Valets des livres

25 août 2016

Coeur Tellurique, de Lopito Feijoo K.

Dans le recueil de poésie Coeur Tellurique, c'est le coeur de Lopito Feijoo qui parle, un coeur résolument attaché à sa terre, comme le suggère le titre. Mais il ne faut pas penser qu'il sagit uniquement de son Angola natale, sa terre, c'est plutôt ce vaste territoire sur lequel s'étendait le royaume Kongo. C'est en fils d'Afrique s'adressant aux autres "fils d'Afrique de nos nations" (p. 53) que Lopito Feijoo s'exprime. Les évocations de divers lieux africains parsèment le recueil, comme pour rappeler au lecteur que, loin de se cantonner dans les limites des frontières nationales qui, faut-il le rappeler, furent le résultat de l'appétit des colonisateurs qui se partagèrent l'Afrique comme un gâteau, il faut plutôt regarder au-delà de ces frontières coloniales, se souvenir de la puissance d'antan. Comme le dit Gabriel Mwènè Okoundji dans sa préface, "il s'agit avant tout  ici d'initier le lecteur à entendre battre autrement le pouls de l'identité nègre."

 

COUV Coeur tellurique

 

Lopito Feijo parle aux enfants d'Afrique, qu'ils soient issus des "rives du noble Nil" (53), de celles du "Niger", du "Congo", de la "Kwanza", du "Zambèze"... (p. 49) ; qu'ils soient "yorubas", "bambaras" (p. 19) ou "Massaï" (p. 71).

De toutes les façons, la terre d'élection du poète, c'est d'abord la poésie, car "il n'y a pas de frontières à la Patrie du poète", comme on peut le lire page 47.

La conscience d'une terre commune originelle, d'une langue commune, le kongo, transparaît à travers les expressions en italique que tout Kongo reconnaîtra comme étant également siennes. Certaines d'entre elles se passent de commentaires, comme l'expression "malembe malembe", dont la note, en fin de volume, explique qu'elle signifie "à petits pas on va loin". Le sens n'est-il pas pratiquement le même dans les langues suivantes pratiquées sur les deux rives du fleuve Congo : le kikongo, le kituba, le lingala ?  Cette expression se traduit par "doucement" ou "lentement" selon le contexte ; on aurait envie de rajouter "...sûrement", pour faire écho au proverbe d'origine latine "aller lentement mais sûrement", ainsi que l'a donné à comprendre l'auteur ("à petits pas on va loin"). 

Le terme "pacaça", qui apparaît à la page 63 et qui est traduit par "antilope africaine", renvoie indubitablement au "mpakassa" qui, en kikongo du Congo, sert à désigner le buffle. Que dire de "Ncundi" et "Npangui" ? (p. 19), Ces termes angolais sont traduits respectivement par "parent éloigné" et "frère". Quelle proximité avec le kikongo ou le kituba du Congo ! "Nkundi" et "Mpangui" veulent dire "ami" / "frère".

Sachant que le Congo et l'Angola actuels faisaient partie du royaume Kongo, ces coïncidences ne sont pas surprenantes. Et pourtant, le fait de retrouver ces mots sous la plume d'un confrère d'un autre pays provoque tout de même un saisissement tout plein de charme, qui rappelle que nous avions une langue en partage !

Le poète dédie son recueil à toute sa famille et à tous ses amis "Angolais et Africains qui loin de la patrie et du continent africain résistent culturellement pour la cause de notre identité".

Le thème de l'exil est le fil directeur de ce recueil. Même loin de leur continent, les enfants de la mère Afrique ne doivent pas oublier leurs racines. C'est ainsi que par exemple Lopito Feijo ressuscite les divinités africaines, comme le dieu de la mort "Pampa/Nzambi". On remarquera, là encore, le mot "Nzambi" utilisé aujourd'hui pour dire "dieu" en général.

Le poète est sensible aux maux qui écornent cette Afrique à laquelle il rend hommage, comme celui des enfants dont on fait des soldats :

 

PETIT BÂTON EN UNIFORME (anonyme enfant soldat)

Garçon gredin

Décapé de l'esprit

sans moi sans père

sans pain sans mère ni mains

sans soleil sans lune sans rien

sans mer sans sel sans sort

sans rue sans rivière sans rire ni raison

petit narcisse, pure semence prise au piège !

(page 43)

Le préfacier Gabriel Okoundi a bien raison de relever que "le chant de Lopito Feijoo est celui du poème de la cause", tout comme il est "celui du souffle de l'engagement". 

Lopito Feijo a publié de nombreux recueils de poésie, celui-ci est le premier à paraître en français, avec le texte portugais en regard. Poète et critique littéraire, il a également enseigné la littérature angolaise. Il est par ailleurs membre fondateur de divers organismes, comme l'Union des Ecrivains Angolais. Il est actuellement président de la Société Angolaise du Droit d'Auteur (entre autres activités littéraires). Il faut dire aussi qu'il voyage beaucoup, ce héraut de la poésie, et profite de toutes les occasions qui s'offrent à lui pour partager avec les autres ses poèmes, ces battements de coeur d'un fils d'Angola.  

Liss et le couple Lopito Feijoo

(Liss et le couple Lopito Feijoo, qui se prépare à baptiser le livre "Négritude et Fleuvitude" et le mouvement de la Fleuvitude par la même occasion. Il se déclare lui-même patron de La Fleuvitude en Angola)

J. A. S. Lopito Feijoo K., Coeur tellurique, Poèmes traduits du portugais par Patrick Quillier, édition bilingue portugais-français, préface de Gabriel Mwènè Okoundji, Editions Fédérop, Collection Paul Froment, 110 pages, 14 €.

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22 août 2016

Makandal dans mon sang, d'Alfoncine Nyélenga Bouya

Alfoncine Nyélénga Bouya est une grande dame des lettres, je veux dire que c'est une dame qui suit au plus près l'actualité littéraire, notamment africaine ; qui ne se permet aucune restriction quand il s'agit de découvrir des livres, et derrière eux leurs auteurs. C'est ainsi qu'elle en est arrivée à fréquenter ces auteurs, à tisser avec eux des liens plus ou moins solides, surtout lorsque certaines correspondances spirituelles, pour ne pas dire philosophiques, se font jour avec ces auteurs et attisent cette amitié, comme des braises ardentes qui maintiennent la chaleur alors même que, à la vue de la cendre morte, témoin d'une vie qui n'est plus, on pourrait penser que cette chaleur est éteinte. Alfoncine Nyélénga Bouya peut apporter de précieux témoignages sur des auteurs disparus aujourd'hui, tout comme sur ceux que nous avons encore la chance de cotoyer.

