pour justifier le manque de constance des hommes, au point que la fidélité à son épouse passe pour une anomalie tandis que l'infidélité serait la règle. "Quelle femme dans notre pays pourrait se targuer d'avoir son mari à elle toute seule ?" demandent la mère et la grand-mère de Ngawali, l'héroïne des Calebasses brisées, premier roman de Nicole Mballa-Mikolo.

 

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Et les femmes n'ont qu'à accepter cet état de fait, ou alors elles n'ont qu'à se faire la guerre entre elles si l'une tient à déloger l'autre. Mais elles aimeraient bien pouvoir donner une bonne leçon à celui qu'elles considèrent comme le véritable responsable de cette situation, celui qui orchestre sa double vie dans leur dos et qui les met ensuite devant le fait accompli. Celles qui n'ont pas l'intention de rester là sans rien faire, surtout après avoir trimé pendant des années et des années, après avoir tout donné, tout investi pour le bien-être de leur foyer, méditent leur vengeance. Chacune agit en fonction de son tempérament, de sa sensibilité, de sa personnalité... Que va donc faire Ngawali pour ramener Mawandza sur le droit chemin ?

Les femmes, pour défendre leurs droits ou leur honneur, ne peuvent pas compter sur la loi, car les lois sont faites de manière à privilégier les hommes, au détriment des femmes : c'est ce manque d'équité que dénonce l'auteure dans son roman.  Les hommes se donnent tous les droits et les femmes en ont peu. Lorsqu'on s'intéresse par exemple à l'article concernant l'adultère, la différence est criarde :

"Ah, la loi : c'est peu dire qu'elles ne plaident pas pour les femmes. Prenons l'exemple de l'adultère, qui fait partie des principales causes de divorce. Notre réglementation dit que l'époux peut demander le divorce s'il prouve que sa femme a eu une relation avec un autre homme. Mais que la femme qui estime que son mari la cocufie doit prouver que le bonhomme a eu une relation suivie avec une femme et qu'il a commis l'acte d'adultère plusieurs fois en un même lieu. Donc : si moi je trompe mon épouse dans la même chambre d'hôtel avec des femmes différentes, il n'y a pas de problème. Et si j'ai une liaison avec une femme autre que la mienne et l'on se rencontre chaque fois en un nouveau lieu, je n'ai aucun souci à me faire. Et question de montrer que l'homme possède vraiment sa femme, elle peut être condamnée à la suite d'une accusation uniquement verbale de son mari." (Les Calebasses brisées, page 130)

 

Le Congo, où Nicole Mballa-Mikolo réside depuis une dizaine d'années, n'est pas nommé, mais la réglementation à laquelle les personnages font référence semble bien la réglementation congolaise. De nombreux indices permettent de situer l'action du roman au Congo-Brazzaville, plus précisément à Pointe-Noire. L'histoire se déroule dans une ville située au bord de la mer ; il est fait mention du "franc CFA pas suffisamment costaud" (p. 11) et des "expatriés venus travailler sur les plateformes pétrolières" (p. 13). Les personnages se désaltèrent en prenant "une Ngok ou une Primus" (p. 93), des bières typiquement congolaises ; ils empruntent le "fula-fula" (p. 61) pour se déplacer dans "la ville océane" (p. 61). Même leurs noms sont explicites. Le nom de la belle-soeur de Ngawali, Timimbi, répond bien au portrait qui est fait d'elle : c'est une femme mauvaise, manipulatrice... Elle a véritablement un mauvais coeur comme le laisse deviner son nom. "Timimbi" est en effet la contraction de "Tima yimbi", en Kituba, langue nationale privilégiée à Pointe-Noire, et qui veut dire "mauvais coeur". La grand-mère est appelée "Kôko", autrement dit "mamie" en Kituba. 

Suite au comportement de Mawandza, un conseil de femmes se réunit pour trouver la solution à l'infidélité de Mawandza, de l'autre côté un conseil d'hommes essaie de faire comprendre à Mawandza qu'il serait beaucoup plus salutaire pour lui de changer d'attitude. Le roman est construit autour de ces deux conseils et des exemples qui sont évoqués de part et d'autre, des exemples qui pourront peut-être paraître à certains lecteurs comme un catalogue. Mais l'on comprend la volonté de l'auteure d'évoquer tous ces sujets qui montrent combien notre monde est asphyxié par les inégalités, et qu'il importe de tenir compte du bien-être des uns et des autres. Mais Nicole Mballa-Mikolo s'intéresse en particulier aux injustices subies par les femmes. La journée du 8 mars est évoquée à plusieurs reprises à dessein. 

Les personnages n'hésitent pas à s'appuyer sur les déclarations de penseurs et de scientifiques, et même sur les textes sacrés, pour éveiller la conscience de ceux qui se comportent de manière égoïste et qui pensent être à l'abri de ce qu'ils font subir aux autres. La leçon générale que l'auteure, à travers ses personnages, invite à retenir, c'est sans doute cette parole de la Bible : ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas que l'on te fasse.

Et ce conseil que la grand-mère de Ngawali donne à cette dernière sera profitable à toutes les femmes : "Ne compte pas sur un homme pour te rendre heureuse. [...] Apprends à être heureuse en dehors de l'autre, voilà un exercice pour toi, pour le reste de ta vie. Ne compte que sur toi-même pour être heureuse, je le répète." (p. 77)

 

Nicole Mballa-Mikolo, Les Calebasses brisées, L'Harmattan, 2015, 156 pages, 16.50 €.  

 

Photo Nicole MIKOLO

Présentation de l'auteure en 4e de couverture : 

"Nicole Mballa-Mikolo est née en Allemagne de parents camerounais. Elle a fait des études de langues, de communication et de journalisme en France, au Japon et au Congo-Brazzaville. Auteure de plusieurs nouvelles, elle collabore au magazine panafricain Amina depuis 1994. Elle vit et travaille depuis une dizaine d'années au Congo-Brazzaville. Les calebasses brisées et son premier roman."

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08 juillet 2018

Ecrire à Pointe-Noire, anthologie congolaise

Nouvelles, poésies et contes composent l'Anthologie Ecrire à Pointe-Noire, qui a été coordonnée par Gabriel Mwènè Okoundji et Caya Makhélé. "Cette anthologie est le fruit d'une rencontre au sein de la phratrie congolaise. Pour qui prend la route, la terre natale demeure une borne, à égale distance entre le rêve et la vie", peut-on lire dès les premières lignes de l'introduction signée par Gabriel Okoundji. "Mettre en commun, au-delà des clivages des genres, les témoignages que portent sur leur pays et leur environnement les écrivains, les poètes et les conteurs vivant sur le sol de Pointe-Noire". Cet autre extrait de l'anthologie résume bien le projet de publication de ce livre qui a connu la contribution de vingt auteurs dont quatre femmes seulement, ce qui témoigne que, même si la présence des femmes dans l'espace littéraire congolais s'est affermie au cours des décennies, comme je le déclare dans mon article "60 ans après les femmes du Congo Brazzaville s'affirment sur la scène littéraire", publié dans le magazine AMINA en novembre 2013", elle demeure marginale par rapport au nombre d'écrivains masculins.

[Relire l'article en allant en bas de la page référencée sur le site "Lire les femmes écrivains et les littératures africaines", dans les archives AMINA : cliquer ICI ]

 

 

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Les noms des contributeurs apparaissent sur la première de couverture et l'on peut voir tout de suite que l'ordre d'apparition n'est pas chronologique. Autrement dit le fait que Mambou Aimée Gnali figure en tête de liste n'est pas anodin, cela témoigne sans doute de la volonté, non seulement de faire honneur aux femmes, mais aussi de montrer que les anciens côtoient les jeunes dans ce recueil dans lequel certains publient même pour la première fois. 

