Valets des livres

20 juillet 2017

Le Ventre de L'Atlantique, de Fatou Diome

Il y a des romans que l'on relit avec un plaisir toujours renouvelé. Cela tient sans doute du fait que l'on se sent "connecté" avec l'auteur, on a l'impression d'avoir une conversation des plus agréables avec lui.

J'ai toujours mon crayon en main lorsque je lis, pour souligner les passages que j'aimerais retrouver ultrieurement, sans avoir besoin de relire tout le livre. Je me constitue ainsi des "morceaux choisis" que je grignote au gré de mes petites fringales. Ce sont ces morceaux choisis que je vais vous présenter, et non une critique du roman. Les numéros de page correspondent à ceux de l'édition de poche.

 

DIOME Atlantique 3

 

"L'écriture est ma marmite de sorcière, la nuit je mijote des rêves trop durs à cuire." (p. 14)

"(Le) match au score insatisfaisant ressemble à la vie : les meilleurs buts sont toujours ceux à venir, seulement il est pénible de les attendre." (p. 22)

 

"La qualité de la victoire se mesure à la valeur de l'adversaire." (p. 23) 

Cette citation me fait penser au Cid de Corneille : "A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire."  

 

"Le tiers-monde ne peut voir les plaies de l'Europe, les siennes l'aveuglent ; il ne peut entendre son cri, le sien l'assourdit." (p. 44)

 

"Le sang oublie souvent son devoir, mais jamais son droit". (p. 44)

 

"Dans le désert, on peut toujours tomber sur une oasis." (p. 56-57)

 

"Le secret est un lait sur le feu, il finit par se répandre si on n'y prend pas garde." (p. 58)

 

"Si les mots sont capables de déclarer une guerre, ils sont aussi assez puissants pour la gagner." (p. 79)

 

"Montrez-moi un passionné qui se rend compte que son hobby bassine ses interlocuteurs. (...) Un cheval n'entend pas le bruit de son galop. Seul l'oeil d'autrui détecte ce bout de morve sèche qui nous pend dunez, ce résidu d'aliment à la commissure des lèvres, cette bouche qui pue, ce brushing raté, cette tenue mal assortie, cette manie de couper la parole, de postillonner, de geindre pour un rien et de s'exalter de tout, bref, seul autrui voit ce truc qu'on a de travers et qui empêche d'être un ange." (p. 81-82)

 

"Les idées sont des graines de lotus, elles ne dorment que pour mieux pousser." (p. 129)

 

"Enracinée partout, exilée tout le temps, je suis chez moi là où l'Afrique et l'Europe perdent leur orgueil et se contentent de s'additionner : sur une page, pleine de l'alliage qu'elles m'ont légué." (p. 181-182)

 

"Vaut-il mieux être un enfant avec des rêves et devenir un adulte qui sait gérer ses désillussions, ou être un enfant sans rêves et devenir un adulte agréablement surpris par ses succès occasionnels ?" (p. 189)

 

"La liberté totale, l'autonomie absolue que nous réclamons, lorsqu'elle a fini de flatter notre ego, de nous prouver notre capacité à nous assumer, révèle enfin une souffrance aussi pesante que toutes les dépendances évitées : la solitude. Que signifie la liberté, sinon le néant, quand elle n'est plus relative à autrui ?" (p. 190)

 

"Il n'y a pas de vieillards, il n'y a que de vénérables phares." (p. 190)

"En compétition, le pacifisme d'un grand sportif égale la chasteté d'une péripatéticienne." (p. 219)  

"Partir, c'est avoir tous les courages pour aller accoucher de soi-mê, naître de soi étant la plus légitime des naissances." (p. 226-227)

"L'écriture m'offre un sourire maternel complice, car, libre, j'écris pour dire et faire tout ce que ma mère n'a pas osé dire et faire." (p. 227)

 

Enfin cette phrase qui ponctue le roman : "Chaque miette de vie doit servir à conquérir la dignité !"

 

Diome

 

  Fatou Diome, Le Ventre L'Atlantique, Le Livre de Poche, Editions Anne Carrière. Première publication : 2003.

 

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17 juillet 2017

Lady Boomerang, de Marie-Léontine Tsibinda

Un couple qui s'aime, qui est uni, suscite souvent de la jalousie autour de lui, de l'envie, le désir d'être à la place de celui ou celle qui est tant chérie par son conjoint. Au lieu de se mettre soi-même en quête de la personne qui fera notre bonheur, on préfère jeter notre dévolu sur un coeur déjà épris !

 

Couv Lady Boomerang

 

C'est l'intrigue qui se profile dans Lady Boomerang, premier roman de Marie-Léontine Tsibinda. Nitou et Ntinu Luaka s'aiment d'un amour sincère et sans partage, amour couronné par la naissance d'une fille : Santou. Cependant, dans l'ombre, Dalila, serveuse dans un bar, se consume d'amour pour Nitou, tandis que Ntinu Luaka est convoitée par le chef du village. La disparition de la belle Ntinu Luaka dans des circonstances mystérieuse est un malheur qui fait le bonheur de Dalila. Elle finit par se mettre en ménage avec Nitou, elle a même deux enfants de lui, puis Nitou meurt à son tour. Dalila refait sa vie avec Nzenza, qui fut le patron de Nitou. Ils forment une famille recomposée avec les enfants de feu Nitou, des liens qui n'empêchent pas Nzenza de vouloir faire sienne Santou, la fille aînée de Nitou, qui est devenue une belle jeune femme. Et pourtant Santou a trouvé l'amour en la personne de Dina. Il faut donc provoquer leur rupture pour que Santou soit complètement à la merci de Nzenza, de gré ou de force. D'autres couples sont mis en scène, qui connaissent les mêmes tribulations : une tierce personne vient s'immiscer dans une relation solide... 

Union, rupture, réconciliation, famille décomposée, puis recomposée... tels sont res rebondissements dans ce roman dans lequel les personnages se tournent soit vers les pratiques fétichistes, les pouvoirs occultes, soit vers la prière pour obtenir ce qu'ils recherchent. L'auteur veut faire prendre conscience que, à court ou à long terme, tout ce qui s'obtient de manière pernicieuse, sans consentement véritable du coeur, finit par s'effriter. 

Qu'à cela ne tienne, les sorciers, marabouts et autre féticheurs sont pris d'assaut par les habitants, quelle que soit leur classe sociale, et rivalisent d'ardeur pour montrer de quoi ils sont capables. Cependant, interroge l'auteur, s'ils sont si forts, "pourquoi ne délivraient-ils pas les dictateurs et leur cohorte de leur gourmandise financière ?" (p. 126)

De Mayimayi à Sangavuvu en passant par Koloh, les personnages font découvrir au lecteur des villes imaginaires qui donnent une idée réaliste de ce qu'est un pays comme le Congo, où les gens ne s'en sortent que grâce à l'art de la débrouillardise. Et ce sont en particulier les femmes qui gèrent l'équilibre financier du foyer. Ce sont elles qui restent faire face aux charges de la famille lorsque le mari déserte le foyer ou lorsqu'il est davantage préoccupé par une nouvelle conquête féminine que par le bien-être des siens. Vendeuses au marché, tenancières d'une petitte boutique, d'un bar, les femmes vendent aussi leur corps pour nourrir toute la famille.  Quelle autre alternative dans un pays où rien n'est acquis, où tout périclite ?

"Mayimayi, sa ville natale, souffrait de tous les maux : sans eau, ni électricité, ni canalisations, ni hôpitaux de qualité, ni routes praticables, elle n'était plus que l'ombre d'elle-même. Dans ce cafouillage infini, la ville vivait, dansait, riait, pleurait, enterrait ses morts, accueillait ses bébés, désirés ou pas." (p. 188)

S'il y a une chose qui prospère dans ce pays, c'est l'activité sexuelle : "Le président couchait avec les femmes des ministres qui fermaient les yeux et la bouche, toute honte bue." (p. 123-124) Le reste importe peu. Et quand il y a des subventions, pour entretenir par exemple les routes, celles-ci sont détournées par les municipalités (p. 165). Bref, lorsqu'un des personnages s'écrie : "Je suis fatigué de ce pays qui tue l'avenir de son peuple" (p. 203), c'est aussi la voix de l'auteur qui s'exprime à travers ce personnage.  