Cependant, après être demeurée pendant de longues années un témoin attentif de la vie littéraire, la voici qui se lance sur la scène littéraire pour en devenir une des actrices. Et il faut dire que le premier "jeu" qu'elle offre au spectateur fait partie de ceux qui retiennent l'intérêt, car il révèle ce qu'elle porte dans ses entrailles et témoigne de sa fréquentation  des lettres. 

 

Couv Makandal

 

Ce qu'elle porte en elle, c'est la volonté de voir l'être humain relever la tête, sortir de la médiocrité dans laquelle on veut le maintenair ou dans laquelle il s'enfonce tout seul. Plus précisément, elle souhaite que l'homme noir puisse librement et fièrement porter l'étendard de ses origines, qu'il renoue avec son passé ou plutôt qu'il le connaisse, afin de pouvoir plus sereinement envisager l'avenir. Dans le recueil de nouvelles Makandal dans mon sang, qui vient d'être publié chez La Doxa Editeur Militant, tranparaît une veine panafricaine aussi bien que sociale. Le choix du titre en dit long déjà, comme l'illustration de couverture. En effet, des quatorze nouvelles qui constituent le recueil, c'est la dixième, "Makandal dans mon sang", qui est retenue comme titre pour le livre dans son ensemble. L'auteur indique clairement par là quels sont ses préoccupations les plus chères : elles tournent autour d'une afrodescendance qui se libère des lianes qui l'étouffent et l'empêchent de s'épanouir, à l'instar de ce héros de l'histoire de la lutte contre l'esclavage en Haïti, Makandal.

Dans cette nouvelle, la narratrice, en qui on pourrait reconnaître l'auteur, affronte sans sourciller sa supérieure hiérarchique, réputée pour écraser tous ceux qui ne se plient pas à ses volontés, plutôt à ses caprices. On a beau faire son travail consciencieusement, on peut se retrouver du jour au lendemain sur la liste des personnes qu'elle va se faire le plaisir de renvoyer. Alors que tout le monde tremble devant la patronne, la narratrice se livre avec cette dernière à un bras de fer dont elle sort victorieuse, tandis que la patronne est ébranlée de trouver en face d'elle une employée qui ose réclamer "plus de justice" pour tous les membres de l'entreprise. Il faut préciser que l'histoire se passe en Haïti, que la patronne est une femme blanche représentant ceux qui détiennent le pouvoir économique et que la narratrice, qui n'est pas native de l'île, a cependant fait sien le sort de tous ceux qui se battent pour survivre, mais dont les efforts sont piétinés par le capitalisme. La narratrice se revendique arrière-arrière-petite-fille de Makandal, c'est de lui qu'elle tire sa force : "Makandal, Makanda, Mukanda, Okanda, mon ancêtre dont le sang irrigue ma mémoire, mon esprit, ma vie !" (page 146)

Et pourtant on veut donner de ce héros une image péjorative : "le nègre empoisonneur", dit la patronne, et la narratrice, qui se décrit comme une "rebelle née", de protester : "Non, le nègre connaisseur !", "le nègre flamboyant !". Dans cette nouvelle comme dans bien d'autres, l'auteur tente de revaloriser l'héritage ancestral, de redonner du lustre à ce qu'on a voulu noircir, dénigrer, comme le vodou, qui a une importance symbolique dans ce recueil. Tout au long des siècles, on a voulu présenter la culture, les pratiques, les croyances, les coutumes des Noirs comme étant des choses à abhorrer, tandis que tout ce qui relevait des Blancs était forcément admirable. En décrivant le vodou comme la religion de ses ancêtres, l'auteur défend toutes ces valeurs tombées dans le discrédit, alors qu'elles représentent un héritage.

Mais il n'y a pas que cette thématique. L'auteure observe également, avec un oeil critique, ses contemporains, comme dans la nouvelle "Ceux de Lot Bo Dlo", dans laquelle elle pourfend ceux qui pensent que lorsqu'on rentre au pays pour les vacances, il faut taper dans l'oeil, faire croire que l'on mène en Europe une vie de pacha, alors que la réalité est tout autre. Bien que ce comportement ait été dénoncé par plusieurs auteurs, comme Daniel Biyaoula dans L'Impasse ou Fatou Diome dans Le Ventre de l'Atlantique, il est toujours aussi enraciné dans les moeurs, c'est pourquoi Alfoncine Nyélénga Bouya s'amuse à tourner ce genre de personnages en dérision.

D'autres nouvelles s'intéressent à la vie de couple, disons plutôt à la question féminine, qui constitue à mon sens la véritable toile la véritable toile de fond du recueil. Celui-ci présente plusieurs figures féminines : il y a celles qui sont fortes, courageuses, qui affrontent l'adversité et même la société, comme dans "Engondo et l'appel du fleuve" ; il y a celles qui osent, comme dans "L'Ekoba et le fruit de la liberté" ou comme dans "Makandal dans mon sang" ; il y a celles qui savent ce qu'elles veulent et qui sont décidées à obtenir gain de cause, comme dans la nouvelle "Danse avec le tambour". Mais il y a aussi celles qui, pourtant lucides sur leur situation, ne font que des voeux pieux au lieu d'agir, comme dans "Il n'y a pas d'argent sale". Il y a malheureusement celles qui se bercent d'illusions, qui se laissent facilement manipuler, mère comme épouse, comme on peut le voir dans "Pikidégwiy", autrement dit "piqûre d'aiguille".

Contrairement à la mère de Loketo, coureur de jupons invétéré, qui met son fils face à ses responsabilités, celle de piqûre d'aiguille se laisse endormir par les déclarations de son fils, tout comme elle continue de subir complaisamment les assauts de son irresponsable de mari. Loketo, c'est le personnage principal de la nouvelle "L'Assiette n'a pas changé", dans le recueil Les malades précieux, d'Obambé Gakosso. Pas question pour cette mère clairvoyante et rigoureuse de subir les "piqûres", pour ne pas dire les blessures faites par les hommes. Dans la nouvelle d'Alfoncine Nyélénga Bouya au contraire, la mère est complètement aveugle. En réalité elle sait à quoi s'attendre avec son fils mais continue obstinément à se bercer d'illusions, jusqu'à sa mort. Heureusement, Sirénet, la compagne de "Piqûre d'aiguille", se départira de cette torpeur et décidera de donner un autre cours à sa vie. 

