Valets des livres

17 août 2018

Les larmes du Fleuve, de Diaf Bikriyan

Une première oeuvre porte en elle les germes des oeuvres futures d'un auteur. Elle donne une idée de la couleur des thèmes qui macèrent en lui et qui s'exprimeront, au fil des publications, quel que soit le genre. Le recueil Les Larmes du Fleuve révèle un poète qui s'interroge sur le devenir la société. Comme cet homme assis au bord du fleuve que l'on voit sur l'illustration de couverture, Diaf Bikriyan observe le cours des choses, se demande où va le monde.

COUV Larmes du Fleuve 001

On sait où va le fleuve, il va vers l'océan, mais le monde, où va-t-il ? La direction qu'il prend ne laisse aucune place à la liesse ou à l'incouciance, au contraire, comme le suggèrent les titres des poèmes, on se croit "Dans la vallée des pleurs" ou "Sur l'île des angoisses", on croirait faire "Un voyage dans le noir", on a le "Coeur en lamentation"... "Avenir masqué", "Conscience confuse", "Conscience soldée"... Telles sont les réalités que nous vivons aujourd'hui. Ce qui ébranle le plus le poète, c'est que les valeurs ont perdu leur valeur, la morale devient comme un gros mot, comme une chose incongrue :

"C'est le vice qui est roi

Dans ce repère insolite

Sans tolérance ni droit

Où le bon sens n'est que mythe"

(Les larmes du Fleuve, page 19)

On peut lire aussi, page 15 :

"La vertu a pris la direction

Fatale qui l'élimine à petit feu

Et la place sur un champ de perdition

En la soumettant à certains désaveux"

On se trouve comme dans le "circuit fermé" de la violence, de la haine, du racisme, de l'ethnisme, des guerres, de la cupidité qui fait tomber toutes les barrières... Nous vivons un "siècle absurde", comme on peut le lire page 77 :

"Mangez la violence

Et chiez la criminalité

Et quand le temps viendra... Criez votre vile éminence"

Il ne faut pas pour autant en conclure que ce recueil est un livre sombre, il est simplement réaliste. Le poète garde l'espoir de voir un autre avenir se dessiner. Il tend aux lecteurs la "Rose de paix" : 

"Semons

La rose de paix

Aimons

Sans fin"

(page 122).

Le poète chante les libertés, entre autres la liberté de jouer avec la langue et de démonter les diktats. Par exemple dans le domaine de la beauté. Les mentalités doivent êtres libérées, c'est ce que Diaf Bikriyan nous enseigne dans cet admirable poème qui symbolise les tragédies les plus marquantes de ce siècle où l'espèce humaine se complaît dans la hiérarchie des couleurs de peau, ce qui donne naissance au racisme :

"Corps beau

Qui a fait

De toi

Un être imparfait

Que tous chassent de leurs toits ?

Corbeau

Noir et blanc

Corps beaux

Libre de tout semblant

Ne jamais camoufler sa couleur

S'afficher comme l'on est

Ne jamais étouffer sa douleur

L'exprimer telle qu'elle est

Rester soi dans sa peau

Dans son âme

Dans son repos

Dans son charme

Laid de corps

Beau de l'esprit

Infirme du corps

Apte de l'esprit [...]"

(page 141)

Mais laissons la parole à l'auteur. Que pense-t-il de son livre ? Comment le présente-t-il ?

"Les larmes du fleuve" est une évocation d'une société qui s'étouffe et qui étouffe. Il est placé sur deux axes : la vie et la mort. Il y a là l'extinction du sourire, lumière du visage et parfum du coeur. Il y a là une course folle vers quelque chose qu'il faudra trouver entre les différentes lignes qui font tout l' ouvrage. Des balles qui pleuvent, des vies qui s'écourtent. Des liens qui se brisent. Des souvenirs qui s'évanouissent. Des rêves qui rouillent. Bref. '' Les larmes du fleuve'' c'est 110 poèmes faisant étalage d'un type de vie auquel nous sommes assujettis"

La littérature congolaise peut s'enorgeuillir de savoir la relève assurée.

Diaf Bikriyan, Les larmes du Fleuve, poésie, Les Editions de la Fleuvitude, 2017, 156 pages.

 

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16 août 2018

La Rue Cases-Nègres, de Joseph Zobel

L'esclavage a été aboli. Les descendants d'esclaves aux Antilles sont désormais des hommes libres. Des hommes qui ne doivent plus travailler jusqu'à mourir à la tâche. Désormais leur travail est rémunéré. Les choses ont donc changé. En apparence. Cependant, même quand on est un petit garçon de six-sept ans, malgré l'insouciance de cet âge, il y a des choses qui interpellent, des questions que l'on se pose et qui ne s'estompent pas avec les années. Au contraire ces questions ébranlent davantage la compréhension de l'enfant qui croyait que l'avenir, les opportunités s'ouvraient à tous avec une égale générosité, et qui s'aperçoit qu'en réalité la société dans laquelle il évolue est divisée en deux mondes bien distincts, comme l'explique M. Médouze :

"Quand je fus revenu de l'ivresse de la libération, je dus constater que rien n'avait changé pour moi ni pour mes compagnons de chaîne. [...] les békés gardaient la terre, toute la terre du pays, et nous continuions à travailler pour eux. La loi interdisait de nous fouetter, mais elle ne les obligeait pas à nous payer comme il faut." (La Rue Cases-Nègres, pages 57-58)

 

Couv Rue Cases Nègres

 

Le petit José est élevé par sa grand-mère, qu'il appelle M'man Tine. Elle travaille très dur dans les champs de canne à sucre, pour un salaire qui ne lui permet d'avoir ni un logement décent, ni une nourriture décente, ni la possibilité de prendre soin d'elle, de sa santé. Le narrateur, bien que jeune, a conscience de tout cela. Malgré le plaisir que constitue la saveur du sucre, il ne peut pas ne pas considérer les champs de canne comme le symbole de l'oppression des Noirs, qui continuent en réalité à se tuer à la tâche pour les Blancs, mais à petit feu. Avoir du sang blanc, être mulâtre, quarteron ou octavon ne garantit pas d'avoir un avenir meilleur : on est toujours descendant de "nègre", même si cela est vu aux yeux de la société comme une "chance" d'être moins "Noir", au vu de la parenté avec les Blancs. Il faut se rapprocher au maximum des Blancs, leur ressembler ; tandis que la qualité de Noirs s'assimile à la damnation, vu les perspectives qui s'offrent à ces derniers. Etre la maîtresse d'un Béké, le jardinier, le cuisinier ou la bonne d'un Béké, voilà ce qui constitue de "bonnes situations". Mais être à son propre compte, faire des études pour se donner la chance d'exercer un emploi qui vous délivre de la plantation et des basses besognes peut être considéré comme un rêve éveillé, car tout est fait pour que ces chemins-là ne soient empruntés que par une certaine catégorie d'enfants.Mais l'espoir est permis.

