Valets des livres

10 mai 2021

La Revanche de Bozambo, de Bertène Juminer

     L’Histoire fourmille d’exemples de peuples qui ont voulu conquérir d’autres territoires, les soumettre à leur domination. Pas seulement les territoires mais aussi les populations qui s’y trouvaient. Toute l’histoire de l’Humanité se résume à une volonté d’asservissement des uns aux autres. Le plus fort dicte sa loi au plus faible, peu importe le bon droit, comme nous le rappelle La Fontaine dans sa fable. Les accusations du loup ont beau être complètement démontées par l’argumentation de l’agneau, ce n’est pas pour autant qu’il va renoncer à perpétrer son forfait. Si personne n’intercède en faveur de l’agneau, si le loup ne trouve pas sur son chemin une force égale ou supérieure à la sienne, qui intervienne pour faire triompher la justice, eh bien l’agneau finit inexorablement dévoré par le loup. C’est le sort de tous les ‘‘faibles’’ de la terre. Alors, dirons-nous tant pis pour les faibles et tant mieux pour les forts ?

     On a vu ce qu’une société basée sur la loi du plus fort a donné : l’esclavage, la colonisation, l’impérialisme, le nazisme, les génocides, l'extermination de certaines populations pour l'appropriation de leurs terres, les guerres, le terrorisme... ; et à l’échelle d’une nation, l’exploitation du petit peuple, etc. Tout le monde s’accorde à reconnaître, non seulement qu’un tel système n’est pas moralement acceptable, mais encore qu’il produit les pires injustices, provoque les pires déséquilibres, gangrène la société au point que celle-ci se retrouve avec des plaies béantes, purulentes, qui ne cicatrisent pas aisément et compromettent même le bien-être des générations futures.

Liss Bozambo Rocher 3

(Liss Kihindou tenant le roman de Bertène Juminer)

 

     Cependant, est-ce pour autant que ce système a été vigoureusement combattu ? Au contraire les protestations verbales sont bien souvent suivies de faibles actions, car ceux-là qui avaient (qui ont) le pouvoir de faire pencher la balance du côté de la justice sont également ceux qui tirent avantage du « système ». Or, on n’a jamais vu quelqu’un qui jouit de certains avantages renoncer librement, aisément à ces avantages. Il faut un soulèvement général pour obliger la majorité à respecter le principe de justice plutôt que de s’abriter derrière sa ‘‘force’’. Si par exemple les populations du monde entier n'avaient pas manifesté comme un seul homme, le policier qui a provoqué la mort de George Floyd aurait été innocenté, justice n'aurait pas été rendue à cette énième victime des ''bavures policières'' aux Etats-Unis. Cependant, ces soulèvements-là, personne ne peut les prévoir, les programmer... Faut-il attendre chaque fois un sursaut de l'Histoire pour prendre le taureau par les cornes ?

     Aujourd’hui encore, malgré les ignobles traitements que connaissent des populations entières, et qui sont connus de tous, et bien que des « décrets » aient établi le fait que ces ignominies ne doivent plus exister, dans les faits, la différence de traitement est toujours aussi criarde. Ceux qui appartiennent à la majorité dominante se croient intouchables et agissent en ayant conscience qu’ils risquent peu. Les abus, les dérapages ne peuvent que se multiplier. 

     Comment donc faire prendre conscience au dominant de la situation du dominé ? Comment hâter le changement ? Qu’est-ce qui peut agir comme un électrochoc dans l’esprit du dominant ? Bertène Juminer pense que c’est en se mettant dans la peau du dominé. La souffrance de l’autre ne peut véritablement être audible que si on la vit soi-même. Il imagine une situation où les rôles sont inversés. Ce romancier, professeur d’université et médecin des hôpitaux, qui fréquenta Frantz Fanon (4e de couverture), publie en 1968 un roman révolutionnaire : L’Occident est cette fois sous la domination africaine, depuis plusieurs siècles. Les indigènes blancs vivent de petits boulots, ont souvent maille à partir avec la police, surtout lorsqu’ils se trouvent en métropole, en Baoulie, c’est-à-dire en Afrique noire. Ils y connaissent toutes sortes de tracasseries administratives, en particulier avec les services d’immigration. Le vêtement de rigueur est le boubou et les Blancs prennent bien le soin de se vêtir de ce boubou, pour ne pas avoir d'ennuis. Les rues, les avenues portent le nom de « grands hommes de l’Antiquité nègre ». Un débat oppose les uns et les autres pour essayer d’expliquer comment l’Europe s’est retrouvée sous la domination africaine. Certains prétendent qu’il s’agit d’une « faiblesse congénitale » des Blancs. Les recherches faites par les historiens et les archéologues font pourtant apparaître que ces derniers (les Blancs) ont dû avoir, par le passé, une civilisation digne de ce nom, mais ces allégations sont réfutées : « Pour certains, selon lesquels il ne saurait y avoir de civilisation et de culture que noires, le doute se lève de lui-même. L’Europe civilisée ? Trêve de plaisanterie ! Elle n’était qu’un désert ou presque, livré à l’anarchie et au brigandage jusqu’à l’installation des comptoirs coloniaux. » (p. 21)

Bertène Juminer reprend presque mot pour mot les affirmations actuelles sur les Noirs qui n’auraient rien accompli et que les Blancs auraient sorti du néant. Il fait aussi implicitement écho aux recherches de scientifiques comme Cheikh Anta Diop qui remettent en cause le fait que l’Egypte antique soit nécessairement blanche, de nombreux éléments tendant à démontrer plutôt le contraire. Une telle vérité (les Noirs à l’origine d’une civilisation qui aurait été d’un grand apport à l’Humanité tout entière) ne peut être autrement perçue que comme une diffamation par ceux qui considèrent que toute brillante civilisation ne peut et ne doit être que blanche. Raphaël Adjobi a récemment publié un article sur ce sujet, que l’on peut lire ici.

     Bref, dans son roman, Bertène Juminer peint le monde que nous connaissons aujourd'hui, avec ses fractures sociales, ses discriminations surtout. La seule différence, c'est que les maîtres, ce sont les Noirs,  les Africains dune manière générale, et les discriminés, les Blancs. En effet, en plus de la République baoulienne (Afrique noire), le narrateur nous parle aussi de la République maghrébine, qui a colonisé la Corse. Là-bas les actions menées par des leaders pour retrouver la liberté sont offensives. On pense, en lisant ces pages, à la guerre d’Algérie, cependant, dans le roman de Juminer, c’est une guerre d’Algérie à l’envers : c’est la France (même si elle n’est pas nommée) qui est colonisée par le Maghreb. L'auteur évoque aussi les "Provinces-Unies des Amériques", c'est-à-dire les Etats-Unis, où les Blancs subissent la ségrégration raciale.

     Pour revenir à la Baoulie, la répression est forte contre tous ceux qui essaient de réclamer la liberté, de revendiquer plus de droits pour les opprimés. Ces derniers doivent déployer toutes sortes de ruses pour éveiller les consciences sans être inquiétés. Il en est ainsi pour l’Archiduc, sur qui la police baoulienne n’a pas encore réussi à mettre la main, contrairement à Escartefigue ou au syndicaliste Edgar Dupont, qui se trouvent tous deux dans le viseur des services de l’ordre et qui ont connu la prison. Justement, en parlant des services de l’ordre, certains font consciencieusement leur travail, d’autres sont plutôt des opportunistes qui n’hésitent pas à faire feu de tout bois pour gagner une promotion. Le roman est donc construit sur ‘‘guerre’’ que se livrent le commandant Adiami et le chef de la Sûreté fédérale Bozambo, d’où le titre « La Revanche de Bozambo ». N'empêche que le groupe nominal qui figure dans le titre est aussi une manière sous-entendue de dire : "Prenez garde, les Noirs que vous bafouez aujourd'hui pourraient bien, un jour, prendre leur revanche". 

     Ce qui m’a le plus enchanté dans ce roman, c’est la réinvention du langage. Par exemple les expressions reposant sur l’adjectif ou le nom « noir », qui ont souvent une connotation négative, sont remplacées par « blanc », comme « trimer comme des Blancs », « broyer du blanc ». A l’inverse, dans les expressions où l’adjectif « blanc » exprimait une idée positive, celui-ci est remplacé par « noir ». Par exemple il faut « montrer patte noire » pour avoir accès à un lieu jalousement gardé.

     D’une manière générale, l’auteur inverse les codes du langage, la référence étant désormais celle liée aux réalités africaines. Par exemple, au lieu d’utiliser l’expression « rire sous cape », eh bien sous les cieux baouliens que nous peint Bertène Juminer, c'est plutôt « rire sous boubou ».