Les femmes, la femme, aujourd'hui encore, ne représente que peu de choses par rapport à l'homme, ce ne sont que des "pierres", ainsi qu'elles sont désignées dansla nouvelle "Mousse de pierre". Mais si elles sont elles-mêmes les premières à véhiculer ce genre de pensées, les choses ne sont pas près de changer.  

La pensée que l'auteur souhaite imprimer dans l'esprit du lecteur est sans doute celle que l'on peut lire dans la dernière nouvelle du recueil : "Je compris que mon destin dépendrait de mon courage, que mon courage dépendrait de mon amour pour la liberté". (page 228)

 

J'ai bien aimé la manière dont Alfoncine Nyélénga Bouya a construit ses nouvelles : elles apparaissent comme dépendant des pérégrinations de la pensée. A l'image de la nouvelle "Le Chemin de détour", le lecteur suit le cheminement de la pensée des personnages, qui prend parfois des détours inattendus. Tel fait évoque un souvenir qui transporte le personnage et le lecteur sous d'autres cieux, qui ressemblent pourtant, à s'y méprendre, à ceux sous lesquels il se trouve. On voyage donc beaucoup dans ce recueil, on visite des pays, notamment Haïti et le Congo, ainsi que leurs langues.  Mais c'est aussi un voyage intérieur, car les personnages se cherchent, se confrontent à l'extrême, essaient d'avoir prise sur leur existenc, qui semble leur échapper et qui, pourtant, est entre leurs mains. 

La nouvelle qui m'a le moins séduite est "Moi, l'homme qui fuyait mon ombre", mais elle est ''sauvée'' par sa chute. Parmi mes préférées, il y a "Le pousseur, le fou et les riches", Engondo et l'appel du fleuve", L'Ekoba et le fruit de la liberté" qui m'a fait penser à L'Or des femmes, de Mambou Aimée Gnali. 

 

Liss et Alfoncine

(Liss et Alfoncine Nyélénga Bouya, à la dédicace de l'anthologie Sirène des Sables, à Paris, en 2015)

Alfoncine Nyélénga Bouta, Makandal dans mon sang, préface de Marie-Léontine Tsibinda, Nouvelles, Editions La Doxa, Editeur Militant, 2016, 232 pages, 15 €. 

 

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04 août 2016

L'histoire de la Rumba cubano-congolaise, de Clément Ossinondé

Clément Ossinondé travaille activement pour l'archivage de la musique congolaise : ses nombreux ouvrages éclairent quiconque souhaite connaître ses origines, les facteurs de son éclosion, son évolution, les différents groupes qui ont marqué son histoire, les grands noms qui ont participé à son épanouissement. Bref son oeuvre est précieuse, surtout pour les générations nées après les années 80, qui n'ont pas connu l'âge d'or de cette musique, celui où les chansons vous enchantaient par la poésie de leurs textes et la mélancolie de leurs ryhtmes. La guitare, maniée par des doigts divins comme ceux de Franco ou de Lutumba Simaro, avait le pouvoir de vous faire oublier vos soucis, votre quotidien. Le grain de voix d'un Youlou Mabiala ou d'un Carlyto avait quelque chose d'exaltant ! Ce ne sont là que quelques exemples.

Couv Rumba congolaise Ossinondé

 

Mais même pour les générations précédentes, l'oeuvre de Clément Ossinondé est une source d'informations indéniable. On réalise après l'avoir lu que l'on était des ignorants et qu'il est bon de s'instruire en se plongeant dans ses ouvrages : Les Bantous de la Capitale "Bakolo Mboka" Chronologie des 48 ans d'existence (2008) ; Chez Gaignond (2012) ; Histoire de la musique congolaise (2013) ; Les origines de la musique congolaise moderne (2014) ; Panorama de la musique congolaise au Congo-Kinshasa (2015) ; Panorama de la musique congolaise au Congo-Brazzaville (2015) ; 52 ans de musique congolaise (2013)... 

Celui qui nous intéresse aujourd'hui s'intitule L'histoire de la Rumba cubano-congolaise, avec un sous-titre qui résume bien le livre : "Voyage musical : l'aller et retour de la Rumba cubano-congolaise". En effet, l'histoire de la Rumba, c'est un va et vient entre deux continents, c'est une histoire qui est inséparable avec l'histoire de la déportation des Noirs. C'est pourquoi Clément Ossinondé commence, dans un premier temps, par indiquer les caractéristiques de la musique dans le Royaume Kongo :

"Pour situer le lieu de naissance en Afrique de la Rumba, il faut porter le regard du côté du bassin du Congo et à l'intérieur du territoire qui constituait le Royaume du Kongo dont la capitale M'Banza Kongo ou San Salvador se trouvait en Angola." (page 13) 

La musique Kongo était variée et était exécutée en fonction des événements, des situations. Parmi les danses les plus populaires, il y avait la "danse du nombril", pendant laquelle les deux partenaires se frottent le nombril. "Nombril" se dit "Kumba" en kikongo (ou Mu-Kumba). Les esclaves originaires du royaume Kongo qui débarquent à Cuba ont à coeur de faire prospérer leur héritage culturel, d'autant plus que les esclaves sont autorisés à se regrouper en "calbidos", c'est-à-dire des "associations de Noirs de même origine ethnique". Les cérémonies organisées par ces "calbidos" sont autant d'occasions de retrouver les danses, les rites de la terre d'Afrique qui est toujours présente dans leur mémoire.

Ainsi, La deuxième partie de l'ouvrage de Clément Ossinondé ne renseigne pas seulement sur la musique, c'est aussi un pan de l'histoire de Cuba qui est proposé au lecteur. La Kumba, danse du ventre exécutée dans des circonstances comme la naissance de jumeaux, deviendra la Rumba, "selon la déformation, disons même la prononciation particulière des maîtres espagnols" (page 34).

