Valets des livres

16 septembre 2017

De l'ombre à la lumière, de Georges Cuvier

L'année 2016 n'est pas une année comme les autres pour Georges Cuvier : il cueillait , le 15 mars très exactement, sa hutième grappe de dix ans à l'arbre de la vie. A cet âge, on peut dire qu'on en a vécu, des choses ! On a traversé tout une époque, on a été témoin de la mue de la société. En effet, les guerres et les rapports de force entre pays, les nouvelles technologies, l'évolution de la science, le modernisme... sont autant de facteurs qui influent sur la vie des gens, au quotidien. On peut, sans hésitation, parler de la France d'hier et de la France d'aujourd'hui en lisant le livre de Georges Cuvier, De l'ombre à la lumière. La France d'aujourd'hui, tout le monde la connaît, mais on la regarde avec des yeux nouveaux quand on la compare avec la France d'hier. On prend conscience des étapes franchies. On mesure la distance parcourue : la roue de l'histoire a tourné, tourné... A un moment donné, il est bon de se poser et de jeter un regard en arrière, et se souvenir...

Les souvenirs évoqués dans ce livre, qui couvre la période allant de 1936, année de naissance de l'auteur, à 1960, paraissent si lointains au regard du changement des mentalités et des habitudes dans les familles, et en même temps si proches au vu du nombre d'années écoulées depuis cette période : quelques dizaines d'années seulement ! Tenez par exemple, en ce qui concerne les fratries : il n'y a pas si longtemps le pourcentage des familles nombreuses était plus élevé en France, et elles s'organisaient avec les moyens du bord, sans que cela ne choque personne : "Bien qu'étant de sexe opposé et déjà jeune fille, longtemps, (ma soeur Paulette) dut s'accommoder de la présence de ses frères. Nous n'étions pas une exception : cela se rencontrait souvent dans les familles nombreuses. Et nous n'y voyions aucun mal !" (p. 9) 

 

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Le récit de Georges Cuvier, rapporté dans l'ordre chronologique, est organisé en chapitres qui peuvent être lues indépendamment les uns des autres. J'ai apprécié ceux où l'auteur se met dans la peau d'un détective pour élucider certains épisodes qui ont émaillé la vie de la famille et qui prennent la valeur de secrets de famille. En effet, certains faits, qui peuvent paraître anodins aux yeux de l'enfant que nous fûmes, prennent une tout autre valeur quand on les considère avec le recul et la clairvoyance de l'adulte. Des événements, des paroles, des comportements s'éclairent soudain d'une lumière particulière et on comprend des choses que l'on n'aurait jamais soupçonnées alors et qui d'ailleurs n'étaient jamais nommées ! C'est cette clairvoyance de l'adulte qui donne son titre au livre : "Ma mémoire souveraine, soudain s'illumine, et telle une étoile filante éclaire les ténèbres du passé. De l'ombre à la lumière... " (p. 21)

Ce ne sont pas seulement les événements qui touchent sa famille, sa vie personnelle, que Georges Cuvier exposent à la lumière, mais aussi les événements historiques, que la mémoire collective regarde d'une certaine manière, ou plutôt qu'il est convenable d'évoquer d'une certaine manière. Mais n'est-on pas autorisé à se poser des questions ? La personnalité, les motivations de ceux qui ont fait l'histoire sont-ils bien ce que l'on nous enseigne à l'école ? Finalement, conclut Georges Cuvier, "force est de constater qu'il faut peu de choses pour que les événements basculent d'un côté ou de l'autre. Ainsi en a-t-il probablement toujours été : la guerre a ses vainqueurs et ses vaincus mais où sont les uns et les autres quand, de part et d'autre, l'on trouve tant de chairs meurtries, tant de plaies mal refermées, tant de morts ?" (p. 33) 

Georges Cuvier évoque aussi la vie champêtre d'autrefois. Avec une pointe de nostalgie, un brin d'ironie, un zeste d'humour, il narre des événements qui prennent la valeur de témoignage sur une époque révolue, qui subsiste du moins dans la mémoire de ceux qui les ont vécus et que l'auteur souhaite transmettre à la postérité. Par exemple, en parlant des animaux, l'auteur ne peut s'empêcher de faire le lien avec le combat de Brigitte Bardot aujourd'hui :

"Quel cinéma nous aurait fait notre B.B. nationale si elle avait été au courant d'une telle indifférence, d'une telle cruauté ! C'était pour elle, l'époque de l'insouciance, des fesses à l'air, du vertige sexuel. La raison lui vint plus tard, après la séduction. Quel dommage que nos pauvres chiens qui moururent de froid n'aient eu la chance de connaître Brigitte !" (p. 42) 

Georges Cuvier commente les événements par des références à la littérature et à la musique, ce qui agrémente le récit. 

Mais de tout les souvenirs évoqués, c'est sans doute le parcours scolaire de l'auteur qui retient le plus mon intérêt : non qu'il fût particulièrement brillant, mais il montre comment, à force de volonté et de courage, on peut faire de ses rêves une réalité. Marqué par un de ses maîtres d'école, c'est ce dernier qui fait naître en lui la vocation pour le métier d'enseignant. Et pourtant celui-ci semblait hors de portée, eu égard aux conditions modestes de la famille. Poursuivre des études en vue d'un tel métier était plutôt réservé aux familles riches. Mais lorsqu'on rencontre sur sa route des personnes bienveillantes, qui vous encouragent, tout peut changer. Ce livre est un hommage à ce maître, Elie Rousseau. 

"Comprendre l'enfant ou l'élève, c'est se demander ce qui l'attriste, ce qui le fait souffrir ou le réjouit... C'est se demander ce qui le rend muet ou l'émeut, ce qui l'exaspère, le rend instable ou l'indiffère.

Comprendre l'enfant ou l'élève, c'est encore le faire venir à soi autant qu'aller vers lui, c'est lui donner l'envie de s'interroger, de s'intéresser, de communiquer et de s'ouvrir à son tour... en définitive de l'amener à faire effort.

Un regard, des yeux qui se croisent, se rencontrent et s'arrêtent un instant ; un regard, des yeux vers celui ou celle qui se sent rejeté... et tout peut changer, tout peut se transformer.

[...]

A l'époque, on s'intéressait essentiellement aux élèves doués, aux enfants protégés, c'est-à-dire essentiellement à ceux de la bourgeoisie qu'on coyait seuls capables de réussite. Ceux de la classe ouvrière, de la paysannerie, des artisans et souvent des commerçants, on les négligeait, on les laissait pour compte. 

Dans ces catégories sociales où les enfants se montraient fort nombreux : 5, 6, 8, voire davantage, force est de reconnaître qu'il s'avérait difficile de prétendre sortir de l'ombre un enfant qu'on mettait souvent à la tâche, dès son jeune âge et qui, par conséquent, souffrait d'absences réitérées.

Pour un Maître ou une Maîtresse, tenter de sortir un tel élève représentait de très grandes difficultés, relevait parfois de l'exploit, de la prouesse.

Monsieur Rousseau, lui, fut un défenseur, un sauveteur des causes désespérées." (p. 112-113) 

 

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(Liss et Georges au Chapiteau du Livre 2016)

 

J'ai rencontré Georges Cuvier au salon du livre dénommé Chapiteau du livre, à Saint-Cyr sur Loire, près de Tours, en 2015 et en 2016. Naissance d'une amitié.  

 

Georges Cuvier, De l'ombre à la lumière, Editions Antya, 14 €.