Les thèmes abordés sont divers et variés, à l'image de la vie, avec ses ombres et ses lumières, ses petiteses et ses grandeurs : la relation de couple, les difficultés économiques, la corruption, les traditions, le tourisme, les conséquences de la guerre, la responsabilité parentale...

Ce livre dit le Congo. Je trouve d'ailleurs que la nouvelle d'Alphonse Chardin N'Kala a une valeur symbolique. Intitulée "Demain nous célébrons notre indépendance", elle associe subtilement l'indépendance du pays à l'indépendance de la femme. En effet à la veille de la fête nationale, le narrateur dresse un bilan de la situation du pays, un bilan qui n'est pas du tout réjouissant. Le pays est en crise, le narrateur n'a pas de travail, il est sans le sou, mais il a néanmoins une petite amie. Seulement celle-ci décide de le quitter le jour-même de la fête d'indépendance, une manière pour elle de montrer qu'elle était indépendante et qu'elle prenait la liberté de le quitter étant donné qu'il n'était pas capable de subvenir à ses besoins. Mais l'indépendance, pour une femme, est-ce de choisir avec qui elle sort et pendant combien de temps ? Sans doute, mais la véritable indépendance, ne serait-ce pas plutôt d'avoir ses propres moyens, de ne pas être obligée de compter sur un petit ami pour satisfaire ses menus besoins ? Il y a comme de l'ironie de la part de l'auteur envers cette jeune femme qui se déclare indépendante mais qui en réalité ne l'est pas puisque son avenir repose entre les mains de l'homme.

Et l'on peut faire le parallèle avec le Congo, avec ces pays d'Afrique qui célèbrent leur indépendance depuis plusieurs décennies, mais que les anciennes puissances coloniales tiennent encore fermement entre leurs mains voraces. 

L'Afrique de demain sera-t-elle à l'image de l'Afrique d'aujourd'hui ?

Après l'Anthologie des 60 ans de la littérature congolaise (1953-2013), publiée aux Editions L'Harmattan en 2015, avec 26 auteurs, voici une deuxième anthologie réunissant des auteurs du Congo-Brazzaville. 

 

Ecrire à Pointe-Noire, Anthologie, sous la direction de Gabriel Mwènè Okoundji et Caya Makhélé, Editions ACORIA, 2017, 18 €, 196 pages. 

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06 juillet 2018

L'Appel du Fleuve, d'Aimé Eyengué

L'Appel du fleuve, c'est l'appel d'un écrivain qui a été transfiguré par la poésie et qui veut en répandre les vertus autour de lui. Après avoir publié deux romans, un essai et coordonné la publication d'une anthologie, Aimé Eyengué jette l'ancre en poésie pour s'abreuver de "Fleuvitude". Depuis la parution du recueil Par les Temps qui courent, l'auteur de Briseurs de rêves, Rêves de Brazzaville et Boire à la source est devenu l'homme de la Fleuvitude, un courant qui tire son nom du fleuve et qui séduit des poètes de différents pays. 

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Mais pourquoi ce courant séduit-il autant ? C'est qu'il est l'expression de la vie et des exigences du temps présent qui est plutôt alarmant. L'alarme sonne en effet à l'échelle de la famille, de la nation ou de la planète et le poète ne peut pas faire comme s'il ne l'entendait pas. Il doit prendre sa place autour de la table où se discute l'avenir du monde. "Oh Ecrivains où êtes-vous.../ Où êtes-vous écrivains / Le peuple vous réclame", s'exclame le poète (L'Appel du Fleuve, page 195). 

Les poètes doivent se saisir de leur plume pour lutter contre les maux qui asphyxient l'humanité :

"J'entends le fleuve qui crie en silence

A vos armes poètes à vos armes

Pour faire taire les armes...

A vos armes...

Pour faire sécher les larmes

Contre les dictatures et l'esclavage

Contre le racisme et la xénophobie"

(page 36)

 

Le peuple a toujours tiré profit de la prise de parole des écrivains dont les textes, en alertant l'opinion publique, ont su faire souffler le vent dans le sens d'un changement positif. Par exemple aux Etats-Unis, c'est la publication du roman d'Harriet Beecher Stowe, La Case de l'Oncle Tom, qui enflamma les Américains au point qu'ils furent obligés de statuer sur le maintien ou pas de l'esclavage. Les avis étant clairement opposés, cette question provoqua la guerre de Sécession. Voilà comme les mots, voilà comme les livres peuvent instiller le changement, la révolution. Et aujourd'hui, c'est aussi la parole libérée qui peut participer à la construction d'une page nouvelle pour l'Afrique, pour le Congo :

"Il faut que les choses changent

Car le Congo n'est pas une monarchie

Il faut que les choses changent

Parce que l'Afrique n'est pas une dictature

La Révolution de Kinkéliba 

Est arrivée sur l'Afrique"

(page 118) 

 

Ce recueil de poésie est un recueil résolument engagé, dans lequel le poète nomme les maux :

"La colère monologue

Et personne pour lui donner la réplique

Là où la tyrannie s'est emparée de la république

Dévorant au passage toutes les bananes

Sous les tropiques

Le Fleuve boit du sang"

(page 23)

 

Le poète dénonce, mais cette dénonciation se fait de manière imagée, en se servant du langage métaphorique. En effet Aimé Eyengué reste fidèle à lui-même dans ce recueil comme dans ses précédentes publications : il joue avec les mots, avec les rimes pour mieux faire comprendre la gravité des temps que nous vivons aujourd'hui.

Par exemple, page 19, on peut lire :

"C'est pourquoi j'ai pris l'option avec mes mots sans débattre

de croiser le fer avec le faire

et de battre le faire quand il est show"

 

Dans le poème "Que dit la Seine au Temps (page 126), on trouve ces vers :

"Terreurville ou Brazzaville" ; "Françafrique ou Fortafrique".

 

Plus loin l'auteur aborde la question du franc CFA :

"Ah misère... CFA MISERE... à la lisière... MPACHI KOUA" (page 145)

 

Bien évidemment de nombreux passages ou de nombreux vers resteront mystérieux pour les non familiers des langues du Congo, car le poète fait le choix d'insérer dans ses poèmes des mots, des expressions, des phrases en différentes langues du Congo, et parmi elles, le lari a une place particulière, non pas que ce soit la langue congolaise que le poète maîtrise le mieux ou préfère aux autres, non, cette présence importante du lari dans ses vers est une manière pour l'auteur de dire : "Je suis Pool" comme on a pu dire "Je suis Charlie" lorsque des journalistes ont été abattus sur leur lieu de travail par des terroristes, à Paris.

Le Pool est une région du Congo qui se trouve en quelque sorte mise en quarantaine et où l'on tue à grande échelle les populations qui y vivent, comme si la volonté était de les exterminer. C'est une grave tragédie que les médias internationaux commencent seulement à évoquer. Et le poète ne veut pas demeurer silencieux face à cette tragédie qui a entre autres pour conséquences d'exacerber les oppositions ethniques, étant donné que le président sous lequel se commettent de telles horreurs est originaire du Nord, tandis que le Pool se trouve dans le Sud du pays. Cette opposition Nord-Sud est une plaie dont la guérison dépend de tous les Congolais. La tragédie du Pool ne regarde pas seulement les originaires du Pool, tout natif du Congo doit se sentir concerné, et c'est ce que fait Aimé Eyengué dans L'Appel du Fleuve. Non seulement il l'évoque tout au long du recueil, mais encore il lui consacre tout une section. Des textes comme "Congogate", "Le Pool à l'heure", "Du Pool... je suis", "Le Pool un Jour" sont aussi percutants les uns que les autres. Mais voici un extrait du poème "Le Pool fait appel" : 

"Pense le Pool

Que la mémoire reviendra à tous

Bole Bantu

Que la mémoire parlera à tous

Bouzitou Bwa Bantu Mou Ntsintou

Et tous reviendront à leurs bons sentiments

Tous parleront de concert de Paix

Pour célébrer la fraternité

Pour exalter l'amitié

Et savourer la vie

La vie digne la vie attrayante

La vie forte la vie verdoyante

Qui met la mort en échec

Par un coup KO authentique

MBOMBO MBOUA

 

FAUT KA BOUA...

