Valets des livres

16 mars 2019

Interview Aimé Eyengué dans AMINA pour L'Appel du fleuve

Le magazine AMINA a fait écho au mouvement de La Fleuvitude et à L'Appel du Fleuve, recueil de poésie du dynamique Aimé EYENGUE.

 

AMINA Février 2019 002

 

Docteur en Sciences sociales et diplômé en Sciences Politiques à Paris, Aimé Eyengué s'intéresse à l'action politique et ses incidences sur le devenir des nations. Auteur de multiples ouvrages, il est aussi l'initiateur du Salon du livre de Brazzaville et fondateur de sa maison d'édition. Le mouvement qu'il a lancé, dénommé La Fleuvitude, suscite l'engouement dans de nombreux pays et retient l'intérêt des universitaires.

 

« La révolution de Kinkéliba est arrivée », voilà un vers qui est scandé tout au long de votre livre ‘‘L’Appel du Fleuve’’. Pourquoi associer le Kinkéliba à la Révolution ? Que faut-il comprendre ?

Il faut comprendre que le mot Révolution est une Fleuvitude, parce qu’il est commun à toutes les sociétés : même en anglais, il se traduit Revolution. On y a attaché des valeurs et des changements majeurs au cours de l’Histoire : ce sont ces changements bénéfiques pour l’Humanité que nous appelons de tous nos vœux avec L’Appel du Fleuve, notamment l’Afrique, qui n’en a pas toujours réellement profité à ce jour. Le nom Kinkéliba, qui l’accompagne, fait office de cure thérapeutique pour ce continent malade qui a besoin de recouvrer sa santé de fer ; le Kinkéliba étant une plante médicinale appropriée pour se soigner…

 

La Fleuvitude, dites-vous, c’est « le courant courant courant ce siècle », pouvez-vous expliquer à nos lecteurs ce triple ‘‘courant’’ ?

Le premier « courant » peut se rapporter à « vent » ; le deuxième au mot « actuel » ; le troisième courant au verbe « courir » ; cela va encore plus loin : La Fleuvitude étant perçu comme étant « le courant courant courant ce siècle courant en courant à la vitesse du Fleuve… » ; le siècle courant étant le siècle présent, le 21ème siècle ; le verbe courir revient encore ce qui donne un quintuple courant, en fin de compte. Dans le même temps, l’Afrique est bien dans le Noir et à besoin du courant, de la lumière, tout comme le raciste est dans la hantise de Noir ou broie du noir, et a aussi besoin de ce courant pour éclairer sa lanterne, comme avec une lumière provenant d’une énergie éolienne… On est toujours la dans la poésie, là… Le bon sens… 

 

« Sans Fleuvitude, pas de mémoire, sans mémoire pas de présent, sans présent pas de futur », peut-on lire page 38. Y aurait-il une symbolique importante attachée à ce courant littéraire qui n’est pas simplement la célébration d’un fleuve ?

Bien entendu, la Fleuvitude est même plus attachée à l’eau qui coule, symbolisant la mémoire, qu’au seul Fleuve… Le Fleuve étant  quant à lui le pôle synergique de la dynamique plus enrichissante qu’est la Fleuvitude. Le mouvement de la Fleuvitude va ainsi du Fleuve à la Mer, pour relier les continents, dans la symbolique même des échanges, donc des communications décloisonnées ; sachant que les eaux n’ont pas de frontières en elles, et se mélangent librement… pour lever le malentendu ou l’équivoque sur les uns les autres, avec une communication vraie et décomplexée… le 21ème siècle étant le siècle de la communication par excellence. Le courant de la Fleuvitude porte ainsi l’enjeu de la mémoire, face au danger de l’oubli ou du révisionnisme de l’Histoire : le présent étant lié au passé et le futur au présent, la Fleuvitude devrait servir à toujours rafraîchir la mémoire à l’Humanité, pour prévenir les êtres humains sur les bienfaits ou les méfaits de certains choix qui ont émergé au cours de l’Histoire de l’Humanité…

 

Vous faites de la poésie, pour ne pas dire de la Fleuvitude, une « arme de construction massive », expliquez-nous.

Etant définie par l’eau et la mémoire, la Fleuvitude est en effet une arme de construction massive, parce que, comme l’eau vive et vivante, elle s’apparente à la mémoire vive de l’Humanité, à l’image de l’unité centrale d’un ordinateur. Sans mémoire, il ne peut y avoir de construction massive, si ce n’est de destructions massives. Or, la Fleuvitude est là pour instruire et construire l’Humanité et non détruire l’Humanité… Qui peut seulement construire sans vraiment faire usage d’eau ? Elle est une arme, un outil servant à la construction de l’Humanité au profit de tous. L’eau, c’est la vie ; et la poésie, c’est la vie… Que serait la vie sans poésie ? Par poésie, il faut aussi entendre « musique », « chansons », « récitations scolaires »… Par le canal de la Fleuvitude, nous voudrions redonner à la poésie sa place de choix, dans une forme de Révolution totale de la vie et dans les habitudes culturelles et politiques… par les temps qui courent…

 

Vous prenez position sur plusieurs sujets dans votre livre. Vous dites par exemple, page 111 : « Il faut que le CFA s’efface ». Comment voyez-vous l’avenir de l’Afrique ?

Ce texte à l’image des aspirations africaines actuelles, qui consistent à vouloir et voir déclencher une Révolution… politique, pour une vraie souveraineté des pays africains, notamment les pays de la zone du Franc CFA. Et l’avenir de l’Afrique passera forcément par là… avec l’établissement d’une vraie indépendance. La poésie se trouve être l’outil efficient servant le mieux cette urgence dans une Afrique agonisante, qui étouffe et que l’on étouffe dans tous les sens, depuis cinquante ans, en dépit de la richesse et l’inventivité multiformes de sa jeunesse. Il va bien falloir en finir avec cette Afrique « mal partie » qui a donné raison à René Dumont.

 

Vous avez, depuis 2017, lancé une maison d’éditions dénommée « Editions de la Fleuvitude ». Faut-il nécessairement avoir écrit sur le fleuve pour être publié chez vous ?

« Nécessairement », non ; parce que le Fleuve comme la Fleuvitude sont présents dans quasiment toutes les réalités décrites par les divers écrits éditables. Les Editions de la Fleuvitude (LEF) font essentiellement la promotion de la liberté en général : notamment la liberté d’écrire, la liberté d’être, la liberté de se saisir des sujets qui nous regardent tous ; un Africain pouvant aussi bien écrire sur les Américains que sur les Asiatiques, sans se sentir illégitime, et vice-versa. Tout y est fait pour faire se croiser des expertises et les littératures, qui sortent aussi du conformisme ou du politiquement correct, à l’instar de l’Anthologie d’éveil « Nous sommes tous Africains », publiée par Les Editions de la Fleuvitude en 2017.

 

Propos recueillis par Liss KIHINDOU

in AMINA N°585 de Février 2019.

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02 février 2019

Racine, de Paterne Ngoulou

Le recueil de poésie de Paterne NGOULOU porte bien son titre. "Racine". La racine est essentielle à la plante. C'est grâce à elle qu'elle se nourrit, qu'elle grandit, qu'elle tient ferme face aux intempéries. Que peut prétendre devenir un homme sans racine ? Il est semblable à une feuille que n'importe quel vent emporte.

 

COUV Paterne NGOULOU 001

 

Les racines, ce sont bien sûr nos origines, nos pères, et l'auteur fait la part belle à la figure du père, qui représente tous les aïeuls. Quand le père n'est plus, il reste les mots pour lui redonner vie, pour lui témoigner de la reconnaissance :

"Papa était tendre et plein d'avenir

Mais de la tendresse pouvait gronder le tonnerre

pour m'empêcher de baigner dans la maladresse" (page 21)

 

C'est à son père que Paterne Ngoulou dédie son livre. Cet hommage au père est doublé d'un hommage à la patrie.  Plusieurs poèmes disent l'attachement à la patrie, ils disent aussi la désolation du poète lorsque l'avenir de cette dernière s'assombrit, comme dans le poème "Brazza-ma-ville", dans lequel on peut lire ces vers :

"Tu es ma terre, celle de mes pères

Te voir à terre, je ne peux me taire." (page 28) 

 

Paterne Ngoulou s'inquiète du devenir de son pays, de ses habitants, à l'heure où "La loi de l'arme seule nourrit les cris de l'homme". (p. 24) Que deviennent les femmes dans ces contrées où le crime s'accomplit au nom de la richesse et du pouvoir ? D'une rive à l'autre du fleuve Congo, comme ailleurs dans le monde, la femme est bafouée dans sa dignité :

"Femme violée, crime voilé" (p. 24)

 

Les racines, ce sont aussi les valeurs qui font de nous ce que nous sommes devenus. Ces valeurs constituent notre équilibre. Quand elles sont détruites, il ne fait aucun doute que nous ne pouvons être des citoyens dont notre nation peut s'enorgueillir. Paterne Ngoulou interpelle dans son recueil cette jeunesse qui se laisse séduire par la politique du "vite parvenir", qui se laisse corrompre, ignorant que ceux qui les séduisent par une gloire superficielle s'assurent ainsi leur aliénation. Au lieu de produire une jeunesse nourrie de valeurs et qui se forge au fil de l'effort, le pays produit une jeunesse qui se regarde le nombril et qui ne prend garde à la décrépitude ambiante : cette jeunesse ne peut pas contribuer à changer le pays, puisqu'elle se complait dans le marasme : 

"Je vois partout écrits des mots pour faire de toi une âme damnée

Sans scrupule te vouant à une illusion salutaire

Ô jeune tu te vois vraiment populaire,

Pourtant à toi ne s'offre qu'un mirage éclair

[...]