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25 août 2017

Tant que je serai noire, de Maya Angelou

Tant que je serai noire. Ce récit autobiographique apparaît d'abord comme le témoignage d'une mère qui élève seule son fils, Guy Johnson ; qui essaie de gagner sa vie dans le monde du show-business. Subvenir à ses besoins et à ceux de son enfant, être indépendante, telles sont ses priorités, et elle ne manque pas de courage, d'audace, ni de détermination pour cela. Mais la nécessité de devoir gagner son pain quotidien n'est pas la question la plus préoccupante, même si elle est la plus urgente. Il y a aussi et surtout la difficulté de voir granir son enfant dans une société où on fait comprendre aux Noirs, dès leur naissance, qu'ils n'ont aucun valeur :

« On avait réussit à les convainre de leur insignifiance. Quiconque leur ressemblait ne valait pas mieux qu'eux. Chaque jour, le soleil se levait sur une journée sans espoir et se couchait sur une journée sans succès. Maîtres de l'air, de la nourriture, des emplois, des écoles et des règles du jeu, les Blancs refusaient de partager avec eux ces biens de première nécessité – et, au plus profond de leur inconscient, ces garçons leur donnaient raison. Eux, les jeunes Noirs, les seigneurs de rien du tout, étaient nés sans valeur. Pareils à des taupes aveugles, ils passeraient leur vie à ramper sous terre et à ronger des racines, loin de la lumière du soleil. »

(Tant que je serai noire, p. 129)

 

 

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Nous sommes dans l'Amérique des années soixante. La lutte pour les droits civiques se cristallise avec des figures comme Martin Luther King, Malcolm X, Marcus Garvey, James Baldwin. Au moment où Maya Angelou raconte ses expériences au contact de ces hommes, en tant que militante, le récit prend une autre dimension. Le lecteur prend conscience que ce n'est pas un roman qu'il lit, mais le témoignage direct d'une femme qui a vécu les combats en faveur de la liberté et l'égalité aux Etats, et qui n'était pas une simple spectatrice, mais qui s'est jetée au coeur de l'action. A cette époque, d'autres combats font écho à celui mené aux Etats-Unis : celui pour la fin de la ségrégation raciale en Afrique du Sud, celui des leaders africains pour sortir leurs pays respectifs des griffes de l'impérialisme. Les Noirs d'Amérique se sentent concernés par le sort des Noirs sous d'autres cieux, si bien que lorsque l'annonce de l'assassinat de Patrice Lumumba éclate, Maya Angelou et tant d'autres Noirs-Américains se sentent orphelins : « Patrice Lumumba, Kwame Nkrumah et Sékou Touré formaient le triumvirat africain sacré, celui auquel les Noirs américains vouaient un culte. Nous avions désespérément besoin de nos leaders. On nous maltraitait depuis si longtemps qu'un coup pareil risquait de nous décourager et d'affaiblir notre résistance. » (223)

Mais Maya et ses amies ne se laissent pas aller au découragement, elles s'organisent ! Les actions qu'elles ont menées, l'engagement total de Maya dans tout ce qu'elle fait, dans sa volonté de relever les défis, qu'ils soient politiques, littéraires, artistiques sont émouvants. Lire ce livre, ce n'est pas seulement se pencher sur un pan de l'histoire des Etats-Unis, c'est aussi s'intéresser de près à l'histoire de la musique, de la littérature, et pas seulement américaine. J'ai été par exemple piquée de curiosité pour la pièce de Jean Genet, Les Nègres, qui retient l'intérêt d'un metteur en scène et dans laquelle Maya Angelou est invitée à jouer.

En plus d'être noire, Maya est une femme, et il lui faut aussi se battre pour gagner le respect, pour qu'on la regarde autrement que comme la femme soumise que l'homme, le mâle, voudrait qu'elle demeure indéfiniment. Tenir impeccablement son intérieur, faire de bons petits plats, d'accord, mais sa vie ne peut se limiter à cela. Elle et une femme active, une femme qui a des idées, qui veut exercer ses talents, qui veut apprendre de nouvelles choses, découvrir de nouveaux horizons.

Je termine en rendant hommage à la mère de Maya Angelou, Vivian Baxter, qui a été pour sa fille un exemple de force et de courage, et qui est comme le repère grâce auquel Maya a pu déployer sa vie dans toutes les directions souhaitées. Ce livre montre avec sensibilité les combats de femmes.

 

Maya Angelou, Tant que je serai noire, titre original : The Heart of a woman, 1981.

Editions Les Allusifs, 2008, pour la traduction française.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné.

Le Livre de Poche, 414 pages, 6.95 €.

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20 août 2017

Du racisme français, d'Odile Tobner

Voici un livre que chaque français, ou plutôt chaque habitant de la France devrait lire, mais l'on sait que tout le monde ne lit pas, surtout des essais. Cependant tout le monde s'informe, par la télé, la radio, les journaux... Chacun se forge son opinion sur une question en écoutant les uns et les autres débattre dans les médias, et il est très facile, pour une majorité de voix penchant dans un sens, d'influer sur l'esprit du public, surtout lorsque, en face d'elles, il y en a si peu ou presque pas pour faire valoir un point de vue divergent. Si malgré tout quelques voix s'obstinent à faire entendre un son discordant, la machine médiatique se met tout de suite en place pour étrangler, pour étouffer ces voix. Les médias sont un puissant outil de formatage des esprits !

 

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Le livre d'Odile Tobner montre comment, depuis plusieurs siècles, les Français sont conditionnés pour réagir d'une certaine manière, pour minimiser certaines choses ou les voir autrement qu'elles ne sont. Ainsi, pour réapprendre à observer en toute objectivité, pour se débarasser du voile qui nous empêche de voir les choses telles qu'elles sont, il importe de lire le livre d'Odile Tobner. Celui-ci est savamment construit, l'auteure commence par planter le décor en évoquant les déclarations les plus récentes de personnalités médiatiques au moment de la publication du livre, en 2007 : celles d'Hélène Carrère d'Encausse, historienne académicienne, d'Alain Finkielkraut, agrégé de lettres modernes, de Georges Frêche, élu socialiste et président de région, de Pascal Sevran, producteur et animateur d'émissions télé, de Nicolas Sarkozy, président de la République. Cette introduction capte tout de suite l'intérêt du lecteur car il se sent concerné, il a forcément entendu l'une ou l'autre de ces déclarations et a suivi les remous qu'elles ont suscité dans les médias, qu'en a-t-il pensé ? Je lis ce livre dix ans après sa publication et d'autres exemples viennent confirmer l'état des lieux dressé par Odile Tobner.

Prenons celui de la plus haute personnalité du pays : Emmanuel Macron. Avant et après son élection. En février 2017, en visite en Algérie, Emmanuel Macron déclare que la colonisation n'est rien d'autre qu'un crime contre l'humanité et ne voilà-t-il pas qu'il provoque un soulèvement général ? Le candidat à l'élection présidentielle, soucieux de ne rien laisser entraver sa marche vers l'Elysée, dut apaiser les esprits d'une manière ou d'une autre. Si vous osez nommer les choses telles qu'elles sont, on vous taxe tout de suite de ne pas aimer la France, de la dénigrer, alors que vous énoncez simplement les choses telles qu'elles sont. "Cette repentance permanente est indigne", déclara entre autres le candidat François Fillon, en réaction à la déclaration d'Emmanuel Macron. Toutes ces réactions sont décryptées par Odile Tobner : "La propagande a exhumé le vieux mot de "repentance"pour noter d'infamie toute tentative de divulguer un ensemble de faits radicalement censurés." (p. 286)

C'est indigne de dire la vérité, au contraire il faut la maquiller en sorte de flatter l'égo national. Tout ce qui pourrait écorner l'image de la France doit être tu, ou alors présenté de telle manière que la gloire de la France ne soit pas ternie. Il faut d'ailleurs rappeler que quelques mois auparavant, Emmanuel Macron avait tenu des propos qui relativisaient plutôt le caractère criminel de la colonisation, en évoquant ses aspects ''positifs'' : "Il y a des éléments de civilisation et des éléments de barbarie". C'est un viel argument que de brandir la civilisation pour justifier la colonisation. Odile Tobner démontre très bien les mécanismes mis en place depuis des siècles pour se donner bonne conscience, or « Pas plus que celui de guerre juste, le droit de conquête ne mérite de longs discours, puisqu'il se réduit à un droit très simple : celui du plus fort. L'art de l'Europe a été d'enrober de dicours la réalité et, comme le dit superbement Pascal, "ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste." » (p. 61)

Après son élection, Emmanuel macron a provoqué un autre tollé en faisant du taux de natalité en Afrique l'un des principaux handicaps à son émergence. En lisant le livre d'Odile Tobner, on voit que cet argument non plus n'est pas nouveau et permet de masquer les véritables causes du sous-développement en Afrique. Pascal Sevran, longtemps avant l'actuel président de la République, avait déjà emprunté ce sentier. Mais Odile Tobner éclaire les lecteurs : si la forte natalité en Afrique est un problème, il ne l'est pas tant pour l'Afrique que pour l'Occident, qui craint de ne plus pouvoir manipuler le destin de ce continent à sa guise. L'augmentation de la population africaine est un danger pour les anciennes puissances coloniales. Après avoir montré combien l'Afrique doit légitimement se repeupler après les "désastres démographiques de la traite et de la colonisation'', Odile Tobner déclare :

"La faiblesse actuelle de l'Afrique devant l'accaparement de ses ressources par l'étranger vient en grande partie de la moindre résistance de pays très peu peuplés, faciles à subjuguer. La démographie des pays asiatiques, avant d'être maîtrisée par des gouvernements indépendants, leur a d'abord permis de contenir puis de chasser les colonisateurs. Si les Africains doivent prendre modèle sur la Chine, comme les y invitent prétentieusement Pascal Sevran et bien d'autres, c'est en veillant à être suffisamment nombreux pour lutter contre l'emprise de l'étranger." (p. 25)

Odile Tobner fait l'historique du racisme, depuis l'esclavage jusqu'à nos jours, arguments et exemples à l'appui. Cet historique va de pair avec l'histoire littéraire. Les auteurs sont convoqués, leurs textes analysés pour déconstruire les idées reçues. Et c'est l'un des points forts de cet essai que de montrer les écrivains et leurs textes sous leur vrai jour. L'exemple le plus éloquent est celui de Montesquieu. Et là je remercie infiniment Odile Tobner pour ce livre.