     Ce n’est pas tout, les dominés étant les Blancs et ces derniers voulant faire reconnaître leur humanité en tant qu’hommes blancs, ils lancent un « mouvement de la blanchitude », avec comme organe de diffusion de leurs idées la « fameuse Revue blanche ». (On pense automatiquement au mouvement de la Négritude et à la revue noire.) Un leader publie même un livre, le Registre d’un retour à la terre ancestrale, dans lequel il affirme : ‘‘Ma blanchitude n’est ni un fromager ni un baobab’’. (On aura reconnu une parodie du Cahier d'un Retour au pays natal de Césaire)

   Ces clins d’œil donnent au roman une note cocasse qui ne manque pas de faire sourire. Mais le plus important, pour Bertène Juminer, c’est de faire prendre conscience que les rôles peuvent être inversés un jour et qu’il est peut-être temps d’agir avec plus d’équité, il est temps de comprendre que notre propre devenir est lié à celui des autres, et donc cesser de ne considérer que ses propres intérêts pour au contraire prendre aussi en compte les intérêts de l'autre.  

 

La Revanche de Bozambo

 

Extrait :

"C’est la sombre histoire d’un vol important chez des fonctionnaires africains, accompagné de meurtre. Bien entendu on soupçonne le boy blanc. Du reste il a disparu. C’était assurément ce qu’il avait de mieux à faire, car innocent ou coupable, il aurait de toute manière connu des moments difficiles avec la police bantouvilloise composée presque exclusivement de Noirs.

En deuxième page, un titre accapare Anatole : « Deux cent mille Blancs ont marché hier sur Samoryville ! » puis, en caractères italiques gras : « Nous irons jusqu’au bout, par la non-violence, pour obtenir l’égalité des droits avec les Noirs », affirme leur leader.

Depuis quatre siècles que les Africains ont pris pied en Amérique, les malheurs de la race blanche s’accumulent. Ça a été d’abord la traite des Blancs, vendus par les leurs afin d’aller s’échiner, dix générations durant, en basses besognes agricoles, à coups de fouet. Ensuite est survenue l’abolition de l’esclavage, non sans une lutte qui ébranla l’ensemble du continent depuis les Provinces-Unies d’Amérique, foulbéphones, jusqu’à la Terre de Glace, en Amérique ouolove. Chose assez paradoxale pour qui connaît l’inhumanité foncière du nègre, des hommes et des femmes de race noire se sont intégrés à cette lutte qui visait à briser le joug impérialiste africain : ce furent Koumba Couli-Cagou par son livre saisissant, La Turne de l’Oncle Jules… (La Revanche de Bozambo, pages 37-38)."

 

Bertène Juminer, La Revanche de Bozambo, roman, Paris, Editions Présence africaine, 1968 pour la première édition, 2000 pour la présente édition, 178 pages.

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11 avril 2021

"Flot de désirs", poème de Liss Kihindou

Le thème du Printemps des poètes 2021 est... le désir. 

Voici mon flot de désirs. 

 

Flot de désirs

 

A la lisière

de mes rêves

coule la rivière

de mes désirs

 

Désir d’écrire

Besoin de dire

Besoin irrépressible

 

Désir de lire

Besoin de partir

Besoin compréhensible

 

Désir d’équité                                                    

Soif d’une justice

Qui ne soit pas factice

 

Désir de fraternité

Soif d’une amitié

Qui ne soit pas comblée

Qu’à moitié

 

Désir de solitude

Refus de sollicitude

Hypocrite

 

Désir de tendresse

Attente d’une nouvelle ère

Refus de lèvres

Qui ne soient pas sincères

 

Besoin de forteresse

Refus de promesses

Qui ne soient pas

Effectives

 

Soif de connaissances

Désir de reconnaissance

Besoin d’une mémoire

Qui ne soit pas

Sélective

 

Utiles ou futiles

Besoin de digue

Pour contenir le flot

De mes désirs

 

Liss Kihindou, le 03 mars 2021.

Affiche printemps des poètes 21

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08 mars 2021

A la rencontre de Flore Agnès Nda Zoa, alias Ngoãn Beti

Fin janvier, j'avais déjà présenté, succintement, Madame Flore Nda Zoa (Article "De la nécessité d'avoir des vulgarisateurs africains des lettres africaines") Or, on ne peut pas se contenter du succinct pour une actrice dont l'action est aujourd'hui si ample, si dense. Elle a bien voulu nous accorder un entretien, nous donnant ainsi l'occasion de mieux faire connaissance avec elle, de prendre la mesure de son travail dans le domaine de l'éducation de la jeunesse africaine, par le biais de la littérature.   

 

PHOTO Flore Agnès NDA ZOA

 

 

ENTRETIEN

 

Flore Agnès Nda Zoa, vous êtes à la tête de l’association CENE littéraire, que signifie ce sigle (CENE) ? 

En premier lieu, permettez-moi de vous remercier pour l’opportunité que vous m’offrez de parler de notre association La CENE Littéraire créée en 2015.

Le sigle signifie : Cercle des amis des Ecrivains Noirs Engagés. 

Par engagement, nous entendons la mise en exergue d’une cause culturelle, politique sociologique, économique ou historique en lien avec l’Afrique, les Africains ou les Afrodescendants.

 

Pourquoi avoir créé cette association ? Comment vous est venue cette idée ? 

L’idée nous est venue lorsque nous avons constaté qu’il y avait peu d’initiatives internationales créées et portées par des Africains dans le cadre de la promotion des littératures africaines et afrodescendantes. Il s’agissait donc de prendre nos responsabilités tant humaines que matérielles dans ce domaine.

La CENE littéraire avait pour but à l’origine de faire la promotion de la littérature africaine et afrodescendante engagée, par l’organisation d’un prix littéraire dénommé PRIX LES AFRIQUES. C’est toujours le cas aujourd’hui, mais nous avons étendu nos activités avec l’implantation d’une résidence littéraire au Cameroun ainsi que la tenue de rencontres littéraires hebdomadaires dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne et en Europe.

 

Vous avez fait précéder le sigle ‘‘CENE’’ d’un déterminant féminin, quand bien même le ‘‘C’’ renvoie au mot « cercle », qui est masculin. Est-ce par commodité auditive que vous dites « la CENE », plutôt que « le CENE », une manière de jouer sur l’homonymie et de faire penser à la scène littéraire, dont vous êtes aujourd’hui une actrice majeure ?

Vous avez absolument raison. Lorsqu’il a fallu trouver un sigle, la logique nous a imposé d’écrire Le CENE. Cependant, l’idée du partage de la littérature étant à l’origine de la création de notre association, nous avons fait le lien avec l’esprit de communion que sous-tend la distribution  de la  sainte cène dans la religion protestante. L’image est là : Le Christ distribuant la sainte cène pour appeler l’esprit-saint sur ses disciples. Nous, nous distribuons des livres pour appeler un autre genre d’esprit : « l’esprit  critique » dans l’éducation de la jeunesse africaine. Il faut qu’elle apprenne très tôt à poser un regard interrogateur et avisé sur tout ce qu’on lui propose tant du point de vue culturel que politique ou même encore économique.

 

Vous menez plusieurs actions dans le cadre de la promotion des lettres africaines, que pourriez-vous dire à ceux qui n’ont jamais entendu parler de votre association ou qui en ont entendu parler sans vraiment savoir, concrètement, ce que vous faites ?

Alors, comme indiqué précédemment, nous avons diversifié nos activités, plus par nécessité que par réelle volonté initiale. Je veux dire que chaque fois nous nous investissons dans une action, nous réalisons qu’une activité connexe est tout aussi orpheline et appelle une intervention.

Nous avons commencé par un prix littéraire, puis nous avons constaté avec effarement, dès la première année de son existence, que le roman primé n’était pas accessible en Afrique parce qu’il n’y était pas diffusé. Les livres qui y parvenaient étaient hors de prix. Nous avons donc entrepris d’acheter des exemplaires pour les distribuer gratuitement à la jeunesse du continent. La première année nous avons acheté 300 livres, ce qui s’est avéré très onéreux pour un petit résultat. Seuls quelques privilégiés ont pu recevoir les livres, grâce à des concours de culture générale que nous avons organisés. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé d’acheter les droits du livre primé dans le but de l’imprimer en grande quantité et le rendre accessible à qui le souhaite sur le continent.

Nous organisons aussi des rencontres littéraires dont le principe est d’offrir des exemplaires du livre lauréat de notre prix littéraire à des jeunes dans des clubs de lecture, des collèges et des universités, puis de revenir plusieurs semaines plus tard en discuter avec eux dans le cadre d’évènements culturels que nous organisons. Le but étant d’éveiller leur esprit critique et d’analyse.

Nous avons aussi une résidence littéraire au Cameroun qui nous permet de recevoir des écrivains.

 

Parmi toutes ces réalisations de la CENE depuis qu’elle est née, laquelle vous procure le plus de fierté ?

Sans conteste, les rencontres littéraires qui nous permettent d’offrir directement des livres sur le terrain et surtout de nous assurer que les livres offerts sont effectivement lus. En 2020, nous avons offert près de 5000 livres au Sénégal, au Cameroun, au Bénin et au Congo !

 

Le chemin n’a sans doute pas été facile jusque-là, à quelles difficultés avez-vous été confrontée ?