Le roman fait une large place au mystique, au magique, au surnaturel, qui pour les personnages ne relève  pas du fantastique mais fait partie des réalités quotidiennes.

Ce roman est la version développée de la nouvelle "Lady Kimpa V.", que Marie-Léontine Tsibinda a publiée dans l'anthologie Sirène des sables.  Il arrive parfois qu'un auteur décide de faire un roman d'une nouvelle. C'est ce que fit Zola en publiant Thérèse Raquin, roman qui développe l'intrigue de la nouvelle "Un mariage d'amour". La différence c'est que Marie-Léontine Tsibinda a fait le choix de conserver les mêmes noms de personnages, dans les deux versions.  

On pourra déplorer le ton parfois moralisateur adopté par le narrateur. La part "surnaturelle" sera également diversement appréciée par le lecteur, comme "l'aéroport magique" sur lequel atterit Santou, comme le monstre échoué sur la plage, en qui ceux qui l'ont connu, comme Dina, n'ont aucun mal à reconnaître Nzenza.  

Après avoir publié de la poésie, des nouvelles, des contes, une pièce de théâtre, Marie-Léontine Tsibinda ajoute à ses expériences littéraires la corde romanesque.

 

Marie-Léontine Tsibinda, Lady Boomerang, Les Editions L'Interligne, Ottawa, 2017, 318 pages. 

Lire une autre critique du roman, par Nathasha Pemba, en cliquant ici

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12 juillet 2017

Dracula, de Bram Stoker

Les vampires existent-ils ? "Bien sûr que non !" nous répondrait-on, si l'on osait poser cette question, il est évident que ce mythe fait partie de l'imaginaire ! C'est bien pour cette raison que les oeuvres qui mettent en scène des vampires sont classées dans la littérature fantastique, une littérature qui procure de douces frayeurs au lecteur... mais une littérature qui l'interpelle aussi, qui l'invite à douter de ses certitudes. 

Quand on lit Dracula, de Bram Stoker, on comprend que le projet de l'auteur est précisément de faire comprendre au lecteur, à travers ce mythe, qu'il existe bel et bien deux dimensions : le visible, le perceptible, et le non perceptible par la raison ; les choses apparentes et les choses cachées,  le monde diurne et le monde des ténèbres, la puissance du bien et la puissance du mal, qui agit de manière pernicieuse, qui se dissimule, qui prolifère, qui tétanise... mais qui n'est pas invincible. Aussi impressionnants et maléfiques que puissent être les pouvoirs du compte Dracula et de la horde de vampires à son service, il existe des gestes simples qui suffisent à le mettre hors d'état de nuire. Tout cela, les protagonistes du roman l'apprennent grâce à un scientifique chevronné : le docteur Van Helsing. Oui, c'est un éminent scientifique qui apprend à ses jeunes amis à s'armer de leur foi pour combattre le mal incarné. Mais je vais vite en besogne.  

 

Dracula

 

Jonathan Harker a reçu l'invitation du comte Dracula, dont le château est situé en Transylvanie, dans les Carpates. Ce dernier a le projet d'acquérir une demeure à Londres, et il en a confié la mission au cabinet juridique pour lequel travaille Jonathan. Ce château est isolé et son propriétaire inspire la crainte. Tout au long de son voyage, Jonathan reçoit des mises en garde, on l'incite même à renoncer à son voyage. Mais Jonathan Harker n'est pas homme à se laisser impressionner par des "superstitions". Pourtant il observe des phénomènes étranges à mesure qu'il s'approche du château de ce comte qu'il n'a jamais rencontré auparavant. Et quand il pénètre enfin dans le château, il s'aperçoit peu de temps après qu'il est à la merci d'un homme qui n'a d'humain que l'apparence. Et même cette apparence a de quoi perturber : regard de feu, dents extraordinairement longues et aiguisées, poigne de fer... Le comte a une force surhumaine, se fait obéir des loups, se déplace aisément sur les murs et... son reflet n'apparaît pas dans le miroir !  Jonathan consigne toutes ses observations, en espérant qu'elles parviendront à Mina Murray, sa fiancée. Ses sens le trompent-ils ou le Comte Dracula représente-t-il un danger pour Londres ?

Heureusement, un éminent scientifique, le professeur Van Helsing, le rassure : il n'est pas fou, Dracula est un être démoniaque qu'il faut combattre pour éviter qu'il ne continue à faire des victimes, mais c'est une chose que l'on ne peut expliquer publiquement : il est "inutile de révéler une vérité que personne ne croirait" (p. 382).  Van Helsing amène peu à peu son jeune collègue, le docteur John Seward, ainsi que ses autres amis  Arthur Holmwood, alias Lord Godalming, et Quincy Morris, à considérer les traditions et les superstitions comme "des sources dignes de foi" (p. 317). C'est grâce à elles qu'il acquiert une connaissance parfaite du vampire et des moyens de le désarmer, connaissance étayée par les expériences de Jonathan Harker dans le château de Dracula. 

De toutes les caractéristiques du vampire, les plus marquantes sont, d'une part ses métamorphoses nocturnes en un animal (chauve-souris, loup...) ou en brouillard, des métamorphoses qui lui permettent d'approcher ses victimes, de les hypnotiser ;  d'autre part sa perte de pouvoir dès qu'il fait jour ; des caractéristiques qui évoqueront dans l'esprit du lecteur africain le sorcier qui vit une autre vie pendant que tout dort, grâce à son double animal, et qui doit impérativement regagner son "corps" avant le lever du jour, sans quoi il serait dans une très mauvaise posture. Et ces métamorphoses ne sont pas perçues dans les sociétés africaines comme des "superstitions", mais comme du vécu, comme la réalité... La réalité ? se récriera-t-on ? Qui peut "accepter pareille possibilité, au milieu de notre siècle scientifique, sceptique, terre à terre ?" (p. 317)

Ecrire ce roman, c'était le moyen pour Bram Stoker de déclarer, sans choquer personne puisqu'il s'agit d'un roman, l'existence des puissances du mal, contre lesquelles la foi est le meilleur rempart. Dracula, ministre du diable, paraît tout puissant, mais un simple crucifix, un morceau d'hostie le rendent inoffensif. Il y a une vie après la mort. Il y a des "non morts" parmi les morts. La vie. La mort. Le jour. La nuit. Le bien. Le mal. Et par-dessus tout la puissance de l'amour.   

 

Bram Stoker (8 novembre 1847 - 21 avril 1912), Dracula, Pocket, 1992, Traduction de Jacques Finné, Présentation et commentaires de Claude Aziza, 575 pages. Titre original, Dracula, paru en 1897.

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13 juin 2017

Philida, d'André Brink

Il se murmure, depuis quelques temps, que l'esclavage va devenir une chose prohibée, que dans un futur plus ou moins lointain tous les esclaves vont acquérir leur liberté. Par décret. Nous sommes en 1832, au Cap (Afrique du Sud). Ce sont des informations qui se chuchottent, qui se transmettent tout bas, car cette nouvelle ère apparaît encore comme un rêve trop beau pour être vrai. Il vaut mieux ne pas trop se nourrir de chimères. Pour l'instant, le seul moyen pour les esclaves de devenir libres, c'est d'être affranchis par leur maître, leur baas, qui a entre ses mains, leur vie, leur présent et leur futur, bref leur destin. c'est lui qui imprime à la courbe de leur vie les inflexions qu'elle doit prendre. Tout dépend de son bon vouloir, de ses bonnes ou mauvaises dispositions. Et si l'on trouve grâce aux yeux du maître, peut-être le rêve est-il permis ? Il est vrai aussi que des circonstances peuvent plaider en faveur de l'esclave. La vieille esclave Petronella par exemple avait été affranchie par Cornelis Brink. Mais elle continue de demeurer dans la maison des maîtres, où elle a sa chambre personnelle. Elle n'est plus soumise aux châtiments et humiliations quotidiennes, elle est libre, et pourtant elle ne va pas ailleurs, toute sa vie est là : elle est la mère de Cornelis.