MBO BU BA..."

 

Les derniers vers en lari sont particulièrement lourds de signification, le poète exhorte ses frères et soeurs du Pool, il leur demande de tenir ferme, de garder espoir, car tôt ou tard l'organisateur de cette tragédie tombera, cela ne peut être autrement.

Comme Jean Malonga, premier écrivain congolais, originaire du Sud, qui choisit de placer l'action de son premier roman dans le Nord du Pays, Aimé Eyengué, écrivain originaire du Nord, plante ses poèmes dans la région du Pool, l'un comme l'autre dans le souci de tisser des liens entre les différentes régions du pays, des liens que les politiques se plaisent à détruire. J'avais déjà dans mon essai Négritude et Fleuvitude établi une comparaison entre ces deux écrivains du Congo, notamment dans ma conclusion, et le recueil L'Appel du Fleuve confirme mes propos.

"A l'instar de Jean Malonga, qui nous adresse une invitation au voyage dans son roman Coeur d'Aryenne, voyage du Nord vers le Sud en voguant sur les fleuves qui traversent les différentes régions du Congo, Aimé Eyengué lance un appel à l'union, aussi bien dans l'anthologie Noces de diamant, qu'il a coordonnée, que dans son recueil Par les temps qui courent."

(Liss Kihindou, Négritude et Fleuvitude, page 22) 

 

Dans ce livre, Aimé Eyengué célèbre le Congo à travers ses langues, mais cette célébration aboutit à la célébration du monde, puisque l'on trouve également des citations en latin, des références à des personnalités de l'Antiquité à nos jours : Sénèque, Kierkegaard, Henri Bergson, Pablo de Neruda, Baldwin, Langston Hugues, Jacques Chirac...

Ce livre est en particulier un hommage à la littérature, et pour moi une oeuvre littéraire est d'autant plus ravissante qu'elle célèbre d'autres oeuvres, d'autres écrivains. L'Appel du Fleuve, c'est un appel à découvrir ou redécouvrir des auteurs du Congo, d'Afrique et d'Occident pour ne pas dire du monde. Parmi les auteurs nommés, on peut citer Pierre Ntsemou, Emmanuel Dongala, Daniel Biyaoula, Sony Labou Tansi, Emilie-Flore Faignond, Tchicaya U Tam'si, auteurs du Congo, Alexandrine Lao de la Centrafrique... Parfois les auteurs sont évoqués de manière indirecte en citant simplement leurs titres. Mais il faut être un connaisseur pour les repérer. Par exemple le vers "ce sont des larmes miraculeuses", que l'on peut lire dans le poème "Les yeux de Sony" (pages 132-133), est un clin d'oeil au titre "Les armes miraculeuses" de Césaire. 

Enfin L'Appel du Fleuve instruira tous ceux qui se posent des questions sur la Fleuvitude, qui veulent comprendre ce que c'est, ils pourront voir se dessiner avec précision les contours de la vision de l'auteur, que l'on ne peut résumer en quelques mots, car la Fleuvitude est aussi vaste et profonde que le fleuve, mais on peut néanmoins citer quelques extraits. Par exemple page 153 :

"Car la Fleuvitude par les temps qui courent...

Comme par tous les temps

Professe le retour aux valeurs d'antan

Les valeurs d'union... contre les antivaleurs...

Et la Fleuvitude est une base... mais bien neutre...

Qui nous rappelle que

SANS MEMOIRE ET SANS BASE RIEN NE PEUT TENIR...

LE FLEUVE COULE MAIS NE PERDURERA JAMAIS SANS SOURCE

 

On l'aura compris, le poète a fait de la Fleuvitude son bâton de pélerin, comme on peut le lire dans le poème bien nommé "La Fleuvitude comme bâton de pèlerin" (page 45).  Il gronde sa colère comme le fleuve, il chante sa vérité comme le fleuve, il  trace son chemin comme le fleuve sans se laisser distraire par les voix irritées par ce mouvement :

"Nous voguons ferme vers la Fleuvitude

Le Fleuve et moi-même

Bien déterminés

[...]

VOLENS NOLENS

LA FLEUVITUDE VOLE

LA FLEUVITUDE ENROLE

SUR LES RIVES DU BON SENS

A QUAI LIBERTE"

(page 62) 

 

Aimé Eyengué, L'Appel du Fleuve, Poésie, Les Editions de la Fleuvitude, 2017, 234 pages. 

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28 juin 2018

Homme et Femme Dieu les créa, de Marie-Louise ABIA

     Marie-Louise Abia est connue dans l'espace littéraire congolais comme étant une auteure qui invite à la réflexion. L'écriture est pour elle un moyen d'éveiller les consciences, de tirer la sonnette d'alarme ou tout simplement un moyen de sensibilisation. Dans tous les cas, le lecteur ne peut demeurer insensible aux questionnements qui affleurent dans ses textes.

     Ses titres donnent déjà le ton : "Afrique : alerte à la bombe" en 1995, "Bienvenus au royaume du sida" en 2003, "Homme et Femme Dieu les créa" en 2009. On peut voir avec ce dernier titre que, en plus d'observer la société africaine, l'auteure s'intéresse aussi à la question religieuse. C'est même le thème principal de ce troisième roman. 

 

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     L'épanouissement de l'individu est ce qui intéresse au plus haut point Marie-Louise Abia et elle montre dans son roman à quel point certaines coutumes, certaines lois vont à l'encontre de la liberté de l'individu, en particulier de la jeune fille : celle-ci est-elle libre de faire des choix décisifs pour sa vie ? A-t-elle le loisir de choisir de suivre des études ? Peut-elle se marier sans le consentement de ses parents ? Peut-elle échapper au poids que constitue la volonté de la famille ?

     On a coutume d'exiger de la femme une obéissance totale, comme le dit si bien Jean Malonga, lorsqu'il fait parler Hakoula, l'héroïne de La Légende de M'Pfoumou Ma Mazono, "La femme ignore le bonheur de la liberté ; ses désirs et ses préférences personnelles lui sont contestés [...] Elle est un bien précieux de qui on exige tout : fécondité, docilité, fidélité, rentabilité, mais à qui on dénie la liberté la plus élémentaire."

(Jean Malonga, La Légende de M'Pfoumou Ma Mazono, Présence Africaine, p. 88-89)

     Le roman de Marie-Louise ABIA illustre parfaitement chacune de ces exigences. En effet, Rama, l'héroïne, paraît comme un "bien" sur lequel ses parents, en particulier son père a misé : il l'avait depuis toujours promise à un parent du village, sachant que ce dernier lui manifestera éternellement sa reconnaissance. "En me mariant, il faisait de moi une intarissable source de ravitaillement qu'il pouvait ponctionner au désir et à souhait" confie Rama, la narratrice du roman. (Homme et Femme Dieu les créa, p. 115)

     Mais Rama acceptera-t-elle de se marier sans amour à un homme qu'elle connaît à peine ? Sa famille sait que c'est une jeune fille fille volontaire qui pourrait leur faire perdre leurs espérances financières : alors on la travaille en douce ou alors on la menace de tous les maux, parmi lesquels la malédiction paternelle, le plus grave entre tous. 