Ô jeune tu te crois meilleur

Pourtant de toi aujourd'hui se lit la perte ;

Perte autour des valeurs qui fondent l'être.

Reste, passe en tête, mais souviens-toi que le travail seul forge les maîtres.

Être pour paraître t'amène aujourd'hui à vivre une vie de traître."

(page 43).

 

Au-delà de son Congo natal, le poète s'interroge sur l'avenir de l'Afrique, étranglée par des dictatures qui ont pris en ôtage le pays qu'ils avaient la mission de développer, de servir. Mais ces présumés chefs d'Etat ne viennent pas pour servir le pays, ils viennent se servir. 

"Ici gît Monsieur Congo, tombé au front de la raison

Et ailleurs, aux mains des Bongo,

Le Gabon gît dans sa maison." (p. 35)

 

Le peuple pourtant se lève, des voix s'élèvent, même si c'est au prix de leur vie : 

"Ils sont légion, ceux qui tombent

De la maison ils arrivent à la tombe" (p. 35)

 

Que ce soit dans le poème "A nos morts tombés dans les creux de leur cupidité", ou dans "Peuple, force, modèle de lutte", le poète salue tous ceux qui se battent pour un avenir meilleur et les encourage à poursuivre le combat pour la liberté, pour la dignité.

 

Racine, un recueil de 16 poèmes dont le lyrisme et l'engagement retiendront l'intérêt des lecteurs.

 

Extrait de la préface de Marie-Léontine Tsibinda : "Racine, de Pterne Ngoulou, se lit comme une élégie à la vie. Une vie de nostalgie parfumée dans une révolte contenue. Racine, un lieu où se côtoient passé et présent, s'enlacent mort et vie, mugissent rage et désespoir, fleurissent, fleurissent espérance et futur."

 

Paterne Ngoulou, Racine, Editions La Doxa, Préface de Marie-Léontine Tsibinda, 2017, 43 pages, 5 €.

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29 janvier 2019

Le Phoenix, d'Aïssatou D. Ehemba

Aïssatou D. Ehemba est l'auteure de deux romans et le second se présente comme une enquête policière. Comme dans la série policière "Clombo", les coupables sont connus d'avance, mais comment la police réussira-t-elle à les démasquer ? Et d'ailleurs le mystère sera-t-il entièrement élucidé ? Seul le lecteur aura ce privilège...

 

Interview publiée dans AMINA N°584 de janvier 2019

 

"Aïssatou D. Ehemba expérimente le polar"

Avec « Le Phoenix », son deuxième roman, Aïssatou D. Ehemba entraîne le lecteur dans une intrigue policière qui le fait voyager principalement entre la région parisienne et la côte d’azur, avant de l’inviter à découvrir l’Indonésie. A travers ses personnages, originaires de l’Afrique noire, du Maghreb, du Portugal, et de différentes régions de France, l’auteure évoque la France multiculturelle et crée une ambiance qui séduit tout de suite le lecteur. En se lançant dans le policier, un genre que les écrivaines d’Afrique investissent peu, Aïssatou D. Ehemba réussit un coup de maître.

 

 

Amina Janvier 2019 001

 

Aïssatou D. Ehemba, vous campez des personnages qui réservent des surprises au lecteur. Qu’ils paraissent avoir réussi leur vie ou qu’ils semblent se trouver sur une pente raide, ils ont des blessures qu’ils croient cicatrisées mais qui saignent encore selon les circonstances. Comment surmonter les épreuves de la vie ?

Avec beaucoup de courage et de l’optimisme. Eva cartier par exemple avait tout pour réussir au départ, puis un accident de la vie et une dépression étant survenus, elle s’est laissée aller. Pour moi, tout le monde a droit à une seconde chance. Il faut savoir la saisir. Elle l’a fait et tel un Phoenix, elle va renaitre de ses cendres en faisant certains choix.

 

Vos héros sont des jeunes de banlieue qui se livrent à la délinquance, jouant chaque fois au chat et à la souris avec la police, au grand dam des parents qui aimeraient voir leurs enfants suivre le droit chemin. On voit par exemple la détresse de la maman de Kader, qui se plaint de ce que tous ses garçons « avaient mal tourné ». Autrement dit, l’éducation est une armure bien faible dans la jungle de la banlieue ?

 

Eduquer ses enfants est quelque chose de très difficile. Il n’y a pas de recette miracle et beaucoup de parents sont dépassés aujourd’hui. Il n’y a qu’à voir la multiplication des émissions comme « Super Nanny », « Pascal le grand-frère » ou d’autres…. Mais d’autres font de leur mieux en inculquant des valeurs et des principes à leurs enfants mais ils sont aujourd’hui en concurrence avec la rue et ses règles.  La mère de Kader est vaillante et travailleuse. Mais lui comme ses frères n’ont pas suivi le droit chemin qu’elle souhaitait pour eux. Seule sa fille se donne les moyens de s’en sortir.

 

Vous dites des jeunes femmes vivant dans les quartiers difficiles, qu’elles « risquaient leur vie et leur honneur dès qu’elles mettaient le pied hors de leur habitation ». Si vous étiez Maire ou décideur politique, quelles actions mèneriez-vous pour que la vie dans certains quartiers soit plus sereine et non toujours associée au danger ?

 

J’ai un peu exagéré cette phrase, mais parfois on entend des jeunes filles se plaindre d’être maltraitées verbalement parce qu’étant un peu trop coquettes. Dans les quartiers comme ailleurs on colle très vite des étiquettes peu flatteuses. Dans mon roman, les jeunes que je présente sont des gentils, ils aiment faire la fête, mais parfois ils s’ennuient et les mauvaises idées germent. Aspirant à un confort matériel véhiculé par Internet, les réseaux sociaux et les émissions de télé-réalité, ils basculent. Mais dans ces mêmes quartiers, il y a des jeunes garçons et filles très brillants et bourrés de talent. Certains finissent, avocats, médecins ou autres…

 

Justement, à côté des jeunes qui croient réussir en misant sur la délinquance, vous décrivez aussi d’autres personnages qui se battent pour gagner leur vie à la sueur de leur front, mais cela ne protège pas toujours de la misère (morale et matérielle), qui peut frapper même une personne bien située socialement, comme Eva Cartier qui devient du jour au lendemain une clocharde. La misère se trouve partout ?

 

Oui, aujourd’hui, nul n’est à l’abri. On peut tout avoir, être au sommet et tout perdre du jour au lendemain. Ce sont les aléas de la vie.

 

La lecture de votre roman est agrémentée par diverses citations qui introduisent les chapitres et en donnent l’esprit. Au vu des rebondissements et du dénouement du roman, peut-on dire que celle de Paul Eluard résume bien l’ensemble : « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous » ?

 

Oui, j’aime beaucoup cette citation qui est un leitmotiv que mon meilleur ami et moi ne cessons d’invoquer. Pour moi toute rencontre ou toute chose a sa raison d’être. Les orientaux parlent de destin, ‘‘mektub’’.

 

Vous citez essentiellement des auteurs d’Occident. Avez-vous aussi été touchés dans votre parcours de lectrice par des auteurs d’Afrique ? Pouvez-vous en citer quelques-uns ?

 

Ayant fait toute ma scolarité en France, c’est à l’âge adulte que j’ai été curieuse de mon pays d’origine et son histoire. Ainsi, j’ai découvert les écrits de Senghor, la romancière Mariama Bâ, l’écrivain-cinéaste Ousmane Sembène et beaucoup d’autres… L’Afrique est riche d’érudits, c’est ma fierté.

 

Propos recueillis par Liss Kihindou.

 

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20 janvier 2019

La Rue Cases-Nègres, de Joseph Zobel, scrutée par des élèves de 4e

Lorsque, l'été dernier, je préparais les lectures à proposer aux élèves cette année, j'ai fait des découvertes, si bien que, pour la séquence consacrée à l'étude de la confrontation des valeurs, j'ai hésité entre plusieurs oeuvres. Finalement, j'ai proposé les deux romans entre lesquels j'hésitais, et aussi La Controverse de Valladolid, qui montre comment on est passé de l'esclavage des Indiens à celui des Noirs, comment l'Eglise a en quelque sorte officialisé la traite et l'esclavage des Noirs, de sorte qu'ils s'amplifièrent de manière spectaculaire et se poursuivirent sur plusieurs siècles. Nous avons étudié La Controverse de Valladolid de Jean-Claude Carrière en classe. Et chez eux ils devaient lire Coeur noir, de Joyce Pool, un roman pour la jeunesse facile à lire et qui sensibilise bien les jeunes aux réalités de l'esclavage. J'ai publié, après ma lecture,  un article que l'on peut lire ici.