M'man Tine est résolue à mettre son petit-fils à l'école, alors qu'il aurait pu lui rapporter quelques sous en travaillant lui aussi dans les champs de canne, où des besognes sont réservées aux enfants. C'est ce qu'on appelle les "petites bandes". Elle n'a pas grand-chose, mais elle a tout son amour et son dévouement de grand-mère qui souhaite une autre vie pour son petit-fils. Quand il le faut, de temps en temps, elle écrit à sa fille qui travaille en ville, chez un Béké, c'est-à-dire un Blanc des Antilles, pour qu'elle lui envoie un peu d'argent, pour les besoins du petit José : l'inscription à l'école par exemple et les frais que représente la scolarité. M'man Tine a accepté d'élever son petit fils pour que sa fille ne perde pas cet emploi qu'elle a trouvé en ville, à Fort-de-France. C'est ce qu'il y a de mieux, plutôt que de travailler dans les plantations de canne.

Mais même en ville, loin de l'ingratitude du travail dans les champs, on ne s'use pas moins le corps au service des Békés. M'man Délia, la mère de José, ne s'épargne pas afin de pouvoir payer la scolarité de son fils qui a eu la chance inouïe de poursuivre ses études au lycée Schoelcher, à Fort-de-France.

Parti de la Rue Cases-Nègres, où habitait sa grand-mère, jusqu'à Fort-de-France où il a l'occasion d'observer de près la vie des Békés, dont les plus fortunés résidaient à la Route Didier, le narrateur a le loisir d'observer la profondeur du gouffre qui sépare les descendants des anciens esclaves et ceux des anciens maîtres colons. Dès lors, son seul but sera de tout faire pour soustraire sa grand-mère et sa mère à cette vie de labeurs exténuants qui dévore leur santé. La Rue Case-Nègres. La Route Didier. Deux mondes. Deux destins. Aujourd'hui encore le quartier où la ville d'où vous venez prédétermine la bonne ou mauvaise disposition des portes à s'ouvrir pour vous. Qu'on vienne de la Banlieue, du 93 par exemple, ou du seixième arrondissement de Paris, les grandes écoles ne s'ouvriront pas de la même manière, les emplois tout simplement, ne seront pas octroyés à tous de la même manière.

Ce roman m'a fait penser à Frantz Fanon, à Aimé Césaire aussi. La situation des Antillais, leurs mentalités, sont décrites avec une extrême clairvoyance. A certains moments j'ai même assimilé l'auteur du Cahier d'un retour au pays natal au jeune José arrivé au lycée Schoelcher comme un "intrus". Issu d'une famille modeste, pour ne pas dire pauvre, il se retrouvait au milieu d'enfants venant de la bourgeoisie locale. Les inégalités sont frappantes et la ferme volonté, non seulement de s'en sortir mais aussi de briser ces inégalités, de les atténuer tout au moins, est l'énergie qui nourrit le narrateur. A défaut de manger tous les jours, il se nourrit de livres et partage cette passion avec les amis qui l'entourent. 

Avec La Rue Cases-Nègres, on baigne dans la Littérature avec un grand "L", un roman qui vous donne la mesure de la beauté mais aussi de la puissance de l'écriture. J'ai pensé aussi, en lisant ce roman, à Richard Wright. A plus d'un titre. En un mot ce livre me remet en mémoire d'autres livres et auteurs qui ont su briser, avec dignité et gravité, le silence sur des questions et des situations que l'on ne se complait pas à dire et à entendre. Un texte d'élection.

 

Roman et DVD Rue Cases Nègres

 

Il est heureux que le roman ait donné lieu à une adaptation cinématographique. La réalisatrice Euzhan Palcy a su mettre en lumière les lignes de force du roman, avec un M. Médouze fidèle à la représentation que l'on peut se faire de lui en lisant le livre, non seulement physiquement, donnant vraiment l'impression d'un grabataire, mais aussi moralement : Douta Seck, qui a joué le rôle de Monsieur Médouze s'est admirablement coulé dans la peau d'un grand-père qui transmet des valeurs aussi bien que la magie des contes au jeune garçon qui comprend qu'il a en face de lui une "bibliothèque vivante". Et cette parole de Médouze dans le film retentit longtemps dans l'esprit du téléspectateur : "Personne ne doit toucher à la vie, parce que c'est la seule chose que l'homme peut défaire et qu'il ne peut pas refaire." Il y a aussi la phrase écrite au tableau par l'instituteur, qui présente l'instruction comme la clef qui ouvre la deuxième porte de la liberté, la première étant l'abolition de l'esclavage.

Bonus pour le lecteur, Joseph Zobel fait une apparition dans le film. Les suppléments proposés dans le DVD sont également un bonus inestimable, on apprend ainsi, en écoutant la réalisatrice, que ce film a été l'occasion pour l'auteur de revenir en Martinique, après avoir vécu en Métropole, puis en Afrique. Retour en Afrique comme le souhaitait son personnage Monsieur Médouze. Un roman à lire. Un film à voir.

 

Joseph Zobel, La Rue Cases-Nègres, roman, Présence Africaine, 1974, 312 pages, 6.50 €. Edition originale : 1950, Editions J. Froissart.

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06 août 2018

Honorables intentions, de Fabiola Chenet

Avec Honorables intentions, Fabiola Chenet confirme son talent de romancière. Après sa trilogie sentimentale Le prix du pardon, qui l’a fait remarquer, notamment avec le titre Passion et conséquences, Fabiola Chenet nous tient de nouveau en haleine avec ce nouveau roman qui a l’avantage d’avoir une dimension historique. Outre l’innovation et les facilités apportées par le développement de la technologie, l’évolution de la société et de la conception de la famille, l’auteure montre aussi et surtout combien les femmes ont dû faire preuve d’audace, de courage et de ténacité pour conquérir des droits.

COUV Honorables intentions 001

Fabiola Chenet a bien voulu répondre à quelques questions sur son roman. 

 

INTERVIEW

 

L’intrigue de votre roman commence en 1864. Pourquoi cette date ?

Je voulais une date qui corresponde à cette phrase : « La capitale était irrévocablement en train de changer. » (chapitre 4) Je voulais une date synonyme de grands changements, particulièrement au niveau social. Lorsque j'ai fait des recherches politiques à ce sujet, je suis tombée sur William Ewart Gladstone et son rôle dans la société au moment où il devient Premier ministre. C’était exactement ce dont j’avais besoin et j'ai placé le cadre quelques mois après son élection.

 

Votre roman raconte l’histoire de deux sœurs extrêmement différentes, physiquement aussi bien que moralement, mais celle qui réussit est finalement celle qui était ignorée de tous, en particulier des parents. Le destin est-il une affaire de chance ou la conséquence de nos actes ?

Les deux. Une question de chance puisque dans mon livre, Kate n'a pas eu la chance de naître et de grandir auprès de parents qui l'aiment. Toutefois, elle prend son destin en mains quand elle réalise les opportunités qui s'offrent à elle en tant que personne délaissée. Je voulais faire passer un certain message concernant l'utilité de ne pas se complaire dans sa souffrance ou sa solitude. Pour tout un chacun, il y aura toujours quelque chose qui nous fait aller de l'avant, il suffit de le trouver. Mais si on n'ouvre pas les yeux, cela ne peut pas marcher.