Photo Liss Ossinondé Lyon

(Liss et Clément Ossinondé à Lyon, en juin 2016)

 

 

De la Kumba à la Rumba, quelle évidence, a-t-on envie de s'écrier, et pourtant l'idée ne m'aurait pas effleuré l'esprit si je n'avais pas lu Ossinondé. L'ouvrage ne comporte qu'une cinquantaine de pages, il se lit vite et vous permet de faire un rapide tour de la rumba congolaise. Les grands noms de cette musique qui se sont distingués sur les deux rives du fleuve Congo sont cités dès le début de l'ouvrage. Une vingtaine, parmi lesquels Joseph Kabassele, dont le nom est définitivement rattaché à une chanson qui a pris la valeur d'un hymne, selon David Van Reubrouck, qui a écrit un livre passionnant sur le Congo. Voici ce qu'il écrit à partir du témoignage de Charly Henault, le batteur belge de l'African Jazz ("J'étais blanc, mais quelle importance ? J'étais batteur dans un pays rempli de batteurs"), témoignage recueilli en 2008 :

"Ils commencèrent à l'hôtel Plaza à concocter une chanson qui allait bientôt devenir un des plus grands succès de la musique congolaise :Indépendance cha-cha. Le texte, en lingala et en kikongo, se réjouissait de l'autonomie fraîchement acquise, louait la collaboration des différentes parties et chantait les grands noms de la lutte pour l'indépendance : "L'indépendance, cha-cha, nous l'avons obtenue,/Oh ! Table-ronde, cha-cha, nous avons gagné !" Après 1960, le Congo allait recevoir différents hymnes nationaux, à l'époque de Kasavubu, à l'époque de Mobutu, à l'époque de Kabila, des compositions pompeuses aux textes pathétiques, mais tout au long de ces cinquante dernières années il n'y a eu qu'un seul véritable hymne national congolais, un seul petit air qui jusqu'à aujourd'hui fait spontanément se déhancher toute l'Afrique centrale : la musique espiègle, légère et émouvante d'Indépendance cha-cha." 

David Van Reybrouck, Congo, une histoire, page 336.

 

Ce chef d'oeuvre de la rumba congolaise,le voici : 

Indépendance cha cha

 

 

Clément Ossinondé, L'histoire de la Rumba cubano-congolaise, Edilivre, 2012, 50 pages, 11.50 €. 

 

Clément Ossinondé est chroniqueur musical (radio et presse), il a animé plusieurs émissions sur les antennes de "Radio Congo" et "Radio Liberté", tout comme il a présidé l'UMC (Union des Musiciens Congolais) et l'UNEAC (Union Nationale des Ecrivains et Artistes du Congo) pendant de longues années [4e de couverture].

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01 août 2016

Dans mes éléments, de Frédéric Ganga

La poésie est, pour Frédéric Ganga, une manière de dire, une manière de sentir, une manière d’être au monde. C’est le jardin où, avec soin, amour et patience, il cultive les mots afin d’offrir aux lecteurs les meilleurs de ses produits de l’esprit. Depuis 1991, ce sont plus de 12 recueils de poésie que Frédéric Ganga a publiés. Parmi eux, on peut citer Femme, Amour, Alchimie ; Espoir, terrestre amour ; Ce si vieux cri d’amour ; Le sable a fui ; Il faut vivre

 

Frédéric Ganga tenant Dans mes éléments

(Frédéric Ganga tenant le recueil "Dans mes éléments")

 

Ces titres disent assez les préoccupations du poète, irrémédiablement attaché à la vie, à l’amour, à la fraternité. En picorant de-ci de-là dans ses recueils, on peut observer trois lignes de force se démarquer : le monde comme il va ; l’affection pour La Ciotat, la ville où réside le poète ; et la place que la poésie occupe dans sa vie. Ces thématiques apparaissent clairement dans le recueil Dans mes éléments, en particulier la troisième : la poésie, qui se distingue comme étant la boussole de l’auteur. Les réflexions autour de la poésie fleurissent dans ce recueil. Frédéric Ganga s’y trouve véritablement ‘‘dans son élément’’. En effet, ce n’est pas par calcul que Frédéric Ganga est devenu poète, c’est parce qu’elle l’épanouit, parce qu’il se sent élu par la poésie :

 

Je pourrais faire de la poésie pour ne pas m'ennuyer

Parce que l'ennui rapproche de la mort

Et la mort me fait peur

 

Je pourrais faire de la poésie pour séduire les femmes

Parce que la femme me rapproche de l'amour

Et l'amour me plaît

 

Je pourrais faire de la poésie pour tutoyer les dieux

Parce que dieu est mystérieux

Et que j'ai besoin de mystère

 

Je pourrais faire de la poésie pour m'évader

Parce que la prison est un endroit terrible

Pour l'homme sensible

 

Mais rien de tout cela n'est vrai

C'est la poésie qui m'a choisi

Et m'emmène vers  un avenir parfait

Parce qu'inconnu et accepté

 

Est-ce nous qui trouvons la voie

Ou la voie qui nous trouve ?

(page 52)

 

Frédéric Ganga, poète pour la vie, mais la poésie n’est pas le plus facile des genres. Elle demande du travail, contrairement à ce qu’on pourrait penser. L’auteur déclare même :

« La seule œuvre de longue haleine

Que je connaisse est le poème » (page 24)

 

Cependant ce travail n’est pas toujours reconnu ou récompensé. L’on comprendra que ce n’est pas non plus parce qu’il y gagne beaucoup, parce que la poésie fait de lui un homme riche que Frédéric Ganga est devenu poète. L’on sait que la poésie est le parent pauvre de la littérature, et qu’il est n’est pas aisé de se faire éditer dans ce genre, il n’est pas simple d’écouler ses œuvres. L’importance accordée à la poésie s’est amenuisée au fil des siècles. Imagine-t-on pourtant la vie sans les couleurs que lui apporte la poésie ? Il faut donc œuvrer pour que cette catégorie d’auteurs ne se retrouve pas en voie de disparition. L’auteur n’hésite pas à plaider pour que le public mette ses « sous » à contribution, pour aider les poètes à vivre de leur plume et prolonger ainsi leur existence en tant que poètes. Cette plaidoirie, on la découvre dans le poème « Mets les sous » :

 

METS LES SOUS !

Les poètes, ces esprits purs

Avec les fées danseurs d'azur

Planent tout en dessus de nous

Ainsi que le sage et le fou

Mais les sous !

 

Les poètes, ces grands enfants

D'esprit et de cœur innocents

Recherchent l'alchimie et vous

Extirpent de la vaine boue

Mais les sous !

 

Les poètes, ces bâtisseurs

D'empires d'ultime grandeur

Portent la chaleur aux iglous

Et la tendresse aux caribous

Mais les sous !