 

Photo livre et film Rue Cases Nègres

 

Tous ceux qui le souhaitaient pouvaient en plus lire La Rue Cases-Nègres, de Joseph Zobel, ce qui leur rapporterait des points supplémentaires (des points bonus). Il n'en fallait pas plus pour motiver les élèves, car sur un effectif de 22 élèves, ils étaient 16 à avoir décidé de lire ce roman magistral, qui ne relève pas de la littérature de jeunesse, qui nécessite au contraire d'être plutôt "armé" littérairement pour comprendre et apprécier ce livre. 

La première partie du roman, dans laquelle José raconte ses journées à la rue Cases-Nègres, ses parties de jeux mais aussi ses bêtises d'enfant avec ses petits camarades, a été particulièrement appréciée. Disons plutôt que les élèves ont été plus sensibles à cette première partie car les héros sont des enfants et leurs bêtises ont sans doute rappelé dans leur esprit des souvenirs personnels.

Mais ensuite leur intérêt s'est amenuisé : ils ont pour la plupart trouvé le reste long à lire, alors que c'est là que résidait toute la substance du livre, le moment où José, qui est plus âgé, commence à réfléchir sur la condition des Noirs, sur la différence qu'il y a entre un enfant de riche et un enfant de pauvre quelle que soit la couleur de sa peau. Sa scolarité, et toutes les épreuves qu'il a dû subir, les difficultés que sa grand-mère, sa mère et lui-même ont dû surmonter pour atteindre l'objectif visé, ces pages sont d'une qualité exceptionnelle. Mais il fallait avoir une certaine maturité de lecture pour goûter à ces pages, et je me réjouis de ce que certains élèves, dans le lot, se sont distingués comme de fins lecteurs. Quel plaisir de voir que de jeunes lecteurs ont bien compris le projet de Josep Zobel dans ce roman que l'on peut qualifier d'autobiographique, et qu'ils peuvent en parler, non seulement avec justesse, mais aussi avec émotion ! 

En corrigeant les copies, on s'aperçoit tout de suite qu'il y a ceux qui ont compris, et ceux qui n'ont pas très bien compris ou qui sont restés parfois à la surface. Par exemple à la question "Que pensez-vous de la manière dont m'man Tine a élevé son petit-fils ? Justifiez votre réponse en vous appuyant sur des exemples précis", un grand nombre d'élèves s'est arrêté à la sévérité de m'amn Tine : "Elle l'élève de manière un peu cruelle" ; il y en a même un qui va jusqu'à affirmer qu'elle l'élève "sans amour", parce qu'elle le frappe et l'embrasse rarement. Il y en a, comme L., qui ont nuancé leurs propos et qui, à côté de la sévérité de M'man Tine, ont aussi perçu les sacrifices qu'elle a fait pour José :

"M'man Tine peut être stricte envers José comme par exemple le jour où il a cassé le bol, sa grand-mère l'a obligé à se mettre à genoux, il saignait. Mais elle peut être gentille comme par exemple quand il s'enfuit chez Mme Léonce et qu'il ne mange pas, elle va déménager (pour régler le problème). Elle a eu une enfance difficile car elle travaillait depuis toute petite, elle s'est fait violer par M. Valbrun ; sa fille, Délia, à partir de 12 ans, va à l'école et vécut chez Mme Léonce, elle veut faire pareil pour José."

 

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C'était bien argumenté. Mais ceux qui m'ont le plus fait plaisir, ce sont ces deux élèves, A. et Z., qui depuis le début de l'année me surprennent agréablement par la finesse de leur analyse quand il s'agit de textes littéraires à étudier.

Z. : "M'man Tine a très bien élevé son (petit) fils car elle l'a toujours empêché de rejoindre les petites bandes, elle a tout fait pour qu'il aille à l'école, elle lui a appris à ne pas voler ou demander de l'argent aux gens. Elle le protégeait dans les plantationsn du froid, du chaud et de la pluie. Elle sacrifiait parfois ses repas de la plantation pour lui."

Z. a perçu tous ces détails qui montrent que M'man Tine n'était pas "sans amour", comme l'a affirmé R., elle était au contraire remplie d'amour pour son petit-fils : elle rêve pour lui d'un autre avenir que de connaître la dure et ingrate tâche de travailleur dans les plantations. Les sévérités n'étaient pas de la méchanceté, mais sa manière de lui transmettre des valeurs ; elles n'ont même pas besoin d'être mentionnées, car elles sont si légère comparées au poids des sacrifices consentis par M'man Tine pour préserver José et l'inciter à réussir à l'école pour avoir la chance de connaître un autre destin que celui qui semblait déjà tout tracé pour un jeune Noir à cette époque, en Martinique.

C'est aussi ce que traduit la réponse de A. : "Pour moi, M'man Tine a très bien élevé son (petit) fils, puisqu'elle va même déménager à Petit-Bourg pour que José puisse aller à l'école, elle ne voulait pas que José vienne dans les champs avec elle après l'incendie, et elle faisait tout pour que José soit instruit, qu'il ne vive pas la même vie qu'elle."

 

Les élèves devaient commencer par faire un résumé du roman, et puis, parmi les questions, il y avait celle-ci qui donne la liberté à l'élève de s'exprimer sur le livre, selon ses impressions : "Avez-vous aimé lire ce roman ? Qu'est-ce qui vous a déplu ? Bref faites le bilan de votre lecture en souligant les points positifs et les points négatifs."

 

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Réponse de Z. : "J'ai vraiment aimé ce roman, ce qui m'a déplu, c'est qu'à la fin José ne peut pas aider sa grand-mère. Et en plus, les Noires sont vraiment en mauvaise condition alors que les Békés, eux, sont tout puissants. C'est bien que Jojo se soit échappé, et que José ait réussi son Bac, mais c'est dommage que M. Médouze et M'man Tine soient morts au travail. C'est nul qu'il y ait autant d'inégalités entre les Noir(e)s de plantation et les Noir(e)s riches. Les anciens camarades de José sont partis dans les petites bandes, leurs parents n'ont pas suivi l'exemple de M'man Tine, c'est nul."

Réponse de A. : "Ma lecture a été plutôt bonne. J'ai bien aimé lire ce roman, ce qui m'a déplu le plus, c'est les conditions de vie des habitants de la rue Cases-Nègres, M. Médouze qui meurt à cause du travail,  la pauvreté qui y règne, les parents comme par exemple M'man Tine qui n'arrive pas à nourrir correctement son petit-fils. Les points positifs de l'histoire de ce livre sont que même dans cette pauvreté les enfants arrivent à jouer et à s'amuser, avec toutes les galères que José a connues, il réussit à avoir son Bac. Et les points négatifs, c'est surtout la domination qu'ont les Européens, les Français, sur la population martiniquaise, l'inégalité, et même avec tout ce que les Noirs travaillaient, ils sont payés pas comme il faut."

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Réponse de V. : "Pour moi, ce livre est très pertinent, car cela parle d'une (esclave) qui travaille dur pour que son petit-fils sorte de la plantation et qu'il aille à l'école. C'est une dame très forte car elle a réussi à sortir sa fille et son petit-fils de la misère. J'ai adoré lire ce roman car c'est une vraie preuve d'amour."

 

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Question : Comparez la Rue Cases-Nègres à la Route Didier : quelles remarques pertinentes pouvez-vous faire ?

Réponse sommaire de S. : "A la rue Cases-Nègres, il y a plus de Noirs qu'à la Route Didier où il a principalement es Blancs."

Réponse satisfaisante de A.M. : "A la rue Cases-Nègres les habitants sont pauvres, ils travaillent dans les champs de cannes à sucre et il n'y a des des Nègres, tandis qu'à la Route Didier les habitants sont principalement des Blancs possédant des voitures de luce."

 

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Réponses nourries, argumentées, pertinentes de Z. et A. :

Z. : La Rue Cases-Nègres est peuplée de Noirs qui doivent se tuer au travail et qui galèrent, qui ont des maisons déplorables avec une ou deux pièces.. Alors que la Route Didier est peuplée de Békés riches, puissants, avec de belles villas et des employés de ménage. Il y a aussi des Noires qui adulent les Blancs et qui sont fiers d'êtres leurs "esclaves". On peut remarquer qu'il y a vraiment une différence entre ceux qui dominent : les Blancs, et ceux qui servent : les Nègres.

A. : La Rue Cases-Nègres est une rue plutôt pauvre, avec des cases en paille et en bois, où vivent les Noirs, une route qui mène aux champs, où les enfants s'amusent quand leurs parents vont aux champs ; il y a des cris, beaucoup d'enfants de cette rue ne vont pas à l'école, ou n'ont même pas les moyens; ils vivent une vie misérable et sont pauvres, ils sont entre eux, et c'est des Noirs.