 

La souffrance de Kate, votre héroïne, qui a dû surmonter le désamour de ses parents, est très palpable et va crescendo dans le roman. Celui-ci peut-il être lu comme une invitation à ne pas délibérément miser sur tel enfant plutôt que tel autre ?

Complètement. C'est super quand on fait partie d'une famille où tout le monde s'aime et/ou s'entend très bien. Mais cela arrive plus souvent qu'on ne le croit qu'un enfant soit délaissé au profit d'un autre. Il ne faut vraiment pas privilégier l'un ou l'autre de ses enfants. Ils sont sensibles et même si parfois ils ne le montrent pas, cela influence leur avenir.  

 

Photo Liss et Fabiola Chenet

(Liss et Fabiola Chenet, en décembre 2017)

 

Vous montrez dans votre roman combien les femmes, il y a un siècle à peine, devaient parfois user de subterfuges pour pouvoir mener à bien leurs projets. Kate paie un comédien pour qu’il se fasse passer pour le patron, alors que c’est elle la patronne. Une femme à la tête d’une grande institution, une femme chef d’entreprise tout simplement, c’était impensable à l’époque, mais ça reste au XXIème siècle quelque chose de particulier au lieu d’être un phénomène généralisé, et même ordinaire. La femme doit-elle continuer à se battre pour qu’on lui confie des responsabilités ?

Beaucoup de choses ont évolué mais la femme a clairement encore du chemin devant elle pour être pleinement acceptée dans un rôle à responsabilité. Contrairement à un homme, elle doit constamment faire ses preuves et montrer qu'elle mérite sa place. Je dirais qu'on pourra crier victoire le jour où une femme ne sera pas obligée de se montrer encore plus dure envers les autres pour montrer qu'elle n'est pas là pour rien. Ou qu'une députée arrivant en robe à fleurs à l'Assemblée Nationale ne se fera plus siffler par ses pairs masculins.

 

Finalement, ce qui freine l’évolution des mentalités, c’est peut-être le sentiment de ‘‘supériorité’’ que l’on associe, à tort, à certaines fonctions. Le compagnon de Kate n’est pas refroidi par le fait que celle-ci possède bien plus de connaissances que lui. Pour lui, ce n’est pas ce qui va déterminer l’équilibre du couple. Cela paraît déjà très avant-gardiste comme position, alors qu’aujourd’hui encore on déconseille aux femmes de faire de trop longues études au risque de ne pas trouver un mari… Comment concevez-vous l’égalité hommes-femmes ?

On ne déconseille pas aux femmes de faire de trop longues études, n’est-ce pas ? (rires) Mais très subtilement on lui fait comprendre, par des remarques avisées, que son horloge biologique tourne. Encore aujourd'hui, certaines se sentent oppressées quand on leur fait comprendre qu'il est temps de se marier et/ou d'avoir des enfants. L'homme n'est pas soumis à la même pression. C'est en effet une forme d'inégalité homme-femme. De manière générale, toute femme a droit au respect et aux mêmes droits que les hommes.

 

Vous avez commencé votre carrière littéraire par la publication de livres exclusivement disponibles en format électronique. Aujourd’hui vous publiez pour la première fois en format papier. Qu’est-ce qui a motivé ce changement de support ?

Toute personne qui souhaite écrire un roman rêve un jour de le voir dans toutes les librairies et en livre papier. Le numérique est une excellente opportunité pour commencer à se faire connaître et c'est pour cette raison que je n'ai pas hésité à me lancer dans l'aventure quand il a fait son apparition. Mais je savais qu'un jour je voudrais tenter une publication papier, ce que j'ai d’abord fait en autoédition. Mais rien ne remplace une publication traditionnelle et c’était mon but ultime. Il me fallait trouver l'éditeur avec qui je souhaitais vraiment travailler. Je suis donc plus que ravie de voir mon rêve ultime se réaliser grâce aux éditions Diva Romance.

 

Un dernier mot ?

J'espère que vous passerez un bon moment avec Honorables intentions, c'est un roman que j'ai commencé en 2013 et que j'ai terminé en 2017. Je suis vraiment très fière de son parcours jusqu'à la publication finale.

 

Propos recueillis par Liss Kihindou.

 

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05 août 2018

Coeur noir, de Joyce Pool

Parmi les lectures qui ont le mérite de faire découvrir l'histoire de l'esclavage aux jeunes lecteurs, Coeur noir de Joyce Pool, dont le titre original est Sisa, peut être considéré comme un petit joyau.

 

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Nous sommes au Surinam, en 1712. Les colons sur ce territoire sont des Hollandais, cependant les Français menacent de prendre le dessus sur les Hollandais. Entre Hollandais et Français, la rivalité est sans merci. En prévision de l'affrontement qui va avoir lieu et des pertes de tous ordres que celui-ci peut provoquer, Constant Overbeke Van Raamsdonk préfère mettre sa famille, c'est-à-dire sa femme Catharina et sa fille Marie-Louise, dite Map, à l'abri. Il les envoie à la plantation du cousin Olaf Katersloot, qui est moins exposée, pense-t-il. Cependant les Français attaquent même la plantation du cousin Olaf. Au milieu du chaos, Map, adolescente de quinze ans, est sauvée de justesse par Kwasi, l'esclave de son père. C'est un jeune homme de vingt-deux ans qui a gardé le souvenir, bien que diffus, de la terre africaine à laquelle il a été arraché enfant, et aussi du peuple dont il est issu : le peuple ashanti. Il entraîne la jeune misi, c'est-à-dire la jeune maîtresse, vers le village des esclaves, avant de gagner les pistes qu'empruntent les esclaves marrons pour échapper à la tyrannie de leur maître.  

La vie de Map bascule ainsi du jour au lendemain, l'enfant gâtée qui évoluait dans le monde des riches planteurs, un monde de conventions, de plaisirs... doit apprendre à vivre loin de toutes les commodités auxquelles elle était habituée jusque-là. Le périple à travers la forêt ainsi que le séjour dans le village des esclaves marrons la transforment complètement. Elle apprend à voir les choses du point de vue des esclaves et non plus à travers les préjugés au milieu desquels elle a grandi. Par exemple l'on justifiait le dénuement dans lequel on réduisait les esclaves en disant qu'ils étaient constitués de telle sorte qu'ils n'en avaient pas besoin : "Papa lui a expliqué un jour pourquoi Ruth n'avait pas de chaussures comme elle. "La peau noire est deux fois plus épaisse que la peau blanche, avait-il dit. Les esclaves ne sentent pas les branches et les cailloux sous leurs pieds." " (Coeur noir, page 104) 

Map est une jeune fille sensible et c'est cette sensibilité qui lui permet de gagner la sympathie même des esclaves les plus vindicatifs à l'égard des Blancs, qu'ils mettaient tous dans le même sac. Map ne peut plus fermer les yeux sur les ignominies de l'esclavage. Les choses doivent changer, pense-t-elle. Le monde ne peut pas continuer ainsi : d'un côté les Blancs avec tous les privilèges et tous les droits, de l'autre les Noirs qui n'ont d'autre droit que de servir les Blancs toute leur vie durant sans jamais se plaindre. Mais une jeune fille peut-elle réformer tout un système ?