 

Les poètes, plus grands que rois

Que tous les je me prends pour quoi

Sculptent les mots, font des à-coups

Dans l'horlogerie de nos cous

Mais les sous !

 

Les poètes, charmeurs ultimes

Maîtres des cadences et rimes

Nous font danser les soirs de flou

Rire et pleurer les soirs de trou

Mais les sous !

 

Alors, si vous voyez ces êtres

Pâlis au point de disparaître

Videz la banque, évadez-vous

Faites-les vivre sans dégoût

De vos sous !

 

Si les pérégrinations poétiques ont particulièrement retenu notre intérêt, ce n’est pas le seul sujet du recueil, comme nous l’avons dit plus haut. Le poète se montre aussi citoyen du monde, un citoyen affecté par tout ce que l’homme fait et qui dégrade notre planète, notre société. Dès le début du recueil, l’auteur déplore le fait que :

L’humain est un imposteur

Et ne fait que des erreurs (page 4)

 

Le monde est marqué par une fracture sociale qui ne cesse de se creuser d’une manière prodigieuse : d’un côté une extrême pauvreté, de l’autre une richesse insolente et égoïste. Si tout le monde avait juste ce qu’il lui fallait pour vivre aisément, ou plutôt correctement, ne serait-ce pas l’idéal ? La misère et la richesse, voilà ce qui gâte la vie de l’homme :

« Que les deux grandes maladies

De misère et puis de richesse

Nous soient pour toujours abolies !

Je vous souhaite la juste liesse. » (Extrait du poème « 2012 », page 62)

 

Pour terminer, un poème qui nous montre dans quelle direction navigue le poète, le lecteur est invité à faire comme lui :

Depuis que j'ai – presque – remplacé

Les calculs par l'amour

L'orgueil par l'humilité

La mort par la vie

 

Je suis entré en une étrange alchimie

Mon corps et mon esprit

Ne semblent plus appartenir

A rien ni à personne

 

Des mots dont les hommes me nomment

C'est « poète » que je contemple

Dans le plus bel entendement

 

Et je navigue avec ce semblant de boussole

La confiance – presque -

A chaque instant.

(page 37)

 

On l’aura compris, le dernier mot revient toujours à la poésie, au poème. C’est ce que l’auteur aperçoit, au-delà du bien et du mal, au-delà du clivage homme/femme, au-delà de sa propre vie :

Mon poème sera Femme

Qui ne craindra plus l'Homme

Homme

Qui ne craindra plus la Femme

Il n'y aura plus de jardin d'Éden

Le fruit du bien, du mal et de la connaissance

Nous l'aurons digéré

[…]

Que vive le poème stentor

Et que l'aube venue

On danse autour de ma dépouille

Avec des poèmes de Joie !

 

Lorsque j’ai fait la connaissance de Frédéric Ganga, j’étais étudiante, membre du club Autopsie, dirigé par feu Léopold Pindy Mamonsono, animateur culturel, animateur télé, président des écrivains congolais. En 1996, ce dernier avait organisé à Brazzaville une rencontre culturelle au cours de laquelle les membres du club Autopsie avaient interprété certains des poèmes de Frédéric Ganga, qui venait de publier un recueil et qui était venu de France pour en faire la promotion.   

 

001

(Sur la table d'honneur : Frédéric Ganga à gauche, Léopold Pindy Mamonsono à droite ; et Liss au micro, déclamant un poème de l'auteur)

 

Nous avions eu le privilège de poursuivre l’échange avec le poète au domicile du doyen Pindy Mamonsono. J’ai retrouvé Frédéric Ganga grâce aux réseaux sociaux. Il est demeuré le même : le poème toujours dans la main, qu’il vous offre, en guise de salutation.

Liss et Frédéric Ganga 001 (2)

 (Liss et Frédéric Ganga, en 1996)

 

Frédéric Ganga est poète, animateur et écrivain public. Il anime notamment les « Ateliers Troubadour ».

 

Frédéric Ganga, Dans mes éléments, poésie, Editions du bon Sorcier, 2012.

 

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01 juillet 2016

La Traversée, de Henri Djombo

Avec La Traversée, je plonge pour la deuxième fois dans l'univers romanesque d'Henri Djombo, que j'avais appris à connaître avec Le Mort-Vivant. Cela avait été une agréable rencontre. Il était donc difficile de lire ce roman-ci sans me référer au précédent. Une question s'imposait : le plaisir de lire La Traversée serat-t-il égal, inférieur ou supérieur à celui que j'ai éprouvé avec Le Mort-Vivant ? D'ailleurs il est impossible, pour qui a lu Le Mort-Vivant, de ne pas avoir ce roman à l'esprit tout au long de La Traversée, car les points communs entre les deux romans sont multiples.

Couv TRAVERSEE

Tout d'abord, l'auteur choisit de situer l'histoire dans les mêmes pays fictifs que ceux où se déroulent les péripéties du Mort-Vivant. Ainsi, on retrouve le Boniko, avec ses habitants les Bonikois ; il y a aussi le Binango. Les deux pays sont voisins et ont pour capitales Bocaville pour le premier et Kingana pour le second. Derrière ces noms fictifs, on reconnaît aisément les deux Congo. On aura en effet remarqué les similitudes de construction entre Bocaville et Brazzaville d'une part, entre Kingana et Kinshasa d'autre part. D'ailleurs dans quel autre endroit du monde peut-on trouver des capitales si proches qu'elles ne sont séparées que par le fleuve ? La description qui est faite de l'une et de l'autre ville ne laisse pas de doute sur l'identification des villes qui ont servi de modèle au romancier. Plus que la description, c'est l'histoire de chacun de ces pays qui est éloquente !  Par exemple, l'évocation métaphorique de la disparition d'un "géant" fait écho à la disparition de Mobutu, l'homme qui pendant des décennies avait tenu l'ex-Zaïre dans sa poigne de fer : 

"Une nuit, la pluie était abondamment tombée au Binango, une pluie de soldats a envahi le pays. Sans coup férir, un géant fut emporté par la rage des eaux qui se furent rassemblées."