En effet, moi aussi je me suis posée des questions concernant l'interprétation de l'extrait de L'Esprit des lois sur "l'esclavage des nègres". La lecture de cet extrait suscitait en moi un certain malaise né de l'idée qu'il y aurait peut-être un fond raciste dans les propos de Montesquieu, mais cela se pouvait-il qu'un auteur présenté comme l'un des esprits les plus éclairés de son temps ait tenu des propos racistes ? Logiquement, cela ne se pouvait, alors je me conformais à la lecture générale, qui voulait que ce texte soit vu comme étant ironique. N'ayant lu que des extraits de l'oeuvre de Montesquieu, il ne m'était pas possible de me faire ma propre idée, alors il fallait humblement accepter l'orientation qui était donnée dans les manuels. Odile Tobner, elle, a pris le temps de lire Montequieu et de replacer ce chapitre dans l'ensemble de son oeuvre, de confronter celle-ci avec la lecture qu'en ont fait les contemporains de l'auteur de L'Esprit des lois. Le verdict est clair : il n'y a pas l'ombre d'une ironie dans ce texte : Montesquieu dit ce qu'il pense.  

Ce livre permet véritablement de reconsidérer les écrivains français ainsi que leurs oeuvres, ceux qui ont su faire preuve d'un admirable sens critique, comme Montaigne, Pascal, Sartre... et ceux qui ont participé à la construction des préjugés, comme Montesquieu, Voltaire, Bossuet... sans parler des philosophes (Kant, Hegel), des historiens, des hommes politiques. Les professeurs de Lettres, d'Histoire, de Philosophie auraient intérêt à lire ce livre !

Chers professeurs de lettres, voici un extrait qui vous convaincra de lire Tobner :

"Comme professeur de lettres, j'ai été confrontée au dogme de l'interprétation ironique du texte de Montesquieu lorsque j'ai dû l'expliquer. Sauf à répéter le commentaire du Lagarde et Michard, je ne voyais pas ce que l'on pouvait trouver comme signe évident d'ironie dans le texte. Après quelques années de méditations là-dessus, ma conviction était faite. On n'avait pas affaire à un texte ironique. Au cours d'une session de formation pédagogique, je fis part de ma conviction à une assemblée de collègues, déchaînant les plus vives protestations. Le cri du coeur fut : "Mais voyons, tout le monde sait que ce texte est ironique !"Je trouvai la démonstration un peu courte mais je n'eus pas le loisir d'affronter plus avant l'écrasante réprobation de la totalité de mes collègues. La question était entendue, inutile de discuter. Je m'abstins désormais à tout jamais d'expliquer ce texte. J'interrogeais cependant les candidats au bac qui l'avaient sur leur liste de textes étudiés pour voir comment ils répétaient ce qu'on leur avait enseigné. C'était une fois de plus la tautologie : ce texte est ironique parce que ce texte est ironique." (p. 256)  

 

 

Odile Tobner, Du racisme français, quatre siècles de négrophobie, Paris, Editions des Arènes, 304 pages, 19.80 €. 

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07 août 2017

Le mariage interdit, d'Edouard Kali-Tchikati

Quelle est la denrée la plus recherchée des femmes ? La réponse dépend des femmes dont on parle, de leur pays de résidence et de la culture dans laquelle elles baignent depuis leur enfance, de leurs conditions de vie... Oui, tout dépend de la société dans laquelle elles vivent et de leur parcours personnel. Si une femme a une activité professionnelle qui lui assure une sécurité financière enviable, son besoin de trouver un homme sera motivé par d'autres raisons que celles d'ordre économique ou financier.  Or dans certains pays, les femmes considèrent que le moyen le plus rapide, le plus efficace pour elles de se s'assurer la sécurité financière, c'est de se trouver un mari, et pas n'importe quel mari, un mari fortuné ! Et qu'est-ce qui permet de faire fortune au Congo... ? Le pétrole ! Enfin, le pétrole ne profite pas à toute la population, seulement au petit groupe de personnes qui fait fonctionner cette industrie, mais ça c'est un autre problème.

 

 

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Ce qui est clair et net dans l'esprit des Congolais, c'est que ceux qui travaillent dans le pétrole gagnent très bien leur vie, et se mettre dans l'orbite de ceux qui travaillent dns le pétrole, c'est pouvoir tirer aussi profit, d'une manière indirecte, de cet or noir que le bon Dieu a bien voulu faire couler en abondance sur les terres congolaises. Ainsi, soit on gravite autour de ceux qui détiennent le pouvoir et qui distribuent bien-être ou mal-être, selon que vous les caressiez ou non dans le sens du poil, soit on se met d'une manière ou d'une autre dans le sillage du pétrole. Mais c'est un autre problème, Edouard Kali-Tchikati ne parle pas du tout de politique dans son livre, son roman, Le Mariage Interdit, est un roman de moeurs. Il fait le portrait de la société de son époque, montrant comment, dans la ville dont l'économie repose en partie sur le pétrole, la chasse au mari pétrolier est devenue le sport le plus pratiqué par les femmes. C'est ça, trouver un mari pétrolier, c'était "une aubaine", c'est "ce dont toutes les jeunes filles de la ville rêvaient. En effet, plusieurs d'entre elles partaient de toutes les régions du pays et s'installaient à Ndjindji, dans l'espoir de se marier avec un pétrolier. Elles développaient plusieurs stratégies pour se faire remarquer par ces hommes" (p. 6).

 

Houyivane est l'un de ces jeunes pétroliers qui n'ont pas besoin de fournir des efforts pour conquérir des femmes : elles tournent autour d'eux comme des abeilles, pour ne pas dire comme des mouches. Houyivane n'a eu qu'à choisir. L'heureuse élue s'appelle Zibline. Elle n'avait pas lésiné sur les moyens de se mettre en valeur. "Elle était suffisamment charmante et fortement dépigmentée pour se faire remarquer dans ce genre de milieux. Il semble que le teint clair était un label de qualité, une touche supplémentaire indispensable pour s'élever au-dessus des autres". (p. 7)

Malgré le tableau qui est fait des pétroliers de Ndjindji, qui multiplient les femmes et les maîtresses à mesure que leur fortune s'accroît, Houyivane réussit, avec le mariage, à mener une vie rangée, voire exemplaire de bon père de famille. Puis le démon des conquêtes féminines le saisit de nouveau, au point que son mariage est mis en péril et qu'il emménage avec une autre femme, Landou. Mais cette union ne connaît pas la consécration officielle qu'espérait Landou, forte déjà d'une première expérience désastreuse avec les hommes. Entre Zibline qui sera évincée de la maison qu'elle a contribué à construire et Landou qui, malgré ses efforts et sa patience, n'obtiendra jamais la récompense souhaitée, les grandes perdantes dans ce roman, ce sont les femmes, car leur vie tourne autour du mari, c'est de lui que dépend leur épanouissement. Et même si elles étaient indépendantes financièrement, elles ne se seraient jamais senties heureuses si elles n'avaient pas un mari et des enfants à présenter comme gages de leur réussite sociale. Avoir un mari et des enfants, c'est encore ce qui fait que, au Congo, une femme est respectée ou ne l'est pas. Et pour se conformer à ces attentes, elles sont prêtes à tout. 