     Or Rama est amoureuse, et bien que son amour paraisse sans espoir, elle n'a pas l'intention de renoncer à Paolo, de l'oublier. Elle en est d'ailleurs incapable, malgré les efforts mis en oeuvre pour le sortir de ses pensées. En effet Paolo est un jeune homme qui se destine à être prêtre. Au début Rama culpabilise et lutte contre ses sentiments, car elle ne veut pas être de trop dans la vie d'un homme qui veut se consacrer entièrement à Dieu. Mais ensuite elle se révolte contre ces lois qu'elle ne trouve nullement justifiées : en quoi est-ce que son amour pour Paolo amoindrirait-il celui que ce dernier porte à son Seigneur ? Quand elle comprend que Paolo éprouve les mêmes sentiments pour elle et aussi les mêmes tourments, étant donné qu'il doit lui aussi lutter contre cet amour, alors Rama décide de donner libre cours à ses sentiments que la société jugera sans aucun doute "immondes". 

     Ce roman montre le combat d'une jeune femme qui veut tracer elle-même le chemin que doit prendre sa vie alors que de toutes parts on lui indique des routes à suivre, des routes qui ne lui disent rien qui vaille mais qu'on l'oblige à emprunter.

"A un peu plus de seize ans, je ressemblais désormais plus à une femme qu'à la fillette que j'avais toujours été. Mon corps se façonnait mystérieusement aussi bien de l'intérieur que de l'extérieur. De drôles d'envies et de désires m'envahissaient et semblaient me procurer la sensation de pouvoir tout défier. Mais aussi de terribles craintes me sanglaient fermement et me retenaient pour me rappeler qu'en fin de compte, je n'étais qu'une simple jeune fille sans véritables droits dans une société hiérarchiquement masculinisée avec la bénédiction du Bon Dieu."  (pages 47-48)

     Mais ce livre ne saurait être réduit à un plaidoyer pour la femme, car il est bien plus que cela, c'est plutôt un plaidoyer pour la liberté, celle des femmes comme celles des hommes : liberté d'aimer, liberté de s'instruire, liberté de prier les dieux de ses ancêtres sans que ceux-ci ne soient diabolisés par le colonisateur qui a imposé sa religion partout où il a voulu s'implanter, une manière de déposséder les colonisés de leurs croyances afin de les affaiblir moralement et mieux les exploiter par la suite. L'auteure n'a pas hésité à reproduire le discours que le Roi Léopold II tint en 1883 aux missionnaires arrivés au Congo-Belge. En voici un extrait :

"Le but de votre mission n'est point d'apprendre aux Noirs à connaître Dieu. Ils le connaissent déjà depuis leurs ancêtres. Ils prient et se soumettent à NZAMBI MPUNGU que je sache et aussi à NZAMBI MAWESSI, etc. Ils savent que tuer, voler, coucher avec la femme d'autrui, calomnier, insulter, etc., est mauvais. Ayons le courage de l'avouer, vous ne venez pas leur apprendre ce qu'ils savent déjà. Votre rôle est essentiellement de faciliter les administrateurs et les industriels. C'est-à-dire que vous interpréterez l'évangile de la façon qui sert le mieux nos intérêts dans cette partie du monde. Pour ce faire, vous veillerez entre autres à désintéresser nos sauvages noirs des richesses dont regorgent leur sous-sol afin d'éviter qu'ils s'y intéressent ou qu'ils nous fassent une concurrence meurtrière rêvant un jour à nous déloger de cette partie avant que nous ne nous enrichissions." (p. 85)

     Marie-Louise Abia a à coeur de faire comprendre à tous ceux sur qui s'exerce la domination qu'ils peuvent briser les liens dans lesquels on veut les maintenir dans la servitude : les femmes par rapport aux hommes, les Noirs par rapport aux Occidentaux. Le monde a été perverti par le désir de la puissance et de l'argent, et cette perversion, qui a entraîné le racisme, entâche aussi l'Eglise. Mais qui sait ? C'est peut-être de l'homme noir que viendra la lumière, même si pour l'instant cette idée n'a que la consistance d'un rêve. Le roman se termine par le récit d'un rêve de la narratrice dans lequel l'élection d'un Pape noir pose problème : comment un Noir pourrait-il se retrouver à la tête de l'Eglise catholique ? Et pourtant, aussitôt élu, c'est ce Pape noir qui lance les réformes tant attendues et salutaires, en particulier celles qui concernent le célibat des prêtres.

     Homme et Femme Dieu les créa, un roman que j'ai lu avec plaisir. L'auteure a su greffer à l'intrigue principale des intrigues secondaires qui non seulement l'enrichissent mais contribuent à donner une vision précise et sans complaisance d'une société dominée par le profit. Et le bonheur, le bien-être, le respect dans tout ça, où sont-ils ? 

 

 

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     Autre roman de Marie-Louise Abia dont la lecture pourrait éclairer davantage le projet littéraire de l'auteur : Ils naquirent libres et égaux,  Editions Mary Bro Foundation, 2015. 

 

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21 mai 2018

Le Mythe d'Ange, de Dominique M'Fouilou

Article précédemment publié sur le site Congopage, le 20 mars 2007, avant l'ouverture de mes blogs. Article que l'on peut retrouver en cliquant ici

 

Le Mythe d'Ange. C’est le dernier roman de Dominique M’FOUILOU. Comme certains peuvent le deviner, il revient sur la figure d’Ange DIAWARA : sa tentative de coup d’état, sa retraite dans les forêts, son assassinat. Mais il s’agit surtout pour l’auteur de parler de « l’après-M22 » ou l’ « après mouvement », pour reprendre ses termes dans son avant-propos. En effet, le leader disparu et la vie ayant repris son cours normal, les anciens amis de celui-ci, du moins ce qu’il en reste, doivent vivre avec la peine causée par cette tragique disparition. Ils ont par ailleurs le projet d’honorer la mémoire du disparu, ou tout au moins de faire de telle sorte que le nom de celui qui fut leur chef, leur exemple, ne disparaisse pas. Ainsi ils décident de mettre sur pied une organisation en l’honneur d’Ange. Cependant, d’anciens sympathisants du mouvement qui fut mené par Ange souhaitent eux aussi se joindre à cette dernière. Mais ceux-ci n’eurent pas toujours un comportement exemplaire, quelques uns furent même de ceux-là qui sabotèrent sournoisement l’action d’Ange. Une question se pose alors : doit-on associer ces gens à une organisation censée honorer l’homme qu’ils ont trahi ?

 

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Au-delà de l’histoire d’Ange DIAWARA et des circonstances qui entourèrent sa disparition, ce roman pose un problème universel : celui de la confiance. Peut-on faire confiance à un homme qui, à un moment donné de sa vie, a manifesté un comportement indigne et qui dit avoir changé ? Peut-on donner une seconde chance à une personne qui vous a trahi, une personne qui n’a pas fait preuve de fidélité ? Telles sont les questions que se posent Armand, le personnage principal. En fait, il est tiraillé par des doutes de deux natures différentes : faut-il, d’une part, intégrer Gérard à leur projet de réhabilitation de la mémoire d’Ange ? D’autre part, son amour pour Fleur, une jeune fille dont il a fait connaissance fortuitement, va-t-il se concrétiser ? Leur union va-t-elle voir le jour ? Voilà les deux histoires qui se chevauchent dans Le Mythe d’Ange de Dominique M’FOUILOU.