Ah la la ! Je pourrais écrire un roman de dix tomes si je devais vous parler des difficultés. Mais à vrai dire, rien d’insurmontable, juste des petites déceptions plus liées aux personnes rencontrées en chemin qu’à l’activité elle-même. Toutefois, il ne faut pas se voiler les yeux, il y a beaucoup de travail à faire si nous voulons, nous Africains, devenir des acteurs à part entière de la gestion de notre littérature, donc de notre intellect. Il est dangereux de laisser d’autres personnes vous imposer ce qui est intellectuellement bon pour vous, quel auteur mérite d’être lu ou pas. C’est un risque trop élevé. On ne sait pas toujours ce qui motive vraiment nos « bienfaiteurs ».

Pour le moment, nous sommes surtout des spectateurs qu’on traite avec beaucoup de condescendance. Il nous appartient de changer cet état des choses. Personne ne le fera à notre place.

 

Les internautes vous connaissent sur les réseaux sous le pseudonyme de Ngoãn Beti, pourquoi ce pseudonyme ? Pourquoi Ngoãn ? Pourquoi Beti ?

Ngoan Beti en hommage à l’écrivain Mongo Beti que j’aime beaucoup. « Ngoan » dans sa langue maternelle, l’éwondo, qui est aussi la mienne, signifie « la fille de ». J’ai pris la liberté de me revendiquer la fille spirituelle de Mongo Beti. C’est le petit luxe et la grande prétention que je me suis permis, même sans être écrivaine. Qu’on me les pardonne.

 

De quelle manière peut-on soutenir la CENE littéraire ?

En nous aidant à distribuer gratuitement des exemplaires de notre dernier roman lauréat 2020 « Reste avec moi » à la jeunesse en Afrique. Comment le faire ? En faisant un don sur notre site internet. Un montant de 100 euros nous permet d’offrir 20 livres, 50 euros 10 livres etc.

L’idée est d’éduquer notre jeunesse par le truchement de la littérature. Lui faire réaliser quelle est sa place dans notre monde, lui inculquer le sens des responsabilités. L’éloigner un peu plus des dogmes et lui inculquer l’esprit critique, sans lequel nos nations auront bien du mal à se développer.

 

Quels sont vos vœux, pour 2021, pour le futur ?

Que les gens qui me lisent ici offrent autant de livres que possible à notre association, nous allons en faire bon usage !

 

Un dernier mot ?

Merci de nous donner la parole, il est important pour nous que nos activités soient médiatisées et visibilisées en premier lieu par nous-mêmes.

Nous sommes sur Internet à l’adresse : www.lacenelitteraire.com, on peut aussi nous joindre sur info@lacenelitteraire.com  

 

Propos recueillis par Liss Kihindou.

 

Pour prolonger votre découverte, vous pouvez lire cette interview d'Agnès Nda Zoa sur le blog "Chez Gangoueus", datée de 2016, lorsque la CENE littéraire était à ses débuts.

Et si vous voulez plutôt entendre Agnès, je vous invite à écouter l'émission audio animée par par Gangoueus. 

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28 février 2021

La Sonate à Bridgetower, d'Emmanuel Dongala

Dans La Sonate à Bridgetower, vous ne trouverez pas ce zeste qui fait reconnaître la main de Dongala. Mais c’est bien parce que ce roman-ci se déroule à une autre époque et en d’autres lieux que ceux que l’auteur nous présente d’habitude. Nous sommes dans le dernier quart du XVIIIe siècle, une période pleine d’effervescence, sur tous les plans : artistique, scientifique, politique, et l’auteur nous plonge au cœur de cette effervescence, pour nous la faire vivre.

 

COUV Sonate 1

 

Un roman est autrement plus agréable à lire et plus saisissant qu’un livre d’histoire. L’auteur nous fait découvrir des personnalités qui ont marqué l’histoire de la musique, l’histoire de la France. Certaines sont connues, ne serait-ce que de nom, d’autres sont les oubliées de la mémoire collective, alors qu’elles ont animé, d’une manière particulière, la vie culturelle et politique de leur époque ; elles figuraient même parmi les grands acteurs de cette scène culturelle et politique. George Bridgetower figure parmi ces personnalités oubliées, que Dongala ressuscite pour nous, car la mémoire n’est pas naturelle, elle s’entretient. Or,  si la société, conditionnée par les gouvernants, sélectionne les figures auxquelles elle rend un hommage pérenne, il revient au romancier, aux artistes, de réparer ce qui paraît clairement comme une injustice. L'ascendance noire de George explique pourquoi il est oublié par la postérité.  

George ne doit pas être confondu avec celui qu’on appelle le Chevalier de Saint-George, que le jeune Bridgetower rencontre aussi. Entre musiciens de talents, on finit tôt ou tard par faire connaissance les uns avec les autres. Il en va ainsi dans le domaine culturel : tous ceux qui constituent des faisceaux de lumière finissent par se remarquer mutuellement et par se croiser, pour diffuser une lumière encore plus vive.

George n’a pas dix ans lorsque commence le roman. Nous le voyons évoluer d’abord aux côtés de son père, Frederik de Augustus Bridgetower, qui mijote pour son fils – et pour lui-même par ricochet – l’avenir le plus brillant dans les grandes capitales artistiques d’Europe. Puis le jeune violoniste se défait de la tutelle de son père. C’est durant ces années loin de la figure paternelle et aussi parce qu'il est devenu adulte qu’il comprendra mieux les préoccupations de son père, les contradictions qui avaient été les siennes, notamment en ce qui concerne le statut des Noirs.

 

COUV Sonate 2

 

Le roman est une progression patiente vers ce qui constitue son sujet principal, c’est-à-dire celui qui justifie le titre : la Sonate que le célèbre Beethoven dédie à George. C’est la partie la plus savoureuse du roman, à mon humble avis. J’aime particulièrement la manière vivante, poétique, dont l’auteur a peint les personnages, la manière surtout dont il a fait dialoguer ces deux talents, d’âge et de tempérament différents.

Finalement, Dongala ne surprend pas tant que ça le lecteur dans ce roman. Il a beau nous transporter à une autre époque et dans cette France marquée par la Révolution, on y retrouve les thèmes qui lui sont chers : la musique, que l’auteur embrasse dans Jazz et vin de palme, la question de la femme, qui sous-tend un bon nombre de ses romans : Photo de groupe au bord du fleuve, bien sûr, mais aussi Les Petits garçons naissent aussi des étoiles, Johny Chien méchant..., les révolutions scientifiques, comme dans Le Feu des origines.

En parlant du Feu des origines, il demeure mon roman préféré de Dongala. J’ai un tel faible pour Mandala Mankunku, ce héros en avance sur son temps, incompris des siens, mais qui ne se décourage pas pour autant et qui me fait penser à la figure de Cassandre. Le cœur d’une lectrice a ses raisons que la raison ignore. Lire ou relire mon article sur le meilleur de Dongala, ici

  

Quelques extraits pour entrevoir les lignes de force du roman :   

 

LA MUSIQUE

« Frederick de Augustus prit conscience d’une chose : l’importance de la musique. Elle ne se situait pas à la périphérie, mais au cœur même de la société, voire du régime, là où se croisaient et se confrontaient tous ceux qui avaient la prétention de faire bouger les choses dans quelque domaine que ce soit dans le Royaume de France. » (p. 120)

 

LA LITTERATURE

« Il ôta ses chaussures, posa ses pieds sur la tablette et cala confortablement son dos dans le fauteuil, ouvrit le livre qu’il avait toujours entre ses mains et attaqua la première phrase. Il avait le culte des premières phrases, elles étaient pour lui la porte qui permettait d’entrer dans l’univers que proposait l’auteur. Pour lui, une porte d’entrée devait être facile à ouvrir ; de même, la première phrase d’un livre devait être simple, claire et belle ». (p. 146)

 

DES CAPITALES ARTISTIQUES

En ce moment précis, le monde était tel qu’il le voulait, tel qu’il l’avait rêvé. Un étrange sentiment de gratitude envers cette ville de Paris monta en lui ; il en humait l’air à pleins poumons et se demandait si on pouvait faire sentir à une ville qu’on l’aimait, qu’on avait le désir de la prendre dans ses bras. Oui, il aimait Paris, ses larges artères bordées de palais, ses parcs et jardins, et même les venelles tortueuses parmi lesquelles il s’était égaré un jour pendant qu’il cherchait une maison clandestine qu’on lui avait recommandée ; malgré les mendiants qui l’avaient assailli et quelques malandrins qui avaient tenté de l’interpeller, la main ferme sur le pommeau de son sabre, il avait continué son chemin dans ces rues mal famées auxquelles il trouvait malgré tout un attrait singulier.