L'histoire de Houyivane et des deux femmes de sa vie permet à l'auteur de parler de la société congolaise. Ce que j'ai apprécié, c'est que l'auteur lui-même n'accrédite pas ni ne déconstruit les thèses répandues dans cette société, il les présente simplement au lecteur, pour l'édifier sur les moeurs de ses compatriotes. Ainsi, beaucoup de questions sont soulevées : le recours aux pratiques occultes pour s'enrichir ou pour gagner l'amour ; la foi comme antidote aux nuisances mystiques, les rivalités entre femmes, la viabilité des familles recomposées, la pression de la famille, des coutumes, parfois rébarbatrices qu'il faut cependant respecter à la lettre si l'on ne veut pas subir des représailles... Ces coutumes sont parfois basées sur des croyances que l'on pourrait qualifier de superstitieuses. Et, sans se prononcer directement, le narrateur montre comment des réactions physiologiques sont parfois interprétées comme étant une manifestation de l'intervention des esprits. J'ai apprécié la manière subtile dont le narrateur raconte les faits. Le récit est d'ailleurs fait dans une langue limpide, agréable. 

Le seul regret, c'est peut-être la fin qui laisse le lecteur sur sa faim. Beaucoup de questions restent en suspens. Tout au long de la narration, on s'attend à un rebondissement qui fera tomber des nues tel ou tel autre personnage ; ou un événement qui va obliger les personnages à faire face à la tourmente. Je craignais par exemple la mort de Landou à l'hôpital pendant que Houyivane fête son anniversaire chez lui... Mais bon, il semble que cette intrigue autour de Houyivane ne soit qu'un prétexte pour parler d'une ville et d'une population que l'auteur connait très bien. Edouard Kali-Tchikati a écrit ce roman comme s'il répondait à une question muette du lecteur : "raconte-moi Ndjindji !" (Djindji est l'autre manière de désigner Pointe-Noire, la deuxième ville du Congo, après Brazzaville, la capitale).

 

Edouard Kali-Tchikati, Le mariage interdit, roman, L'Harmattan-Congo, 2013, 125 pages, 13.50 €.

 

Photo Kali Tchikati

 

Sur l'auteur (présentation en 4e de couverture)

Edouard Kali-Tchikati est né en 1955, à N'Yaya, dans le district de Hinda, tout près de Pointe-Noire, au Congo-Brazzaville. Il est marié et père de trois enfants.Ingénieur des eaux et forêts, spécialiste en aquaculture, il occupe actuellement le fonctions d directeur de l'aquaculture marine du Congo. Il est aussi pasteur dans une communauté évangélique de Brazzaville et auteur de plusieurs livres.

 

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04 août 2017

Un enfant du pays, de Richard Wright

Richard Wright, j'ai fait sa connaissance, il y a près de dix ans, avec Black Boy. Comment oublier ce roman ? Comment oublier cette faim dévorante de l'auteur-narrateur, une faim aussi bien physique qu'intellectuelle ? La faim est un thème essentiel chez Wright, au point qu'elle apparaît dans l'un de ses titres : American Hunger, oeuvre de publication posthume, traduite en français par le titre Une faim d'égalité. La faim, c'est le désir ardent de combler les brèches, bien plus les trous béants que des siècles d'Histoire ont creusés entre les hommes, entre les peuples : non seulement la conscience d'appartenir à des mondes différents est vive, mais même la communication est faussée entre eux. Comment se comprendre ? Il est absolument indispensable d'apprendre à se parler, à s'écouter, à se considérer les uns les autres sous le seul angle qui vaille : celui d'êtres humains ayant en partage une terre commune. C'est le but de Richard Wright.

 

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Son premier roman, Un enfant du pays, publié sous le titre original de A native Son, en 1940, est l'expression de cette faim de justice, d'égalité, de réparation des brèches, de dialogue entre deux populations que l'Histoire a soigneusement dressées l'une contre l'autre, et qui pourtant ont le devoir de se donner la main pour marcher vers une Amérique plus apaisée, plus épanouie. Un enfant du pays, c'est en quelque sorte la forme romanesque de l'idéal que Martin Luther King exprimera dans son "I have a dream", quelques années après la mort de Richard Wright, survenue en 1960, à Paris.

Cela faisait longtemps que je ne m'étais pas sentie aussi happée par une lecture ! La scène initiale du roman n'est qu'un avant-goût du stress que connaîtra le lecteur, un stress qui augmente progressivement, jusqu'à se muer en une tension insupportable. J'ai dû volontairement suspendre la lecture alors même que je brûlais d'impatience de savoir comment cela allait se terminer pour Bigger Thomas. Mais de toutes façons la quatrième de couverture de l'édition Folio gâche tout ! Il était nécessaire pour moi de respirer un peu, de prendre une bouffée d'oxygène, avant de me replonger dans cette lecture qui vous fait souhaiter d'intervenir dans le roman, afin de faire dévier la trajectoire de la Fatalité. La Fatalité, ou, pour reprendre le titre de la troisième partie, le destin, c'est comme un train qui va à son rythme, vous laisant croire que vous avez le temps de l'éviter, mais qui fonce sur vous aussi sûrement que vous croyez être hors de sa portée.  

Bigger est l'aîné de la famille Thomas, celui qui doit jouer le rôle du père disparu, du chef de famille. C'est lui qui affronte le rat énorme qui s'invite dans leur appartement (si on peut appeler cette pièce unique et délabrée un appartement), et réussit à le tuer avec l'aide de Buddy, son petit-frère, pendant que sa soeur Véra et sa mère manquent de faire une crise à la vue de cette bête qui, consciente du sort qu'on lui réserve, se bat rageusement pour sauver sa vie. La peur domine tous les autres sentiments à ce moment précis, du côté des hommes comme de celui de la bête. Le rat, traqué, acculé, fait preuve d'une audace surprenante en se jetant sur Bigger et ce dernier sait qu'il doit être extrêmement vigilant et agile pour réussir à tuer l'animal.

Cette scène préfigure ce qui va suivre. Mû par la peur permanente dans laquelle il vit, peur que les Blancs interprètent mal ses regards, ses paroles, ses gestes, peur de franchir la ligne que l'on a délimitée autour des populations noires et en même temps haine de cette ligne qui l'empêche de se réaliser en tant qu'homme, Bigger finit par agir de manière instinctive, sans se demander si sa manière de faire est la meilleure. Il sait seulement que c'en est fait de lui s'il ne réagit pas. Il lui faut sauver sa peau. Toute sa vie, il a appris à faire profil bas devant les Blancs, et quand deux jeunes Blancs, Mary Dalton, la fille de son employeur, et son petit ami Jan, qui est communiste, lui parlent et agissent avec lui comme s'il était leur égal, cette attitude déconcerte Bigger. Les choses auraient pu être différentes s'il n'y avait pas eu cette incompréhension qui brouille les rapports, si Bigger, acculé dans la chambre de Mary, avait simplement expliqué les circonstances qui l'avaient conduit à se trouver là, mais cette explication, qui peut paraître simple aux yeux du lecteur du XXIème siècle ne l'est absolument pas si l'on se replace dans le contexte de l'époque.

Et, à tout bien considérer, les choses n'ont pas tant changé que ça. L'impression qu'un Noir "est foutu avant de venir au monde" (p. 435) est encore d'une brûlante actualité. Parqués dans des ghettos, faisant l'objet d'innombrables "bavures policières" dont les auteurs ne risquent rien ou presque, quand bien même elles auront entraîné la mort des victimes... comment ne pas ressentir un cruel sentiment d'injustice ? La vie d'un homme ou d'une femme noire aux Etats-Unis vaut si peu de choses à côté de celle d'un Blanc. Et la Justice en est le reflet le plus cruel car au lieu de contribuer à rétablir le sentiment d'égalité, elle oficialise au contraire la différence de traitement.  

"Les Blancs ne recherchaient jamais les Noirs lorqu'ils avaient commis un crime sur la personne d'un autre Noir. Il avait même entendu dire que les Blancs se frottaient les mains lorsqu'un Noir en tuait un autre ; pour eux, c'était un Noir de moins à combattre. Un Noir ne commettait un crime que lorsqu'il avait mis un Blanc à mal, tué un Blanc ou endommagé ce qui appartenait aux Blancs." (p. 411) 

 

Le sentiment que la couleur de la peau influe sur le regard que l'on porte sur les individus n'est pas seulement ressenti aux Etats-Unis. En France aussi ce sentiment est présent. Et pour aller plus loin, on pourrait dire que la catégorisation des populations est le grand problème de notre siècle, de notre monde, et se trouve à la racine de tant de drames. Noir, Blanc, Juif, Arabe... Que de catégorisations ! Que de barrières érigées ! Des barrières qui cependant n'empêchent pas les catastrophes de se produire. Et ceux qui détiennent toute la puissance matérielle, technologique, financière, morale se leurrent s'ils croient pouvoir tout maîtriser, tout contrôler.  