 

L’auteur

Dominique M’FOUILOU est un auteur de la littérature congolaise plutôt singulier. En effet, alors que ses collègues écrivent des textes qui mêlent, à pourcentage plus ou moins égal, fiction, expériences personnelles, au besoin histoire du pays ; lui se nourrit essentiellement de cette dernière, en particulier des événements qui ont constitué – ou qui constituent – des pages mémorables de notre histoire. Pages mémorables, sans doute, mais parfois si méconnues ! Les générations qui n’ont pas vécu ces événements ou étaient trop jeunes pour s’en souvenir – et elles sont aujourd’hui les plus nombreuses – ne connaissent que vaguement des noms, des faits qui ont pourtant marqué l’histoire de notre pays. Les témoins de ce passé se font de plus en plus rares ; et ceux qui meurent s’en vont avec leurs souvenirs. A défaut de livres d’Histoire qui mettent en lumière le vécu des Congolais, pourquoi ne pas recueillir ces témoignages et en faire le fondement d’œuvres romanesques ? C’est le mérite de Dominique M’FOUILOU. Il récolte des informations, interroge des survivants de telle époque, pour produire des romans. Ceux-ci peuvent à juste titre être considérés comme des lieux où retentissent des échos de la vie politique congolaise d’avant et d’après les Indépendances : la construction du Chemin de fer, le M22, le passage à la Démocratie, la figure de MATSWA… sont quelques unes des pages que D. M’FOUILOU ressuscite.

Né en 1942, il est diplômé de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Docteur 3ème cycle de connaissance du Tiers-Monde (Géographie Economique), Paris VII. Il est à ce jour l’auteur de 9 ouvrages.

Œuvres de Dominique M’FOUILOU Romans : 
- La Soumission, L’Harmattan, Paris 1977 
- Les Corbeaux, Akpagnon, Le Mée-sur-seine, 1980 
- Vent d’espoir sur Brazzaville, L’Harmattan, Paris 1991 
- Le Quidam, L’Harmattan, Paris, 1994 
- La Salve des innocents, L’Harmattan, Paris, 1997 
- L’Inconnu de la rue Mongo, L’Harmattan, Paris, 1999 
- Ondongo, L’Harmattan, Paris, 2000 
- Le Mythe d’Ange, L’Harmattan, 2006 
- Fuir l’Enfer de Brazzaville,Théâtre, Paari, Paris, 2006

Oeuvre postérieure à 2007 :

- Ci-gît le Cardinal achevé, Editions Paari, Paris, 2008.

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07 mars 2018

L'Empire du mensonge, d'Aminata Sow Fall

Dans son dernier roman, L'Empire du mensonge, Aminata Sow Fall porte un regard critique sur la société, sur le monde, un monde où la course au gain facile assèche le goût de l'effort et fait perdre le sens des valeurs. Le besoin de parvenir, le besoin de briller, le besoin de dominer entraînent l'homme dans l'imposture, le mensonge : "considéré comme la mère puante de toutes les formes de décadence morale, le mensonge, doucement, longuement, sûrement, s'est insidueusement ancré dans les habitudes. Gymnastique nationale et mondiale." (p. 114)

 

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"L'Empire du Mensonge", ce nom choisi par Borso, l'un des personnages féminins, pour désigner l'espace aménagé chez elle destiné à accueillir des représentations théâtrales, traduit bien le théâtre du monde : on joue des rôles, on porte des masques, on agit par automatismes, on oublie d'être soi, d'être vrai.  

Le roman est construit autour de l'histoire d'une famille, celle de Sada, de ses parents Mapaté et Sabou, de son grand-père Serigne Modou Waar. Au milieu de la décadence générale, il revient aux parents de "forger une carapace de vertus dans le coeur des enfants" (p. 67) Cette carapace saura renouveler en eux la patience, le courage, la détermination nécessaires pour voir fleurir les bourgeons de leurs rêves.

Alors qu'il est au seuil de sa majorité, Sada décide de s'inscrire à l'école primaire : apprendre les fondamentaux, lire et écrire. Au contact de son père et grâce à l'apprentissage du coran, il s'est déjà familiarisé avec l'alphabet arabe et avec les chiffres : il tient un commerce de fortune, qui se développe au fil des ans, avec l'aide de Bougouma, un ancien enfant de la rue adopté par ses parents, qui deviendra son frère. Mais il veut aller plus loin, il a des projets plein la tête. Alors, aller à l'école lui paraît une évidence. Peu importent les moqueries liées à son âge, du moment qu'il a la bénédiction de son père, qui n'a connu, lui, que l'école coranique. Ici il n'y a pas l'antagonisme qui déchire le héros de L'Aventure ambiguë : l'école coranique n'exclut pas l'école des Blancs et inversement. Conscient que pour se construire, il est nécessaire de s'instruire, le père de Sada encourage son fils à boire au goulot de tous les savoirs : ne pas tourner le dos à l'héritage ancestral mais ne pas se priver non plus des connaissances que délivre la modernité. Sans même parler d'institution scolaire ou universitaire, la simple connaissance d'une langue est une porte qui donne accès à un vaste champ de connaissances : "Il y a autant d'écoles que de langues !" (p. 53), déclare Mapaté, le père de Sada.

"Apprendre le monde et ne jamais oublier d'où l'on vient", tel est le refrain qui ponctue le roman. Savoir d'où l'on vient, c'est essentiellement savoir qu'on est homme et que l'équilibre du monde dépend du respect des valeurs qui font l'humanité : si ce que je fais porte préjudice à l'autre ; si dans ce que je fais, j'oublie la place à accorder à l'autre ; si je tourne le dos à l'autre croyant pouvoir jouir tout seul de ce que j'aurais bâti au détriment des autres... je suis en réalité en train de scier les piliers qui soutiennent l'édifice dans lequel je crois naïvement vivre une existence royale. Il n'y a pas de paix lorsqu'on ôte aux autres le droit à la dignité. 

"La folie de destruction, d'anéantissement et de possession a brisé le cordon vital qui lie notre destin et celui du monde qui nous entoure". (p. 84)

"Notre monde globalisé (a) plus que besoin de réapprendre les vertus de l'amour, de la tolérance, de la justice, du dialogue, de la générosité, du respects... et - surtout ! - de la dignité." (p. 88) 

 

L'Empire du mensonge présente une Afrique où les investisseurs étrangers ont plus de droits que les nationaux, l'auteure dénonce aussi bien "les discours pompeux et parfois arrogants de prétendus "porteurs d'aide au développement" " que ceux des "politiciens en manque d'audience" ; elle pointe du doigt la corruption qui gangrène les Etats africains, les fonctionnaires plus difficiles à apprivoiser que des loups ; elle évoque les quartiers et les villes qui poussent dans l'anarchie, sans canalisations et sans déchetterie, en sorte que ceux-ci se transforment en quartiers-poubelles... Mais au milieu de toute cette misère, une volonté de réussir, de construire quelque chose de ses mains, d'améliorer son lieu de vie. Les plus grandes transformations viennent parfois des volontés collectives et non des politiques, plus soucieux de détourner les fonds alloués pour tel ou tel autre projet que d'en faire aboutir un seul. Ce qui compte, c'est l'inauguration.  Dès les premières pages du roman, l'auteure tourne en dérision ces ministres qui inaugurent à tour de bras des constructions qui resteront inachevées et qui occasionnent pourtant des frais pharamineux :

"Cinquante poses de la première pierre en douze ans de ministères [...]. Cinquante mobilisations grandioses pour des applaudissements vains chèrement payés et rien pour le peuple. Pendant ce temps, des écoles ont fini de s'écrouler, des hôpitaux de s'afaisser sur la tête de malades démunis. Et ça continue." (p. 13-14)

Les ministres, les politiques en général, de fieffés menteurs ! Aminata Sow Fall convie le lecteur à "résister aux sirènes des illusions" (p. 33), à démasquer l'hypocrisie et le mensonge. S'il est un mensonge digne d'être applaudi, c'est celui de l'Art : 

"L'Art est mensonge, oui ! Le seul mensonge qui peut nous guérir, un puissant neutralisant contre les haines, les hostilités, la crétinisation." (p. 96)

 

L'Empire du mensonge est écrit dans la même veine que La Grève des Battù, roman par lequel j'avais découvert la plume de l'auteure, il y a de nombreuses années. Dans l'un comme dans l'autre, l'auteur y déploie l'art de faire comprendre que nos destins sont solidaires les uns des autres.