Ce n'est qu'en se mettant un instant à la place de l'autre que l'on peut réellement comprendre ce qu'il vit. Et c'est une chose de soupçonner une réalité, c'en est une autre de l'avoir sous les yeux. Ce roman donne un tableau vivant de la condition d'esclave : les humiliations, les tortures, les viols ou dans le meilleur des cas les relations sexuelles entre les maîtres blancs et les esclaves sur lesquelles ils avaient jeté leur dévolu, des relations dont les traces étaient bien visibles puisque des mulâtres naissaient au sein des plantations...

Et pourquoi une relation amoureuse entre Blancs et Noirs ne pourrait-elle se vivre au grand jour ? 

 

Joyce Pool, Coeur noir, titre original Sisa, 2002. 2004 pour la traduction française, 2011 par la présente édition (Flammarion Jeunesse). Traduit du néerlandais par Kim Andringa. 287 pages, 6.20 €.

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01 août 2018

La Source de joies, de Daniel Biyaoula

Troisième roman de Daniel Biyaoula, La Source de Joies est écrit dans la même veine que L’Impasse et Agonies, ses deux premiers romans. Ceux qui ont déjà lu l’auteur se retrouvent tout de suite dans un univers familier. Dès les premières lignes, on plonge dans l’ambiance Biyaoula, on reconnaît sa voix, son phrasé. Une construction de phrase marquée par l’oralité, avec des inversions de groupes de mots. Un narrateur féroce. Non pas féroce, mais sans complaisance, qui décrit le pays et les êtres tels qu’ils sont, tels qu’ils se voient, tels qu’il les voit lui. On perçoit, avec l’ironie qui tapisse les phrases, la distance qui sépare le point de vue des personnages de celui du narrateur.

 

 

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Mais il y a un bonus avec ce troisième roman, c’est qu’il est mené comme une enquête, bâti comme une intrigue policière. Dès l’incipit, on comprend qu’il s’est produit quelque chose de grave, que le personnage autour duquel se cristallise l’histoire a commis un acte irréversible, le plus dramatique sans doute, mais pourquoi ? Comment ? Dans quelles circonstances ? Le lecteur est impatient de savoir si ses hypothèses vont se vérifier ou pas. Et puis qu’est-ce donc que cette source de joie, sur laquelle pèse le mystère et en même temps qui apparaît comme un élément clé de l’intrigue, la pièce maîtresse même ? La source de joies. C’est elle qui donne son titre au roman. Serait-ce une métaphore ? Une manière de parler, de signifier l’enfance joyeuse, l’amitié des protagonistes ? Ou est-ce une source véritable, physique ? 

Des questions qui ne seront élucidées qu’à la fin du roman. Comme tout bon romancier, Daniel Biyaoula maintient le suspens jusqu’à la fin, il tient le lecteur en haleine. D’autant plus que le roman est savamment construit, interférant des séquences du passé à celles du présent, mais à des moments différents.  Les angoisses de Raphaël, les craintes de sa femme Denise et ses tentatives pour se mettre à l’abri du besoin, les retrouvailles entre les amis d’enfance, le récit de leur vie, de leurs parcours respectifs… sont autant de pièces du puzzle qui se met en place au fur et à mesure, jusqu’à ce qu’elles donnent au lecteur une vision nette de la situation, de l’histoire de ces six amis d’enfance.  

Il y a Raphaël Ngoma, Sébastien Ibakolo et Serge Maluona d’un côté, qui ont choisi de se faire une place au soleil en entrant en politique, c’est-à-dire au parti du président en exercice ; De l’autre côté Constant Zakala et Laurent Tchiyembéka sont toujours dans la misère : eux ont refusé de renoncer à leurs idéaux pour participer à la corruption et la vénalité générales qui sévissent dans le pays ; ils demeurent fidèles à leurs convictions, c’est bien pour cela que l’auteur gratifie Constant d’un prénom qui le signale favorablement dans l’esprit du lecteur comme quelqu’un qui ‘‘ne change pas’’, une idée qui est fortifiée par le nom de famille qu’il porte : « Zakala », autrement dit Laurent est « assis » dans ses convictions.

Le lecteur qui maîtrise les langues du Congo, en particulier le lari, aura toujours, en lisant Biyaoula, une longueur d’avance sur les autres : ces derniers ne percevront pas toutes les subtilités que renferme l’onomastique dans les romans de Biyaoula.  

Au binôme constitué par Constant et Laurent, il faut ajouter Basile qui, lui, a eu l’opportunité de se retrouver en France, mais ce ne sera pas pour vivre une vie de pacha, comme ceux qui rêvent de la France depuis le sol africain se l’imaginent.

Immigration, questionnement sur le devenir des pays africains, sur la manière dont ils sont gouvernés, sur la toute-puissance de l’argent, sur le sens des valeurs que constituent l’amour et l’amitié, sur les croyances, sur le caractère relatif des critères de réussite et de beauté… Autant de thèmes chers à Daniel Biyaoula qu’il développe dans ce roman avec le talent qui le caractèrise. 

Le portrait qu’il dresse du pays est tout criant de vérité. Une fracture sociale plus accentuée que jamais. D’un côté ‘‘les gens à la figure triste’’, autrement appelés ‘‘les plébéiens’’ ; de l’autre ‘‘les Ventres, les Corps du pays’’, qui se réservent des quartiers résidentiels où ils peuvent vivre leur vie d’ ‘‘aristocrates’’ du pays. Comme dans la Rome antique où certaines collines étaient réservées à l’aristocratie, dans La Source de joie, les ‘‘aristocrates’’, autrement dit les politiques, ceux qui se sont enrichis en faisant allégeance au parti au pouvoir et à son ‘‘guide’’, se répartissent entre « Mont Banéné », « Lossa-Lundzi » et « le Seizième ».  

L’autre belle surprise de ce roman, en plus de l’ingrédient policier, c’est l’apparition d’un personnage inattendu : le fleuve ! Je n’en dis pas plus.

Si je devais établir la liste des classiques congolais, pour ne pas dire africains, les romans de Biyaoula figureraient parmi les premiers qui me viendraient à l’esprit. Des régals de lecture. Des indémodables. Toujours d’actualité. Vivants. 

Daniel Biyaoula, bien que la source de ton imagination se soit trouvée scellée avec ta disparition prématurée, tes œuvres constituent, pour les lecteurs, une source de joies ineffables.

 

Daniel Biyaoula, La Source de joies, Présence Africaine, Paris, 2003, 250 pages. 

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17 juillet 2018

Les Calebasses brisées, de Nicole Mballa-Mikolo

Tomber sur les preuves de l'infidélité de son mari, combien de femmes n'ont pas vécu cette expérience ? Combien de femmes ne se sont pas senties trahies, blessées, humiliées, révoltées, après avoir découvert que leur homme les trompait, pire qu'il était même sur le point d'épouser sa maîtresse, son "deuxième bureau". Dans un pays où la polygamie est autorisée, les hommes ont peu de scrupules à officialiser leur relation avec leur(s) maîtresse(s). D'ailleurs quel homme se contenterait d'une seule femme ? Tous les arguments sont bons pour justifier le manque de constance des hommes, au point que la fidélité à son épouse passe pour une anomalie tandis que l'infidélité serait la règle. "Quelle femme dans notre pays pourrait se targuer d'avoir son mari à elle toute seule ?" demandent la mère et la grand-mère de Ngawali, l'héroïne des Calebasses brisées, premier roman de Nicole Mballa-Mikolo.