Couverture Philida

 

Le sort des femmes esclaves, ce n'est pas seulement d'effectuer les tâches domestiques ou champêtres qu'on leur assigne, c'est aussi de satisfaire la libido du maître. Ainsi, au milieu des enfants que lui donnent son épouse grandissent d'autres enfants, sans que leur naissance ne soit évoquée... mais il n'est de mystère pour personne. Cornelis sait que la vieille Petronella est sa mère. Il devait accomplir la promesse que son père Johannes avait faite à Petronella. La promesse de l'affranchir. Voilà le sésame que l'on agite au nez des esclaves pour qu'elles se plient aux caprices du maître.

Philida n'ignore pas l'histoire de Petronella, et elle se dit qu'elle aura peut-être le bonheur de connaître le même sort, d'autant pus que François, dit Frans, paraît si sincère, il se montre si attentionné ! Philida semble tant compter pour François Brink, le fils du baas Cornelis. Il lui a promis la liberté. Grâce à tous les efforts qu'il consentira, Philida portera des chaussures. Pas seulement elle, mais aussi les enfants qui sont nés de leur relation. Les chaussures sont le symbole de la liberté, car cela était interdit aux esclaves. Être chaussé, c'est être libre, c'est un peu comme porter le bonnet phrygien dans l'Antiquité romaine. Philida rêve inlassablement de ce jour où elle aura des souliers aux pieds. Chaque jour qui passe la rapproche de ce jour-là. Mais ce qui arrive un jour, c'est la nouvelle que François va se marier à une demoiselle riche de la colonie, Maria Magdalena Berrangé, ce qui arrangera les affaires de la famille Brink. Philida comprend que sa présence représente désormais une ombre qu'il faut écarter et elle n'entend pas rester les bras croisés à attendre que le ciel lui tombe sur la tête ; elle ne veut pas être vendue avec ses enfants à l'autre bout du pays, loin de tout ce qu'elle a connu depuis son enfance, loin de tous ceux qu'elle a connus, qui représentent sa famille dsormais, comme Petronella, qu'elle appelle affectueusement Ouma Nella. Elle se rend à pied, du domaine de ses maîtres à Zandvliet jusqu'à la ville de Stellenbosch, près du Cap, où se trouve le bureau du protecteur des esclaves. Elle va porter plainte contre François Brink, qui lui a fait des enfants, et dont la promesse de liberté part maintenant en fumée. 

Pour une esclave, le fait de déposer une plainte est en soi une action qui nécessite beaucoup de courage, mais Philida s'est armée de tout le courage qu'il faut. Pour elle et pour ses enfants. Et le protecteur des esclaves ne l'épargne pas. Il veut tous les détails, même les plus intimes. Les questions les plus crues pleuvent sur la tête de Philida et le représentant de la loi consigne tout dans son livre. Philida ne se défile pas. C'est maintenant ou jamais. Elle est prête à tout pour une autre vie. Et elle est lucide :

"C'est pas une vie que j'ai à Zandvliet, entre la chicotte, le tricot, les journées et les nuits de travail, toujours faire ce que les autres te commandent et tout le reste. [...] Qu'est-ce que j'ai à Zandvliet ? On peut pas appeler ça une vie. C'est pas clair comme le jour et la nuit ou comme le soleil et la lune, c'est entre les deux. Si je peux me fier à Frans, ça peut être différent, mais c'est pas le cas. Aujourd'hui, je suis sûre de rien. Mais je dois tenter ce petit espoir, sinon après peut-être c'est plus possible. Je veux dire, la loi me donne le droit de venir déposer une plainte, d'accord. Mais à mon avis, dans ce pays, la loi a pas le dernier mot. C'est tout ce qui se passe derrière la loi, et autour de la loi."

(Philida, pages 23-24)

Après la plainte de Philida, bien évidemment, le représentant de la loi demande à entendre la version des Brink. François réussit à se rendre seul au bureau du protecteur des esclaves, alors que son père Cornelis mettait la pression sur lui et aurait voulu régler cette histoire lui-même une bonne fois pour toutes : que Philida disparaisse et que le mariage de François avec la riche héritière ne soit pas menacé. D'ailleurs Cornelis sait comment manipuler la Bible pour que ses décisions paraissent comme inspirées de Dieu lui-même. 

Contraint de satisfaire son père, François nie les accusations de Philida, il déclare même que tout le monde couche avec elle et que ses enfants ne sont en aucun cas les siens. On croit alors savoir tout des humiliations et des traumatismes de Philida, mais le tableau de sa vie n'est encore qu'esquissé. Des interrogations sont suggérées dans l'esprit du lecteur, qui l'invitent à se montrer moins sûr de ce qu'il sait ou de ce qu'il croit savoir. Lorsque les enfants de Philida et François sont évoqués par exemple, un certain mystère plane : il y a Lena et Willempie. Deux autres enfants, les premiers-nés, sont "morts prématuréments" : Mamie et "celui dont elle refuse de parler". Pourquoi refuse-t-elle d'en parler ? C'est au fil de la lecture que l'on comprend les non-dits, que les épisodes les plus sombres de la vie de Philida et des autres esclaves sont dévoilés. Douleur, espoir, rage mêlés, à travers des figures comme celle Galant, un meneur, un révolté qui ne laissa pas de marquer durablement les esprits, malgré la cruelle répression dont ses complices et lui furent victimes. Un Spartacus rapidement maîtrisé, mais dont l'action fit comprendre aux uns et aux autres que les choses n'allaient pas toujours demeurer ainsi. L'espoir de la liberté est ce qui permet aux esclaves de tout endurer, cette liberté que chante le fleuve Gariep.

Le texte est parsemé de termes locaux, dont on devine le sens grâce au contexte. J'ai été surprise de découvrir le glossaire à la fin du livre, et je n'y pensais pas, je n'avais pas eu la curiosité de chercher l'explication des mots. Avoir la traduction des mots à la fin et apprécier de la justesse ou de l'éloignement du sens qu'on leur attribuait ajoute, à mon sens, un charme à la lecture.

Est-il besoin de préciser que l'auteur a exhumé l'histoire de ses ancêtres pour écrire ce roman, en donnant à chacun des personnages la parole, pour que le lecteur les découvre dans la nudité de leurs pensées.

Pour se faire une idée plus large de ce roman, lire l'article de Raphaël Adjobi : "Philida ou l'ancêtre esclave d'André Brink"

 

André Brink, Philida, Actes Sud, 2014, 384 pages, traduit de l'anglais par Bernard Turle.

Titre original, Philida, publié chez Harvill Secker, Londres, 2012.   

 

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05 juin 2017

Les larmes noires, de Julius Lester

Pierce Butler a hérité de son père, qui lui-même l'avait reçue de son père, une plantation dont la prospérité atteint un niveau enviable. Cette plantation est située en Georgie. Pierce Butler possède plusieurs centaines d'esclaves, qu'il traite sans une excessive rigueur, si bien qu'aucun de ses esclaves ne souhaiterait changer de maître. Cependant Pierce Butler a une passion : le jeu, où il mise et perd systématiquement, sans pour autant se guérir de cette passion désatreuse pour ses finances. 

 

Couv larmes noires

 

Pour payer les nombreuses dettes contractées au jeu, il en arrive à envisager une solution à laquelle il n'aurait jamais pensé être réduit : vendre aux enchères ses esclaves. Il aurait tellement aimé maintenir le niveau de prospérité de la plantation pour la confier ensuite, avec fierté, à sa fille Frances. Frances est la cadette de ses filles et elle fait tout ce qu'il faut pour lui plaire. Elle se voit comme celle qui perpétuera l'héritage familial, cette plantation, ainsi que le système d'exploitation sur lequel elle est fondée : l'esclavage. Sarah au contraire, l'aînée des filles Butler, partage plutôt les valeurs de sa mère qui se vit obliger de quitter le père de ses enfants, ses idées en faveur des esclaves étant très mal reçues par ce dernier. Depuis son départ, c'est Emma, pourtant à peine plus âgée que les filles Butler, qui s'occupe d'elles comme le ferait leur mère.