"Notre avenir est assombri par des images de violence. La rancune, les aspirations contrariées, refoulées, se manifestent tous les jours dans ce pays, avec plus ou moins d'intensité, plus ou moins consciemment. La conscience de Bigger Thomas et celle de millions d'hommes plus ou moins semblables, Blancs et Noirs, sont, étant donné la pression que nous avons exercée sur eux, les sables mouvants sur lesquels reposent les fondations de notre civilisation. Qui sait si quelque choc léger, rompant l'équilibre délicat entre l'ordre social et les aspirations déchaînées, ne causera pas l'écroulement de nos gratte-ciel ?" (p. 494-495)

 

Parmi les motifs récurrents dans le roman, il y a la capacité à voir ou à ne pas voir. Richard Wright invite la société à ne pa être aveugle, à prendre conscience que d'entretenir la peur, la méfiance, la honte chez des êtres ne fait qu'exacerber une haine qui explose tôt ou tard.

 

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J'avais été marquée par la lecture de Black Boy, mais maintenant que je suis remontée à la source en lisant Un enfant du pays, j'ai le sentiment que ce premier roman est encore plus puissant ! Je remercie Sybillyne de m'avoir donné l'occasion de retrouver l'univers de Richard Wright, qui porte bien son nom, et qui est mort trop tôt ! 52 ans seulement !

Pour lire la critique de Sybillyne, qui a consacré sur son site le mois de juillet à l'auteur américain, cliquer ici. Sinon découvrir l'article parmi tous ceux consacrés à l'auteur en cliquant ici (aller tout en bas de la page, les articles se trouvent après la liste des auteurs du mois).

 

Richard Wright, Un enfant du pays, suivi de la postface de l'auteur, Gallimard, 1988 pour la présente édition, 564 pages.

1947 pour la traduction française chez Albin Michel. Titre original, The Native Son, 1940.

 

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31 juillet 2017

Femme d'Afrique, d'Aoua Kéita

Le 31 juillet est, depuis 1962, la journée internationale de la femme africaine. C'est une femme qui est à l'origine de l'institution de cette journée à l'ONU : Aoua Kéita. Sage-femme de profession, militante politique, Aoua Kéita fut la première femme à être élue députée dans son pays, l'actuel Mali. Née en 1922 à Bamako, elle nous a quittés le 7 mai 1980, non sans nous laisser un héritage : son autobiographie, qui lui valut d'être récompensée par le Grand Prix Littéraire de l'Afrique Noire en 1976. Comme le déclare Sophie BESSIS dans sa préface, l'autobiographie d'Aoua Kéita, intitulée Femme d'Afrique, et sous titrée La vie d'Aoua-Keïta par elle-même, est :

« un livre à mettre entre les mains de tous les écoliers maliens et, plus généralement, africains. Publiés en 1975, les Mémoires d'Aoua Kéita ont l'immense mérite d'être à la fois le témoignage personnel d'une des premières femmes diplômées d'Afrique de l'Ouest, d'une des premières responsables politiques féminines dans une région encore marquée par le patriarcat, un livre d'histoire à la première personne sur la période coloniale, et un recueil des traditions des peuples du Mali. Mais il est avant tout le récit d'une vie entièrement consacrée à deux combats intimement mêlés, celui pour l'indépendance et celui pour l'émancipation des femmes. Le premier, ou au moins la conquête de la souveraineté politique, s'est achevé en 1960. Le second est loin, très loin d'être terminé. »

 

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En effet l'autobiographie d'Aoua Kéita permet de mesurer le chemin parcouru par la femme africaine. Comme ailleurs dans le monde, le rôle que l'on reconnaît à la femme était celui de s'occuper du foyer, des enfants, de la cuisine. Tels sont les domaines où elle devait exceller. Si elle voulait acquérir des diplômes, il n'y avait pas 36 solutions : faire jouir le mari, lui faire des enfants, lui préparer de bons petits plats... et la voilà parée de la considération de la société ! Son horizon n'allait pas au-delà de ces sentiers séculaires. Et pour que les choses demeurent toujours ainsi, il ne fallait pas se préoccuper de son instruction : c'était prendre le risque de la voir revendiquer autre chose que ces diplômes d'excellente épouse et mère. 

 

 

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Une femme, prétendre à un épanouissement personnel, quelle hérésie ! Une femme qui raisonne au lieu de simplement obéir, une femme qui veut faire évoluer la société, qui se mêle de la vie politique de son pays, quelle catstrophe ! L'évolution de la femme est toujours perçue comme une menace pour l'homme qui craint de perdre ses privilèges ou de voir son ego égratigné… Le pire, c'est que ce sont les femmes les premières qui travaillent, avec encore plus d'acharnement que les hommes, à maintenir la femme dans ces rôles prédéfinis.

Le premier chapitre du livre est éloquent : il montre comment on formate l'esprit des jeunes filles et comment les mères sont au coeur de ce ''formatage'': elles préparent leurs filles à suivre leur exemple, c'est-à-dire à faire ce qu'on leur demande de faire et non ce qu'elles ont envie de faire, renoncer à leurs rêves et être entièrement tournées vers la satisfaction des désirs des autres : leur père, leur mari… Les contes et légendes que la mère d'Aoua racontait à ses filles avaient une morale bien définie : celle d'inciter les filles à accepter le mari qu'on leur choisirait et ne pas prednre ombrage de la polygamie, ne pas être jalouses des co-épouses. Cette éducation traditionnelle, avec une moralité à géométrie variable, attribuant à l'homme tous les plaisirs et toutes les libertés, et à la femmes tous les devoirs et les châtiments les plus exemplaires, Aoua Kéita n'a pu la dépasser que grâce à son inscription à l'école, une scolarisation qu'elle doit à son père, contre la volonté de sa mère. Ce fut le début d'un long parcours fait de privations, de brimades, de reproches, d'humiliations, mais aussi de réussites, de victoires qui conduiront notamment à reconnaître à la femme malienne, la femme africaine en général, non seulement des devoirs mais aussi des droits : celui d'être instruites, celui d'exercer un métier, celui d'exprimer leur point de vue en politique et de défendre leurs idées.

 

Aoua Keita

 

Ce livre, qui couvre la période allant de 1931 à 1960, explicite des problématiques qui font encore écho aujourd'hui, notamment concernant la femme. De nos jours comme à l'époque des indépendances africaines, la place qu'on accorde à la femme en politique est encore limitée, et même dans les pays ''avancés'' dans ce domaine, les choses ne se font pas si naturellement. La femme, aujourd'hui encore, est vue d'abord comme étant celle qui donne la vie, si elle a le malheur de ne pas remplir ce rôle, on lui jette l'anathème. Elle a beau réaliser de grandes choses par ailleurs, être une intellectuelle, une militante, une femme engagée, une femme au service des autres... si elle ne peut pas donner un enfant à son mari, elle est une femme à bannir, ce fut l'expérience d'Aoua Kéita, l'une des expériences les plus difficiles à vivre pour elle. Extrait :

 

 

« Malon Camara, ma belle-mère, vénérable personnage qui adorait ses enfants n'avait qu'un plaisir au monde, avoir de nombreux petits-enfants. Ell-même avait cinq enfants : quatre garçons et une fille. Tous avaient des enfants sauf mon époux. Dès la 5e année de mon union avec son fils, qu'elle appelait tantôt « arbre de beauté », tantôt « pièce d'or », tellement elle l'aimait, ne voyant pas venir de petits-enfants, je commençai à perdre son estime. Elle ne m'a jamais attaquée en personne. C'était souvent avec son fils qu'elle avait affaire. Ensuite ce furent mes beaux-frères qui me faisaient des misères à chaque voyage, à chaque séjour à Bamako. Ces histoires étaient de deux ordres : certains pensaient que j'empêchais mon mari de leur livrer nos salaires, d'autres d'une honnêteté sans faille, mais d'une autorité esclavagiste, ne pouvaient supporter mon indépendance que Diawara non seulement approuvait pleinement, mais facilitait, et même cultivait si l'on peut s'exprimer ainsi.