 

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Et les femmes n'ont qu'à accepter cet état de fait, ou alors elles n'ont qu'à se faire la guerre entre elles si l'une tient à déloger l'autre. Mais elles aimeraient bien pouvoir donner une bonne leçon à celui qu'elles considèrent comme le véritable responsable de cette situation, celui qui orchestre sa double vie dans leur dos et qui les met ensuite devant le fait accompli. Celles qui n'ont pas l'intention de rester là sans rien faire, surtout après avoir trimé pendant des années et des années, après avoir tout donné, tout investi pour le bien-être de leur foyer, méditent leur vengeance. Chacune agit en fonction de son tempérament, de sa sensibilité, de sa personnalité... Que va donc faire Ngawali pour ramener Mawandza sur le droit chemin ?

Les femmes, pour défendre leurs droits ou leur honneur, ne peuvent pas compter sur la loi, car les lois sont faites de manière à privilégier les hommes, au détriment des femmes : c'est ce manque d'équité que dénonce l'auteure dans son roman.  Les hommes se donnent tous les droits et les femmes en ont peu. Lorsqu'on s'intéresse par exemple à l'article concernant l'adultère, la différence est criarde :

"Ah, la loi : c'est peu dire qu'elles ne plaident pas pour les femmes. Prenons l'exemple de l'adultère, qui fait partie des principales causes de divorce. Notre réglementation dit que l'époux peut demander le divorce s'il prouve que sa femme a eu une relation avec un autre homme. Mais que la femme qui estime que son mari la cocufie doit prouver que le bonhomme a eu une relation suivie avec une femme et qu'il a commis l'acte d'adultère plusieurs fois en un même lieu. Donc : si moi je trompe mon épouse dans la même chambre d'hôtel avec des femmes différentes, il n'y a pas de problème. Et si j'ai une liaison avec une femme autre que la mienne et l'on se rencontre chaque fois en un nouveau lieu, je n'ai aucun souci à me faire. Et question de montrer que l'homme possède vraiment sa femme, elle peut être condamnée à la suite d'une accusation uniquement verbale de son mari." (Les Calebasses brisées, page 130)

 

Le Congo, où Nicole Mballa-Mikolo réside depuis une dizaine d'années, n'est pas nommé, mais la réglementation à laquelle les personnages font référence semble bien la réglementation congolaise. De nombreux indices permettent de situer l'action du roman au Congo-Brazzaville, plus précisément à Pointe-Noire. L'histoire se déroule dans une ville située au bord de la mer ; il est fait mention du "franc CFA pas suffisamment costaud" (p. 11) et des "expatriés venus travailler sur les plateformes pétrolières" (p. 13). Les personnages se désaltèrent en prenant "une Ngok ou une Primus" (p. 93), des bières typiquement congolaises ; ils empruntent le "fula-fula" (p. 61) pour se déplacer dans "la ville océane" (p. 61). Même leurs noms sont explicites. Le nom de la belle-soeur de Ngawali, Timimbi, répond bien au portrait qui est fait d'elle : c'est une femme mauvaise, manipulatrice... Elle a véritablement un mauvais coeur comme le laisse deviner son nom. "Timimbi" est en effet la contraction de "Tima yimbi", en Kituba, langue nationale privilégiée à Pointe-Noire, et qui veut dire "mauvais coeur". La grand-mère est appelée "Kôko", autrement dit "mamie" en Kituba. 

Suite au comportement de Mawandza, un conseil de femmes se réunit pour trouver la solution à l'infidélité de Mawandza, de l'autre côté un conseil d'hommes essaie de faire comprendre à Mawandza qu'il serait beaucoup plus salutaire pour lui de changer d'attitude. Le roman est construit autour de ces deux conseils et des exemples qui sont évoqués de part et d'autre, des exemples qui pourront peut-être paraître à certains lecteurs comme un catalogue. Mais l'on comprend la volonté de l'auteure d'évoquer tous ces sujets qui montrent combien notre monde est asphyxié par les inégalités, et qu'il importe de tenir compte du bien-être des uns et des autres. Nicole Mballa-Mikolo s'intéresse en particulier aux injustices subies par les femmes. La journée du 8 mars est évoquée à plusieurs reprises à dessein. 

Les personnages n'hésitent pas à s'appuyer sur les déclarations de penseurs et de scientifiques, et même sur les textes sacrés, pour éveiller la conscience de ceux qui se comportent de manière égoïste et qui pensent être à l'abri de ce qu'ils font subir aux autres. La leçon générale que l'auteure, à travers ses personnages, invite à retenir, c'est sans doute cette parole de la Bible : ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas que l'on te fasse.

Et ce conseil que la grand-mère de Ngawali donne à cette dernière sera profitable à toutes les femmes : "Ne compte pas sur un homme pour te rendre heureuse. [...] Apprends à être heureuse en dehors de l'autre, voilà un exercice pour toi, pour le reste de ta vie. Ne compte que sur toi-même pour être heureuse, je le répète." (p. 77)

 

Nicole Mballa-Mikolo, Les Calebasses brisées, L'Harmattan, 2015, 156 pages, 16.50 €.  

 

Photo Nicole MIKOLO

Présentation de l'auteure en 4e de couverture : 

"Nicole Mballa-Mikolo est née en Allemagne de parents camerounais. Elle a fait des études de langues, de communication et de journalisme en France, au Japon et au Congo-Brazzaville. Auteure de plusieurs nouvelles, elle collabore au magazine panafricain Amina depuis 1994. Elle vit et travaille depuis une dizaine d'années au Congo-Brazzaville. Les calebasses brisées et son premier roman."

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08 juillet 2018

Ecrire à Pointe-Noire, anthologie congolaise

Nouvelles, poésies et contes composent l'Anthologie Ecrire à Pointe-Noire, qui a été coordonnée par Gabriel Mwènè Okoundji et Caya Makhélé. "Cette anthologie est le fruit d'une rencontre au sein de la phratrie congolaise. Pour qui prend la route, la terre natale demeure une borne, à égale distance entre le rêve et la vie", peut-on lire dès les premières lignes de l'introduction signée par Gabriel Okoundji. "Mettre en commun, au-delà des clivages des genres, les témoignages que portent sur leur pays et leur environnement les écrivains, les poètes et les conteurs vivant sur le sol de Pointe-Noire". Cet autre extrait de l'anthologie résume bien le projet de publication de ce livre qui a connu la contribution de vingt auteurs dont quatre femmes seulement, ce qui témoigne que, même si la présence des femmes dans l'espace littéraire congolais s'est affermie au cours des décennies, comme je le déclare dans mon article "60 ans après les femmes du Congo Brazzaville s'affirment sur la scène littéraire", publié dans le magazine AMINA en novembre 2013", elle demeure marginale par rapport au nombre d'écrivains masculins.