Emma est la fille de Mattie et Will, qui ont l'avantage de ne pas avoir à effectuer les durs travaux des champs ; ils servent les Butler dans leur maison. Mattie fait la cuisine, sert les maîtres à table, secondée par Emma, et aussi par Will lorsqu'il n'a pas à s'occuper des chevaux. C'est une famille heureuse comme peut l'être une famille d'esclaves : le plus grand privilège pour eux est d'être ensemble. Mais cet état de choses va-t-il durer ? Le démon du jeu sonne le glas de la plantation. Une bonne partie des esclaves va être vendue, et ces derniers n'ont rien à dire, ils appartiennent au maître au même titre que ses meubles ou ses animaux. Pierce Butler tiendra-t-il compte du fait que, lorsqu'ils étaient jeunes, Will le sauva d'une noyade certaine et que la mère de Mattie fut sa nourrice ? La vente d'esclaves est synonyme de séparation pour les familles, d'amours contrariés ou brisés, de bouleversements sans nom dans la vie d'êtres humains que l'on traite comme s'ils n'éprouvaient aucun sentiment : "Le maître aime bien s'imaginer que nous ne sommes pas sensibles. Ca l'arrange. Il préfère ignorer la douleur qui nous pèse comme si nous portions des mules sur nos épaules." (page 93). 

La vente aux enchères est marquée par une pluie diluvienne, une pluie que les personnages interprètent selon leurs sentiments et émotions, et qui donne lieu à plusieurs comparaisons et métaphores tout au long du livre. Cette pluie est le fil rouge du livre, auquel le titre fait écho. 

Les points forts de ce livre, ce sont tout d'abord la multiplicité des points de vue, chacun des protagonistes livrant ses pensées. Le lecteur entre ainsi dans la tête de chacun d'eux pour comprendre sa façon de voir les choses ainsi que ses motivations ; et c'est ainsi que certains personnages peuvent évoluer dans le regard du lecteur, comme Sampson qui suscite plutôt le mépris au départ,  mais que l'on juge avec moins de sévérité lorsqu'on connaît son histoire. 

J'ai également apprécié la construction de l'oeuvre, mêlant forme théatrâle et récit, et croisant les époques. Les événements du présent sont mis en regard avec le futur, un avantage pour le lecteur qui découvre ainsi, au fil des ''interludes'', ce que sont devenus les personnages.    

Julius Lester s'est inspiré de faits historiques pour écrire ce livre. Certains personnages, comme Pierce Butler ont réellement existé. Dès le premier jour de la vente aux enchères durant laquelle Butler se défit de plusieurs centaines de ses esclaves, il tomba une pluie qui ne s'arrêta qu'avec la fin de la vente. Si bien que pour évoquer cette vente aux enchères, on employa l'expression le "Temps des Larmes".  

 

''Né en 1939 à St-Louis, dans le Missouri, Julius Lester a publié depuis 1968 pas moins de trente-cinq livres, dont vingt-cinq pour la jeunesse. Ses ouvrages ont remporté de nombreuses récompenses littéraires. Il a aussi écrit plus de deux cents essais ou critiques pour différents magazines américains. Après avoir été photographe, il est devenu professeur à New York puis à l'Université de Massachussetts.''

(Présentation de l'auteur figurant dans le livre.)

 

Ce livre est recommandé pour les jeunes lecteurs à partir de 12 ans.    

 

Julius Lester, Les Larmes noires, titre original : "Day of tears" (2005), traduit de l'américain par Raphaële Eschenbrenner, Le livre de Poche Jeunesse, 2008, 160 pages, 4.95 €. 

  

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05 mai 2017

"Cogito", de Karolyn Kouakap

Elle a à peine plus de 20 ans et, déjà, elle est habitée par ce désir impérieux de penser le monde, d'exprimer les sentiments et les émotions que lui inspire le monde comme il va. Karolyn Kouakap livre son regard sur le monde dans « Cogito », un recueil de poésie publié aux Editions Edilivre. La réflexion philosophique n'est pas l'apanage des têtes chenues. Karolyn Kouakap a bien voulu répondre à nos questions.

  

 

 

En lisant votre titre, on pense forcément au « cogito ergo sum » du philosophe Descartes, qui disait « Je pense, donc je suis ». Pourquoi ce titre ? Est-ce une manière pour vous d'ancrer résolument votre poésie dans la philosophie ?

Le titre Cogito est une manière d'affirmer la culture philosophique que j'ai reçue jusque-là, de faire savoir d'entrée de jeu qu'il s'agit plus d'une réflexion que d'une simple beauté des mots. 

 

Vous vous intéressez dans votre livre aux maux qui font que la vie sur terre est de plus en plus précaire, et il ne s'agit pas seulement des catastrophes naturelles ou des calamités comme les maladies. Vous mettez surtout l'accent sur l'humanité qui se détruit elle-même, avec les guerres, la pollution, la déforestation, etc. Mais le mal qui revient avec insistance au fil des poèmes, c'est celui des guerres. Est-ce celui, à votre avis, contre lequel l'homme semble impuissant ?

 

Les sociétés actuelles sont caractérisées par le conflit, ce qui engendre des guerres face auxquelles nous semblons effectivement impuissants. Les maux tels que les catastrophes naturelles surviennent indépendamment de nous, mais les guerres, ce sont les hommes qui les engendrent et ils en sont les responsables.

 

COUV Kouakap

Même si toute l'humanité est touchée par les maux que vous décrivez, l'Afrique semble le continent le plus accablé par les calamités : Sida, Ebola, Choléra… On pourrait peut-être rajouter régimes politiques qui laissent mourir les citoyens à petit feu, qui asphyxient les compétences ? Quel est votre regard sur l'Afrique aujourd'hui ?

Ma vision de l'Afrique aujourd'hui se résume dans le poème "La jeune fille courtisée" ; où je compare l'Afrique à une belle demoiselle qui n'a pas encore pris conscience de ses capacités et du fait qu'elle est capable de s'affirmer, de s'autogérer, au lieu de se laisser entretenir et déterminer par ses prétendants...

 

Vous dites dès l'ouverture de votre recueil : «J'écris peut-être pas pour changer le cours de la vie / Mais pour redonner vie à ce qui périt » Qu'est-ce qui périt dans le monde, actuellement ? Qu'est-ce qu'on avait et qu'on n'a plus ?

Une chose est certaine, il y'a des maux qui ont toujours sévi dans le monde. Mais aujourd'hui plus que jamais, on a le sentiment que l'humanité va à sa perte. Avec le concept de surhomme de Nietzsche, on assiste à une amélioration, bien plus un dépassement de l'humanité qui peut, cependant, nous faire perdre ce qu'il y'a d'essentiel en l'humain.

 

« Sans mes vers je me perds », dites-vous également. Que représente la poésie, et au-delà la littérature pour vous ? Quelle place occupe-t-elle dans votre vie ?

Je dirais, comme Descartes, que je suis un être dont toute l'essence est de penser, la poésie fait partie de moi, c'est une identité !

 

Vous évoquez le terrorisme, les guerres faites au nom de la religion, et vous déclarez : « Ne me parlez plus de chrétiens ou encore de musulmans ». Finalement, pour vous qui vous intéressez à la philosophie, l'homme aurait-il été plus heureux sans les religions ?

Il faut dire ici qu'au-delà de la philosophie, je suis une chrétienne engagée et je pense que l'homme a besoin de "croire". Seulement, je suis offusquée par ces croyances qui prônent autre chose que l'amour. C'est pourquoi je brandis la tolérance comme maître-mot au milieu de toutes ces croyances.

 

Vous interpellez également la femme, et dans l'un des poèmes vous comparez la femme d'aujourd'hui, qui selon vous est plus sereine et plus forte, à la femme d'hier. Qu'est-ce qui a changé selon vous ?