Cette ville n’était pas seulement belle, elle lui infusait un sentiment de liberté qu’il n’avait jamais éprouvé jusqu’ici, même pas à Vienne. [...] Le seul avantage de Vienne sur Paris était ses cafés, pensa-t-il. Là-bas le garçon ne vous harcelait pas pour vous contraindre à rependre une consommation... » (p. 151-152)

 

LA SCIENCE

« Quand j’ai lu toutes les choses merveilleuses qu’on pouvait découvrir avec un télescope, j’ai été si enthousiasmé que j’ai désiré voir de mes propres yeux les cieux et les planètes à travers l’un de ces instruments, et pourquoi pas, découvrir quelque chose de nouveau. Vous savez, tout comme la musique, savoir regarder est aussi un art, un art qui se cultive." (p. 321)

 

 Autres critiques du roman

 

Je vous invite à lire les billets de deux amis : celui de Gangoueus ici et celui de Raphaël .

 

Emmanuel Dongala, La Sonate à Bridgetower, Actes Sud, 2017. Collection Poche/Babel, 2019, 432 pages, 9.70€. 

 

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16 février 2021

Il faut remettre le français au centre de l'enseignement, essai de Raphaël Adjobi

     Il faut remettre le français au centre de l’enseignement, sous-titré Une autre révolution est possible est un livre dont la lecture sera éminemment édifiante et profitable à tous, enseignants (ceux du primaire et du collège en particulier), parents, chefs d’établissement, aussi bien que décideurs politique. De manière concise, précise et efficace, Raphaël Adjobi fait un arrêt sur la République française aujourd’hui, sur ses crises en particulier, pour remonter à la source des maux et montrer combien ces derniers sont moins le résultat d’une fatalité qui s’abat sur nous indépendamment de nos actions plutôt que la conséquence de choix pédagogiques qui ont été faits sans trop prendre en compte la voix de ceux qui se trouvent sur le terrain, c’est-à-dire les enseignants. Les réformes de l’Education nationale ont-elles réellement contribué à réduire les disparités entre les élèves ? N’ont-elles pas au contraire participé à la fracture sociale que les gouvernements successifs prétendent combattre ?

 

COUV livre Adjobi

 

     Fort de son expérience personnelle en tant qu’enseignant, de celle des collègues et des nombreux spécialistes qui ont publié des ouvrages intéressants sur la question de l’éducation, Raphaël Adjobi pousse un cri d’alarme mais aussi un cri d’espoir à travers cet essai. Il énonce ce qui ne va pas pour proposer des solutions.

« Puisque le mal de la France tient au savoir des uns et à l’ignorance des autres, il convient de l’analyser et d’en tirer des conclusions salutaires pour tous. Puisque la société française ne jure que par les grandes écoles, les diplômes des hauts fonctionnaires – et certainement d’autres encore qui sont aux yeux du public des niches assurant la grande pitance vous mettant par la même occasion à l’abri de la mauvaise fortune – parlons ici de l’instruction. Parlons du savoir qui ne peut et ne doit être l’apanage d’une catégorie mais de tous. » (Extrait de l’avant-propos).

Et le cœur de l’instruction ou plutôt l’accès au savoir le plus large et le plus riche possible réside dans la maîtrise de la langue. Elle est la véritable clef qui permettra aux uns et aux autres de se hisser au même niveau.

     Le livre, d’une soixantaine de pages seulement, donc très rapide à lire, comporte quatre chapitres dont les titres constituent à eux seuls une invitation à les lire pour confronter le propos de l’auteur à notre propre expérience et nourrir ensuite le débat, pour peu que l’on ne partage pas l’avis de l’auteur.

I. La méthodique déconstruction de l’enseignement du français et les voies de sa reconstruction.

II. L’enseignement personnalisé ou différencié ou comment entretenir le racisme et la discrimination à l’école.

III. Les classes bi-langues dans l’enseignement du français : de la poudre aux yeux.

IV. Les nouvelles fausses maladies de l’école : la dyslexie et l’hyperactivité.

 

     Dans l’ensemble, ce livre fait écho à bon nombre de discussions entre collègues, en salle des profs ou pendant les réunions de l’équipe pédagogique, par exemple lorsque l’auteur dénonce « l’intervention intempestive des parents dans un milieu désacralisé ou désanctuarisé ». En outre, il est écrit dans une langue savoureuse, qui ne se prive pas d’images ni d’humour pour ne pas dire d’ironie, comme l’illustre la description suivante de « l’élève-abeille » :

« ‘‘Il faut donner la parole à l’enfant’’, clament les nouveaux pédagogues ! L’élève d’aujourd’hui est une abeille qui butine, qui folâtre, qui émerveille par sa danse frénétique. Malheureusement, notre élève-abeille ne produit point le doux miel parce qu’il ne sait plus écouter les leçons du maître, qui n’en est plus un à ses yeux ; mais qu’importe : il est heureux et on se pâme devant ses sottises. Or, disons-le, quiconque ne sait pas écouter et se plaît dans le mouvement est un sot ; parce que ‘‘pierre qui roule n’amasse pas mousse’’ » (page 23).

       Plutôt que d’encourager leurs enfants à l’effort, les parents au contraire demandent aux enseignants d’être moins exigeants, de trouver des solutions pour que leur enfant n’affronte pas ses difficultés, est-ce lui rendre service ? En tant qu’enseignante, je me suis parfois trouvée réduite à multiplier les entretiens avec les familles et les élèves pour amener ces derniers à réaliser un exercice, certes stressant mais basique comme la prise de parole devant la classe à travers un exposé ou une récitation. Le plus grave, c’est que ce ne sont pas seulement les parents qui appellent à éliminer les gros efforts pour se concentrer au contraire sur la facilité, que l’on veillera à couronner d’un succès tapageur, il y a aussi des institutions qui travaillent à cela, confortant ainsi la fragilisation du niveau des élèves en langue.   

« Chaque fois qu’il y a une difficulté sur le chemin des enfants, que font les parents ? Ils s’empressent de l’écarter ! Cela veut dire que les familles vivent toujours dans la peur de voir leur progéniture souffrir. Cette attitude criminelle s’est généralisée dans les foyers et a atteint notre système d’enseignement. On n’étudie plus certains temps de la langue française – ou on les remet toujours à plus tard, ce qui revient au même – parce qu’on les juge trop difficiles pour les enfants. Il en est ainsi du passé simple que l’on s’est appliqué à bannir de la collection ‘‘Le Club des cinq’’. Les initiateurs de cet allègement du texte – vrais partisans du moindre effort – ont même pris soin d’éliminer toutes les expressions littéraires, croyant ainsi faire œuvre d’humanité. » (Page 27)

Cette collection n’est pas la seule en cause ! J’ai moi-même été sidérée en apprenant, de la bouche d’une auteure qui était ma voisine de table au salon du livre Jeunesse de Pithiviers, en mars 2019, qu’elle avait été obligée d'utiliser le passé composé en lieu et place du passé simple pour que son manuscrit soit publié ; l'éviction du passé simple était l'un des élements caractéristiques de la ligne éditoriale de cette maison d'édition). Et l’on s’étonne que les jeunes d’aujourd’hui soient tellement peu familiers de ce temps de l'indicatif qu’ils le considèrent même comme une incongruité ! Et on déplore l’incapacité de certains élèves à appréhender des textes littéraires ! La fracture sociale, nous dit Raphaël Adjobi dans son livre, n’est pas seulement liée à un facteur social, elle implique aussi les facteurs politique et intellectuel. Comment se fait-il, par exemple, que ceux qui nous gouvernent soient ceux qui sont issus des grandes écoles ?

« Il est donc inadmissible qu’en France le diplôme confère à beaucoup à la fois un statut social et un capital à vie. Dès lors qu’un homme ou une femme sort d’une grande école comme l’ENA ou Sciences-politiques, on estime bêtement qu’il est capable de parler de tout et tout faire, et sa parole fait autorité sa vie durant. [...] Les statuts d’énarque, de polytechnicien, comme ceux d’agrégé et de capésien font oublier le degré de connaissance de l’individu. Vous pouvez vous lancer dans la recherche, acquérir toutes les connaissances que vous désirez, atteindre les niveaux les plus élevés, si vous n’avez pas l’un de ces statuts sociaux de notre fonction publique, vous n’êtes rien ! [...] Cette passion des statuts conférant un capital à vie traduit de manière évidente une culture de la hiérarchisation de la société encore chère au cœur des élites dirigeantes [...] Or l’amour de la hiérarchisation dans la société conduit à l’établissement ou à l’institutionnalisation des inégalités... » (page 32)

     Le président Emmanuel Macron n’a-t-il pas, il y a quelques jours seulement, proposé une réforme des grandes écoles, pour favoriser l’accès à ces écoles aux étudiants issus de milieux modestes ? Son idée de départ était même tout simplement de supprimer l’ENA. Plutôt que de la supprimer (les élites sont-elles prêtes à accepter cette voie royale qui écarte naturellement une grande partie de la population des hautes sphères de l’Etat ?), il propose du moins de la réformer. Dans tous les cas, ces propositions constituent une reconnaissance officielle de l'existence d'un ''problème'', qu'il faut atténuer, à défaut de le résoudre.   