[Relire l'article en allant en bas de la page référencée sur le site "Lire les femmes écrivains et les littératures africaines", dans les archives AMINA : cliquer ICI ]

 

 

COUV Ecrire à Pointe-Noire 001

 

 

Les noms des contributeurs apparaissent sur la première de couverture et l'on peut voir tout de suite que l'ordre d'apparition n'est pas chronologique. Autrement dit le fait que Mambou Aimée Gnali figure en tête de liste n'est pas anodin, cela témoigne sans doute de la volonté, non seulement de faire honneur aux femmes, mais aussi de montrer que les anciens côtoient les jeunes dans ce recueil dans lequel certains publient même pour la première fois. 

Les thèmes abordés sont divers et variés, à l'image de la vie, avec ses ombres et ses lumières, ses petiteses et ses grandeurs : la relation de couple, les difficultés économiques, la corruption, les traditions, le tourisme, les conséquences de la guerre, la responsabilité parentale...

Ce livre dit le Congo. Je trouve d'ailleurs que la nouvelle d'Alphonse Chardin N'Kala a une valeur symbolique. Intitulée "Demain nous célébrons notre indépendance", elle associe subtilement l'indépendance du pays à l'indépendance de la femme. En effet à la veille de la fête nationale, le narrateur dresse un bilan de la situation du pays, un bilan qui n'est pas du tout réjouissant. Le pays est en crise, le narrateur n'a pas de travail, il est sans le sou, mais il a néanmoins une petite amie. Seulement celle-ci décide de le quitter le jour-même de la fête d'indépendance, une manière pour elle de montrer qu'elle était indépendante et qu'elle prenait la liberté de le quitter étant donné qu'il n'était pas capable de subvenir à ses besoins. Mais l'indépendance, pour une femme, est-ce de choisir avec qui elle sort et pendant combien de temps ? Sans doute, mais la véritable indépendance, ne serait-ce pas plutôt d'avoir ses propres moyens, de ne pas être obligée de compter sur un petit ami pour satisfaire ses menus besoins ? Il y a comme de l'ironie de la part de l'auteur envers cette jeune femme qui se déclare indépendante mais qui en réalité ne l'est pas puisque son avenir repose entre les mains de l'homme.

Et l'on peut faire le parallèle avec le Congo, avec ces pays d'Afrique qui célèbrent leur indépendance depuis plusieurs décennies, mais que les anciennes puissances coloniales tiennent encore fermement entre leurs mains voraces. 

L'Afrique de demain sera-t-elle à l'image de l'Afrique d'aujourd'hui ?

Après l'Anthologie des 60 ans de la littérature congolaise (1953-2013), publiée aux Editions L'Harmattan en 2015, avec 26 auteurs, voici une deuxième anthologie réunissant des auteurs du Congo-Brazzaville. 

 

Ecrire à Pointe-Noire, Anthologie, sous la direction de Gabriel Mwènè Okoundji et Caya Makhélé, Editions ACORIA, 2017, 18 €, 196 pages. 

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06 juillet 2018

L'Appel du Fleuve, d'Aimé Eyengué

L'Appel du fleuve, c'est l'appel d'un écrivain qui a été transfiguré par la poésie et qui veut en répandre les vertus autour de lui. Après avoir publié deux romans, un essai et coordonné la publication d'une anthologie, Aimé Eyengué jette l'ancre en poésie pour s'abreuver de "Fleuvitude". Depuis la parution du recueil Par les Temps qui courent, l'auteur de Briseurs de rêves, Rêves de Brazzaville et Boire à la source est devenu l'homme de la Fleuvitude, un courant qui tire son nom du fleuve et qui séduit des poètes de différents pays. 

COUV L'Appel du Fleuve 001

Mais pourquoi ce courant séduit-il autant ? C'est qu'il est l'expression de la vie et des exigences du temps présent qui est plutôt alarmant. L'alarme sonne en effet à l'échelle de la famille, de la nation ou de la planète et le poète ne peut pas faire comme s'il ne l'entendait pas. Il doit prendre sa place autour de la table où se discute l'avenir du monde. "Oh Ecrivains où êtes-vous.../ Où êtes-vous écrivains / Le peuple vous réclame", s'exclame le poète (L'Appel du Fleuve, page 195). 

Les poètes doivent se saisir de leur plume pour lutter contre les maux qui asphyxient l'humanité :

"J'entends le fleuve qui crie en silence

A vos armes poètes à vos armes

Pour faire taire les armes...

A vos armes...

Pour faire sécher les larmes

Contre les dictatures et l'esclavage

Contre le racisme et la xénophobie"

(page 36)

 

Le peuple a toujours tiré profit de la prise de parole des écrivains dont les textes, en alertant l'opinion publique, ont su faire souffler le vent dans le sens d'un changement positif. Par exemple aux Etats-Unis, c'est la publication du roman d'Harriet Beecher Stowe, La Case de l'Oncle Tom, qui enflamma les Américains au point qu'ils furent obligés de statuer sur le maintien ou pas de l'esclavage. Les avis étant clairement opposés, cette question provoqua la guerre de Sécession. Voilà comme les mots, voilà comme les livres peuvent instiller le changement, la révolution. Et aujourd'hui, c'est aussi la parole libérée qui peut participer à la construction d'une page nouvelle pour l'Afrique, pour le Congo :

"Il faut que les choses changent

Car le Congo n'est pas une monarchie

Il faut que les choses changent

Parce que l'Afrique n'est pas une dictature

La Révolution de Kinkéliba 

Est arrivée sur l'Afrique"

(page 118) 

 

Ce recueil de poésie est un recueil résolument engagé, dans lequel le poète nomme les maux :

"La colère monologue

Et personne pour lui donner la réplique

Là où la tyrannie s'est emparée de la république

Dévorant au passage toutes les bananes

Sous les tropiques

Le Fleuve boit du sang"

(page 23)

 

Le poète dénonce, mais cette dénonciation se fait de manière imagée, en se servant du langage métaphorique. En effet Aimé Eyengué reste fidèle à lui-même dans ce recueil comme dans ses précédentes publications : il joue avec les mots, avec les rimes pour mieux faire comprendre la gravité des temps que nous vivons aujourd'hui.

Par exemple, page 19, on peut lire :

"C'est pourquoi j'ai pris l'option avec mes mots sans débattre

de croiser le fer avec le faire

et de battre le faire quand il est show"

 

Dans le poème "Que dit la Seine au Temps (page 126), on trouve ces vers :

"Terreurville ou Brazzaville" ; "Françafrique ou Fortafrique".

 

Plus loin l'auteur aborde la question du franc CFA :

"Ah misère... CFA MISERE... à la lisière... MPACHI KOUA" (page 145)

 

Bien évidemment de nombreux passages ou de nombreux vers resteront mystérieux pour les non familiers des langues du Congo, car le poète fait le choix d'insérer dans ses poèmes des mots, des expressions, des phrases en différentes langues du Congo, et parmi elles, le lari a une place particulière, non pas que ce soit la langue congolaise que le poète maîtrise le mieux ou préfère aux autres, non, cette présence importante du lari dans ses vers est une manière pour l'auteur de dire : "Je suis Pool" comme on a pu dire "Je suis Charlie" lorsque des journalistes ont été abattus sur leur lieu de travail par des terroristes, à Paris.