 

Le manque d'estime de ma belle-mère se transforma en une véritable animosité dès qu'elle apprit mon incapacité d'avoir des enfants à la suite de ma dernière opération chirurgicale en septembre 1945. Mais ce qui rendit ma belle-mère furieuse par désespoir, ce fut l'attitude de mon mari. Il refusa en effet de prendre une deuxième épouse. Toute la famille m'imputa ce refus qui cependant était indépendant de ma volonté. »

 

Comme Aoua, en séjour à Bamako, a dû partir précipitamment, sans avoir eu le temps d'aller saluer sa belle-mère, celle-ci en profite pour faire parvenir une lettre de sommation à son fils :

 

« Aoua ne me respecte pas. Elle est venue à Bamako et a logé chez sa mère. Elle est partie sans me dire au revoir. Je sais que tu tiens à Aoua. Mais si jamais ma mort te trouve dans l'union avec Aoua, tu seras malheureux pour le restant de ta vie. Je te maudirai même dans la tombe. » 

 

Entre encourir la malédiction de sa mère et se séparer de celle qu'il aime et avec laquelle il a contruit tant de choses, pendant quatorze ans, le choix, pour Diawara, est clair :   « Tu peux prendre ta liberté. A partir d'aujourd'hui, je ne t'aime plus. »  Aoua comprend tout à fait : « Ta position est tout à fait juste, on peut remplacer une épouse et non une maman. J'accepte ma nouvelle situation avec courage et persévérance. » 

(Extraits pages 76-77)

 

Aoua Kéita, Femme d'Afrique, Préface de Sophie Bessis, Paris, Editions Présence Africaine, 1975 pour la première édition, 2014 pour la présente édition, 398 pages, 11 €.

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20 juillet 2017

Le Ventre de L'Atlantique, de Fatou Diome

Il y a des romans que l'on relit avec un plaisir toujours renouvelé. Cela tient sans doute du fait que l'on se sent "connecté" avec l'auteur, on a l'impression d'avoir une conversation des plus agréables avec lui.

J'ai toujours mon crayon en main lorsque je lis, pour souligner les passages que j'aimerais retrouver ultrieurement, sans avoir besoin de relire tout le livre. Je me constitue ainsi des "morceaux choisis" que je grignote au gré de mes petites fringales. Ce sont ces morceaux choisis que je vais vous présenter, et non une critique du roman. Les numéros de page correspondent à ceux de l'édition de poche.

 

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"L'écriture est ma marmite de sorcière, la nuit je mijote des rêves trop durs à cuire." (p. 14)

"(Le) match au score insatisfaisant ressemble à la vie : les meilleurs buts sont toujours ceux à venir, seulement il est pénible de les attendre." (p. 22)

 

"La qualité de la victoire se mesure à la valeur de l'adversaire." (p. 23) 

Cette citation me fait penser au Cid de Corneille : "A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire."  

 

"Le tiers-monde ne peut voir les plaies de l'Europe, les siennes l'aveuglent ; il ne peut entendre son cri, le sien l'assourdit." (p. 44)

 

"Le sang oublie souvent son devoir, mais jamais son droit". (p. 44)

 

"Dans le désert, on peut toujours tomber sur une oasis." (p. 56-57)

 

"Le secret est un lait sur le feu, il finit par se répandre si on n'y prend pas garde." (p. 58)

 

"Si les mots sont capables de déclarer une guerre, ils sont aussi assez puissants pour la gagner." (p. 79)

 

"Montrez-moi un passionné qui se rend compte que son hobby bassine ses interlocuteurs. (...) Un cheval n'entend pas le bruit de son galop. Seul l'oeil d'autrui détecte ce bout de morve sèche qui nous pend dunez, ce résidu d'aliment à la commissure des lèvres, cette bouche qui pue, ce brushing raté, cette tenue mal assortie, cette manie de couper la parole, de postillonner, de geindre pour un rien et de s'exalter de tout, bref, seul autrui voit ce truc qu'on a de travers et qui empêche d'être un ange." (p. 81-82)

 

"Les idées sont des graines de lotus, elles ne dorment que pour mieux pousser." (p. 129)

 

"Enracinée partout, exilée tout le temps, je suis chez moi là où l'Afrique et l'Europe perdent leur orgueil et se contentent de s'additionner : sur une page, pleine de l'alliage qu'elles m'ont légué." (p. 181-182)

 

"Vaut-il mieux être un enfant avec des rêves et devenir un adulte qui sait gérer ses désillussions, ou être un enfant sans rêves et devenir un adulte agréablement surpris par ses succès occasionnels ?" (p. 189)

 

"La liberté totale, l'autonomie absolue que nous réclamons, lorsqu'elle a fini de flatter notre ego, de nous prouver notre capacité à nous assumer, révèle enfin une souffrance aussi pesante que toutes les dépendances évitées : la solitude. Que signifie la liberté, sinon le néant, quand elle n'est plus relative à autrui ?" (p. 190)

 

"Il n'y a pas de vieillards, il n'y a que de vénérables phares." (p. 190)

 

"En compétition, le pacifisme d'un grand sportif égale la chasteté d'une péripatéticienne." (p. 219)  

 

"Partir, c'est avoir tous les courages pour aller accoucher de soi-mê, naître de soi étant la plus légitime des naissances." (p. 226-227)

 

"L'écriture m'offre un sourire maternel complice, car, libre, j'écris pour dire et faire tout ce que ma mère n'a pas osé dire et faire." (p. 227)

"Etre hybride, l'Afrique et l'Europe se demandent, perplexes, quel bout de moi leur appartient. Je suis l'enfant présenté au sabre du roi Salomon pour le juste partage. Exilée en permanence, je passe mes nuits à souder les rails qui mènent à l'identité. L'écriture est la cire chaude que je coule entre les sillons creusés par les bâtisseurs de cloisons des deux bords. Je suis cette chéloïde qui pousse là où les hommes, en traçant leurs frontières, ont blessé la terre de Dieu." (p. 254) 

 

Enfin cette phrase qui ponctue le roman : "Chaque miette de vie doit servir à conquérir la dignité !"

 

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  Fatou Diome, Le Ventre L'Atlantique, Le Livre de Poche, Editions Anne Carrière. Première publication : 2003.

 

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17 juillet 2017

Lady Boomerang, de Marie-Léontine Tsibinda

Un couple qui s'aime, qui est uni, suscite souvent de la jalousie autour de lui, de l'envie, le désir d'être à la place de celui ou celle qui est tant chérie par son conjoint. Au lieu de se mettre soi-même en quête de la personne qui fera notre bonheur, on préfère jeter notre dévolu sur un coeur déjà épris !

 

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C'est l'intrigue qui se profile dans Lady Boomerang, premier roman de Marie-Léontine Tsibinda. Nitou et Ntinu Luaka s'aiment d'un amour sincère et sans partage, amour couronné par la naissance d'une fille : Santou. Cependant, dans l'ombre, Dalila, serveuse dans un bar, se consume d'amour pour Nitou, tandis que Ntinu Luaka est convoitée par le chef du village. La disparition de la belle Ntinu Luaka dans des circonstances mystérieuse est un malheur qui fait le bonheur de Dalila. Elle finit par se mettre en ménage avec Nitou, elle a même deux enfants de lui, puis Nitou meurt à son tour. Dalila refait sa vie avec Nzenza, qui fut le patron de Nitou. Ils forment une famille recomposée avec les enfants de feu Nitou, des liens qui n'empêchent pas Nzenza de vouloir faire sienne Santou, la fille aînée de Nitou, qui est devenue une belle jeune femme. Et pourtant Santou a trouvé l'amour en la personne de Dina. Il faut donc provoquer leur rupture pour que Santou soit complètement à la merci de Nzenza, de gré ou de force. D'autres couples sont mis en scène, qui connaissent les mêmes tribulations : une tierce personne vient s'immiscer dans une relation solide... 

Union, rupture, réconciliation, famille décomposée, puis recomposée... tels sont res rebondissements dans ce roman dans lequel les personnages se tournent soit vers les pratiques fétichistes, les pouvoirs occultes, soit vers la prière pour obtenir ce qu'ils recherchent. L'auteur veut faire prendre conscience que, à court ou à long terme, tout ce qui s'obtient de manière pernicieuse, sans consentement véritable du coeur, finit par s'effriter. 