      La Route Didier est une route où règne la propreté, une route avec beaucoup de belles maisons, des villas, et une population plutôt blanche (Békés), avec des emplois qu'on ne voit pas à la Rue Cases-Nègres : gardiens, voituriers ; les enfants qui vont à l'école, qui sont intelligents, instruits, une route calme, une population plutôt aisée y vit. M'man Delia et José le disent eux-mêmes : la Route Didier est l'opposé de la Rue Cases-Nègres. La population n'est pas la même et n'a pas les mêmes moyens. La Route Didier est une route dans la capitale."

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Au retour des vacances de Noël, toute la classe a regardé le film réalisé par Euzhan Palcy. Ceux qui avaient lu le livre avaient principalement à relever les changements effectués par la réalisatrice (trouver les différences entre le livre et le film) et à dire s'ils avaient préféré le livre ou bien le film. 

 

Réponses honnêtes de A.M. et L. :

A.M. : "Malgré les changements eeffectués par la réalisatrice, je préfère le film car avec des images j'arrive mieux à m'intégrer dans l'histoire. Je trouve que c'est moins long, la durée du film, que le temps de lire et je trouve que lire est un peu ennuyant que de regarder le film.

L. : "J'ai préféré le film car j'ai ressenti plus d'émotions en voyant la situation des Nègres à l'époque. Par contre j'aurai aimé qu'il y ait moins de différences entre le livre et le film ; que la mère de José soit vivante... Il y a eu des passages drôles et d'autres marquants. En voyant le film, j'ai mieux compris la vie des Nègres dans les champs de canne.

Réponse nuancée de R. : "Le livre permet de savoir plus de choses, il y a plus de détails, mais le film permet de mieux comprendre, de voir la scène et comment sont les personnages. Donc pour moi je préfère les films que les livres mais pour La Rue Cases-Nègres, je préfère le livre."

Réponses de ceux qui ont été séduits par la plume de Zobel :

Z. : "J'ai préféré le livre car il était beaucoup plus détaillé, plus profond, on pouvait vraiment comprendre ce que José ressentait. D'ailleurs dans le livre, la différence entre les Békés et les Nègres est flagrante et énervante ; je trouve que le film n'a pas assez exploité ce côté-là et les sentiments de José."

A. : "J'ai préféré le livre, parce qu'il y avait plus de détails. Je préfère lire que regarder, on racontait bien les événements , il y a en plus un beau vocabulaire et ça me permet d'apprendre des mots, toutes les actions sont bien précisément racontées et on explique aussi le pourquoi de cela ; dans le film, c'est le gros qui est raconté, les actions les plus ''petites'' du livre ne sont pas racontées, ce qui réduit l'impact sur la personne qui regarde le film."

 

Joseph Zobel, des élèves de 13-14 ans, qu'ils soient plus ou moins armés littérairement, ont été sensibles à ta plume.

 

On peut relire ma chronique sur La Rue Cases-Nègres en cliquant ici.  

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30 décembre 2018

Fergo, tu traceras ta route, de Rahmatou Seck Samb

J'ai eu le plaisir de faire la connaissance de Rahmatou Seck Samb au Salon Livre Paris 2018. En effet, elle figurait parmi les auteures présentes autour de la table-ronde que j'ai animée. Il y avait aussi la grande Aminata Sow Fall et Charline Effah. J'avais publié un compte-rendu que l'on peut lire ici.

A défaut de pouvoir me procurer un de ses livres, j'étais allée fouiner sur Internet, où j'ai découvert qu'elle venait de recevoir le Grand Prix du Président de la République du Sénégal pour les Lettres. Comment sont attribués ces prix ? Sont-ils entièrement à mettre sur le compte du mérite ou bien résultent-ils  davantage des liens avec le pouvoir en place ? Ne seraient-ils pas l'expression de l'allégeance de l'auteur primé au Président ? Ces "Prix du Président de la République", je  les regarde de loin, pour ne pas dire je m'en méfie... Telles étaient mes dispositions d'esprit avant de rencontrer Rahmatou Seck Samb, avant de l'écouter... Il faut dire que c'est une femme qui sait retenir l'intérêt de son auditoire, une femme qui a des choses à dire et qui sait les dire avec une élégance et une conviction qui vous donnent tout de suite envie de la découvrir dans le texte. 

 

Couv FERGO

 

J'ai aimé chez elle la volonté de dire l'Afrique, d'ajuster la vision que l'on peut en avoir. Il se dégageait d'elle une âme panafricaine qui m'a touchée. Et puis elle était aussi animée de l'esprit de fraternité ou de partage... On ne s'est pas plus tôt saluées qu'elle m'a aussi présenté Sokhna Benga, une autre plume féminine du Sénégal (que je n'ai pas encore lue). Bref, Rahmatou Seck Samb ne m'a laissé que des impressions positives. Il fallait absolument que j'acquiers un de ses livres. Sur ses conseils, j'ai donc pris le dernier, le roman Fergo, d'autant plus que la 4e de couverture avait tout pour me faire des clins d'oeil convainquants : on y apprend que le héros foule la terre congolaise et qu'il ne reste pas insensible au grand fleuve Congo... 

Ma lecture de Fergo m'a définitivement convaincue : Rahmatou Seck Samb est une plume de qualité. Son Roman fait partie de ces oeuvres qui exigent la concentration. La multiplicité des mots ou expressions en langues du Sénégal ne doit surtout pas décourager le non familier de ces langues, qui ne goûtera pas à leur saveur autant que les natifs du Sénégal, mais le livre est bien écrit. Bien plus, j'ai été séduite par la manière dont l'auteur a su dire les spécificités de chacun des pays traversés par Baïdy, le héros. L'auteur connaît intimement ces pays et dévoile non seulement l'histoire mais aussi les us et coutumes de ces terres africaines. Mais il y a autre chose, il y a aussi ce qui fait la magie de ces pays, comme lorsqu'elle parle de la musique de la République Démocratique du Congo.

L'auteure a su rendre justice à chacune des femmes de Baïdy, celle qu'il avait épousée au Sénégal, Matel, et celle qu'il prend sur le sol congolais, Lisaela. Il suffit de lire le chapitre VII : "Cuisine, royaume de Matél ; Cuisine, territoire de Lisaela", pour s'en convaincre. 

Rahmatou Seck ne se prive pas de parler de l'histoire politique, notamment des relations complexes entre les puissances occidentales et leurs anciennes colonies : "Alors s'établit un modus vivendi stable ; on laisse les sapeurs faire ce qu'ils veulent, avec ou sans papiers chez le Noko, l'oncle belge, rien de variment méchant et, en retour, l'oncle exploite tranquillement chez le neveu." (Fergo, page 145)

Il n'était pas concevable pour moi qu'il n'y ait aucun article sur Rahmatou Seck Samb sur ce blog.

L'interview qu'elle m'avait accordée avait été publiée dans le magazine AMINA, N° 579 de juillet-août 2018.

La voici :

 

AMINA Rahmatou Seck Samb

 

Troisième roman de Rahmatou Seck Samb, « Fergo, tu traceras ta route » raconte l’odyssée d’un jeune Sénégalais à travers l’Afrique. L’occasion pour l’auteure de rappeler que l’immigration Sud-Nord, qui préoccupe souvent l’opinion et les médias, est bien minime comparée à l’immigration au sein même de l’Afrique. Ce roman a été couronné par le Grand Prix du Président de la République pour les Lettres. La remise du prix a eu lieu en décembre 2017 à Dakar, au Sénégal.

 

Rahmatou Seck Samb, vous venez de recevoir le Grand Prix du Président de la République du Sénégal pour les Lettres. Que représente ce prix pour vous ?


Je ne considère pas ce prix comme un couronnement, mais comme un tournant qui me mène vers une écriture plus exigeante et peut-être plus responsable. Néanmoins, c’est une grande récompense pour l’effort fourni, car le travail de l’écrivain est semé d’angoisses, de doutes, de sacrifices, il est constitué d’éternels recommencements… et quand un prix intervient, le symbole que celui-ci représente est important.


Vos romans font souvent voyager le lecteur dans différents pays. Dans « Fergo, tu traceras ta route » par exemple vous évoquez entre autres les deux rives du fleuve Congo, auxquelles vous rendez d’ailleurs hommage dans la dédicace qui précède le roman. Pourquoi cet hommage ?


Mon roman est une fresque africaine, mon héros quitte le Fuuta, une région du Sénégal, pour aller au Zaïre qu’on appelle aujourd’hui Congo Démocratique. Il traverse sept pays : le Mali, le Burkina Faso, le Bénin, le Nigéria, le Cameroun, le Gabon, le Congo, puis il arrive dans les mines diamantaires du Congo RDC. Chaque fois qu’il arrive dans un pays, c’est l’occasion d’observer les mœurs locales, de porter un regard sur chacune de ces sociétés. Je suis l’épouse d’un diplomate et dans le cadre des fonctions de ce dernier, j’ai vécu dans différents pays africains, que j’ai observés, et je me suis aperçue d’une chose : c’est que l’Afrique est diverse, mais en même temps elle est unie dans sa diversité, partout on retrouve les mêmes valeurs.



Vous parlez beaucoup des noblesses du Sénégal, par exemples la noblesse guerrière, la noblesse maraboutique, on sent que vous voulez partager l’organisation de la société traditionnelle sénégalaise. Avez-vous le sentiment que la modernité menace cette organisation traditionnelle ?