Le Pool est une région du Congo qui se trouve en quelque sorte mise en quarantaine et où l'on tue à grande échelle les populations qui y vivent, comme si la volonté était de les exterminer. C'est une grave tragédie que les médias internationaux commencent seulement à évoquer. Et le poète ne veut pas demeurer silencieux face à cette tragédie qui a entre autres pour conséquences d'exacerber les oppositions ethniques, étant donné que le président sous lequel se commettent de telles horreurs est originaire du Nord, tandis que le Pool se trouve dans le Sud du pays. Cette opposition Nord-Sud est une plaie dont la guérison dépend de tous les Congolais. La tragédie du Pool ne regarde pas seulement les originaires du Pool, tout natif du Congo doit se sentir concerné, et c'est ce que fait Aimé Eyengué dans L'Appel du Fleuve. Non seulement il l'évoque tout au long du recueil, mais encore il lui consacre tout une section. Des textes comme "Congogate", "Le Pool à l'heure", "Du Pool... je suis", "Le Pool un Jour" sont aussi percutants les uns que les autres. Mais voici un extrait du poème "Le Pool fait appel" : 

"Pense le Pool

Que la mémoire reviendra à tous

Bole Bantu

Que la mémoire parlera à tous

Bouzitou Bwa Bantu Mou Ntsintou

Et tous reviendront à leurs bons sentiments

Tous parleront de concert de Paix

Pour célébrer la fraternité

Pour exalter l'amitié

Et savourer la vie

La vie digne la vie attrayante

La vie forte la vie verdoyante

Qui met la mort en échec

Par un coup KO authentique

MBOMBO MBOUA

 

FAUT KA BOUA...

MBO BU BA..."

 

Les derniers vers en lari sont particulièrement lourds de signification, le poète exhorte ses frères et soeurs du Pool, il leur demande de tenir ferme, de garder espoir, car tôt ou tard l'organisateur de cette tragédie tombera, cela ne peut être autrement.

Comme Jean Malonga, premier écrivain congolais, originaire du Sud, qui choisit de placer l'action de son premier roman dans le Nord du Pays, Aimé Eyengué, écrivain originaire du Nord, plante ses poèmes dans la région du Pool, l'un comme l'autre dans le souci de tisser des liens entre les différentes régions du pays, des liens que les politiques se plaisent à détruire. J'avais déjà dans mon essai Négritude et Fleuvitude établi une comparaison entre ces deux écrivains du Congo, notamment dans ma conclusion, et le recueil L'Appel du Fleuve confirme mes propos.

"A l'instar de Jean Malonga, qui nous adresse une invitation au voyage dans son roman Coeur d'Aryenne, voyage du Nord vers le Sud en voguant sur les fleuves qui traversent les différentes régions du Congo, Aimé Eyengué lance un appel à l'union, aussi bien dans l'anthologie Noces de diamant, qu'il a coordonnée, que dans son recueil Par les temps qui courent."

(Liss Kihindou, Négritude et Fleuvitude, page 22) 

 

Dans ce livre, Aimé Eyengué célèbre le Congo à travers ses langues, mais cette célébration aboutit à la célébration du monde, puisque l'on trouve également des citations en latin, des références à des personnalités de l'Antiquité à nos jours : Sénèque, Kierkegaard, Henri Bergson, Pablo de Neruda, Baldwin, Langston Hugues, Jacques Chirac...

Ce livre est en particulier un hommage à la littérature, et pour moi une oeuvre littéraire est d'autant plus ravissante qu'elle célèbre d'autres oeuvres, d'autres écrivains. L'Appel du Fleuve, c'est un appel à découvrir ou redécouvrir des auteurs du Congo, d'Afrique et d'Occident pour ne pas dire du monde. Parmi les auteurs nommés, on peut citer Pierre Ntsemou, Emmanuel Dongala, Daniel Biyaoula, Sony Labou Tansi, Emilie-Flore Faignond, Tchicaya U Tam'si, auteurs du Congo, Alexandrine Lao de la Centrafrique... Parfois les auteurs sont évoqués de manière indirecte en citant simplement leurs titres. Mais il faut être un connaisseur pour les repérer. Par exemple le vers "ce sont des larmes miraculeuses", que l'on peut lire dans le poème "Les yeux de Sony" (pages 132-133), est un clin d'oeil au titre "Les armes miraculeuses" de Césaire. 

Enfin L'Appel du Fleuve instruira tous ceux qui se posent des questions sur la Fleuvitude, qui veulent comprendre ce que c'est, ils pourront voir se dessiner avec précision les contours de la vision de l'auteur, que l'on ne peut résumer en quelques mots, car la Fleuvitude est aussi vaste et profonde que le fleuve, mais on peut néanmoins citer quelques extraits. Par exemple page 153 :

"Car la Fleuvitude par les temps qui courent...

Comme par tous les temps

Professe le retour aux valeurs d'antan

Les valeurs d'union... contre les antivaleurs...

Et la Fleuvitude est une base... mais bien neutre...

Qui nous rappelle que

SANS MEMOIRE ET SANS BASE RIEN NE PEUT TENIR...

LE FLEUVE COULE MAIS NE PERDURERA JAMAIS SANS SOURCE

 

On l'aura compris, le poète a fait de la Fleuvitude son bâton de pélerin, comme on peut le lire dans le poème bien nommé "La Fleuvitude comme bâton de pèlerin" (page 45).  Il gronde sa colère comme le fleuve, il chante sa vérité comme le fleuve, il  trace son chemin comme le fleuve sans se laisser distraire par les voix irritées par ce mouvement :

"Nous voguons ferme vers la Fleuvitude

Le Fleuve et moi-même

Bien déterminés

[...]

VOLENS NOLENS

LA FLEUVITUDE VOLE

LA FLEUVITUDE ENROLE

SUR LES RIVES DU BON SENS

A QUAI LIBERTE"

(page 62) 

 

Aimé Eyengué, L'Appel du Fleuve, Poésie, Les Editions de la Fleuvitude, 2017, 234 pages. 

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28 juin 2018

Homme et Femme Dieu les créa, de Marie-Louise ABIA

     Marie-Louise Abia est connue dans l'espace littéraire congolais comme étant une auteure qui invite à la réflexion. L'écriture est pour elle un moyen d'éveiller les consciences, de tirer la sonnette d'alarme ou tout simplement un moyen de sensibilisation. Dans tous les cas, le lecteur ne peut demeurer insensible aux questionnements qui affleurent dans ses textes.

     Ses titres donnent déjà le ton : "Afrique : alerte à la bombe" en 1995, "Bienvenus au royaume du sida" en 2003, "Homme et Femme Dieu les créa" en 2009. On peut voir avec ce dernier titre que, en plus d'observer la société africaine, l'auteure s'intéresse aussi à la question religieuse. C'est même le thème principal de ce troisième roman. 