Concernant la femme, je pense que son statut et ses conditions actuels ne sont pas les mêmes qu'hier. Particulièrement en Afrique, la femme n'avait pour tâche que de prendre soin de son foyer. Or, aujourd'hui, elle doit s'affirmer par son travail, en plus de la maison dont elle doit prendre soin. Raison pour laquelle je la qualifie de femme forte, celle qui parvient à allier travail et foyer.

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Un dernier mot ? Avez-vous d'autres projets de publication en cours ?

Oui, j’ai d’autres projets d'écriture, je souhaiterais publier également dans un autre genre, notamment la nouvelle. Mais ma préoccupation actuelle est d’assurer la promotion de mon recueil de poésie "Cogito".

 

Propos recueillis par Liss Kihindou.

 

Karolyn Kouakap, Cogito, Poésie, Editions Edilivre, 2015.

 

Karolyn Kouakap, de son vrai nom Payong Kouakap Caroline Flore, est née en 1993 à Yaoundé, au Cameroun. Elle est titulaire d'une Licence en Philosophie.

 

 

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03 mai 2017

Mes élèves, ces poètes !

 

Cette année, avec ma classe de 6e, nous avons observé la beauté du monde à travers la poésie. Mais la première chose qui nous a frappés, c'est d'abord la beauté du poème, la beauté du texte. Les poètes sont des magiciens : ils savent enchanter notre âme, en manipulant simplement des mots, en les tournant d'une certaine manière. Comment ne pas être séduit en découvrant le poème "Tu dis" de Joseph-Paul Schneider ? Mes petits 6e ont décortiqué ce poème pour en deviner la recette et pouvoir l'expérimenter à leur tour, avec leurs propres ingrédients. Les voilà transformés, eux aussi, en magiciens !

Laissez-vous enchanter par les élèves de la classe de Sixième B, du collège Saint-Grégoire, à Pithiviers : ils vous proposent leurs poèmes sur les émotions, les astres, le temps qu'il fait, les animaux, le sport, et surtout les saisons, c'est ce dernier thème qui a reçu le plus de suffrages ! 

Mais, avant de commencer, voici le poème-modèle :

Tu dis

Tu dis sable

Et déjà

La mer est à tes pieds

 

Tu dis forêt

Et déjà

Les arbres te tendent leurs bras

 

Tu dis colline

Et déjà

Le sentier court avec toi vers le sommet

 

Tu dis nuage

Et déjà

Un cumulus t’offre la promesse du voyage

 

Tu dis poème

Et déjà

Les mots volent et dansent

comme des étincelles dans ta cheminée

Joseph-Paul Schneider

 

 

LES SENTIMENTS ET LES EMOTIONS 

 

Tu  dis gaieté                                                        

Et déjà                                                               

Tu penses à tout et n'importe quoi !                      

 

Tu dis colère                                                         

Et déjà

Tu ne vois plus bien clair

 

Tu dis nostalgie

Et déjà

Tu regrettes de n'avoir pas bien choisi

 

Tu dis amour

Et déjà

Tu vois des gens se rencontrer tous les jours

 

Tu dis mort

Et déjà

Tu devines que tu ne vivras pas encore et encore

Comme auparavant

Léna S.

 

Tu dis colère

Et déjà

Eclatent quelques tremblements de terre

 

Tu dis peur

Et déjà

Tu serre ton doudou contre ton coeur

 

Tu dis joie

Et déjà

Un grand sourire se dessine sur toi

 

Tu dis tristesse

Et déjà

Tu demandes de l'aide en signe de détresse

 

Tu dis émotions

Et déjà

Nos coeurs palpitent à l'unisson

Comme la plus belle des chansons

Zoé D.

 

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LES ANIMAUX

 

Tu dis baleine

Et déjà

L'océan te fait un sourire scintillant

 

Tu dis Orque

Et déjà

Les taches te viennent à l'esprit

 

Tu dis requin

Et déjà

Le corsaire des mers te montre ses dents

 

Tu dis dauphin

Et déjà

Il te promet un paradis lointain

 

Tu dis aquatique

Et déjà

Tous ces animaux se retrouvent

Comme une fête à l'horizon

Rémi C.

 

Tu dis panthère

Et déjà

Son noir t'envahit

 

Tu dis léopard

Et déjà

Son regard t'effraie

 

Tu dis jaguar

Et déjà

Tu penses à la force de sa mâchoire

 

Tu dis lynx

Et déjà

Tu crois que c'est un chat sauvage

 

Tu dis lion

Et déjà

Tu imagines sa longue crinière

Comme une protection contre les coups de griffes.

Anthonin P.

 

Tu dis chien

Et déjà 

Il vient te chercher pour une promenade

 

Tu dis Chat

Et déjà

Il se met à ronronner dans tes pieds

 

Tu dis poule

Et déjà

Elle pond un oeuf

 

Tu dis cheval

Et déjà

Tu es en selle

 

Tu dis poème

Et déjà

Les animaux te font la fête

Au milieu de la cour de ferme

Gonzague M.

 

Tu dis cheval

Et déjà

Tu entends les sabots des chevaux

 

Tu dis canard

Et déjà

Tu penses au foie gras de canard

 

Tu dis renard

Et déjà

Tu penses au roman de Renard

 

Tu dis chèvre

Et déjà

La chèvre de Monsieur Seguin

Apparaît devant toi blanche comme neige

Luciano F.

 

Tu dis chat

Et déjà

Ils viennent te câliner

 

Tu dis poule

Et déjà

Tu les entends caqueter au loin

 

Tu dis lapin

Et déjà

Tu les vois bondir, courir autour de toi

 

Tu dis cheval

Et déjà

Tu les vois brouter paisiblement

 

Tu dis girafe

Et déjà

Tu vois leurs longs cous s'approcher

Comme des montagnes en déplacement

Grégoire R.

 

Tu dis chien

Et déjà

L'os à ronger est enterré

 

Tu dis lapin

et déjà

des carottes sortent de terre

 

Tu dis cheval

Et déjà

Il part au trot à travrs la prairie

 

Tu dis canard

Et déjà

Il barbote dans la mare

 

Tu dis vache

Et déjà

Un bon lait s'offre à toi

Comme dans un bol de céréales

Mathéo C.

 

Tu dis zèbre

Et déjà

Tu te sens en prison

 

Tu dis lion

Et déjà

Ça te fait penser au roi

 

Tu dis éléphant

Et déjà

Tu te sens  écraser sous ses pattes

 

Tu dis girafe

Et déjà

Tu te sens tout petit

 

Tu dis Savana

Et déjà

Tu adores les animaux

Comme la savane

Léane A

 

LES ASTRES, LE TEMPS QU'IL FAIT

 

Tu dis soleil

Et déjà

La plage te rafraîchit

 

Tu dis pluie

Et déjà

L'automne se fait sentir

 

Tu dis brouillard

Et déjà

Le temps s'assombrit

 

Tu dis vent

Et déjà

Les nuages glissent dans le ciel

 

Tu dis froid

Et déjà 

L'hiver approche à grands pas

Comme l'ours hibernant en ce temps-là

Morgane D.

 

Tu dis nuit

Et déjà

La lune est au ciel

 

Tu dis soleil

Et déjà

Les rayons réchauffent les coeurs

 

Tu dis univers

Et déjà

Les étoiles brillent comme les perles

 

Tu dis planète 

Et déjà

La terre attire la lune d'un regard

 

Tu dis ciel

Et déjà

Les nuages s'unissent et se condensent

Comme l'armée dans une caserne

Sofiane A.

 

Tu dis espace

Et déjà

Tu pars dans une fusée

 

Tu dis lune

Et déjà 

La gravité diminue énormément

 

Tu dis étoile

Et déjà

Les constellations s'illuminent, étincellent

 

Tu dis soleil

Et déjà

La température augmente

 

Tu dis monde céleste

Et déjà

Le ciel s'éclaircit

Les nuages sont partis.

Thomas D.