La modernité peut bousculer un peu mais cette organisation est encore présente. Les classes correspondent en fait à des rôles ou des fonctions dans la société, il y a des castes, comme dans toute l’Afrique de l’Ouest d’ailleurs : la caste des forgerons, des bijoutiers, des griots… Les griots sont aujourd’hui en quelque sorte les conseillers en communication. Il n’y a pas de discrimination entre les castes, tout le monde a droit à tout, cependant c’est lors des mariages que parfois des problèmes peuvent surgir. Les unions entre différentes castes peuvent parfois poser problème. Et pourtant cela ne devrait pas être : le Sénégal est un pays musulman et l’Islam promeut l’égalité.



Vos romans, mis à part le deuxième où vous rendez hommage à votre frère disparu, sont en général construits autour d’une figure féminine. Est-ce un hasard ou un choix délibéré ?


C’est vrai, c’est l’éternel féminin que je décris, cela se fait de manière inconsciente, mais votre remarque est juste. Et même dans le deuxième roman, je parle beaucoup de ma mère. Dans « Fergo », il y a un jeu de miroirs : je regarde un homme qui regarde une femme et qui compare la femme sénégalaise à la femme congolaise.


Quel message avez-vous souhaité transmettre dans « Fergo » ?


Dans ce roman, je dis que l’Afrique est belle, elle est unie dans sa diversité, au lieu d’aller se tuer dans des pirogues pour atteindre l’eldorado européen, on peut aller dans d’autres pays d’Afrique. On ne le dit pas assez, mais 85 pour cent de gens qui émigrent le font à l’intérieur de l’Afrique, 15 pour cent seulement vont vers l’Occident. On trouve des Sénégalais à Kinshasa, des Congolais à Dakar, à Abidjan… on est bien chez nous. On est partout chez soi, et quand on arrive, on épouse les femmes du pays, il y a ainsi beaucoup de métissages. Mon héros a vécu dans différents pays d’Afrique. C’est ce dont ont rêvé les pères fondateurs de l’union africaine.


Le Sénégal, votre pays, est le pays d’Afrique francophone où les plumes féminines se sont toujours distinguées. Quelles sont vos relations avec les autres écrivaines sénégalaises ? Les connaissez-vous toutes ?


Nous nous connaissons toutes, en effet, nous sommes toutes membres de la société des écrivains du Sénégal. Il y a aussi l’organisation internationale PEN (Poètes, essayistes, nouvellistes) à laquelle nous faisons partie, mais c’est vrai que nous, écrivaines du Sénégal, nous devrions peut-être nous organiser aussi et nous doter d’une structure à part. C’est une idée à creuser.

 

Propos recueillis par Liss Kihindou. 

 

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01 décembre 2018

Dix femmes écrivaines du Bénin

     Les initiatives féminines se multiplient sur la scène littéraire africaine. Après Les lyres de l’Ogooue, recueil de nouvelles publié en 2012 aux Editions Jets d’encre et réunissant dix écrivaines du Gabon ; Sirène des Sables, anthologie de nouvelles parue en 2014 aux Editions L’Harmattan, qui a connu la participation de onze femmes du Congo-Brazzaville, des écrivaines du Bénin se lancent dans une aventure collective. Elles publient, chez Les Impliqués Editeur, un livre intitulé tout simplement Dix femmes écrivaines du Bénin. Comme l’indique le sous-titre du recueil, ces écrivaines du Bénin nous proposent des histoires de famille, qui invitent le lecteur à s’interroger sur la différence, que ce soit la différence biologique ou la différence de classe sociale, les relations de couple, le deuil, l’immigration, la démission des parents…

 

COUV Dix écrivaines du Bénin 001

 

     Les écrivaines que l’on découvre dans ce recueil sont des femmes très actives du point de vue littéraire et culturel. Faire connaître les écrits des auteurs béninois, inciter la jeunesse béninoise à s’intéresser à la littérature, préparer en particulier les jeunes filles à intégrer le fait que la littérature n’est pas un terrain exclusivement masculin… Tels sont les objectifs qu’elles se donnent à travers les différentes actions qu’elles mènent sur le terrain, et qui connaissent un succès tel qu’il est perceptible de l’extérieur du Bénin. Ces femmes peuvent être considérées comme des pionnières qui donnent l’exemple aux générations suivantes.  

     Nos écrivaines parlent de la cellule familiale, avec tous les membres qui la constituent bien sûr, mais la femme apparaît tout de même, d’une manière ou d’une autre, comme le personnage principal dans l’ensemble des nouvelles, une femme qui se bat pour obtenir ce qu’elle veut, une femme qui veut s’affirmer, qui peut aussi vouloir céder à ses pulsions. Qui a dit que les femmes n’avaient pas de désirs ? Pourquoi le désir serait-il essentiellement masculin ?

     J’ai bien aimé la première nouvelle, « Illusion dermique », de Sophie Adonon, pour la gravité du sujet abordé : le refus de la différence pousse toute une communauté à être, pas simplement discriminante, mais carrément criminelle !

     La seconde, « Secret de famille », de Harmonie Byll Catarya, révèle cette douleur commune à toutes les femmes du monde lorsqu’elles découvrent la ‘‘double vie’’ de leur mari ou conjoint.

     Eliane Chegnimonhan fait un double portrait de femmes dans « L’Amour d’une grand-mère » : de deux sœurs, l’une est mythomane, l’autre raisonnable, posée.

     Lhys Degla, dans sa nouvelle « Sunday », nous met dans la peau d’un petit enfant conscient du drame qui se joue devant ses yeux innocents.

     Dans « Ces paroles douces qui apaisent mon coeur », Adélaïde Fassinou aborde la question du deuil : comment surmonter l’absence de l’être cher (la mère) ? Peut-être en continuant de discuter avec lui comme de son vivant.

     J’ai aussi bien aimé l’« Assanhoun conjugal » de Myrtille Akofa Haho pour sa chute : un polygame fier de l’être devient un monogame heureux.

     Elena Miro K nous parle du désir féminin avec son titre « La Caresse d'un regard ».

     Le lecteur appréciera la poésie de la nouvelle de Carmen Fifame Toudonou, « Le Fausset ».

     Sœur Henriette Goussikindey clôt le recueil avec « Ensemble », Extrait de texte dans lequel elle  assimile le travail d’un artiste au ''travail'' de la parturiente.

     J’ai cependant une préférence pour « Une dispute de trop », d’Anaïs Aho et « Sœur riche, sœur pauvre » de Gisèle Ayaba Totin.

     La première résume bien les problématiques auxquelles la femme doit faire face : comment satisfaire ses ambitions professionnelles tout en ménageant la vie de famille ? La réussite de la femme doit-elle être perçue comme une menace pour l’homme ? Comment être mère de famille et efficace sur le terrain professionnel ? La touche fantastique permet à l’auteur d’aborder ces questions universelles d’une manière originale.

     « Soeur riche, sœur pauvre » se distingue par la qualité de sa construction. Dans l’espace concis qu’est la nouvelle, et à travers une intrigue qui captive le lecteur, Gisèle Totin réussit à mettre en regard différentes thématiques (banlieue parisienne et précarité, éducation des enfants, famille recomposée, complexes autour du physique, rivalités entre sœurs, création d’entreprise, snobisme…) qui, prises individuellement, forment un sujet à part entière, mais que l’auteur rassemble de manière à produire, en arrière-plan, une musique qui a pour effet de dramatiser les actions qui se jouent au premier-plan. On est comme au cinéma avec les accompagnements musicaux qui indiquent le ton de la scène…

 

     Au terme de la lecture de ce livre, qui nous introduit dans l’intimité des familles, on s’interroge sur la famille. Celles que nous avons découvertes, mais aussi notre famille à nous, lecteurs. Famille solide ou fragile ? Une famille peut paraître un roc et s’effriter comme un château de sable, quand souffle le vent de l’adversité, du soupçon, de la délation, de la misère, etc.

     Sophie Adonon, Harmonie Byll Catarya, Anaïs Aho, Eliane Chegnimonhan, Lhys Degla, Adelaïde Fassinou, Myrtille Akofa Haho, Elena Miro K, Gisèle Totin, Carmen Fifame Toudonou et Sœur Henriette Goussikindey  nous font prendre conscience de la fragilité des relations humaines, la fragilité de l’existence. Tout peut changer du jour au lendemain, alors profitons de chaque jour qui nous est donné près de ceux que nous aimons. N’attendons pas demain pour mener à bien nos projets. Demain, il sera peut-être trop tard. Le fil de notre vie peut se briser au moment où l’on ne s’y attend pas. 

 

Extraits de "Une dispute de trop", d'Anaïs AHO

 

"Mon ascension dans le domaine professionnel était loin de faire plaisir à mon homme. Et c'était justement cela qui était la cause de nos fréquentes disputes.