(La Traversée, page 84)

C'est cette référence permanente à l'histoire politique des deux rives du fleuve Congo qui constitue l'intérêt principal du livre. L'auteur dresse un tableau peu flatteur des pays africains où les manigances politiques, les complots, les coups bas, la corruption, l'autocratie... constituent l'ordinaire des habitants. Le personnage principal, Polo, qui est aussi le narrateur de l'histoire, est obligé de fuir Bocaville, théâtre d'une guerre civile qui s'éternise. Grâce à des contacts, il réussit à traverser le fleuve, de nuit, et se retrouve à Kinanga où une nouvelle vie l'attend. En effet, c'est comme un nouveau départ pour lui, jusqu'à ce que cette ascension vers la réussite et le bonheur se transforme en descente aux enfers. Comme le héros du Mort-Vivant, Polo connaîtra la prison, les privations, les tortures morales et physiques... en un mot, il sera victime d'une machination qui le conduira au bord de la mort. A travers son regard, l'auteur fait la satire de la situation sociale, économique et politique du pays.

Le roman a été publié en 2005, c'est-à-dire après les guerres civiles qui ont secoué le Congo-Brazzaville dans les années 90, et pourtant certains passages sont troublants car ils paraissent avoir été écrits pour décrire la situation actuelle du pays, celle de 2015-2016, rythmée par les campagnes pour ou contre le changement de la Constitution ainsi que par les retombées sanglantes des élections présidentielles contestées de mars 2016. 

Voici par exemple ce qu'on peut lire aux pages 37-38 :

"Nous étions à la mi-janvier. La trêve âprement obtenue venait d'être rompue. Les combats avaient redoublé d'intensité. Il ne fut pas possible de célébrer la fête nationale. La fin du mois coïncidait avec le terme officiel du mandat du maréchal, malgré la comédie montée par un parlement invalide autour d'une prolongation illégale de son règne." 

 

A en croire Polo, si la situation du pays ne cesse de s'aggraver, si la guerre se prolonge, c'est essentiellement à cause de l'entêtement du chef de l'Etat, plus soucieux de se venger de ses adversaires que de se préoccuper du bien-être du peuple :

"Aveuglé par cette haine et la passion de détruire l'ennemi, il avait perdu la raison et s'était engagé dans des actions désordonnées qui rataient toujours leur cible. Lui qui se prenait pour le plus fort avait minimisé dès le commencement du conflit la capacité de réaction de l'adversaire et oublié qu'en toute chose, l'obsession et la démesure conduisent à la perte. Mépriser le commandant comme il faisait ne lui permit donc pas de prévoir d'où viendrait le coup fatal ni de le parer. Il avait été encouragé par ses propres hommes, des incapables de l'art militaire plutôt soucieux de ronger sa bourse, qui avaient sous-estimé dans le combat la force opposée." (page 96)

 

Comme le dit si bien Aimé Eyengué dans son livre Le Conseiller du Prince, ce qui fait souvent cruellement défaut aux chefs d'Etat, c'est un entourage qui puisse être de bon conseil, qui sache orienter ces derniers vers la sagesse plutôt que vers la folie. 

Malheureusement, ce n'est pas le cas dans les pays africains. Le regard de Polo est très acéré : 

"Ce n'est pas normal que nos gouvernants, à tous les niveaux, restent toujours prisonniers d'équipes incompétentes, de lobbies intrigants et véreux, de familles possessives et peu scrupuleuses. La guerre actuelle n'est qu'une fabrication de ces milieux réunis." (page 89)

 

Constat d'un pays qui se meurt, qui s'atrophie, qui se nivelle par le bas, tel peut être considéré ce roman qui, même s'il m'a paru de moins bonne facture que Le Mort-Vivant, ne manque pas de retenir l'intérêt par la très grande clairvoyance dont il fait preuve du point de vue politique, surtout lorsque l'on sait que l'auteur est également un des ministres du gouvernement congolais, depuis de nombreuses années.

Voici une évidence pour tous, mais que, apparemment, les dirigeants actuels ignorent, dans tous ces pays où la répression fait des victimes innombrables, ces pays où on n'a pas le droit de désapprouver les choix du chef de l'Etat :

"Au moment où, dans la folie, nous détruisons notre pays, me hasardai-je à dire, ailleurs les gens travaillent pour modeler le monde, pour construire des nations et des villes modernes, pour améliorer les conditions de vies des citoyens, pur assurer un développement durable de leur pays..." (page 53)

 

Henri Djombo, La Traversée, Editions Hémar, 2005, 220 pages. 

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14 juin 2016

Les Croquettes de Médard, de Kinzy

« Adélard le cochon habitait une cabane de planches et de tôles. Il passait son temps à ruminer ses chagrins. En face de lui, Médard le chien était attaché à un cocotier.

Médard se méfiait d’Adélard, il ne lui adressait plus le bonjour depuis longtemps, car pour un oui ou pour un non,  le cochon se mettait à grogner. »

 

couverture_medard de KINZY

 

C’est ainsi que commence Les Croquettes de Médard, la première œuvre littéraire de Kinzy, artiste peintre et sculptrice, qui sculptait aussi les mots à ses heures perdues. Les lecteurs de son blog ont déjà eu le plaisir de lire ses réflexions poétiques, ou quelques-uns de ses textes narratifs. Vous pouvez par exemple lire « La Démocratie », texte publié le 29 septembre 2011 et qui, et qui vous donne une idée de la personnalité de l'auteur : sa façon de penser, ses choix, ses combats... 

On n’aurait pas été surpris de la voir publier de la poésie, ou même un recueil de nouvelles. Mais elle déjoue nos attentes, elle se tourne plutôt vers la jeunesse.

 

Kinzy

 

Cet album illustré tient de plusieurs genres. Il me fait penser à la BD par la disposition du texte en bulles, au conte par sa structure narrative, mais aussi à la fable, puisque les deux personnages principaux de l’histoire, Adélard et Médard, sont des animaux qui représentent dignement les hommes : grognons, jamais satisfaits de ce qu’ils ont, passant leur temps à envier les autres, se considérant comme les plus mal lotis de la terre… jusqu’à ce qu’ils fassent l'expérience de ce que serait leur vie s’ils devaient vivre la vie des autres.

Le bonus dans cette oeuvre, c'est la traduction en créole. Kinzy fait ainsi honneur à son île, la Martinique, et à la langue créole, une langue qui représente tout une histoire !

 

 

Liss et Kinzy

   (Kinzy et Liss en 2013, à Paris, Maison de l'Afrique)

 

Kinzy, Les Croquettes de Médard, oeuvre illustrée par Steric, traduite en créole par Térèz Léotin, éditions Exbrayat, 2016.