 

 

LE SPORT

 

Tu dis Football

Et déjà

Un magnifique but s'annonce en lucarne

 

Tu dis Rugby

Et déjà

Un essai s'effectue

 

Tu dis Basket

Et déjà

On marque un panier

 

Tu dis Hand-ball

Et déjà

Quelqu'un touche le ballon avec pied

 

Tu dis Euro 2016

Et déjà

La France marque grâce à Kingsley Coman

Comme le Portugal

Jasmin D.

 

Tu dis foot

Et déjà

Le ballon est à tes pieds

 

Tu dis Attaque

Et déjà

Le but te monte à la tête

 

Tu dis bonheur

Et déjà

Le but est à notre honneur

 

Tu dis sentiment

Et déjà

Nos émotions sont avec nous

 

Tu dis rêve

Et déjà

Au bout des lèvres nos idées nous élèvent

Comme les célébrations dans le monde

Lamine C.

 

LES SAISONS

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 (Illustration de Lucie)

 

 

Tu dis hiver

Et déjà

Les flocons commencent à tomber

 

Tu dis printemps 

Et déjà

Ton jardin est rempli de bourgeons

 

Tu dis automne

Et déjà

Les feuilles mortes virevoltent dans les airs

 

Tu dis saisons

Et déjà

Tu rêves de la prochaine

Comme si tu y étais déjà

Apolline G.

 

Tu dis AUTOMNE

Et déjà

Les feuilles passent du vert au marron

 

Tu dis HIVER

Et déjà

Les flocons blancs te souhaitent un joyeux Noël

 

Tu dis PRINTEMPS

Et déjà

Les papillons volent autour de toi

 

Tu dis ETE

Et déjà

Tu rêves de la mer et des vacances

 

Tu dis SAISON

Et déjà 

Les couleurs se mélangent

Comme un arc-en-ciel.

Lucie S.

 

Tu dis printemps

Et déjà

L'odeur ds fleurs te vient au nez

 

Tu dis été

Et déjà

Le soleil t'aveugle

 

Tu dis automne

Et déjà

Un tas de feuilles te tombe dessus

 

Tu dis hiver

Et déjà

Les bonhommes de neige te refroidissent le corps

 

Tu dis saisons

Et déjà

Les mots te coupent le souffle

Comme si tu mourrais de chaud ou de froid

Tülin E.

 

Tu dis HIVER

Et déjà

Les flocons commencent à tomber

 

Tu dis ETE

Et déjà

Le soleil se met à briller

 

Tu dis AUTOMNE

Et déjà

Les feuilles mortes tombent des arbres

 

Tu dis PRINTEMPS

Et déjà

Les oiseaux se mettent à chanter

 

Tu dis SAISONS

Et déjà

L'HIVER repart au galop

Comme un cheval qui s'élance

Esteban Y.

 

Tu dis printemps

Et déjà

Les fleurs apparaissent autour de toi

 

Tu dis été

Et déjà

Les fruits mûrissent tout d'un coup

 

Tu dis automne

Et déjà

Les feuilles tombent par milliers

 

Tu dis hiver

Et déjà

La neige recouvre ton corps

 

Tu dis saisons

Et déjà

Les couleurs de la nature se regroupent 

Comme une migration d'oiseaux.

Ai-My N.

 

Tu dis Printemps

Et déjà

Les fleurs tombent dans tes mains

 

Tu dis Eté

Et déjà

La saveur des fruits te comble

 

Tu dis Automne

Et déjà

Les feuillent s'étendent sur le sol

 

Tu dis Hiver

Et déjà

La neige recouvre les arbres

 

Tu dis saisons

Et déjà

Les couleurs envahissent ton coeur

Comme un arc-en-ciel là dehors

Mathilde C.

 

Tu dis Hiver

Et déjà

La neige couvre le paysage

 

Tu dis Printemps

Et déjà

Le paysage devient vert et les arbres bourgeonnent

 

Tu dis Eté

Et déjà

Le paysage est bleu et le temps est chaud

 

Tu dis Automne

Et déjà

Le paysage est rempli de tourbillon de feuilles

 

Tu dis saison

Et déjà

Les paysages changent de couleur

Selen Y.

 

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Tu dis hiver

Et déjà

Je veux aller à Pelvoux

 

Tu dis automne

Et déjà

Les arbres se déchaînent

 

Tu dis printemps

Et déjà

J'ai hâte de revoir les fleur éclore

 

Tu dis été

Et déjà

Je pense à la belle mer turquoise

 

Tu dis Alicier 

Et déjà

Ses feuillent ne tombent jamais

Comme en hiver, automne, printemps, été

Lesley N.

 

Tu dis printemps

Et déjà

Les fleurs s'agitent dans les arbres

 

Tu dis été

Et déjà

Le soleil éclaire ton visage

 

Tu dis automne

Et déjà

Les feuilles tombent à tes pieds

 

Tu dis hiver

Et déjà

Les flocons se rassemblent pour faire un bonhomme de neige

 

Tu dis saison

Et déjà

Les saisons se réunissent

Comme au fil des jours

Ilona P.

Tu dis printemps

Et déjà

Les fleurs sentent des odeurs

 

Tu dis automne

Et déjà

Les feuilles tombent des arbres

 

Tu dis été

Et déjà

La mer est à tes pieds

 

Tu dis hiver

Et déjà 

Les bonhommes de neige

Sortent de leurs cachettes

Eylül T. 

 

Avez-vous remarqué qu'il y a des thèmes qui ont été choisis uniquement par des filles ou par des garçons ?

Emotions, sentiments : que des filles

Animaux : mixte

Sport : que des garçons

Astres, temps : mixte

Saisons : mixte

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12 avril 2017

Terrorisme d'Etat, Opération Barracuda, de Ramsès Bongolo

Découvrir l'auteur dans ses écrits, voilà ce qu'il me restait à faire après avoir rencontré Ramsès Bongolo, il y a plus de trois ans, à Brazzaville. Quiconque veut se familiariser avec sa plume n'a que l'embarras du choix, étant donné que Ramsès Bongolo a de nombreuses publications à son actif : une quinzaine, d'après la quatrième de couverture du livre dont j'ai fait l'acquisition, Terrorisme d'Etat, sous-titré Opération Barracuda. C'est l'une des dernières publications, pour ne pas dire la plus récente. Mais le titre du roman, ainsi que les problématiques qu'il laissait entrevoir ont aussi largement contribué à porter mon choix sur ce roman.

 

Couv Terrorisme d'Etat de Bongolo

 

 

Ramsès Bongolo apparaît dans ce livre comme un auteur préoccupé par le devenir de l'Afrique. D'ailleurs le terme "devenir" est-il approprié ? L'Afrique peut-elle rêver d'un avenir radieux alors qu'elle se trouve enchaînée ? Les chaînes qui entravent sa liberté et son épanouissement ne sont peut-être pas visibles à l'oeil nu, et pourtant elles pèsent sur la vie économique, politique et même culturelle des pays qui la composent. Leur poids se fait ressentir surtout lorsqu'une volonté politique, qui rompt avec les habitudes en cours, se manifeste. Il arrive en effet que des chefs d'Etat africains refusent de se rendre complices d'une situation qui perpétue la saignée de l'Afrique : ces chefs-là n'ont pas fait de vieux os. Le livre est dédié, entre autres, à toutes ces figures qui ont rêvé d'une Afrique digne, une Afrique forte, une Afrique unie, une Afrique qui tire profit de ses richesses. Il ne s'agit pas seulement de l'Afrique, mais de tous ses descendants disséminés aux quatre coins du monde. Cet idéal a été porté par Marcus Garvey, Malcolm X, Marthin Luther King, Patrice Lumumba, Mohammed Ali, Cheikh Anta Diop, Muammar Kadhafi. L'auteur déclar en page de dédicace : "Le monde noir vous doit une éternelle reconnaissance."