Il était avocat comme moi, mais ne travaillait pas encore. Sa situation financière était un handicap pour lui. Etant donné que je rapportais actuellement plus d'argent que lui à la maison, il avait progressiement développé un complexe d'infériorité qui n'avait pas lieu d'être d'après moi. Sans oublier sa jalousie maladie qui surgissait dans toutes les situations de notre vie courante. Il pensait à tort que j'essayais de jouer le rôle d'homme à sa place. Alors que tout ce que je voulais, c'était d'apporter une stabilité financière à notre foyer sans qu'on n'éprouve le besoin d'aller emprunter à droite et à gauche." (p. 48)

 

"William ne voulait pas se gêner dans la vie. Il était partisan du moindre effort et cela m'horripilait. Il aimait laisser la vie le balloter de droite à gauche alors que de mon côté, j'aimais aller au-devant des opportunités. Avec beaucoup de difficultés, j'avais fini par accepter qu'il soit de la trempe des hommes qui n'aimaient pas trop "se démerder" dans la vie. Mais qu'il tente de m'empêcher de poursuivre mes rêves était une chose que je ne pouvais pas accepter. Je voulais d'un homme qui soit prêt à me motiver, à me pousser à avancer toutes les fois où le besoin se faisait sentir... Un homme capable de gérer son égo en comprenant que mon évolution dans ma vie professionnelle était un bienfait pour notre couple. J'avais besoin d'un homme capable de m'aider à élever nos enfants." (p. 50)

 

 

Dix Femmes écrivaines du Bénin, Histoires de famille, Sous la direction de Gisèle Ayaba Totin, Paris, Les Impliqués Editeur, 2018, 17 €.

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24 novembre 2018

Les Coeurs insulaires, entre préjugés et complexes, INTERVIEW AMINA

Voici une interview parue dans le magazine AMINA N°582, de novembre 2018. Rosy Bazile se prête avec grâce au jeu des questions-réponses, pour parler de son roman, dont nous avions déjà fait une recension ici.

 

AMINA novembre 2018 001

 

A travers l’histoire d’une jeune femme et de sa mère, Rosy Bazile met en relief l’histoire d’une île étranglée entre un passé colonial et un présent sur lequel pèsent les préjugés, les complexes et les inégalités issus de ce passé.

 

Rosy Bazile, vous avez un parcours un peu éclectique, vous avez tâté de différents arts, pouvez-vous vous présenter à nos lectrices et lecteurs?

Je suis née et j’ai grandi à Port-au Prince en Haïti. Je vis en France depuis septembre 1988. J’ai été attirée très tôt par le monde artistique, j’ai fait du théâtre, de la danse, j’ai écrit mes premières histoires sous forme de contes à l’âge de sept ans. La musique occupe une place importante dans ma vie. Étant bercée par des chants traditionnels, j’ai commencé à me produire dans des spectacles pour jeunes talents à Port-au Prince. Je fus animatrice radio et Journaliste. Des années plus tard, j’ai écrit mes propres chansons et ce jusqu’en 2008, l’année où j’ai laissé tomber la scène musicale et théâtrale pour me tourner vers un autre métier artisanal. Car, parallèlement au chant, à la danse etc. je faisais de la couture en autodidacte bien sûr. J’ai travaillé comme costumière pour deux compagnies de Théâtre à Paris. Quand j’ai arrêté le chant, j’ai créé mon entreprise en tant que styliste miniaturiste. Je crée des vêtements pour des poupées mannequin de collections Américaines, Anglaises et Sud-Coréennes. Je suis une touche à tout, j’adore découvrir des univers différents du mien et développer ma créativité.

 

Comment êtes-vous arrivée à la littérature pour ne pas dire l’écriture ?

La lecture m’a toujours accompagnée, comme je l’ai dit plus haut, j’écrivais des histoires et je dévorais tout ce qui me tombait sous la main. Ouvrages scolaires, journaux, prospectus, et romans d’aventure. J’ai lu tout le Club des Cinq, Alice détective, Fantomette, etc.. J’étais attirée par les héroïnes qui n’avaient peur de rien, des personnages féminins forts. J’ai écrit mes chansons, collaboré à des créations avec ma compagnie de Théâtre à Port-au-Prince. J’ai toujours un livre dans mon sac, sinon je me sens comme nue. J’ai commencé à écrire un roman à Montréal en 2000, comme le sujet touchait à des choses intimes, et faisait remonter des sentiments que je n’étais pas prête à affronter, j’ai tout arrêté. Sans le savoir, j’attendais que mon inspiration arrive à maturation, que les choses prennent forme. Et un beau matin les digues se sont rompues et les mots se sont déversés comme des eaux trop longtemps retenues.

                                                                                                                       

 Vous situez l’histoire de votre roman à St-Peters, cette île fictive représente-t-elle Haïti, d’où vous êtes originaire ?

Absolument. J’ai quitté Haïti depuis fort longtemps, en cherchant un cadre pour mon livre, je me suis rendue sur internet afin de revoir les rues de certaines villes comme Port-au-Prince, Jacmel, Cap-Haitien. Je suis tombée sur des images qui m’ont choquée. Ces images n’avaient rien à voir avec le tremblement de terre dont fut victime mon pays mais plutôt à des règlements de comptes. Cette violence m’a fichu un coup au cœur, et j’ai décidé de me créer une île parfaite pour y inclure mon histoire. St-Peters est un mélange des beaux paysages de chez moi, et d’autres îles comme La Dominique, St Lucie, La Barbade etc. sans oublier la Martinique et la Guadeloupe dont je me suis aussi inspirée.

 

Les relations, dans la société que vous décrivez dans votre roman, sont déterminées par la couleur de peau : le ‘‘teint clair’ ou ‘‘l’affiliation directe ou indirecte avec les colons britanniques, français ou hollandais qui furent les maîtres de l’île’ est comme un ‘‘passeport’ qui permet de se faire une situation enviable. Cet état de choses ne semble pas près de changer, que ce soit à Haïti, aux Antilles, en Afrique du Sud, etc. L’espoir est-il permis ?

Je ne sais pas ce qu’il en est à l’heure actuelle en Haïti, mais je ne crois pas que les choses aient beaucoup évolué. Bien sûr, il existera toujours des cœurs intelligents pour préférer l’être au paraître. Mais, il ne faut pas rêver, on a tendance à s’arrêter à ce que nos yeux voient, plutôt que d’aller à la découverte de l’autre et franchir la barrière de la couleur, de la classe sociale. Le monde avance doucement il est vrai, mais les mentalités évoluent malgré les réticences affichées de part et d’autre. J’espère qu’un jour nos qualités ne seront pas définies par rapport à notre taux de mélanine. Nos enfants nous permettent d’espérer, ils construisent un monde plus ouvert.

 

Alida, la mère de Richard Courtois, a usé de tous ses pouvoirs pour que son fils n’épouse pas une descendante d’esclave, et pourtant elle-même découvre un ancêtre noir dans son arbre généalogique. Est-ce une manière pour vous de mettre en pièces le mythe du sang ‘‘pur’ ? Serions-nous tous, tels que nous sommes, issus d’un métissage oublié, comme le pense l’écrivain Henri Lopes ?

Qui que nous soyons, nous sommes issus de mélanges plus ou moins identifiables. Je pense que si les gens se penchaient un tant soit peu sur l’histoire des peuples, ils arrêteraient leur folie de pureté raciale. Du temps où nous étions nomades, les peuplades se sont déplacées partout sur la planète. Les Anglais ont séjourné quatre cents ans en Aquitaine, les Arabes ont conquis une partie de l’Espagne, l’Empire romain a régné sur toute la Méditerranée. Alexandre Le Grand est parti jusqu’en Inde. Sans reprendre l’épopée d’Homo sapiens depuis sa sortie d’Afrique il me paraît évident que l’idée de sang pur est un mythe qui ne tiendra plus longtemps face aux découvertes scientifiques.

 

Finalement, l’amour entre les personnes issues de différentes classes sociales ou venant d’origines diverses semble la meilleure arme pour abattre les murs que les hommes ont soigneusement construits entre eux. C’est un peu ce que suggère le titre, les ‘‘cœurs insulaires’, des cœurs qui savent aimer et dépasser leur condition ?

Je n’aime pas l’idée de cloisonnement, de cases et de castes. J’aime le mélange sous toutes ses formes. Je parle d’amour. J’adore les liens improbables qui se tissent entre les humains. J’aime me dire que nous sommes pareils, mais que nous devons cultiver nos différences comme de précieuses fleurs d’humanité pour devenir plus forts. Offrir cette différence pour l’enrichissement du monde.

Photo Rosy BAZILE 2

 

Vos personnages sont un peu à votre image : ils sont doués pour l’art. La rencontre entre Marielle et Justin est scellée par l’amour de l’art. L’un transforme le bois, l’autre se sert des pinceaux et des couleurs. « L’art est dans notre quotidien dans ce pays », déclare un de vos personnages. Quelle est la place de l’art dans la vie d’un individu, d’un pays comme Haïti ? 