 

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10 juin 2016

Zoé, de Jean-Pierre Makosso

Zoé est une petite fille curieuse et entreprenante. Au lieu de se mettre au lit, conformément à l'injonction des parents qui doivent se retrouver pour une cérémonie réservée seulementaux adultes, elle les suit discrètement. Elle veut voir ce que c'est que la danse de la guérison, réservée aux initiés. Elle trouve dommage que certaines choses soient cachées aux enfants et promet d'agir différemment.

 

"Quand je serai grande, je t'apprendrai

Je partagerai ma danse avec toi

Je t'apprendrai à sentir le tam-tam

Et à danser comme le vent."

(page 21)

Couv Zoé

 

Cette oeuvre publiée dans la collection "Contes des 4 vents" de L'Harmattan-Jeunesse est écrite en trois langues : le français, l'anglais et le vili (une des langues du Congo, caractéristique de la région côtière), une manière de valoriser les langues à une époque où le monde est un village où il importe de savoir communiquer les uns avec les autres. Un vrai citoyen du monde aujourd'hui est un citoyen multilingue.

Mais c'est aussi un moyen pour l'auteur de faire passer des éléments de sa culture, de mettre en avant l'héritage ancestral, comme cette danse mystérieuse qui n'est pas qu'une simple danse, mais qui associe l'art et le sacré, ou plutôt le surnaturel :

 

"Mama Yabé est vieille et a mal aux reins.

Ce matin elle ne pouvait même pas archer.

Tiens, regarde-la maintenant

Elle danse avec l'esprit."

(page 15)

 

La transfiguration par la danse. Afrique, terre des mystères.

 

Jean-Pierre Makosso, Zoé, trilingue français-vili-anglais, traduction de Muän Mâ M'Kayi, illustrations de Shavon Hsiao-Fen Nawrocki, Editions L'Harmattan Jeunesse, 2015, 32 pages, 10 €. 

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22 mai 2016

Sincères condoléances, de Gisèle Totin

Les lettres africaines peuvent se réjouir de compter parmi elles une plume comme Gisèle Totin. Sa première oeuvre, Sincères condoléances, est de nature à vous faire promettre de suivre ses futures publications. 

COUV Totin

 

Pour une première oeuvre, Gisèle Totin réussit à proposer des personnages consistants, avec un caractère, des origines, une situation sociale, familiale et et professionnelle différents les uns des autres. Aucun ne peut se confondre avec un autre et l'auteur parvient à se mettre dans la peau de ces personnages différents et à souligner leur singularité. Leur seul point commun, c'est de se sentir désarmé face à la mort, et c'est ce qui nous lie tous. On est désarmé quand on perd un être cher, même si l'on sait que nous partirons tous, on est désarmés face à une personne endeuillée : comment la réconforter ? Surtout éviter de dire des mots que l'on croit constructifs mais qui dévastent en réalité. Le titre, "Sincères condoléances", sonne comme un ricanement. L'auteur dénonce cette habitude d'utiliser des formules convenues, comme si tous les deuils se ressemblaient, alors que chacun d'eux est unique.

Le recueil compte quatre nouvelles : "Par amour", "Mamange" (qui associe les mots "maman" et "ange"), "Femme" et "Veuves". Elles sont toutes construites de la même manière : chacune comprend deux récits à la première personne, qui n'ont apparemment rien à voir l'un avec l'autre, mais qui finissent par se recouper, par se rejoindre ; une construction en entonnoir que j'ai beaucoup appréciée. 

Les personnages sont frappés de plein fouet par la disparition subite d'un être cher. Mais même lorsque cette disparition est l'issue prévisible d'une maladie comme le cancer, elle demeure innacceptable pour les personnages, et les autres ne perçoivent pas toujours notre mal-être, ils pensent que nous avons digéré l'événement : "Mes blessures sont invisibles, mais ma douleur est invincible", déclare Sorel dans "Par amour" (page 16).

Cet événement provoque comme un électro-choc chez les personnages qui sont obligés d'envisager les choses différemment, sous un autre angle. Ils se découvrent eux-mêmes sous un autre jour. Le drame casse les habitudes et plonge les personnages dans une autre dimension. Et le lecteur est le témoin privilégié de cette mutation progressive des personnages. Certains recourent au sexe, d'autres aux livres ou encore à la religion. Ces nouvelles montrent l'être humain dans toute sa nature, complexe pour le moins : égoïste et généreux, sincère et hypocrite, fragile et fort à la fois, prompt à prendre des décisions tout en refusant d'en considérer les conséquences... 

On ignore parfois qui l'on est vraiment jusqu'à être confronté à une situation aussi bouleversante que le deuil. Ce qu'il faut retenir, semble nous dire l'auteur, c'est que tout peut arriver du jour au lendemain, et il ne faut jamais remettre à plus tard l'occasion de réparer les choses, de témoigner toute notre affection à nos proches, de nous réconcilier avec eux... 

Le livre peint la société d'aujourd'hui, ouverte sur le monde. Les personnages se déplacent d'un continent à l'autre, d'un pays à l'autre, guidés par leur coeur ou par le désir de se construire une situation meilleure. 

 

Liss et Gisèle

(Liss et Gisèle au salon du livre de Paris 2016)

 

Gisèle Totin, Sincères condoléances, Nouvelles, Editions La Doxa, collection La Librevilloise, 2016, 184 pages, 15 €.  

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21 mai 2016

Mes étoiles noires, de Lilian Thuram

« Si toute la population des Etats-Unis recevait une éducation correcte – je veux dire, si on lui faisait un tableau fidèle de l'histoire et de l'apport des Noirs –, je crois que bon nombre de Blancs auraient plus de respect pour le Noir en tant qu'être humain. Sachant ce qu'a été l'apport des Noirs à la science et à la civilisation, le Blanc abandonnerait, au moins partiellement, son sentiment de supériorité. Du même coup, le sentiment d'infériorité qu'éprouve le Noir ferait place à une connaissance de soi bien équilibrée. Le Noir se sentirait plus homme... »

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Ces propos de Malcolm X, cités par Lilian Thuram dans le chapitre qu'il lui consacre dans son livre Mes étoiles noires, résument très bien l'esprit de cet essai. Le constat fait par le leader américain au milieu du XXe siècle, est toujours valable aujourd'hui et dans le monde entier. Partout l'homme noir est placé au bas de l'échelle humaine, alors même que c'est déjà en soi une aberration de parler d'échelle humaine, comme s'il y avait des hommes plus importants que d'autres, ou dignes d'être placés en avant par rapport à d'autres à cause de leurs réalisations. Or les découvertes ou les grandes réalisations ne sont pas l'apanage d'un seul pays, d'une seule population ; et lorsqu'un ressortissant de tel pays fait preuve d'une intelligence particulière dans tel ou tel autre domaine, c'est toute l'humanité qu'il fait avancer.