A l'instar de Waberi avec son roman Aux Etats-Unis d'Afrique, Ramsès Bongolo partage sa vision d'une Afrique qui décide de se constituer en une union forte et puissante, capable d'inverser les choses. Et cela se fera peut-être grâce à l'accession des femmes aux plus hautes fonctions politiques. Cette révolution est à l'oeuvre dans le roman, dont l'intrigue se déroule, non pas dans un pays fictif, mais au Congo Brazzaville ; et c'est une femme, Renée Portella, qui est élue présidente de la République. Elle est présentée comme une ''militante afrocentriste'' ; et elle s'est donné pour projet de "relever la tête courbée de l'Afrique". Un tel projet ne peut plaire à ceux qui souhaitent garder la main-mise sur l'Afrique et ses richesses, d'où la nécessité de court-circuiter toutes les entreprises visant à atteindre cet objectif. Il faut donc infiltrer les appareils de l'Etat, et les agents des services secrets qui découvrent la duplicité des personnalités politiques de premier plan le payent de leur vie. Les méthodes n'ont pas changé, la citation de Patrice Lumumba, qui se trouve parmi d'autres citations en exergue du roman, est encore criante de vérité et prend tout son sens dans ce roman policier : "Si je meurs demain, c'est parce qu'un Blanc aura armé un Noir".

Ce roman place le lecteur dans les coulisses de la politique et lui permet d'observer les mises en scènes qui s'opèrent dans un milieu où on choisit souvent des boucs émissaires pour couvrir des bavures politiques ; où les prétendus alliés ou amis sont parfois les pires ennemis de la République, où les charmes d'une femme sont souvent les appâts du diable.

Les sujets qui constituent l'actualité politique congolaise, comme les explosions du 4 mars 2012 dans un des quartiers de Brazzaville, Mpila, sont évoqués sans détours ; mais aussi d'autres sujets brûlants, tels les méfaits de la secte Boko Haram, le terrorisme dans le monde.  

 

J'apprécie le projet de l'auteur, qui veut participer à l'éveil des consciences, comme on peut le voir dans l'extrait ci-dessous :

"Il n'y a jamais eu de partenariat, ma belle. Il n'y a que la loi du plus fort, autrement dit l'exploitation des faibles par les puissants. Tout le reste n'est que politique ou des mots pour maquiller la grosse arnaque perpétrée depuis des siècls sur le sol africain." (page 19).

Il est regrettable cependant que de tels projets ne puissent pas bénéficier d'un vrai soutien éditorial, car les réalités de l'édition sont telles aujourd'hui que l'auteur doit se débrouiller tout seul, se risquer seul dans l'édition, avec les écueils qu'une telle démarche suppose.

Par ailleurs, le lecteur peut à juste titre se sentir frustré en refermant le livre, car toutes les intrigues ne sont pas dénouées à la fin. On est en droit de réclamer la suite et la fin de l'histoire.  

 

 

Photo Ramsès Bongolo

 

Ramsès Bongolo, Terrorisme d'Etat, Opération Barracuda, Les Editions du Net, 2016, 102 pages, 15 €.

 

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15 janvier 2017

"Bonne Année", d'Ophélie Boudimbou, Anthologie des 60 ans de la littérature congolaise.

L'histoire de la littérature congolaise commence avec Jean Malonga, en 1953. 60 ans plus tard, les auteurs du Congo s'organisent pour honorer sa mémoire et célébrer les noces de diamant de cette littérature congolaise si remarquée, en publiant un livre collectif intitulé "Anthologie des 60 ans de la littérature congolaise", publié en 2015 aux Editions L'Harmattan. Voici l'entretien que nous avons eu avec Ophélie Boudimbou, la plus jeude des auteurs ayant participé à cette anthologie.  

 

Couverture Anthologie 60 ans

 

Vertu Ophélie Boudimbou, vous êtes la plus jeune des 26 auteurs qui ont écrit ensemble un livre d'or, une anthologie, afin de marquer les 60 ans d'existence de la littérature congolaise. Quel effet cela vous fait-il de vous retrouver aux côtés d'auteurs plus chevronnés comme Marie-Léontine Tsibinda ?

C’est tout simplement un grand honneur et une fierté ! J’ai toujours rêvé de rencontrer tous ces auteurs qui ont nourri plus ou moins mon enfance. Ayant grandi dans une famille de littéraires, j’entendais très souvent mes parents échanger autour de la littérature congolaise et de ses lettres de noblesse. Marie Léontine Tsibinda fait partie de celles qui m’ont beaucoup impressionnée, tout d’abord en découvrant son talent artistique à travers les archives du Rocado Zulu Théâtre. Et plus tard en me plongeant dans sa « Porcelaine de Chine ». Ce sentiment d’éclatement entre un passé collectif troublant et un avenir incertain, c’est celui-là même qui m’habitait à un moment de mon adolescence, la lire a produit en moi un réel effet de catharsis. Voir son texte publié dans un ouvrage aux côtés de cette grande dame, c’est comme me proposer un dîner à la chandelle. Je suis plus que flattée.

 

Votre nouvelle, qui s'intitule "Bonne année !", est celle qui ouvre l'anthologie. Est-ce un choix délibéré de la part du coordonnateur que la plus jeune auteure soit placée en tête du livre ou bien un hasard ?

Un choix délibéré ? Je ne saurai vous répondre. J’ignore si cela relève du choix du titre ou d’un simple hasard. J’espère que cette année a été bonne pour tous les amoureux de la littérature congolaise.

 

Parlez-nous de cette nouvelle. Qu'avez-vous voulu transmettre comme message au lecteur ? Quelle était votre intention en écrivant ce texte ?

Tout simplement la bonne nouvelle ! Que les choses peuvent changer si chacun allait vers l’autre. Dire aux uns et aux autres que rien n’est plus important que la famille, l’unité et que le linge sale doit se laver en famille. Le Congo est une grande famille. Et comme dans toutes les familles, les divergences et malentendus ne manquent pas. Le silence tue. Seule la parole libère. Il faut éviter de s’isoler quand tout va mal, toujours se « communecter », se connecter aux siens, à la communauté, là est la clé du bonheur à mon avis.

 

Il y a beaucoup de références musicales dans votre nouvelle. La littérature est-elle pour vous irrémédiablement liée à la musique ?

La littérature est pour moi la musique du cœur. Elle vient du plus profond de nous, elle est en chacun de nous. Je ne peux pas réfléchir sans penser à une note de musique. Cela est sans doute dû à l’oralité, cet héritage que nous avons tous en commun. Je me représente les griots traditionnels africains à l’instant où j’écris, avant de coucher chaque mot, je me demande ce que eux auraient pu dire. C’est ce qui m’a poussé à faire du slam à un moment donné de ma vie.

 

  PHOTO BOUDIMBOU 1 (2)

 

Voici comment votre héroïne décrit Brazzaville : "Une ville femme. Celle qui vous joue toutes les cartes : caprices, galères, dépenses toute l'année." Est-ce également la conception de l'auteur que vous êtes sur la capitale de la République du Congo, sur le pays entier qui fait parler de lui en ce moment, sur le plan politique ? 

Ah ah ! Qui aime bien châtie bien ! Toutes les belles femmes ont pour réputation d’être capricieuses. Cela n’empêche pas les gens de les apprécier. Au moment où je rédigeais cette nouvelle, je pensais à l’expression « Ville Caméléon ». Je suis un peu triste et gênée d’entendre ce que l’on dit d’elle actuellement. Je pense que Brazzaville est une ville qui a toujours été mémorable, que ce soit sur le plan historique, politique, social et culturel. C’est l’ancienne capitale de L’Afrique équatoriale française, la ville du majestueux fleuve Congo et de ses talentueux artistes, celle qui accueillait, il y a quelques années, un forum consacré à la paix et à la réconciliation en Centrafrique et il nous faut garder cette réputation.

 

Aviez-vous publié auparavant ou bien est-ce que c'est cette anthologie qui signe votre acte de naissance en littérature ?

J’ai commencé à écrire en participant à des concours d’écriture ici et là. Ensuite en découvrant le slam, je me suis accrochée à la littérature. Par ailleurs, ma première participation à la publication d’un ouvrage collectif s’est réalisée avec « Nouvelles voix de la poésie congolaise », une anthologie publiée sous la coordination de Bienvenu BOUDIMBOU en 2012.

 

Quel regard portez-vous sur la littérature congolaise ?