Qu'à cela ne tienne, les sorciers, marabouts et autre féticheurs sont pris d'assaut par les habitants, quelle que soit leur classe sociale, et rivalisent d'ardeur pour montrer de quoi ils sont capables. Cependant, interroge l'auteur, s'ils sont si forts, "pourquoi ne délivraient-ils pas les dictateurs et leur cohorte de leur gourmandise financière ?" (p. 126)

De Mayimayi à Sangavuvu en passant par Koloh, les personnages font découvrir au lecteur des villes imaginaires qui donnent une idée réaliste de ce qu'est un pays comme le Congo, où les gens ne s'en sortent que grâce à l'art de la débrouillardise. Et ce sont en particulier les femmes qui gèrent l'équilibre financier du foyer. Ce sont elles qui restent faire face aux charges de la famille lorsque le mari déserte le foyer ou lorsqu'il est davantage préoccupé par une nouvelle conquête féminine que par le bien-être des siens. Vendeuses au marché, tenancières d'une petitte boutique, d'un bar, les femmes vendent aussi leur corps pour nourrir toute la famille.  Quelle autre alternative dans un pays où rien n'est acquis, où tout périclite ?

"Mayimayi, sa ville natale, souffrait de tous les maux : sans eau, ni électricité, ni canalisations, ni hôpitaux de qualité, ni routes praticables, elle n'était plus que l'ombre d'elle-même. Dans ce cafouillage infini, la ville vivait, dansait, riait, pleurait, enterrait ses morts, accueillait ses bébés, désirés ou pas." (p. 188)

S'il y a une chose qui prospère dans ce pays, c'est l'activité sexuelle : "Le président couchait avec les femmes des ministres qui fermaient les yeux et la bouche, toute honte bue." (p. 123-124) Le reste importe peu. Et quand il y a des subventions, pour entretenir par exemple les routes, celles-ci sont détournées par les municipalités (p. 165). Bref, lorsqu'un des personnages s'écrie : "Je suis fatigué de ce pays qui tue l'avenir de son peuple" (p. 203), c'est aussi la voix de l'auteur qui s'exprime à travers ce personnage.  

Le roman fait une large place au mystique, au magique, au surnaturel, qui pour les personnages ne relève  pas du fantastique mais fait partie des réalités quotidiennes.

Ce roman est la version développée de la nouvelle "Lady Kimpa V.", que Marie-Léontine Tsibinda a publiée dans l'anthologie Sirène des sables.  Il arrive parfois qu'un auteur décide de faire un roman d'une nouvelle. C'est ce que fit Zola en publiant Thérèse Raquin, roman qui développe l'intrigue de la nouvelle "Un mariage d'amour". La différence c'est que Marie-Léontine Tsibinda a fait le choix de conserver les mêmes noms de personnages, dans les deux versions.  

On pourra déplorer le ton parfois moralisateur adopté par le narrateur. La part "surnaturelle" sera également diversement appréciée par le lecteur, comme "l'aéroport magique" sur lequel atterit Santou, comme le monstre échoué sur la plage, en qui ceux qui l'ont connu, comme Dina, n'ont aucun mal à reconnaître Nzenza.  

Après avoir publié de la poésie, des nouvelles, des contes, une pièce de théâtre, Marie-Léontine Tsibinda ajoute à ses expériences littéraires la corde romanesque.

 

Marie-Léontine Tsibinda, Lady Boomerang, Les Editions L'Interligne, Ottawa, 2017, 318 pages. 

Lire une autre critique du roman, par Nathasha Pemba, en cliquant ici

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12 juillet 2017

Dracula, de Bram Stoker

Les vampires existent-ils ? "Bien sûr que non !" nous répondrait-on, si l'on osait poser cette question, il est évident que ce mythe fait partie de l'imaginaire ! C'est bien pour cette raison que les oeuvres qui mettent en scène des vampires sont classées dans la littérature fantastique, une littérature qui procure de douces frayeurs au lecteur... mais une littérature qui l'interpelle aussi, qui l'invite à douter de ses certitudes. 

Quand on lit Dracula, de Bram Stoker, on comprend que le projet de l'auteur est précisément de faire comprendre au lecteur, à travers ce mythe, qu'il existe bel et bien deux dimensions : le visible, le perceptible, et le non perceptible par la raison ; les choses apparentes et les choses cachées,  le monde diurne et le monde des ténèbres, la puissance du bien et la puissance du mal, qui agit de manière pernicieuse, qui se dissimule, qui prolifère, qui tétanise... mais qui n'est pas invincible. Aussi impressionnants et maléfiques que puissent être les pouvoirs du compte Dracula et de la horde de vampires à son service, il existe des gestes simples qui suffisent à le mettre hors d'état de nuire. Tout cela, les protagonistes du roman l'apprennent grâce à un scientifique chevronné : le docteur Van Helsing. Oui, c'est un éminent scientifique qui apprend à ses jeunes amis à s'armer de leur foi pour combattre le mal incarné. Mais je vais vite en besogne.  

 

Dracula

 

Jonathan Harker a reçu l'invitation du comte Dracula, dont le château est situé en Transylvanie, dans les Carpates. Ce dernier a le projet d'acquérir une demeure à Londres, et il en a confié la mission au cabinet juridique pour lequel travaille Jonathan. Ce château est isolé et son propriétaire inspire la crainte. Tout au long de son voyage, Jonathan reçoit des mises en garde, on l'incite même à renoncer à son voyage. Mais Jonathan Harker n'est pas homme à se laisser impressionner par des "superstitions". Pourtant il observe des phénomènes étranges à mesure qu'il s'approche du château de ce comte qu'il n'a jamais rencontré auparavant. Et quand il pénètre enfin dans le château, il s'aperçoit peu de temps après qu'il est à la merci d'un homme qui n'a d'humain que l'apparence. Et même cette apparence a de quoi perturber : regard de feu, dents extraordinairement longues et aiguisées, poigne de fer... Le comte a une force surhumaine, se fait obéir des loups, se déplace aisément sur les murs et... son reflet n'apparaît pas dans le miroir !  Jonathan consigne toutes ses observations, en espérant qu'elles parviendront à Mina Murray, sa fiancée. Ses sens le trompent-ils ou le Comte Dracula représente-t-il un danger pour Londres ?

Heureusement, un éminent scientifique, le professeur Van Helsing, le rassure : il n'est pas fou, Dracula est un être démoniaque qu'il faut combattre pour éviter qu'il ne continue à faire des victimes, mais c'est une chose que l'on ne peut expliquer publiquement : il est "inutile de révéler une vérité que personne ne croirait" (p. 382).  Van Helsing amène peu à peu son jeune collègue, le docteur John Seward, ainsi que ses autres amis  Arthur Holmwood, alias Lord Godalming, et Quincy Morris, à considérer les traditions et les superstitions comme "des sources dignes de foi" (p. 317). C'est grâce à elles qu'il acquiert une connaissance parfaite du vampire et des moyens de le désarmer, connaissance étayée par les expériences de Jonathan Harker dans le château de Dracula. 

De toutes les caractéristiques du vampire, les plus marquantes sont, d'une part ses métamorphoses nocturnes en un animal (chauve-souris, loup...) ou en brouillard, des métamorphoses qui lui permettent d'approcher ses victimes, de les hypnotiser ;  d'autre part sa perte de pouvoir dès qu'il fait jour ; des caractéristiques qui évoqueront dans l'esprit du lecteur africain le sorcier qui vit une autre vie pendant que tout dort, grâce à son double animal, et qui doit impérativement regagner son "corps" avant le lever du jour, sans quoi il serait dans une très mauvaise posture. Et ces métamorphoses ne sont pas perçues dans les sociétés africaines comme des "superstitions", mais comme du vécu, comme la réalité... La réalité ? se récriera-t-on ? Qui peut "accepter pareille possibilité, au milieu de notre siècle scientifique, sceptique, terre à terre ?" (p. 317)

Ecrire ce roman, c'était le moyen pour Bram Stoker de déclarer, sans choquer personne puisqu'il s'agit d'un roman, l'existence des puissances du mal, contre lesquelles la foi est le meilleur rempart. Dracula, ministre du diable, paraît tout puissant, mais un simple crucifix, un morceau d'hostie le rendent inoffensif. Il y a une vie après la mort. Il y a des "non morts" parmi les morts. La vie. La mort. Le jour. La nuit. Le bien. Le mal. Et par-dessus tout la puissance de l'amour.   