Mais les Noirs ont-ils fait avancer l'humanité ? Ont-ils participé de quelque manière que ce soit à la grande marche de l'homme vers le progrès, vers un monde meilleur ? Pour la majorité, la réponse est sans ambiguïté : les Noirs n'ont RIEN apporté à la civilisation, ils n'ont rien inventé, ils n'ont rien fait qui mérite d'être inscrit dans le livre d'or des exploits humains. Un président français n’a-t-il pas déclaré que les Noirs n’étaient pas entrés dans l’Histoire ?

 

Lire Mes étoiles noires, de Lilian Thuram, c’est découvrir les nombreuses pages écrites en lettres d’or par les Noirs dans le livre de l’humanité, c’est comprendre que ces derniers sont tenus à l’écart de leur propre histoire et que cette ignorance contribue à renforcer le manque d’estime qu’ils nourrissent vis-à-vis d’eux-mêmes. Chaque fois qu’un homme ou une femme noire a fait quelque chose de valable, l'action a souvent été contestée, ou s'il n'y a pas moyen de réécrire l'histoire, eh bien ces actions sont minimisées ou ignorées. Les chapitres comme "Le premier homme au pôle Nord" ou "Champion du monde, Battling Siki" sont très édifiants. En lisant un chapitre comme "Le génie des découvreurs : Scientifiques, inventeurs, chercheurs...", on a vraiment envie de crier au complot ! Comment comprendre qu'aucun de tous ces hommes et ces femmes noires qui ont fait des découvertes ingénieuses, aucun ne figure dans les manuels scolaires, et pourtant il y en a des dizaines et des dizaines !  

La seule explication que l'on puisse avancer, c'est que l'homme noir doit demeurer dans la méconnaissance de tout ce que de valeureux Noirs ont fait, non plus dans le domaine sportif où il apparaît "naturel" que les Noirs se distinguent, mais dans celui de la science ! L'ignorance est le meilleur allié de celui qui veut rester perpétuellement dans la position de celui qui domine les autres, sans craindre une mise en cause de sa prétendue supériorité.

Les complexes sont donc soigneusement entretenus de part et d'autre, or les complexes n'ont jamais été le meilleur moyen de parvenir à une société épanouie. Le malheur de l'humanité vient de ce que les uns croient à tort que leur bien-être doit ou peut se construire indépendamment de celui des autres, or nous sommes tous liés d'une manière ou d'une autre ! 

 Changer le regard, telle est la prouesse Lilian Thuram dans ce livre que l'on devrait faire lire à tant de jeunes pour qu'ils apprennent à relever la tête et avoir plus d'estime pour leurs origines.

  

Lilian Thuram, Mes étoiles noires, de Lucy à Barack Obama, Editions Philippe Rey, 2010, 500 pages, 7.80 €.

 

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20 mai 2016

Mon Patron n'est pourtant pas un Blanc, de Yvon Lewa-Let-Mandah

Première pièce théâtre de Yvon Wilfride Lewa-Let-Mandah, Mon patron n’est pourtant pas un blanc met en scène un jeune homme qui rentre au pays après un long séjour en France où il a mené à bien ses études. De retour au pays natal, il compte mener une vie aisée, d'autant plus qu'il est à la tête de plusieurs entreprises qui lui rapportent des revenus importants.

Cependant, cette aisance financière lui fait oublier et même renier ses origines. Lambert Mbuata ne se considère plus comme un Congolais. Dans sa tête, il se voit comme un Blanc. Il a même changé de patronyme et se fait désormais appeler Lambert Dupond de Marseille ! Les valeurs que sont l’amour et le respect de ses père et mère, de sa famille en général, de l’autre tout simplement… tout cela n’a plus de place dans sa nouvelle existence qu’il entend rendre semblable point pour point à celle des Blancs ; encore qu’il n’a retenu des Blancs que les clichés communément répandus.

 

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Ce livre montre en effet combien notre perception de l’autre, qu’il soit d’une autre couleur de peau, d’une autre région, etc., passe beaucoup par les préjugés, et il y en a autant qu’on le souhaite dans cette pièce, sur les Blancs comme sur les Noirs.

En tant que nouveau parvenu, Lambert se croit autorisé à regarder de haut et à rabrouer tous ceux qui l’entourent, et son domestique est le premier à subir au quotidien ses manières hautaines et désagréables. La seule personne que Lambert adule, c’est son épouse, Agata, et on comprend pourquoi : elle est blanche, c’est sa « marquise de France » ! Elle doit le rejoindre sous peu avec le reste de leurs économies. Mais les choses ne se déroulent pas comme prévu.

Cette pièce de théâtre est une invitation à ne pas oublier là d’où l’on vient, à ne pas se prendre pour ce qu’on n’est pas. "Quelles que soient la quantité et la qualité d'engrais qu'on peut apporter à un baobab, celui-ci ne produira jamais des raisins." Il faut avoir conscience que le vent peut tourner et que, si on ne peut pas toujours compter sur ses biens, qui sont périssables, on doit pouvoir toujours compter sur ses proches, amis ou parents, sur les relations qu’on peut avoir : voilà le bien le plus précieux ! C'est pourquoi, fort du soutien d'Ichorias, son ami, Ngayole, le domestique, devient fort, tandis que le patron perd tout, même la considération de ceux qui tremblaient devant lui.

 

Yvon Lewa-Let-Mandah est un ancien camarade du club Autopsie, une association de jeunes amoureux de la littérature, qui aiguisaient leurs armes littéraires sous le regard avisé de Léopold Pindy-Mamonsono, journaliste, animateur culturel, éditeur, auteur et président des écrivains congolais pendant de longues années. La pièce est d’ailleurs dédiée « à tous les Autopsiens », c’est-à-dire à tous les membres du club Autopsie. J’ai eu l’agréable surprise de le retrouver au salon du livre de Paris, en mars dernier. On ne s’étonne pas de ce que nous sommes devenus.

LISS et LEWA LET MANDAH

 (Liss et Yvon au salon du livre de Paris 2016)

Yvon Wilfriede Lewa-Let-Mandah, Mon patron n’est pourtant pas un Blanc, théâtre, Editions LMI, 2003, 68 pages.

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