Donnez deux bouts de bois à un Haïtien et il vous pond une œuvre d’art. Bon, je plaisante ! Il est vrai que les artistes et artisans d’art en Haïti sont doués. Il n’est pas nécessaire d’aller au musée ou visiter une galerie pour être confronté à la création artistique. Tous les jours, vous avez la parade des bus peints. Les peintres offrent leurs tableaux sur les trottoirs, dans de petites échoppes ou au marché. Les créateurs de bijoux, les maroquiniers, les boss métal (les artisans qui domptent le fer, le forgent et le mettent en forme), tous se mettent au service de la création afin d’embellir notre quotidien. Des boîtes en fer-blanc se transforment en objets de décoration. Le moindre bout de bois peut se convertir en statuette qui fera le bonheur de celui qui l’achète ou qui le reçoit en cadeau.

 

Dans votre roman, certains s’intéressent aux œuvres d’art par snobisme alors que d’autres sont séduits par leur beauté. L’art est-il une affaire de classe sociale, d’élite ?

De tout temps les gens cherchent à affirmer leur statut social par les œuvres d’art qu’ils acquièrent. Certains sont capables de se ruiner par amour pour un tableau, un livre rare, une sculpture ancienne etc. alors que d’autres spéculent sur le prestige que cela leur apporte. Certains aimeraient bien s’approprier l’art et s’en servir comme moyen de domination et de distinction de classe, alors que l’art est tout simplement une émotion à partager, une passerelle entre les gens.

 

Si vous aviez deux ou trois coups de cœur à partager avec nos lecteurs, quels titres proposeriez-vous ?

J’ai des centaines de coups de cœur, mais je partagerai volontiers avec vos lecteurs ces quelques ouvrages :

- Harlem Quartet de James Bladwin

- La chanson de Salomon de Tony Morrison

- L’espace d’un cillement de Jacques Stephen Alexis.

- J’avoue que j’ai vécu de Pablo Neruda.

Ces livres occupent une place spéciale dans mon cœur. Je les ai lus à des moments clé de ma vie et je porte leurs empreintes en moi.

 

Propos recueillis par Liss Kihindou.

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10 octobre 2018

Les Passants de Québec, de Nathasha Pemba

Interview de Nathasha Pemba, auteur du recueil de nouvelles Les Passants de Québec, publiée dans le magazine AMINA N°580 de septembre 2018.

 

Dans ce recueil de six nouvelles, Nathasha Pemba propose des réflexions qui traduisent le regard d’une auteure sur la société qui l’entoure. Elles traduisent en particulier son intérêt pour les relations entre les hommes, que ce soit au sein de la cellule familiale, dans le milieu professionnel, entre voisins ou encore entre deux inconnus qui se rencontrent dans un lieu public et qui engagent la conversation. Quel est notre rapport à l’autre ?

 

Couv Passants Québec

 

Alors que votre précédent recueil de nouvelles, « Polygamiques », était résolument planté en Afrique, pour ne pas dire au Congo, celui-ci se tourne vers le Canada, comme le suggère le titre, « Les passants de Québec », avec des personnages aussi bien occidentaux qu’Africains. Que représente cette ville pour vous ? Pourquoi Québec ?

Je suis venue à Québec dans le cadre de la cotutelle de ma thèse de Doctorat. J’en suis tombée amoureuse. En réalité, je suis une personne solitaire sans pourtant être asociale, et Québec correspond beaucoup à ma nature. Ce recueil est en quelque sorte un chant de reconnaissance à la ville de Québec et à tous mes amis qui y vivent.

 

Vous abordez différents thèmes dans vos nouvelles. Dans la première, intitulée « Les passants de Québec », vous vous intéressez à la question du féminisme. « J’ai toujours préféré le féminisme light et inclusif au féminisme radical, rebelle et tranchant », peut-on lire page 17. Pouvez-vous expliquer la différence entre les deux postures ?

Le féminisme radical selon moi est ce féminisme qui considère l’homme masculin comme un danger et considère l’oppression des femmes comme une construction sociale. Et le féminise light pour moi c’est le féminisme qui considère que les hommes et les femmes ont des droits. Il met en avant le principe de féminité consubstantiel à la femme et tient au respect de la personne humaine.

 

Dans « Il faut de tout pour faire un monde », vous évoquez le phénomène des réseaux sociaux. Partagez-vous l’opinion de la narratrice qui déclare que ceux-ci veulent ‘‘créer du vivre-ensemble’’ ?

J’aime beaucoup l’expression « réseau social » parce que c’est dans son essence même d’être le lieu du tissement des liens entre les individus d’univers divers. C’est, à mon sens, un lieu de rencontre et de partage, donc un lieu du Vivre-ensemble, quoique virtuel. Je partage totalement l’avis de la narratrice.

 

Cependant on ne sait pas toujours véritablement qui se cache derrière un pseudonyme, et votre nouvelle présente une chute intéressante. Accorderiez-vous à vos enfants le droit de se créer un profil par exemple sur Facebook et accepteriez-vous de faire partie de leurs ‘‘amis’’ ?

Je n’ai pas d’enfants. C’est une expérience que je ne connais pas. Cependant si j’étais parent, je n’y verrais pas d’inconvénient. Je suis une fan des réseaux sociaux, mais je suis convaincue que le tout est dans l’équilibre de la gestion, un peu comme avec l’alcool ou encore la politique. Il faut toujours une discipline dans la vie.

 

Vous mettez en scène dans vos nouvelles différentes rencontres, diriez-vous que c’est la vie, le hasard ou alors le destin qui organise ces rencontres qui changent parfois nos vies ou tout simplement notre façon de voir les choses ?

Question ambigüe ! A priori je ne suis pas une déterministe, donc le hasard est à écarter. Disons la vie ! Mais il y a aussi notre perception de tout ce qui existe.

 

Vous venez de soutenir une thèse de Doctorat en philosophie, quels sont vos projets professionnels, en dehors de l’écriture ?

Avant de commencer ma thèse, j’ai eu une vie. Je suis Enseignante de carrière. J’ai enseigné la philosophie au lycée, au Grand-séminaire Émile Biayenda et j’ai donné des séminaires à l’Institut Catholique des Arts et Métiers de l’Université Catholique d’Afrique centrale. C’est vrai que dans le cadre de mon association, je pense monter deux types de bibliothèque. Une première, spécialisée en philosophie, à Brazzaville et une deuxième ouverte à tout le monde à Pointe-Noire. C’est encore un projet, mais bon, on verra.

Merci.

Propos recueillis par Liss Kihindou.

 

Amina septembre 2018 002

 

Nathasha Pemba, Les Passants de Québec, Essor-Livres, Québec, 2017, 122 pages.

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17 août 2018

Les larmes du Fleuve, de Diaf Bikriyan

Une première oeuvre porte en elle les germes des oeuvres futures d'un auteur. Elle donne une idée de la couleur des thèmes qui macèrent en lui et qui s'exprimeront, au fil des publications, quel que soit le genre. Le recueil Les Larmes du Fleuve révèle un poète qui s'interroge sur le devenir la société. Comme cet homme assis au bord du fleuve que l'on voit sur l'illustration de couverture, Diaf Bikriyan observe le cours des choses, se demande où va le monde.

COUV Larmes du Fleuve 001

On sait où va le fleuve, il va vers l'océan, mais le monde, où va-t-il ? La direction qu'il prend ne laisse aucune place à la liesse ou à l'incouciance, au contraire, comme le suggèrent les titres des poèmes, on se croit "Dans la vallée des pleurs" ou "Sur l'île des angoisses", on croirait faire "Un voyage dans le noir", on a le "Coeur en lamentation"... "Avenir masqué", "Conscience confuse", "Conscience soldée"... Telles sont les réalités que nous vivons aujourd'hui. Ce qui ébranle le plus le poète, c'est que les valeurs ont perdu leur valeur, la morale devient comme un gros mot, comme une chose incongrue :

"C'est le vice qui est roi

Dans ce repère insolite

Sans tolérance ni droit

Où le bon sens n'est que mythe"

(Les larmes du Fleuve, page 19)

On peut lire aussi, page 15 :

"La vertu a pris la direction

Fatale qui l'élimine à petit feu

Et la place sur un champ de perdition

En la soumettant à certains désaveux"

On se trouve comme dans le "circuit fermé" de la violence, de la haine, du racisme, de l'ethnisme, des guerres, de la cupidité qui fait tomber toutes les barrières... Nous vivons un "siècle absurde", comme on peut le lire page 77 :

"Mangez la violence

Et chiez la criminalité

Et quand le temps viendra... Criez votre vile éminence"

Il ne faut pas pour autant en conclure que ce recueil est un livre sombre, il est simplement réaliste. Le poète garde l'espoir de voir un autre avenir se dessiner. Il tend aux lecteurs la "Rose de paix" : 

"Semons

La rose de paix

Aimons

Sans fin"

(page 122).

Le poète chante les libertés, entre autres la liberté de jouer avec la langue et de démonter les diktats. Par exemple dans le domaine de la beauté. Les mentalités doivent êtres libérées, c'est ce que Diaf Bikriyan nous enseigne dans cet admirable poème qui symbolise les tragédies les plus marquantes de ce siècle où l'espèce humaine se complaît dans la hiérarchie des couleurs de peau, ce qui donne naissance au racisme :

"Corps beau

Qui a fait

De toi

Un être imparfait

Que tous chassent de leurs toits ?