 

Bram Stoker (8 novembre 1847 - 21 avril 1912), Dracula, Pocket, 1992, Traduction de Jacques Finné, Présentation et commentaires de Claude Aziza, 575 pages. Titre original, Dracula, paru en 1897.

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13 juin 2017

Philida, d'André Brink

Il se murmure, depuis quelques temps, que l'esclavage va devenir une chose prohibée, que dans un futur plus ou moins lointain tous les esclaves vont acquérir leur liberté. Par décret. Nous sommes en 1832, au Cap (Afrique du Sud). Ce sont des informations qui se chuchottent, qui se transmettent tout bas, car cette nouvelle ère apparaît encore comme un rêve trop beau pour être vrai. Il vaut mieux ne pas trop se nourrir de chimères. Pour l'instant, le seul moyen pour les esclaves de devenir libres, c'est d'être affranchis par leur maître, leur baas, qui a entre ses mains, leur vie, leur présent et leur futur, bref leur destin. c'est lui qui imprime à la courbe de leur vie les inflexions qu'elle doit prendre. Tout dépend de son bon vouloir, de ses bonnes ou mauvaises dispositions. Et si l'on trouve grâce aux yeux du maître, peut-être le rêve est-il permis ? Il est vrai aussi que des circonstances peuvent plaider en faveur de l'esclave. La vieille esclave Petronella par exemple avait été affranchie par Cornelis Brink. Mais elle continue de demeurer dans la maison des maîtres, où elle a sa chambre personnelle. Elle n'est plus soumise aux châtiments et humiliations quotidiennes, elle est libre, et pourtant elle ne va pas ailleurs, toute sa vie est là : elle est la mère de Cornelis.

Couverture Philida

 

Le sort des femmes esclaves, ce n'est pas seulement d'effectuer les tâches domestiques ou champêtres qu'on leur assigne, c'est aussi de satisfaire la libido du maître. Ainsi, au milieu des enfants que lui donnent son épouse grandissent d'autres enfants, sans que leur naissance ne soit évoquée... mais il n'est de mystère pour personne. Cornelis sait que la vieille Petronella est sa mère. Il devait accomplir la promesse que son père Johannes avait faite à Petronella. La promesse de l'affranchir. Voilà le sésame que l'on agite au nez des esclaves pour qu'elles se plient aux caprices du maître.

Philida n'ignore pas l'histoire de Petronella, et elle se dit qu'elle aura peut-être le bonheur de connaître le même sort, d'autant pus que François, dit Frans, paraît si sincère, il se montre si attentionné ! Philida semble tant compter pour François Brink, le fils du baas Cornelis. Il lui a promis la liberté. Grâce à tous les efforts qu'il consentira, Philida portera des chaussures. Pas seulement elle, mais aussi les enfants qui sont nés de leur relation. Les chaussures sont le symbole de la liberté, car cela était interdit aux esclaves. Être chaussé, c'est être libre, c'est un peu comme porter le bonnet phrygien dans l'Antiquité romaine. Philida rêve inlassablement de ce jour où elle aura des souliers aux pieds. Chaque jour qui passe la rapproche de ce jour-là. Mais ce qui arrive un jour, c'est la nouvelle que François va se marier à une demoiselle riche de la colonie, Maria Magdalena Berrangé, ce qui arrangera les affaires de la famille Brink. Philida comprend que sa présence représente désormais une ombre qu'il faut écarter et elle n'entend pas rester les bras croisés à attendre que le ciel lui tombe sur la tête ; elle ne veut pas être vendue avec ses enfants à l'autre bout du pays, loin de tout ce qu'elle a connu depuis son enfance, loin de tous ceux qu'elle a connus, qui représentent sa famille dsormais, comme Petronella, qu'elle appelle affectueusement Ouma Nella. Elle se rend à pied, du domaine de ses maîtres à Zandvliet jusqu'à la ville de Stellenbosch, près du Cap, où se trouve le bureau du protecteur des esclaves. Elle va porter plainte contre François Brink, qui lui a fait des enfants, et dont la promesse de liberté part maintenant en fumée. 

Pour une esclave, le fait de déposer une plainte est en soi une action qui nécessite beaucoup de courage, mais Philida s'est armée de tout le courage qu'il faut. Pour elle et pour ses enfants. Et le protecteur des esclaves ne l'épargne pas. Il veut tous les détails, même les plus intimes. Les questions les plus crues pleuvent sur la tête de Philida et le représentant de la loi consigne tout dans son livre. Philida ne se défile pas. C'est maintenant ou jamais. Elle est prête à tout pour une autre vie. Et elle est lucide :

"C'est pas une vie que j'ai à Zandvliet, entre la chicotte, le tricot, les journées et les nuits de travail, toujours faire ce que les autres te commandent et tout le reste. [...] Qu'est-ce que j'ai à Zandvliet ? On peut pas appeler ça une vie. C'est pas clair comme le jour et la nuit ou comme le soleil et la lune, c'est entre les deux. Si je peux me fier à Frans, ça peut être différent, mais c'est pas le cas. Aujourd'hui, je suis sûre de rien. Mais je dois tenter ce petit espoir, sinon après peut-être c'est plus possible. Je veux dire, la loi me donne le droit de venir déposer une plainte, d'accord. Mais à mon avis, dans ce pays, la loi a pas le dernier mot. C'est tout ce qui se passe derrière la loi, et autour de la loi."

(Philida, pages 23-24)

Après la plainte de Philida, bien évidemment, le représentant de la loi demande à entendre la version des Brink. François réussit à se rendre seul au bureau du protecteur des esclaves, alors que son père Cornelis mettait la pression sur lui et aurait voulu régler cette histoire lui-même une bonne fois pour toutes : que Philida disparaisse et que le mariage de François avec la riche héritière ne soit pas menacé. D'ailleurs Cornelis sait comment manipuler la Bible pour que ses décisions paraissent comme inspirées de Dieu lui-même. 

Contraint de satisfaire son père, François nie les accusations de Philida, il déclare même que tout le monde couche avec elle et que ses enfants ne sont en aucun cas les siens. On croit alors savoir tout des humiliations et des traumatismes de Philida, mais le tableau de sa vie n'est encore qu'esquissé. Des interrogations sont suggérées dans l'esprit du lecteur, qui l'invitent à se montrer moins sûr de ce qu'il sait ou de ce qu'il croit savoir. Lorsque les enfants de Philida et François sont évoqués par exemple, un certain mystère plane : il y a Lena et Willempie. Deux autres enfants, les premiers-nés, sont "morts prématuréments" : Mamie et "celui dont elle refuse de parler". Pourquoi refuse-t-elle d'en parler ? C'est au fil de la lecture que l'on comprend les non-dits, que les épisodes les plus sombres de la vie de Philida et des autres esclaves sont dévoilés. Douleur, espoir, rage mêlés, à travers des figures comme celle Galant, un meneur, un révolté qui ne laissa pas de marquer durablement les esprits, malgré la cruelle répression dont ses complices et lui furent victimes. Un Spartacus rapidement maîtrisé, mais dont l'action fit comprendre aux uns et aux autres que les choses n'allaient pas toujours demeurer ainsi. L'espoir de la liberté est ce qui permet aux esclaves de tout endurer, cette liberté que chante le fleuve Gariep.

Le texte est parsemé de termes locaux, dont on devine le sens grâce au contexte. J'ai été surprise de découvrir le glossaire à la fin du livre, et je n'y pensais pas, je n'avais pas eu la curiosité de chercher l'explication des mots. Avoir la traduction des mots à la fin et apprécier de la justesse ou de l'éloignement du sens qu'on leur attribuait ajoute, à mon sens, un charme à la lecture.

Est-il besoin de préciser que l'auteur a exhumé l'histoire de ses ancêtres pour écrire ce roman, en donnant à chacun des personnages la parole, pour que le lecteur les découvre dans la nudité de leurs pensées.

Pour se faire une idée plus large de ce roman, lire l'article de Raphaël Adjobi : "Philida ou l'ancêtre esclave d'André Brink"

 

André Brink, Philida, Actes Sud, 2014, 384 pages, traduit de l'anglais par Bernard Turle.

Titre original, Philida, publié chez Harvill Secker, Londres, 2012.   

 

Posté par Kihindou à 13:46 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
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