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 (Liss Kihindou et Aminata Sow Fall au Salon du livre de Paris 2018) 

 

Aminata Sow Fall, L'Empire du Mensonge, C.A.E.C./Khoudia Editions, 2017, pour le Sénégal ; La Martinière et compagnies, sous la marque Le Serpent à Plumes, 2018, 124 pages, 15 €. 

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16 février 2018

Découvrir l'histoire de la traite à travers une exposition

Pour comprendre le monde aujourd'hui, il faut remonter le cours de l'histoire, découvrir ou redécouvrir comment la machine de l'histoire s'est mise en branle pour tracer une ligne qui changera à jamais la face du monde. Le chapitre de la rencontre entre l'Occident et l'Afrique s'est fait dans la douleur, la violence, le mépris ou plutôt le déni de l'humanité de l'homme noir... et ce chapitre n'est pas encore clos (le sera-t-il jamais ?) Au contraire, il continue à avoir des rebondissements, au vu du regard porté sur les Noirs, aujourd'hui encore, où qu'ils vivent, sur quelque continent qu'ils résident. Les idées reçues sur les Noirs sont nombreuses, surtout à propos de l'esclavage : ce sont les Africains eux-mêmes qui ont vendu leurs frères, en échange de pacotille, les véritables responsables de la traite ou les vrais coupables, c'est eux ; les Noirs ont accepté avec servilité leur condition d'esclaves, ils n'ont jamais opposé de résistance ferme, de toutes façons ils ne sont pas suffisamment intelligents pour organiser une révolte efficace ; il est facile de les manipuler, d'autant plus qu'ils sont superstitieux ; les Noirs sont nés pour servir les autres... De toutes ces idées reçues découle l'idée plus ou moins consciente que les Noirs constituent la catégorie la moins estimable de l'humanité, par conséquent le traitement qui leur est réservé émeut moins que s'il s'était agi de personnes d'une autre couleur. Comment en est-on arrivé là ? 

 

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(L'équipe de la France Noire n'en est pas à son premier établissement, et il y a d'autres réservations pour cette année 2018, année du 170e anniversaire de commémoration de l'abolition de l'esclavage en France). 

 

Il existe aujourd'hui de nombreux livres, essais et fictions réunis, écrits par des hommes animés par la volonté de dire l'histoire, toute l'histoire, sans faire de coupe qui arrangerait les uns au détriment des autres. Il ne s'agit pas de justifier ou de condamner mais de dire les faits, tout simplement. Savoir d'où on est parti, comment les choses ont évolué, permet de comprendre où l'on est aujourd'hui. Et peut-être avoir une autre perception des choses, moins nourrie d'idées reçues. Seulement, tout le monde ne lira pas ces livres, surtout lorsque ce sont des essais. Un certain nombre de jeunes ne veulent déjà pas entendre parler de livres à lire, alors si ce sont des essais, parfois de niveau universitaire, on peut être sûr qu'ils ne manifesteront aucun enthousiasme à ouvrir ces livres, même si le sujet peut les intéresser. Et cela vaut aussi pour les adultes. Alors, comment engager le débat ? comment sensibiliser les jeunes sur ce sujet, sans qu'ils n'aient pour autant l'impression que cela va leur prendre du temps, sans qu'il ne soit question d'ouvrir un livre ? L'association La France Noire a réfléchi à la question et propose une exposition qui retrace l'histoire de l'esclavage, tout en soulignant les résistances africaines à la traite ainsi que leurs luttes pour gagner la liberté, chose que ne relèvent pratiquement jamais les manuels scolaires. Des figures comme Solitude ou Louis Delgrès ne sont jamais enseignées à l'école, elles contreviennent à l'idée du Noir soumis que l'on préfère laisser se perpétuer dans la mémoire collective. Cette exposition itinérante est prêtée aux établissements scolaires (collèges et lycées) qui le souhaitent, pour la journée ou pour la semaine, avec la possibilité d'avoir un échange constructif et instructif, après la lecture des panneaux. 

 

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(Quelques élèves de 4e Martin Luther King saisis par les images parfois choquantes)

Je n'ai pas résisté à l'envie de faire venir cette exposition dans mon collège, d'autant plus que, depuis plusieurs années maintenant nous travaillons en équipe sur cette thématique, au programme en classe de 4e. Les élèves voient concrètement que les disciplines ne sont pas cloisonnées et que l'on peut étudier l'histoire, aussi bien en cours d'histoire-géo qu'en français ou en langue étrangère. Lorsque le gouvernement sous la présidence de François Hollande a réfléchi sur la Réforme, mettant notamment en place les EPI (Enseignements Pratiques Interdisciplinaires) pour mettre l'accent sur l'interdisciplinarité, nous avons souri au collège Saint-Grégoire, car nous n'avions pas attendu la Réforme pour travailler en équipe. Et c'est une équipe qui fonctionne bien, qui soutient les idées et projets les uns des autres.

 

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 (Ces élèves sont accompagnés de leur professeur. Attention aux bavardages !)

 

Le projet d'accueillir l'exposition itinérante "Les résistances africaines à la traite et les luttes des esclaves pour leur liberté dans les Amériques" a été accueilli avec enthousiasme et tout a été mis en oeuvre pour que nos élèves profite de cette exposition. Ils se sont montrés attentifs, ont posé des questions aux intervenants, des questions qui traduisaient leur sensibilité. La France est à l'image d'une salle de classe : tout le monde n'a pas la même couleur de peau, tout le monde ne partage pas les mêmes origines : mais nous avons un pays en commun, une histoire en commun, une histoire qui doit être enseignée, sue, pour apprendre à mieux vivre ensemble. Pour sensibiliser les élèves, nous, enseignants, n'hésitons pas à proposer des lectures qui éveillent leur esprit critique et élargit leur connaissance de l'histoire. 

 

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(Raphaël Adjobi en pleine action, et les élèves l'écoutent avec intérêt, Françoise le soutient de sa présence)

 

Ce vendredi 16 février 2018, nous avons eu l'occasion d'évoquer, avec les responsables de l'association La France Noire, les différentes lectures proposées à nos élèves. Par exemple, l'an dernier, nous avions proposé l'étude de La Controverse de Valladolid, de Jean-Claude Carrière, aux élèves de 4e. 

" - En bien, cette année, nous avons fait lire à nos élèves de Terminale Cannibale de Didier Daeninckx", ont déclaré les deux enseignantes ayant en charge les classes de terminale du lycée professionnel Blanche de Castille, Madame Mahier et Madame Lorenzo.

- Cannibale ? a renchéri Raphaël Adjobi, président de La France Noire, ce livre est essentiel pour moi : C'est de la lecture de Cannibale qu'est née l'idée de cette exposition autour de l'esclavage. 