Il y a aujourd’hui, en France, en quelque sorte une nourriture intellectuelle pour les riches, copieuse et variée, et une autre, pauvre, voire très pauvre, pour les populations modestes, sous prétexte que celles-ci n’ont pas les dents ni l’estomac suffisamment solides pour digérer cette nourriture que seuls sauraient apprécier les milieux aisés. Résultat, nous avons d’un côté des êtres pétillants de santé intellectuelle, de l’autre des hommes et des femmes rachitiques du point de vue de la connaissance. Pour rétablir l’égalité, il faut que tous aient accès d’une égale manière aux meilleurs mets. Et l’accès au mets essentiel que constitue le savoir passe par la maîtrise de la langue française, autrement dit maîtrise de l’orthographe, de la grammaire, de la conjugaison. Ainsi, « il faut remettre le français au centre de l’enseignement » !

 

Photo Raphaël Adjobi réduite

(Raphaël Adjobi)

 

 Raphaël Adjobi, Il faut remettre le français au centre de l'enseignement, Une autre révolution est possible, Paris, Les Impliqués Editeur, janvier 2021. 

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26 janvier 2021

De la nécessité d'avoir des vulgarisateurs africains des lettres africaines

La littérature africaine écrite est relativement jeune. Elle est née durant la période coloniale. Naturellement, la première parole que l’on a entendue sur cette jeune littérature a été une parole occidentale. Ce n’est pas que les observateurs africains n’avaient rien à dire, mais avaient-ils les moyens de se faire entendre à l’échelle internationale ?

A défaut d’une voix africaine suffisamment forte, c’est la voix occidentale qui est audible et qui finit par être la voix dominante. Cela n’est pas sans danger, car elle devient LA voix qui oriente les lecteurs, qui distribue louanges ou critiques, qui élève et qui condamne, bref c’est cette parole occidentale qui fait la pluie et le beau temps au pays des lettres africaines. Or cette parole peut transcrire la volonté politique de l’ancien maître, qui ne saurait apprécier des écrits qui vont à l’encontre de ses intérêts. Pour Odile Tobner, la critique qui a accompagné les premières productions écrites africaines paraît bien suspecte :

 « La littérature noire naissante a suscité une abondante critique, trop abondante même, dans un premier temps, pour être bien honnête. Tout se passe comme si l’on voulait noyer la parole au timbre encore frêle d’une jeune littérature sous le flot parasite de commentaires pléthoriques de façon à ce qu’on l’entende le moins possible. Le fait est que les tirages des œuvres elles-mêmes sont bien souvent inférieurs à celui des principaux ouvrages qui en traitent, ce qui constitue un cas tout à fait unique en littérature. Il ne s’agit plus alors de critique à proprement parler, mais d’une véritable contre-parole. Il convient, en effet, de ne pas livrer ces œuvres au public sans un mode d’emploi pour les lire et surtout pour faire le partage entre le bon grain et l’ivraie, sur des critères qui, on le verra, n’ont rien à voir avec la littérature. »

(Odile Tobner, « La parole noire face au pouvoir et à la critique francophone », in Peuples noirs, peuples africains, n°11, sept-oct 1979, citée par Josette Ackad dans Le Roman camerounais et la critique, Editions Silex, 1985.)

 

Au-delà des problèmes soulevés par Odile Tobner, comme la diffusion du livre africain ou l’objectivité de la critique, ce que l’on retient surtout, c’est que la littérature africaine n’est pas libre : libre de se déployer, de se développer sereinement, et même sainement.

Cette déclaration peut être mise en regard avec la communication de l'universitaire André-Patient Bokiba, « Littérature d’Afrique et critique d’Occident », au colloque « L’Enseignement des Littératures Africaines à l’Université », organisé par le Département de Littératures et Civilisations Africaines de l’Université Marien Ngouabi, à Brazzaville, en 1981. André-Patient Bokiba s’appuie sur l’article « L’écrivain africain et son public » de Mohamadou Kane, et évoque « l’omnipotence de la critique européenne qui, par son dogmatisme et son paternalisme, régente notre production littéraire »

     Ainsi les Africains écrivent des livres, mais ce sont les Occidentaux qui en parlent. La littérature africaine existe, cependant ce sont des acteurs occidentaux qui la portent à bout de bras, pour la présenter au monde. Il suffit d’observer les organes qui lui sont consacrés pour s'en rendre compte.

     Qui s’intéresse aux lettres d’Afrique, et à l’analyse qui en est faite, a forcément entendu parler de la revue Notre libraire. Pendant plus de quarante ans, cette revue a scruté le livre d’Afrique noire, du Maghreb des Caraïbes et de l’Océan indien, avec, il faut le dire, la collaboration d’écrivains et universitaires africains. Il n’en demeure pas moins que c’est une initiative de l’Institut français.

     Depuis plus de quarante ans également paraît le magazine AMINA, créé par Michel de Breteuil, avec, dans chaque numéro, des pages consacrées à la littérature africaine. Cette mise en lumière des auteurs d’Afrique, des femmes en particulier, continue jusqu’à ce jour.

     En parlant de littérature écrite au féminin, il convient de signaler le site qui leur est tout spécialement consacré. En effet, l’avènement du web a permis une diversification des ressources, avec l’avantage, pour les ressources numériques, d’être accessibles à tous, où que l’on se trouve dans le monde. Ainsi, le site « Femmes écrivains et littérature africaine » est le fruit d’un travail inestimable, mené par Jean-Marie Volet pendant environ vingt ans, dans le cadre de l’enseignement des littératures africaines à l’université de Western Australia. Le site a été archivé en 2018.

      Ces quelques exemples constituent des références essentielles, mais des références purement occidentales. Il faut aussi ajouter que, si l’Afrique écrit, c’est essentiellement l’Occident qui publie. Je veux dire que les maisons d’édition sont essentiellement basées en Europe, qu’elles soient tenues par des Occidentaux ou par des Africains. En d’autres termes c’est l’Occident qui constitue le point de départ de la circulation du livre africain. Celui-ci arrive-t-il en Afrique ? Sans doute. Mais circule-t-il aisément ? Le coût du livre et sa distribution demeurent un problème crucial en Afrique.

     Ainsi, il faut d’une part que le livre africain soit également disponible en Afrique, à un coût qui le rende accessible à un public le plus large possible ; d’autre part, le livre africain ne peut être porté par les seuls bras des Occidentaux. On sait comme la manière de tenir un objet peut donner différents angles de vue de cet objet ; la manière de le voir également peut varier en fonction de notre vécu, de nos expériences. Plus il y a de regards croisés sur une œuvre, plus il y a d’interactions et donc de ‘‘mouvements’’ autour de cette œuvre. Pour que la littérature des Afriques soit appréciée dans toute sa richesse et sa diversité, sa spécificité aussi, il faut qu’elle soit décortiquée par des yeux d’Africains, et non uniquement par des yeux d’Occidentaux.

     Quand je parlais de littérature africaine entièrement portée par l’Occident, il y a un puissant révélateur de cette situation pour le moins paradoxale : les prix littéraires. Tous les ‘‘grands’’ prix littéraires qui couronnent des œuvres écrites par des auteurs africains sont des institutions dirigées par des Occidentaux. Il n’y a qu’à citer le « Grand Prix Littéraire d’Afrique Noire » pour s’en convaincre. Celui-ci a été pendant longtemps LE baromètre de la littérature africaine. Cette situation donne le sentiment que cette littérature n’est pas ‘‘indépendante’’, c’est-à-dire qu’elle dépend du jugement de l’Occident, qui fait et défait la réputation des auteurs. Une œuvre, ou plutôt un auteur sera d’autant plus lu et apprécié qu’une institution blanche aura ‘‘reconnu’’ sa valeur. Cela laisse aussi transparaître le complexe d’infériorité toujours latent chez l’Africains, qui applaudira à ce qu’applaudit l’homme blanc et qui n’accordera pas autant de considération à une action africaine.

     Pour que ces complexes disparaissent, il faut donner aux Africains l’occasion d’être fiers des initiatives africaines, il faut donc que ces initiatives africaines brillent par leur qualité, leur sérieux pour ne pas dire leur objectivité, leur pérennité aussi. Parmi ces initiatives, j’aimerais citer un acteur qui est devenu une référence sur la scène littéraire africaine : Réassi Ouabonzi, alias Gangoueus, qui ne ménage ni son temps ni son énergie pour offrir aux lecteurs sa lecture des œuvres d’auteurs africains ou afro-descendants et qui leur donne aussi la parole. son blog « Chez Gangoueus », sa web émission « Les lectures de Gangoueus » s’inscrivent dans la durée et constituent une voix africaine dont on peut être fier. Un blogueur le présente d’ailleurs comme « une institution de la communication littéraire afro-caribéenne ».

     Il faut dire que l’ère numérique constitue en quelque sorte un tournant et contribue efficacement à rendre audible la voix africaine sur les lettres d’Afrique. On est tenu au courant des actions des uns et des autres, grâce aux réseaux sociaux en particulier. On peut noter aujourd’hui une effervescence croissante autour des lettres d’Afrique, en provenance d’acteurs africains. Les réseaux m’ont permis de découvrir une actrice qui se distingue par sa détermination, par les moyens qu’elle met en œuvre pour que la littérature africaine soit mise en valeur, pour que celle-ci soit aussi accessible en Afrique : Flore Agnès Nda Zoa.