C’est un regard positif. La littérature congolaise se porte bien. Elle ne cesse d’émouvoir au-delà des frontières du pays. Elle est fortement représentée au niveau international à travers des festivals et salons du livre. Je suis heureuse de vivre cette nouvelle forme de phratrie qui se dessine à travers la publication de nombreux ouvrages collectifs autour de la littérature congolaise à l’instar de « Sirènes des sables » et « Franklin l’insoumis » et bien d’autres.

 

Quels sont vos projets actuellement ?

J’ai un fort penchant pour les enfants et je souhaiterais leur consacrer mon temps. Je prépare un récit jeunesse inspiré de mon expérience à la tête du projet « Artistes en herbe » (projet initié par l’artiste belgo-congolaise Syssi Mananga, ayant pour but d’offrir des cours de musique et d’art aux enfants vivant dans des centres d’accueil  au Congo). Pendant les deux années passées à côtoyer des enfants vivant dans quatre orphelinats de la ville de Brazzaville, l’idée m’est venue de parler de ses petits bouts de bois de Dieu. Un moyen pour moi de les remercier de m’avoir ouvert les portes de leur cœur.

 

Anthologie des 60 ans de la littérature congolaise (1953-2013), Noces de diamant, Sous la direction d'Aimé Eyengué, Paris, L'Harmattan, 2015.

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01 janvier 2017

"Les Fleurs des Lantanas", de Tchichellé Tchivéla

Quelle est la plus grande plaie des nouvelles républiques africaines, une fois qu'elles ont acquis l'Indépendance et qu'elles peuvent se gouverner elles-mêmes ? 

 

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Après avoir lu Les Fleurs des Lantanas, de Tchichellé Tchivéla, je dirais sans hésiter que c'est la corruption, c'est cette lèpre qui ronge, détruit le pays de l'intérieur, écrase les personnes compétentes au profit des  flatteurs. Une seule chose compte pour les dignitaires africains : la manifestation de leur toute puissance. Tous doivent s'incliner devant eux, hommes comme femmes. Surtout les femmes. Le pouvoir et l'argent sont pour ces dirigeants le moyen de satisfaire leurs fantasmes. Avoir toutes les femmes à leurs pieds. TOUTES les femmes.  Qu'une seule résiste et cela devient une affaire d'état. L'histoire du docteur Bukadjo et de sa femme Djaminga est éloquente. Voilà un couple qui résiste à la corrution, qui ne renonce pas à ses idéaux, et qui connaîtra les pires tribulations.

Le docteur Bukadjo est entre autres directeur de l'école des infirmières. Et il refuse d'inscrire sur la liste des admis au concours dinfirmières l'une des aide-soigantes qui travaillent dans le même hôpital que lui. C'est que cette jeune femme, Nwéliza, est la maîtresse du maréchal Sokinga, et elle a demandé à celui-ci d'obtenir ce concours s'il veut continuer à profiter de ses charmes. Petit problème, lui répond le maréchal. C'est ainsi que le ministre de la santé est saisi, et que ordre est donné au docteur Bukadjo de faire le nécessaire. Seulement ce dernier est un obstiné qui refuse de tremper dans des magouilles de ce genre. Maîtresse d'un haut dignitaire ou pas, chaque prétendante au concours doit passer les épreuves comme cela est de coutume et être jugée en fonction de ses performances

Cependant la coutume, dans la République libre et démocratique de Tongwétani, c'est d'obtenir tout ce qu'on veut, pourvu que l'on paye en espèces ou en nature. La résistance de Bukadjo lui vaudra de se retrouver en prison, officiellement pour avoir fricoté avec l'opposition. On fait donc de lui un dangereux opposant pour couvrir le réel motif de son incarcération : une affaire de fesse ! D'autant plus que sa propre femme, Djaminga, qui frappe à toutes les portes pour la libération de son mari, ou du moins l'allègement des conditions de sa détention, déclinera aussi la "proposition indécente" que lui fait le ministre de la santé. "Pourquoi ne m'aviez-vous pas dit que madame Bukadjo était une femme ravissante ?" repochera-t-il à ses subordonnés après avoir rencontré Mme Bukadjo. Mais il ne réussit pas à la mettre dans son lit, malgré les menaces et les mesures prises pour faire de sa vie un enfer. Raison de plus pour que Bukadjo croupisse en prison.

Tchichellé Tchivéla montre comment le sexe gouverne le monde. 

C'est le triste constat que l'on fait encore aujourd'hui. Le pouvoir financier que détiennent les autorités publiques est mis au service de leur lubricité, pendant que les institutions publiques croulent sous la misère : les établissements scolaires, les administrations, les hôpitaux sont dans un état déplorable, à côté de cela les ministres et autres dignitaires politiques dépensent des fortunes pour satisfaire leurs innombrables maîtresses. S'il s'agissait de leur fortune personnelle, qui pourrait s'en plaindre ? Mais aucun d'eux ne s'est constitué une fortune personnelle à la sueur de son front. Leur fortune, c'est le trésor public !  Des moyens financiers existent, mais ils ne sont pas mis au service de la cause publique, ils sont au contraire utilisés pour des individus. Et quand par hasard quelques moyens vous sont proposés, cela apparaît comme une grâce exceptionnelle que l'on vous fait, alors que c'est le minimum attendu. 

"- Dites-moi, toubib, comment ça va dans votre service ?

- Il pourrait marcher mieux si on me fournissait le nécessaire.

- Il ne tient qu'à vous d'obtenir tout ce que vous désirez.

[...]

- Excusez-moi, Excellence, je ne vous ai pas bien compris tout à l'heure.

- Qu'est-ce que tu n'arrives pas à comprendre ? attaqua le docteur Ngwandi. Il faut vraiment être idiot pour ne pas comprendre que le ministre veut te demander un service que tu ne regretteras pas de lui avoir rendu.

Le docteur Bukadjo ne prêta pas attention aux insultes) son confrère." 

(Les Fleurs des Lantanas, pages 21-22)

Ainsi pendant longtemps, rien n'est fait, jusqu'à ce que vous soyez prêt à "collaborer", à magouiller, à faire une croix sur vos aspirations les plus nobles. Et ce n'est qu'à partir de ce moment que vous pouvez prétendre obtenir des droits...

 

Voilà comment tourne le pays dirigé par "Tout-Puissant Dynaste Yéli Boso", qui régnait sur Tongwétani depuis toujours et "avait broyé dans sa main, comme des feuilles sèches, la vie de plusieurs vrais et faux opposants" (page 134). Le chef de cette république fictive, dénommé Yéli Boso, tout comme ses ministres et préfets, sont décrits comme des "sexivores enragés'' (page 83). Le sexe et les honneurs. Malheur à ceux qui ne se montrent pas obséquieux à l'égard de ces dignitaires. Il faut flatter en permanence leur égo. Si vous ne vous laissez pas faire, vous êtes condamnés, écrasés, ou du moins contraints à l'exil. Comment, dans ces conditions, un pays peut-il se construire, se développer, si les cerveaux, les personnes compétentes sont asphyxiées ? 

J'avais commencé à lire le roman sans lire la quatrième de couverture. Puis, au moment où la tension provoquée par la résistance de Bukadjo touche au point culminant, j'ai eu le malheur de jeter un coup d'oeil au dos du livre ! Regrettable décision ! Je n'ai jamais lu une quatrième de couverture aussi détaillée ! Comment peut-on ainsi tout livrer au lecteur et le priver du plaisir du suspense ? Bref il suffit de lire la quatrième de couverture pour savoir comment se termine cette lutte de l'honnêteté contre la corruption. 

Cependant la peinture qui est faite des guvernements actuels vaut le détour : tortures, arrestations arbitraires, assassinats maquillés en accident, gabegie financière, règne de la courbette... 

 

Liss et Tchichellé

(Le doyen Tchihellé Tchivéla me dédicaçant son roman, au salon du livre de Paris, en mars 2016)

 

Tchichellé Tchivéla, Les Fleurs des Lantanas, Présence Africaine, 1997, 224 pages. 

 

 

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