 

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(Les animateurs de l'exposition encadrés par trois enseignantes du groupe scolaire Saint-Grégoire Blanche de Castille)

 

Une autre enseignante du lycée professionnelle, Madame Fougère, avait abordé le thème de l'immigration avec ses élèves, et la visite de l'exposition s'imposait pour elle comme une belle occasion de prolonger le cours. Hier les bateaux négriers. Aujourd'hui les bateaux de migrants. Dans les deux cas la méditerrannée comme cercueil pour un grand nombre d'entre eux. L'histoire continue de s'écrire en lettres rouge sang.

 

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(Les responsables de l'association La France Noire avec Arlette, venue couvrir l'événement pour le compte d'un journal local)

 

Si vous souhaitez profiter de cette exposition sur l'histoire de l'esclavage, vous trouverez toutes les informations en visitant le blog de l'association, qui a aussi publié un article sur l'exposition à Pithiviers. Découvrir l'article ici

 

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(Raphaël Adjobi et Liss Kihindou, deux enseignants, deux blogueurs qui prolongent leur action dans le domaine associatif.)

Article La République du Centre 001

L'article du qotidien "La République du Centre", édition du mardi 20 février 2018.

Article Le Courrier du Loiret 001

Article de l'hebdomadaire "Le Courrier du Loiret", édition du 22 février 2018. 

 

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04 février 2018

Les cœurs insulaires, de Rosy Bazile.

Marielle Cazalet est une jeune artiste peintre qui est née et a grandi aux Etats-Unis. Elle n'a pas encore 30 ans que déjà l'écho de son talent a franchi les frontières internationales. Ses parents, Anna Dupré Cazalet et Henry Cazalet, sont natifs de St Peters, une île où "le mélange de créole, d'anglais et de français" teinte les conversations. Cette île se caractérise par une culture riche consécutive à l'histoire de l'île, caractérisée par le métissage ; une culture que, malgré l'éloignement de la terre natale, Anna a pris le soin de transmettre à sa fille sur le sol américain. Elle l'a instruite des "mystères de sa culture", elle lui a raconté les "images et légendes" de ce "coin de terre bordé d'eau de tous côtés", si bien que Marielle ne se sent pas complètement étrangère lorsqu'elle foule, pour la première fois, la terre natale de ses parents, pour les obsèques de sa mère. 

 

COUVERTURE Coeurs insulaires de Rosy Bazile 001

 

En effet, Anna, se sachant malade, est revenue vivre à St Peters avec son mari, Henry Cazalet. On ne sait pas exactement quelle est la maladie qui la ronge, on sait seulement que celle-ci la conduit inexorablement au seuil de la mort. C'est cette raison de force majeure qui permet aux Cazalet de renouer avec leur pays. Et pour Marielle, c'est non seulement l'occasion de faire connaissance avec une grande famille, c'est surtout le moment pour elle d'en savoir un peu plus sur tout ce pan de sa vie qu'elle ignore : pourquoi a-t-elle été tenue éloignée de St-Peters ? Quelles furent les circonstances de sa naissance ? Elle sait que Henry Cazalet n'est pas son père biologique. Ce dernier avait-il refusé de la reconnaître comme sa fille ? A-t-il renoncé à elle ? à sa mère Anna ? Est-il mort ? Vit-il à St-Peters ? Est-il au courant de son existence ? Autant de questions qu'elle n'a jamais manifesté un empressement à élucider, étant donné qu'elle a grandi dans l'amour de ses deux parents et qu'elle n'a manqué de rien, mais à présent que sa mère est décédée, elle entend avoir des réponses à ses questions.

Rosy Bazile nous entraîne dans ce roman au coeur des secrets de famille. Et on voit combien les secrets, comme une planche qu'on s'acharne à maintenir sous l'eau, finissent toujours par remonter à la surface. Les secrets ne sont des secrets que parce qu'un jour ils finissent par éclater au grand jour, surtout quand ils sont la conséquence de manigances de personnes qui croient avoir la main-mise sur le cours de l'histoire et sur la destinée de ceux qu'ils croient contrôler. Mais l'histoire se charge de rappeler à chacun que nous ne sommes que des hommes et pas des dieux. 

Le roman est construit tel que les chapitres se croisent, mettant en regard le présent de la fille, Marielle, avec le passé de la mère, Anna. Elles vivent des histoires d'amour (et de haine) qui mettent en relief l'histoire de l'île, étranglée entre un passé colonial et un présent sur lequel pèsent les préjugés, complexes et inégalités issus de ce passé. L'amour seul permet de dépasser ces cloisons et de changer le regard que l'on porte les uns sur les autres. 

"Une partie de la population blanche et mulâtre de ce pays se refuse d'appartenir au même genre que le reste des habitants. Ils veulent désespérément appartenir à la France, la Hollande ou l'Angleterre. Ils vont jusqu'à s'inventer des ancêtres et des particules. Cette folie a diminué en ampleur depuis quelques décennies, mais les ravages perdurent encore." (p. 245)

En lisant ce roman, je n'ai pu m'empêcher de penser à la série qui passe en ce moment sur France Ô, "La esclava blanca" ou "L'Esclave blanche", le mardi soir, et que l'on peut revoir en intégralité sur le site 6play.fr. La mère de Richard Courtois, Alida, dans le roman Les coeurs insulaires, partage avec la mère du maître de l'Eden, dans la série, cette sainte horreur pour le sang noir qu'elles ne veulent absolument pas voir entacher leur arbre généalogique, mais qui pourtant en fait partie, malgré elles. Dans le film comme dans le livre, on s'arrange pour conserver des privilèges qui ont été usurpés, mais le destin se charge de mettre chacun en face de ses actes, en face de la réalité, et de rétablir tant soit peu l'équilibre de la balance. 

 

Rosy Bazile, Les coeurs insulaires, Vérone éditions, Paris, 2017, 318 pages, 21 €.

 

 

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13 janvier 2018

Mayi Sirena, La petite fille mauve, de Cristèle Karmen Dandjoa

Dans le village de Bassar vivait une femme qui ne mettait pas au monde : Gora. Elle devient la risée du village, d'autant plus qu'elle est l'épouse du chef Napo. L'absence de progéniture est une souffrance que Gora ne peut confier qu'à la nature, à travers ses chants mélancoliques qui touchent même les animaux.

 

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Un jour, Gora découvre un bébé dans l'eau. Cela ne fait aucun doute pour elle : ce bébé est un cadeau de mère Nature. C'est une fille. Cependant... elle a trois jambes ! 

"Nous l'appellerons Mayi, ce qui veut dire que nous acceptons le cadeau de Dieu tel qu'il est", décrète le chef Napo. 

Il faut souligner qu'en lingala, langue parlée dans les deux Congo et avec laquelle beaucoup d'Africains se familiarisent, "mayi" est le terme pour désigner l'eau. Mayi est une enfant trouvée dans l'eau, elle est un peu ''sauvée des eaux'', comme Moïse, qui deviendra l'instrument de Dieu pour sauver le peuple d'Israël. 

Mayi sera-t-elle, elle aussi, utile au village ? Sauvera-t-elle des vies ? Et comment se fait-il qu'elle a trois jambes ? D'où vient-elle ? Qui est sa vraie mère ?

Ce conte ravira les enfants de tous âges. Les couleurs, les illustrations sont magnifiques, au point que mes filles, s'attachant particulièrement aux images, se sont exclamées : "elles sont belles !" Le découpage de l'histoire en chapitres ménage le suspense et on est curieux de découvrir la suite des événements.