 

PHOTO Ngoan Beti avocate

(Flore  Agnès Nda Zoa)

 

    En effet, si le livre africain circule très bien en Occident, il demeure un produit de luxe en Afrique, si bien que le lectorat africain est parfois le dernier à découvrir ces auteurs africains qui ont réussi à faire parler d’eux dans les pays occidentaux. Avec l’association dénommée « La CENE littéraire, Flore Agnès Nda Zoa, ou Ngoãn Beti sur les réseaux, se lance dans une puissante campagne de promotion de la littérature africaine, en Europe mais aussi en Afrique. Cette association décerne, depuis 5 ans maintenant, un prix littéraire, le prix « Les Afriques », à une œuvre écrite par un(e) auteur(e) noir. L’association prend ensuite en charge la réimpression en Afrique du roman primé, de telle sorte qu’il puisse être acheté à faible coût, ou tout simplement offert aux lecteurs résidant en Afrique, aux jeunes en particulier, qui ne demandent qu’à découvrir le plaisir de la lecture et des échanges littéraires.

      L’édition 2020 du prix LES AFRIQUES a couronné le roman Reste avec moi, d’Ayobami Adebayo. L’on sait comme les prix sont des incitations à lire. Le prix Les Afriques 2020 a été pour moi une injonction à laquelle j’ai répondu sans aucune hésitation, pour mon plus grand plaisir, car ce roman mérite amplement son prix. J’ai d’ailleurs publié un billet, que l’on peut lire ici.

     Le Prix Les Afriques marque véritablement le terrain et nous ne pouvons que nous réjouir de toutes les actions menées par la CENE littéraire, à qui nous souhaitons, de tout cœur, une longue vie. La présidente de l’association, Flore Agnès Nda Zoa, avocate de profession, est une femme battante, qui sait ce qu’elle veut et où elle va. Il suffit de la suivre, sur les réseaux, pour être édifié sur ses actions, sur ses aspirations. Par exemple, elle s’est expliquée sur le fait de mettre d’importants gains personnels au service de son association. Extrait de sa publication du 22 décembre, sur son mur Facebook :

   « L’autre raison pour laquelle je donne est, il faut bien le dire, par dignité et sursaut d’orgueil. Je vivais mal (et ça continue d’ailleurs, je ne m’en cache pas) le fait que la quasi-totalité des intitiatives portant financièrement notre littérature soient assumées par des étrangers (souvent des institutions publiques étrangères dans le cadre de l’aide au développement). Ça part d’un bon sentiment, c’est louable, mais c’est moche quoi qu’on en dise. Il n’y a pas de peuple sans dignité et sans fierté. Imaginez la quasi-totalité de la littérature européenne, financée par le Tchad. Qui accepterait de vivre ça ici en Europe ? Par ailleurs, je pense qu’on peut se laisser aider pour tout, sauf en ce qui concerne la ‘‘pensée’’, l’intellect. Le poisson pourrit toujours par la tête, dit le dicton chinois. 

   La dignité a donc un prix et il est lourd. Mais la vie est une question de choix. N’est-ce pas ? » 

 

Flore Agnès Nda Zoa, le choix de la dignité. Entretien à suivre sur : http://valetsdeslivres.canalblog.com/ 

 

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23 janvier 2021

Patrice Lumumba, étoile de la liberté

     Soixante ans, c’est tout de même une date anniversaire pas comme les autres. Cette année, plus encore que les années précédentes, il importe d’évoquer son nom, son parcours, son combat. Cette année, il importe de lui rendre un hommage particulier, parce qu’il a payé de sa vie son rêve de dignité pour l’Afrique. Il importe de rappeler au monde que, au milieu du XXe siècle, en Afrique, plus précisément au Congo, le grand Congo, vécut un homme qui avait un idéal pour l’Afrique, et qui œuvra pour que sa vision pour l’Afrique se concrétise. Il importe de rappeler aux jeunes afro-descendants, qui ont tendance à intégrer, consciemment ou inconsciemment, le discours péjoratif qui circule sur l’homme noir, les poussant ainsi à se mésestimer, que l’Afrique regorge de figures héroïques.

     Patrice Lumumba est l’une de ces figures. Il fut assassiné le 17 janvier 1961. Nous sommes en 2021. Je ne pouvais rester en marge des hommages qui lui sont rendus cette année, pour honorer sa mémoire, pour célébrer le soixantième anniversaire de sa disparition.

 

COUV Ce soir

 

     J’ai pensé tout de suite au recueil Ce soir quand tu verras Patrice, qui propose des poèmes en hommage à Lumumba et à son épouse. Une belle idée de l’écrivain, poète et universitaire Josué Guébo, de la Côte d'Ivoire. Ecoutons-le :

"Sa mort, ils la voulaitent sans pierre tombale. Sans pierre de touche, sans détour qui menât au souvenir de son histoire. Sa mort, ils la voulaient dissolvante, chargée de nuit, flétrie de cécité, car ils se dirent qu'elle portait, elle aussi, une once de vie qu'il leur fallait dissoudre. Par tous les moyens.

Parce qu'ils l'avaient su immortel dès le premier jour, ils s'acharnèrent sur sa mort, bouée désespérée à la survie de leur rêve somnifère. Or même sa mort, ils ne purent la tuer. Et parce qu'ils échouèrent à tuer même sa mort, des lucioles envahirent la vie, rappelant au bon souvenir de la postérité que jadis naquit à l'Afrique, un fils - Lumumba - qui certes ne fut pas le Christ, mais porta à hauteur de coeur et de foi, les plus fortes espérances de dignité et de liberté du continent."

(Extrait de la préface de Josué Guébo, in Ce soir quand tu verras Patrice, Chansons-viatique pour Pauline Lumumba, Editions Panafrika et Silex/Nouvelles du Sud, 2015) 

 

     Je pensais à partager mon poème « Lumumba au combat ». Mais plutôt que de publier simplement le texte, je me suis dit que ce serait plus vivant si j’interprétais moi-même mon poème. Ainsi, au lieu de simplement le lire, il fallait que je le retienne, que je l’apprenne par cœur.

     Me voilà donc prenant le recueil pour mémoriser le poème. Evidemment, cela a attiré l’attention des enfants. La dernière, qui a 8 ans, s’est approchée, captivée par ce qu’elle entendait. J’ai fini par lui confier le livre pour qu’elle me dise si je ne me trompais pas dans ma récitation. Elle a vu que c’était mon texte. Les grandes sont arrivées aussi, ignorant de qui était le texte, mais tout aussi captivées par le texte. La grande, qui est au lycée, s’est lancée dans des suppositions. Réfléchissant à haute voix, elle a déclaré : « Ne serait-ce pas du Molière, ça ? » Mais où va-t-elle chercher le lien avec Molière ? Ce serait,  semble-t-il, les mots de  « liberté », « esprit », « vérité »... qui lui auraient fait penser à l’auteur de L’Ecole des femmes, qu’elle a lu en Seconde ou Première, je ne sais plus. « Mais non ! a rétorqué la dernière, c’est de maman, regarde ! » Puis elle leur tend le livre, à la page où figure le texte. La deuxième, entendant plusieurs fois le nom « Lumumba », qui lui est familier, parce que l’une de ses camarades de classe, qui est même sa meilleure copine de classe, porte le même nom, est intriguée : « Lumumba ? » J’ai dû faire un rapide cours d’histoire, pour leur expliquer qui était Lumumba et pourquoi j’avais écrit ce poème, pourquoi je l’apprenais par cœur : pour lui rendre hommage.

-          Maman, est-ce que tu crois que E. fait partie de la famille de Patrice Lumumba ?

-          Je pense que ce doit être une coïncidence, lui répondis-je.

     C’est vrai qu’à la rentrée, en septembre 2020, j’avais été surprise de voir que parmi les élèves qui faisaient leur entrée en classe de sixième, il y avait une fille qui portait l’illustre nom de « Lumumba ». Anaëlle a pris le livre des mains de sa petite-sœur pour le prendre en photo et envoyer ladite photo à sa copine, lui transmettant sans doute les explications que j’avais fournies : qu’il y avait un héros illustre qui portait le même nom qu’elle, et qui était du Congo-Kinshasa, comme ses parents à elle.

 

Photo Liss au tableau tenant Ce soir

 

     Le lendemain, avant de quitter le collège, j’ai réquisitionné Anaëlle pour qu’elle me filme pendant ma déclamation, et là, elle m’annonce : « Maman, tu sais, avec E. on a décidé qu’on allait faire des recherches sur les héros noirs ! On s’est dit que cela te ferait plaisir. » J’étais vraiment surprise que ma fille décide, avec sa copine de classe, de faire des recherches sur les « héros noirs », et pour me faire plaisir ! Simplement parce qu’elle a vu l’intérêt que je portais à Patrice Lumumba. Bon, que ce soit pour me faire plaisir ou pas, c’était pas mal que ces jeunes filles comprennent qu’il y avait des « héros noirs » et qu’elles cherchent à en savoir un peu plus sur eux.