Corbeau

Noir et blanc

Corps beaux

Libre de tout semblant

Ne jamais camoufler sa couleur

S'afficher comme l'on est

Ne jamais étouffer sa douleur

L'exprimer telle qu'elle est

Rester soi dans sa peau

Dans son âme

Dans son repos

Dans son charme

Laid de corps

Beau de l'esprit

Infirme du corps

Apte de l'esprit [...]"

(page 141)

Mais laissons la parole à l'auteur. Que pense-t-il de son livre ? Comment le présente-t-il ?

"Les larmes du fleuve" est une évocation d'une société qui s'étouffe et qui étouffe. Il est placé sur deux axes : la vie et la mort. Il y a là l'extinction du sourire, lumière du visage et parfum du coeur. Il y a là une course folle vers quelque chose qu'il faudra trouver entre les différentes lignes qui font tout l' ouvrage. Des balles qui pleuvent, des vies qui s'écourtent. Des liens qui se brisent. Des souvenirs qui s'évanouissent. Des rêves qui rouillent. Bref. '' Les larmes du fleuve'' c'est 110 poèmes faisant étalage d'un type de vie auquel nous sommes assujettis"

La littérature congolaise peut s'enorgeuillir de savoir la relève assurée.

Diaf Bikriyan, Les larmes du Fleuve, poésie, Les Editions de la Fleuvitude, 2017, 156 pages.

 

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16 août 2018

La Rue Cases-Nègres, de Joseph Zobel

L'esclavage a été aboli. Les descendants d'esclaves aux Antilles sont désormais des hommes libres. Des hommes qui ne doivent plus travailler jusqu'à mourir à la tâche. Désormais leur travail est rémunéré. Les choses ont donc changé. En apparence. Cependant, même quand on est un petit garçon de six-sept ans, malgré l'insouciance de cet âge, il y a des choses qui interpellent, des questions que l'on se pose et qui ne s'estompent pas avec les années. Au contraire ces questions ébranlent davantage la compréhension de l'enfant qui croyait que l'avenir, les opportunités s'ouvraient à tous avec une égale générosité, et qui s'aperçoit qu'en réalité la société dans laquelle il évolue est divisée en deux mondes bien distincts, comme l'explique M. Médouze :

"Quand je fus revenu de l'ivresse de la libération, je dus constater que rien n'avait changé pour moi ni pour mes compagnons de chaîne. [...] les békés gardaient la terre, toute la terre du pays, et nous continuions à travailler pour eux. La loi interdisait de nous fouetter, mais elle ne les obligeait pas à nous payer comme il faut." (La Rue Cases-Nègres, pages 57-58)

 

Couv Rue Cases Nègres

 

Le petit José est élevé par sa grand-mère, qu'il appelle M'man Tine. Elle travaille très dur dans les champs de canne à sucre, pour un salaire qui ne lui permet d'avoir ni un logement décent, ni une nourriture décente, ni la possibilité de prendre soin d'elle, de sa santé. Le narrateur, bien que jeune, a conscience de tout cela. Malgré le plaisir que constitue la saveur du sucre, il ne peut pas ne pas considérer les champs de canne comme le symbole de l'oppression des Noirs, qui continuent en réalité à se tuer à la tâche pour les Blancs, mais à petit feu. Avoir du sang blanc, être mulâtre, quarteron ou octavon ne garantit pas d'avoir un avenir meilleur : on est toujours descendant de "nègre", même si cela est vu aux yeux de la société comme une "chance" d'être moins "Noir", au vu de la parenté avec les Blancs. Il faut se rapprocher au maximum des Blancs, leur ressembler ; tandis que la qualité de Noirs s'assimile à la damnation, vu les perspectives qui s'offrent à ces derniers. Etre la maîtresse d'un Béké, le jardinier, le cuisinier ou la bonne d'un Béké, voilà ce qui constitue de "bonnes situations". Mais être à son propre compte, faire des études pour se donner la chance d'exercer un emploi qui vous délivre de la plantation et des basses besognes peut être considéré comme un rêve éveillé, car tout est fait pour que ces chemins-là ne soient empruntés que par une certaine catégorie d'enfants.Mais l'espoir est permis.

M'man Tine est résolue à mettre son petit-fils à l'école, alors qu'il aurait pu lui rapporter quelques sous en travaillant lui aussi dans les champs de canne, où des besognes sont réservées aux enfants. C'est ce qu'on appelle les "petites bandes". Elle n'a pas grand-chose, mais elle a tout son amour et son dévouement de grand-mère qui souhaite une autre vie pour son petit-fils. Quand il le faut, de temps en temps, elle écrit à sa fille qui travaille en ville, chez un Béké, c'est-à-dire un Blanc des Antilles, pour qu'elle lui envoie un peu d'argent, pour les besoins du petit José : l'inscription à l'école par exemple et les frais que représente la scolarité. M'man Tine a accepté d'élever son petit fils pour que sa fille ne perde pas cet emploi qu'elle a trouvé en ville, à Fort-de-France. C'est ce qu'il y a de mieux, plutôt que de travailler dans les plantations de canne.

Mais même en ville, loin de l'ingratitude du travail dans les champs, on ne s'use pas moins le corps au service des Békés. M'man Délia, la mère de José, ne s'épargne pas afin de pouvoir payer la scolarité de son fils qui a eu la chance inouïe de poursuivre ses études au lycée Schoelcher, à Fort-de-France.

Parti de la Rue Cases-Nègres, où habitait sa grand-mère, jusqu'à Fort-de-France où il a l'occasion d'observer de près la vie des Békés, dont les plus fortunés résidaient à la Route Didier, le narrateur a le loisir d'observer la profondeur du gouffre qui sépare les descendants des anciens esclaves et ceux des anciens maîtres colons. Dès lors, son seul but sera de tout faire pour soustraire sa grand-mère et sa mère à cette vie de labeurs exténuants qui dévore leur santé. La Rue Case-Nègres. La Route Didier. Deux mondes. Deux destins. Aujourd'hui encore le quartier où la ville d'où vous venez prédétermine la bonne ou mauvaise disposition des portes à s'ouvrir pour vous. Qu'on vienne de la Banlieue, du 93 par exemple, ou du seixième arrondissement de Paris, les grandes écoles ne s'ouvriront pas de la même manière, les emplois tout simplement, ne seront pas octroyés à tous de la même manière.

Ce roman m'a fait penser à Frantz Fanon, à Aimé Césaire aussi. La situation des Antillais, leurs mentalités, sont décrites avec une extrême clairvoyance. A certains moments j'ai même assimilé l'auteur du Cahier d'un retour au pays natal au jeune José arrivé au lycée Schoelcher comme un "intrus". Issu d'une famille modeste, pour ne pas dire pauvre, il se retrouvait au milieu d'enfants venant de la bourgeoisie locale. Les inégalités sont frappantes et la ferme volonté, non seulement de s'en sortir mais aussi de briser ces inégalités, de les atténuer tout au moins, est l'énergie qui nourrit le narrateur. A défaut de manger tous les jours, il se nourrit de livres et partage cette passion avec les amis qui l'entourent. 

Avec La Rue Cases-Nègres, on baigne dans la Littérature avec un grand "L", un roman qui vous donne la mesure de la beauté mais aussi de la puissance de l'écriture. J'ai pensé aussi, en lisant ce roman, à Richard Wright. A plus d'un titre. En un mot ce livre me remet en mémoire d'autres livres et auteurs qui ont su briser, avec dignité et gravité, le silence sur des questions et des situations que l'on ne se complait pas à dire et à entendre. Un texte d'élection.

 

Roman et DVD Rue Cases Nègres

 

Il est heureux que le roman ait donné lieu à une adaptation cinématographique. La réalisatrice Euzhan Palcy a su mettre en lumière les lignes de force du roman, avec un M. Médouze fidèle à la représentation que l'on peut se faire de lui en lisant le livre, non seulement physiquement, donnant vraiment l'impression d'un grabataire, mais aussi moralement : Douta Seck, qui a joué le rôle de Monsieur Médouze s'est admirablement coulé dans la peau d'un grand-père qui transmet des valeurs aussi bien que la magie des contes au jeune garçon qui comprend qu'il a en face de lui une "bibliothèque vivante". Et cette parole de Médouze dans le film retentit longtemps dans l'esprit du téléspectateur : "Personne ne doit toucher à la vie, parce que c'est la seule chose que l'homme peut défaire et qu'il ne peut pas refaire." Il y a aussi la phrase écrite au tableau par l'instituteur, qui présente l'instruction comme la clef qui ouvre la deuxième porte de la liberté, la première étant l'abolition de l'esclavage.

Bonus pour le lecteur, Joseph Zobel fait une apparition dans le film. Les suppléments proposés dans le DVD sont également un bonus inestimable, on apprend ainsi, en écoutant la réalisatrice, que ce film a été l'occasion pour l'auteur de revenir en Martinique, après avoir vécu en Métropole, puis en Afrique. Retour en Afrique comme le souhaitait son personnage Monsieur Médouze. Un roman à lire. Un film à voir.

 

Joseph Zobel, La Rue Cases-Nègres, roman, Présence Africaine, 1974, 312 pages, 6.50 €. Edition originale : 1950, Editions J. Froissart.

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