 

Mayi Sirena, de Cristèle Karmen Dandjoa, une belle découverte que j'ai faite à l'événement littéraire "Un hiver livresque", organisé par trois associations : l'Association pour la Promotion de la Culture et l'Intégration Africaine, l'association Afrique-sur-Loire et le Centre Culturel Chrysogone Diangouaya, les 9 et 10 décembre 2017 à Paris. 

 

Cristèle Karmen DANDJOA, Mayi Sirena, La petite feuille mauve, Collection Contes et Traditions, Edition Mot sur Image, 2017, 15.50 €. 

 

En savoir plus sur le livre et l'auteure sur le site Mayi Sirena

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30 décembre 2017

Shuka, la danseuse sacrée, de Véronique Diarra

Dans un royaume imaginaire situé en Afrique subsaharienne, le Mogambi, règne le souverain Nélo. Il s’est entouré de personnes dignes de confiance et capables, grâce à leurs compétences diverses, de l’aider à gouverner au mieux. Il y a parmi eux le sage Akou, oncle du roi ; le noble Naba, ami d’enfance du roi ; le général Kiro, vaillant et fidèle sujet, père de nombreux garçons, mais qui a une seule fille : Shuka, une surprise agréable pour Dame Vimi, sa première épouse, et lui. Les usages voulaient que, au bout d’un certain nombre d’années, la première épouse ne soit plus qu’une amie pour son époux, qui réserve plutôt ses ardeurs aux jeunes épouses. Mais la naissance de Shuka, qui plus est fille unique, est si surprenante que, pour les deux parents, c’est une bénédiction. Shuka est une enfant choyée et qui bénéficie de l’instruction réservée aux filles de sang royal. Elle n'a pas son égale dans l'art de la danse, si bien qu'elle est choisie pour être le médium du génie protecteur du royaume.

     Dans l’entourage du roi, il y a aussi et surtout Soko, la grande prêtresse, dotée du pouvoir de communiquer avec le monde invisible, car il ne faut pas se leurrer : tout n’est pas la conséquence des actions physiques que peuvent faire les hommes. Ces derniers sont parfois mûs par une puissance qui les dépasse. Ainsi, ce roman me fait penser aux tragédies grecques, où l’on voit les personnages agir, prendre des décisions qui en réalité leur sont inspirées des dieux qui tirent les ficelles à leur insu. En fin de compte, ce sont ces puissances invisibles qui obtiennent ce qu’elles veulent, les hommes n’étant que des pions qui auront servi leurs désirs, leur volonté. Dans le roman de Véronique Diarra, c’est un génie manipulateur qui oriente le cours des choses à sa guise. Alors que la menace de l’esclavage éclate aux portes du Mogambi, ce génie utilise aussi bien les uns que les autres pour assouvir ses propres désirs.

 

Couverture SHUKA DANSEUSE SACREE 001

 

     Comment l’esclavage a-t-il pris naissance ? Quelles furent les réactions des monarques africains face au rusé envahisseur qui avait avec lui la pacotille pour éblouir les autochtones et les corrompre, la foi chrétienne pour endormir leur esprit et surtout de puissantes armes pour prendre par la force ce qu’ils n’auraient pu prendre par la ruse ? Voilà les questions auxquelles l’auteure répond dans ce roman. S’il y eut des personnages indignes comme le roi Guinan ou Mato, le fils déchu du roi qui va pactiser avec l'ennemi, il y eut aussi une noble résistance à l’intrusion étrangère. Si les Occidentaux furent essentiellement mûs par la cupidité, par la volonté de s’approprier toutes ces richesses que recelait la terre africaine, il y eut aussi, sur le plan religieux, des hommes comme l'aumônier Bonifacio qui ne partagèrent pas le rôle attribué à l’Eglise : celui de légitimer les exactions commises au nom du profit.

     Shuka, toujours parée des couleurs rouge, jaune et vert, représente tous ces pays africains qui ont fait de ces trois couleurs le symbole de leur pays à travers le drapeau national, et qui ont été colonisés, exploités par l’Occident. Dès lors que Shuka est livrée, tout le monde mesure l’ampleur du désastre : les relations que veulent établir ces hommes venus d’ailleurs sont construites sur la domination et la possession des richesses du sous-sol, et non pas sur des accords équitables ou sur le respect mutuel. Aujourd’hui, les marionnettes maintenues au pouvoir par l’Occident permettent à celui-ci de poursuivre la spoliation de l’Afrique, cette Afrique en permanence honnie, humiliée, considérée comme n’ayant rien apporté à l’humanité, alors que, justement, elle est le berceau de l’humanité, de la civilisation.

     Véronique Diarra décrit un royaume organisé, prospère, dont la civilisation frappe les visiteurs étrangers, plus précisément les Occidentaux, lorsqu’ils découvrent cette contrée. L’auteur a sans aucun doute voulu rappeler à la mémoire la science et le savoir-faire africains avant l’arrivée des Occidentaux, un savoir-faire et une science trop souvent niés de nos jours, comme si l’Afrique avait été plongée dans la nuit de l’ignorance pendant des millénaires, et qu’il aura fallu attendre que l’homme blanc foule de son pied divin ces côtes pour qu’un début de connaissance se fasse jour. Véronique Diarra montre au contraire combien les Occidentaux ont appris en Afrique et dans quelle mesure ils se sont inspirés des peuples et civilisations au contact desquels ils se sont trouvés pour bâtir leurs connaissances, jusqu’à s’en arroger seuls le mérite. Heureusement, il y a toujours parmi eux quelques voix qui s’élèvent pour rétablir la vérité, même si ces voix sont étouffées :

« - Même si ces Mogambiques sont très rusés et diaboliquement puissants, ils n’ont pas inventé la poudre à canon alors que nous…

L’aumônier Bonifacio fait soudain son entrée.

Non, pas nous. Nous, Delricains, n’avons point inventé la poudre à canon. Les Chinois l’ont fabriquée. Les orientaux ayant rejoint la Chine avec leurs caravanes l’ont achetée. Ils l’ont introduite en Europe. C’était il y a de cela deux siècles, par le biais des Italiens avec qui ils faisaient déjà commerce. C’est en Europe qu’elle est devenue une arme de destruction massive. Les peuples de Chine préfèrent l’utiliser pour les feux d’artifice. »

(Shuka, danseuse sacrée, pages 89-90)

 

Les peuples apprennent les uns des autres et se construisent mutuellement, c’est un processus naturel, de même que l’histoire de l’humanité se caractérise par des migrations permanentes, au point que les populations se sont mêlées, cela est parfois invisible à l’œil nu, étant donné que des siècles de métissage se sont succédé les uns aux autres, mais cela est certain : Don Justo De La Gomera, fier de son appartenance à la population blanche, ignore que du sang africain coule dans ses veines et qu’en s’établissant au Mogambi, il est en réalité revenu sur la terre de son ancêtre.

 

Shuka, la danseuse sacrée, un premier roman qui mérite qu’on lui fasse digne accueil.

 

Véronique Diarra, Shuka, la danseuse sacrée, roman, Editions L'Harmattan, 2017, 164 pages, 17 €. 

 

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(Véronique Diarra et Liss, à la rencontre littéraire "Un hiver livresque", à Paris, le 10 décembre 2017)

 

Sur l'auteure :

Véronique Diarra est une Africaine aux origines diverses : par son père, elle vient du Congo-Brazzaville (région de la Bouenza) ; par sa mère, née en Côte d'Ivoire, elle vient du Burkina Faso (région de Tougan et de Toma). Professeur de français, elle a grandi et vécu à Abidjan. Depuis 2005, elle habite la région parisienne avec ses deux filles.

(4e de couverture)

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