     Quelques jours plus tard, voyant ma fille aux côtés de sa copine E., qui porte le même nom que Lumumba, je me dis qu’il fallait tout de même que je lui pose la question, pour savoir si elle avait des liens avec le héros de l’indépendance congolaise, je ne m’attendais pas du tout à la réponse qu’elle me fit : « Oui, Madame, c’est mon arrière-grand père ! »

    Lumumba, cela fait soixante ans que ta vie a été abrégée, mais tu es plus vivant que jamais dans les mémoires. Tu as des descendants biologiques, mais pas que. Tu continues à inspirer des générations et des générations. L’Afrique a des valeurs, l’Afrique mérite le respect, la dignité. Voilà ce que tu représentes. Liberté. Dignité.  Fraternité.

« Lumumba, comme une étoile, tu brilles au milieu d’autres étoiles de la liberté ».

 

Photo page Lumumba au combat

 Liss Kihindou

 

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31 décembre 2020

Reste avec moi, d'Ayobami Adebayo

Cela fait un bon moment que Reste avec moi s'est inscrit sur la liste des oeuvres que je devais absolument lire, d'abord parce que plusieurs de mes amis en ont parlé, en des termes qui m'incitaient à écourter au plus vite le temps où ce roman devait encore rester ignoré de moi, ensuite parce que c'est ce roman, finalement, qui a été couronné par le Prix Les Afriques, de la CENE littéraire.

D'ailleurs, c'est parce qu'il s'est retrouvé parmi les finalistes du prix Les Afriques que ce premier roman d'Ayobami Adebayo a encore plus suscité les intercations, sur les réseaux. C'est une oeuvre qui avait déjà tracé sa route. Depuis sa parution, en 2017, sous le titre original Stay with me, ce roman a été traduit dans 18 pays et sélectionné pour plusieurs prix littéraires.

 

COUV Adebayo 2

 

 

C'est un roman qui vaut son pesant d'or. Ce qui frappe d'abord, c'est sa construction magistrale. L'auteure croise les années, promène le lecteur entre le passé et le présent ; la situation actuelle des personnages est mise en regard avec leur situation passée, si bien que, dès le début, on a déjà des pistes, on peut estimer que l'auteur nous a déjà donné des clefs et que la question qui reste à élucider, c'est de savoir par quels cheminements les protagonistes se sont retrouvés dans la situation actuelle. Seulement, au fil de la lecture, on s'aperçoit que les clefs que l'on croyait détenir n'étaient en réalité que des jouets et que les vraies clefs étaient encore hors de portée. Ainsi, le lecteur s'engage dans des interprétations qu'il devra sans cesse remettre à jour. Même le titre, "Reste avec moi", ne prend véritablement tout son sens que vers le dernier quart du livre. 

L'auteure a aussi croisé les voix des deux personnages principaux, laissant le lecteur être l'arbitre entre entre Yejide et Akin, puisque chacun d'eux raconte tour à tour l'histoire à la première personne, même s'il y a davantage de chapitres dévolus Yejide. En effet, le roman est dabord raconté du point de vue de la femme, puisque c'est elle qui est incriminée, c'est elle qui est pointée du doigt, c'est à elle qu'on demande tous les efforts, tous les sacrifices, c'est à elle de faire en sorte que les choses s'améliorent. Et on ne peut pas reprocher à Yejide de ne pas avoir fait le nécessaire, comme le confessera sa belle-mère plus tard : "Elle a essayé, oh oui, même un aveugle peut voir qu'elle s'est donné un mal de chien." (p. 304)

Qu'a donc essayé Yejide ? Qu'attendait-on d'elle ? On attendait d'elle qu'elle donne des enfants à son mari.  Pourtant, la réponse de Yejide à sa belle-mère, lorsque celle-ci, pour la énième fois, la somme de faire évoluer les choses, est pertinente :

- Pourquoi refuses-tu un enfant à mon fils ?

- Je ne fabrique pas les enfants. C'est Dieu qui les fabrique.

Elle marcha dans ma direction et, quand ses orteils cognèrent le bout de mes chaussures, elle dit :

- As-tu déjà vu Dieu dans une salle de travail ? Ce sont les femmes qui fabriquent les enfants, et si tu n'y arrives pas, c'est que tu es un homme. On ne devrait pas te considérer comme une femme. 

(Reste avec moi, page 61-62) 

 

Yejide a voulu faire comprendre à sa belle-mère que le miracle de la vie, ce don merveilleux de la nature, ne dépend pas du seul bon vouloir de la femme, mais sa belle-mère ne l'entendait pas de cette oreile. Encore aujourd'hui, dans certaines sociétés, les yeux sont toujours braqués sur la femme. C'est presque toujours elle qui essuie toutes les humiliations, si l'honneur de quelqu'un doit rester sauf, c'est celui de l'époux. Comme je le dis dans "Bakento" (Femmes), ce poème écrit à l'occasion de la journée de la femme : "La femme a toujours tort / L'homme a toujours... raison" (La Morsure du Soleil, page 26). 

Envie de relire d'autres oeuvres qui abordent la question de l'infertilité ou du désir (inassouvi) d'enfant, par exemple la nouvelle "Histoire d'une fille de ferme", de Maupassant ; le roman Homme et Femme Dieu les créa, de Marie-Louise Abia ;  et puis cette nouvelle de Mambou Aimée Gnali, intitulée tout simplement "Test". En voici un extrait, qui fait particulièrement écho au roman d'Ayobami Adebayo :

"A Brazzaville, loin des proches, elle vivait à peu près en paix. A Pointe-Noire, même les silences étaient lourds de non-dits. Sans compter les allusions à peine voilées de ses beaux-parents, les femmes en particulier, toujours agressives et féroces à l'endroit de leurs congénères, comme si elles étaient rivales. Elle n'osait pas sortir. Mais sous quel prétexte échapper aux visites à la belle-famille, au début, comme à la fin des congés ? 

Arrivée la veille du premier mariage, elle était allée saluer sa belle-soeur le matin, avant la cérémonie de l'après-midi. Elle la trouva occupée à nourrir sa volaille. L'occasion pour la belle-soeur de lui décocher quelques piques, en feignant de s'en prendre à "ces poules qui mangent deux fois plus que les autres, mais ne pondent aucun oeuf". L'allusion était claire et la journée gâchée pour Mouissou."

(Aimée Mambou Gnali, "Le Test", in Ecrire à Pointe-Noire, Acoria Editions, pages 23-24  2017.)   

 

Pour un premier roman, la nigériane Ayobami Adebayo signe, avec Reste avec moi, un coup de maître. Je n'ai pu m'empêcher de faire le rapprochement avec une autre Nigériane, Chimamanda Ngozi Adichie, qu'on ne présente plus. Comme L'Hibiscus pourpre ou L'aure moitié du Soleil, le roman Reste avec moi met en scène des Africains qui gagnent bien leur vie, qui sont instruits, cela n'empêche pas les "misères", mais ce sont des misères morales, et ces dernières sont sans doute les plus éprouvantes. 

 

Photo Adebayo

(Ayobami Adebayo)

Ayobami Adebayo, Reste avec moi, Editions J'ai lu, 2020. Titre original Stay with me (2017), 2019 pour la traduction française, par Josette Chicheportiche. 

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28 décembre 2020

Alex fils d'esclave, de Christel Mouchard

Les Dumas me passionnent. Leur histoire est passionnante. ils ont marqué l'histoire. Père, fils et petit-fils. Le grand public se souvient davantage de celui qui fit retentir son nom en littérature, avec Les Trois Mousquetaires. Immense succès ! D'innombrables adaptations, au cinéma, au théâtre, à la télévision, en animés... Alexandre Dumas, dit Alexandre Dumas père pour le distinguer de son fils, écrivain lui aussi, est tout simplement l'un des écrivains les plus célèbres du monde.

Mais le premier des Dumas était également un homme valeureux, un homme brillant, qui fit la fierté de la France. Lui se fit remarquer par les armes. Comment un fils d'esclave, né à Jérémie, en Haïti (Saint-Domingue à l'époque),  est-il devenu un illustre Général des armées ? Qui était Alexandre ? Comment est-il arrivé en métropole ? Quelles étaient ses relations avec son père ? Pourquoi ne porte-t-il pas le même nom que lui, alors que ce dernier l'avait reconnu ? 

 

COUC Alex fils d'esclave

 

Le roman de Christel Mouchard, Alex fils d'esclave, permettra aux jeunes lecteurs, à tous ceux qui s'intéressent aux destins singuliers, de faire connaissance avec la famille peu ordinaire que formaient Antoine Davy, marquis de la Pailleterie, l'esclave Marie Cessette Dumas, leurs enfants Alexandre et Rose.  

Voici une remontée dans le temps qui plonge le lecteur dans la société du XVIIIe siècle, avec ses mentalités, ses moeurs, et surtout sa ferveur révolutionnaire. Christel Mouchard s'intéresse aux jeunes années d'Alexandre, une tranche de vie à laquelle les jeunes lecteurs seront particulièrement sensibles, puisqu'ils découvriront un adolescent heureux de vivre sur sa terre natale, qui voit son avenir basculer le jour où un propriétaire d'esclaves se présente à lui comme étant son nouveau maître. Son père les a-t-il donc vendus, sa mère, sa soeur et lui-même, avant de rentrer en métropole ?  

Ce roman montre comment on prend possession d'un héritage, comment on s'en démarque, comment on décide de donner une inclinaison particulière à son destin. Mais nos choix sont bien souvent déterminés par des circonstances, par divers facteurs, et surtout ils prennent du poids, ils prennent sens, grâce à toutes ces mains, visibles et invisibles, qui nous aident à accomplir notre destin. Que serait devenu Alexandre, s'il n'avait pas eu à ses côtés une jeune femme comme Marie-Louise ? L'on voit aussi dans ce roman, à quel point l'histoire s'applique à oublier les figures féminines, alors qu'elles ont largement contribué à forger l'histoire. Esclaves ou libres, elles ne comptaient pas ou peu. Et pourtant Cessette, Rose, Marie-Louise, qui sont respectivement la mère, la soeur et la compagne de Thomas Alexandre ont eu une influence positive sur lui, directement ou indirectement. 

L'auteure, Christel Mouchard, rend un bel hommage à ces figures de l'ombre qui ont joué un rôle de premier plan. 

 

Christel Mouchard, Alex, fils d'esclave, Flammarion Jeunesse, 2019, 13€. 

 

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20 décembre 2020

Xala, de Sembène Ousmane

Quelles sont les raisons qui poussent un homme à prendre une deuxième, une troisième épouse ? Bien souvent, ce sont des raisons égoïstes, c'est-à-dire des raisons qui tournent autour de la personne du mâle, qui s'octroie tous les droits, étant donné que c'est lui qui paye, qui fait vivre ces femmes. Ces dernières n'ont qu'à s'estimer heureuses d'avoir quelqu'un qui pourvoit à tous leurs besoins. 

Pour l'époux polygame, la multiplicité de foyers est principalement une affaire de standing : c'est un signe extérieur de richesse. Un homme complètement désargenté ne pourrait s'offrir une énième épouse : quelle famille accepterait de donner sa fille... pour rien ? Il y a toujours l'espérance que le mariage contribuera à améliorer la situation financière de la fille, et par ricochet des parents de cette dernière. En outre le statut de polygame fait passer un autre message, peut-être plus fort, bien qu'en arrière-plan, celui de la bonne santé sexuelle de l'époux. Un homme qui réussit à honorer ses épouses, qu'il visite à tour de rôle, est forcément un bel étalon, un homme qui "assure". Passer pour un "vrai" homme est le genre de compliment qui satisfait, au-delà de toute mesure, l'égo des hommes.

Mais voilà, si jamais un remariage occasionne un trou financier qui ne cesse de se creuser encore et encore, et si, comble de malheur, l'époux ne peut même pas profiter de sa nouvelle dulcinée car il est subitement frappé d'impuissance, on comprend le désarroi, bien plus la souffrance morale qui peut être la sienne.

 

COUV Xala

 

 

C'est la mésaventure d'El Hadji Abdou Kader Bèye. Il a réussi à se faire une situation financière convenable, qui lui permet d'entretenir deux foyers déjà : celui de sa première épouse, Adja Awa Astou, ainsi que celui de la seconde, Oumi N'Doye. Chacune est installée dans une villa, avec domestiques et chauffeur pour assurer les déplacements des épouses, pour conduire les enfants à l'école. Bref, El Hadji Abou Kader Bèye paraît un homme aisé, un homme que l'on voudrait avoir pour gendre, malgré la désapprobation que l'on peut marquer pour la polygamie.

C'est le cas de Mam Fatou, unique épouse du vieux Babacar, qui aurait souhaité que sa fille N'Goné soit, comme elle, mariée à un monogame. Mais, l'argument financier est plus puissant que tous les autres. "Si la jeune fille n'a pas de travail [...] donc, il faut lui trouver un mari." (Pages 15-16). Elle se tourne vers La Badiène, sa belle-soeur, pour dénicher le mari fortuné qui assurera l'avenir de sa fille. C'est ainsi que N'Goné est présentée à El Hadji Abdou Kader Bèye. Celui-ci est adroitement amené à envisager le mariage avec la jeune fille, qui est encore vierge comme le veut la tradition. Elle a d'ailleurs le même âge que sa fille aînée, Rama.

Le soir de la noce, tout le monde est aux aguets, pour pouvoir exiber les draps maculés du sang de la vierge. Mais... El Hadji Abdou Kader perd ses moyens. La panne n'est pas que passagère, elle se renouvelle, se prolonge, au point que le malheureux époux acquiert une certitude : quelqu'un est derrière cette impuissante, mais qui donc ? Sans doute l'une de ses épouses, se dit-il. Elles n'étaient pas du tout enchantées de voir arriver une nouvelle co-épouse, surtout Oumi N'Doye, qui, en sa qualité de seconde et plus jeune épouse, avait une position privilégiée, elle était la préférée de l'époux, et ne le sera donc plus avec la nouvelle venue.

Commence alors, pour El Hadji Abdou Kader Bèye, le bal chez les guérisseurs, marabouts, voyants, féticheurs, non seulement pour être guéri de cette impuissance mais aussi pour en déceler l'origine. "C'est quelqu'un de ton entourage", lui a révélé un voyant en qui il a entière confiance, car c'est celui qui lui demandé peu, une somme vraiment dérisoire, comparée aux sommes astronomiques demandées par les autres "praticiens", qui ont davantage vu en lui quelqu'un qu'ils pouvaient plumer à volonté, sans toutefois lui apporter des réponses concrètes. Ce roman est mené donc comme une enquête : Qui donc a "noué l'aiguillette" à El Hadji ?

Notre homme commence à se méfier de tout le monde, il éprouve le besoin de se tourner vers quelqu'un en qui il puisse avoir confiance, il veut pouvoir se retirer dans un lieu qui serait pour lui comme un reguge. C'est là qu'il comprend que les liens qu'il a avec ses épouses, avec ses enfants, sont superficiels ; il se rend compte qu'il n'a pas de foyer en réalité. Il n'est pour ses enfants que celui qui paye tout ce dont ils ont besoin et ses épouses ne sont finalement que des partenaires sexuelles, et non des compagnes : "Il disposait de trois villas, de trois femmes, mais où était réellement le "chez lui" ? Chez chacune il n'était que de passage. Trois nuits pour chacune ! Il n'avait pour lui, nulle part, un coin pour se retirer, s'isoler. Avec chacune, tout commençait et s'achevait au lit." (Page 129)

Cette intrigue autour de l'impuissance du héros, qui occupe le premier plan, recouvre en arrière-plan une autre problématique, qui pour moi est la plus importante : la vraie question qui est posée, c'est celle de la liberté, ou plutôt du libre-arbitre, celui des individus, mais aussi et surtout celui des Etats, les Etats africains en particulier. Ceux-ci sont indépendants depuis quelques temps (le roman fut publié pour la première fois en 1973), mais les plus hautes instances du pouvoir demeurent aux mains des étrangers. Abdou Kader Bèye et ses copains de la Chambre du Commerce ont beau se faire passer pour des "hommes d'affaires", en réalité ils ne font que se disputer les restes qui leur tombent des décideurs placés plus haut. Ce sont les étrangers qui demeurent les vrais maîtres de l'économie et de tous les appareils de l'Etat. Abdou Kader Bèye a beau être considéré comme quelqu'un d'important, avec ses villas, véhicules, chauffeurs, épouses, enfants... bref, il est vu comme un homme puissant, un homme de pouvoir, en réalité cet homme important s'est laissé manipuler, mener par le bout du nez. Par La Badiène d'abord, par les marabouts, qui lui font débourser ce qu'ils veulent. Ses enfants aussi savent lui soutirer les sous dont ils ont besoin. Seul Modu, son chauffeur, a l'attitude d'un véritable ami.

Il en va pour El Hadji Abdou Kader Bèye comme pour les nations aficaines : elles passent pour indépendantes, mais les anciennes puissances coloniales font d'elles ce qu'elles veulent, les conduisent où elles veulent. Les nouvelles nations indépendantes africaines n'ont qu'une liberté de façade !

En lisant ce roman, je n'ai pu m'empêcher de penser à deux autres romans : Une si  longue lettre, de Mariama Bâ et La grève des Bàttu, d'Aminata Sow Fall. Avec Xala, je redécouvre Sembène Ousmane avec plaisir. Les lettres du Sénégal ont toujours de quoi contenter votre appétit. 

 

Ousmane Sembène, Xala, Paris, Editions Présence africaine, 1973 pour la première édition. 

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