 

COUV Homme et Femme 001

 

     L'épanouissement de l'individu est ce qui intéresse au plus haut point Marie-Louise Abia et elle montre dans son roman à quel point certaines coutumes, certaines lois vont à l'encontre de la liberté de l'individu, en particulier de la jeune fille : celle-ci est-elle libre de faire des choix décisifs pour sa vie ? A-t-elle le loisir de choisir de suivre des études ? Peut-elle se marier sans le consentement de ses parents ? Peut-elle échapper au poids que constitue la volonté de la famille ?

     On a coutume d'exiger de la femme une obéissance totale, comme le dit si bien Jean Malonga, lorsqu'il fait parler Hakoula, l'héroïne de La Légende de M'Pfoumou Ma Mazono, "La femme ignore le bonheur de la liberté ; ses désirs et ses préférences personnelles lui sont contestés [...] Elle est un bien précieux de qui on exige tout : fécondité, docilité, fidélité, rentabilité, mais à qui on dénie la liberté la plus élémentaire."

(Jean Malonga, La Légende de M'Pfoumou Ma Mazono, Présence Africaine, p. 88-89)

     Le roman de Marie-Louise ABIA illustre parfaitement chacune de ces exigences. En effet, Rama, l'héroïne, paraît comme un "bien" sur lequel ses parents, en particulier son père a misé : il l'avait depuis toujours promise à un parent du village, sachant que ce dernier lui manifestera éternellement sa reconnaissance. "En me mariant, il faisait de moi une intarissable source de ravitaillement qu'il pouvait ponctionner au désir et à souhait" confie Rama, la narratrice du roman. (Homme et Femme Dieu les créa, p. 115)

     Mais Rama acceptera-t-elle de se marier sans amour à un homme qu'elle connaît à peine ? Sa famille sait que c'est une jeune fille fille volontaire qui pourrait leur faire perdre leurs espérances financières : alors on la travaille en douce ou alors on la menace de tous les maux, parmi lesquels la malédiction paternelle, le plus grave entre tous. 

     Or Rama est amoureuse, et bien que son amour paraisse sans espoir, elle n'a pas l'intention de renoncer à Paolo, de l'oublier. Elle en est d'ailleurs incapable, malgré les efforts mis en oeuvre pour le sortir de ses pensées. En effet Paolo est un jeune homme qui se destine à être prêtre. Au début Rama culpabilise et lutte contre ses sentiments, car elle ne veut pas être de trop dans la vie d'un homme qui veut se consacrer entièrement à Dieu. Mais ensuite elle se révolte contre ces lois qu'elle ne trouve nullement justifiées : en quoi est-ce que son amour pour Paolo amoindrirait-il celui que ce dernier porte à son Seigneur ? Quand elle comprend que Paolo éprouve les mêmes sentiments pour elle et aussi les mêmes tourments, étant donné qu'il doit lui aussi lutter contre cet amour, alors Rama décide de donner libre cours à ses sentiments que la société jugera sans aucun doute "immondes". 

     Ce roman montre le combat d'une jeune femme qui veut tracer elle-même le chemin que doit prendre sa vie alors que de toutes parts on lui indique des routes à suivre, des routes qui ne lui disent rien qui vaille mais qu'on l'oblige à emprunter.

"A un peu plus de seize ans, je ressemblais désormais plus à une femme qu'à la fillette que j'avais toujours été. Mon corps se façonnait mystérieusement aussi bien de l'intérieur que de l'extérieur. De drôles d'envies et de désires m'envahissaient et semblaient me procurer la sensation de pouvoir tout défier. Mais aussi de terribles craintes me sanglaient fermement et me retenaient pour me rappeler qu'en fin de compte, je n'étais qu'une simple jeune fille sans véritables droits dans une société hiérarchiquement masculinisée avec la bénédiction du Bon Dieu."  (pages 47-48)

     Mais ce livre ne saurait être réduit à un plaidoyer pour la femme, car il est bien plus que cela, c'est plutôt un plaidoyer pour la liberté, celle des femmes comme celles des hommes : liberté d'aimer, liberté de s'instruire, liberté de prier les dieux de ses ancêtres sans que ceux-ci ne soient diabolisés par le colonisateur qui a imposé sa religion partout où il a voulu s'implanter, une manière de déposséder les colonisés de leurs croyances afin de les affaiblir moralement et mieux les exploiter par la suite. L'auteure n'a pas hésité à reproduire le discours que le Roi Léopold II tint en 1883 aux missionnaires arrivés au Congo-Belge. En voici un extrait :

"Le but de votre mission n'est point d'apprendre aux Noirs à connaître Dieu. Ils le connaissent déjà depuis leurs ancêtres. Ils prient et se soumettent à NZAMBI MPUNGU que je sache et aussi à NZAMBI MAWESSI, etc. Ils savent que tuer, voler, coucher avec la femme d'autrui, calomnier, insulter, etc., est mauvais. Ayons le courage de l'avouer, vous ne venez pas leur apprendre ce qu'ils savent déjà. Votre rôle est essentiellement de faciliter les administrateurs et les industriels. C'est-à-dire que vous interpréterez l'évangile de la façon qui sert le mieux nos intérêts dans cette partie du monde. Pour ce faire, vous veillerez entre autres à désintéresser nos sauvages noirs des richesses dont regorgent leur sous-sol afin d'éviter qu'ils s'y intéressent ou qu'ils nous fassent une concurrence meurtrière rêvant un jour à nous déloger de cette partie avant que nous ne nous enrichissions." (p. 85)

     Marie-Louise Abia a à coeur de faire comprendre à tous ceux sur qui s'exerce la domination qu'ils peuvent briser les liens dans lesquels on veut les maintenir dans la servitude : les femmes par rapport aux hommes, les Noirs par rapport aux Occidentaux. Le monde a été perverti par le désir de la puissance et de l'argent, et cette perversion, qui a entraîné le racisme, entâche aussi l'Eglise. Mais qui sait ? C'est peut-être de l'homme noir que viendra la lumière, même si pour l'instant cette idée n'a que la consistance d'un rêve. Le roman se termine par le récit d'un rêve de la narratrice dans lequel l'élection d'un Pape noir pose problème : comment un Noir pourrait-il se retrouver à la tête de l'Eglise catholique ? Et pourtant, aussitôt élu, c'est ce Pape noir qui lance les réformes tant attendues et salutaires, en particulier celles qui concernent le célibat des prêtres.

     Homme et Femme Dieu les créa, un roman que j'ai lu avec plaisir. L'auteure a su greffer à l'intrigue principale des intrigues secondaires qui non seulement l'enrichissent mais contribuent à donner une vision précise et sans complaisance d'une société dominée par le profit. Et le bonheur, le bien-être, le respect dans tout ça, où sont-ils ? 

 

 

Photo Marie-Louise-ABIA

 

     Autre roman de Marie-Louise Abia dont la lecture pourrait éclairer davantage le projet littéraire de l'auteur : Ils naquirent libres et égaux,  Editions Mary Bro Foundation, 2015. 

 

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21 mai 2018

Le Mythe d'Ange, de Dominique M'Fouilou

Article précédemment publié sur le site Congopage, le 20 mars 2007, avant l'ouverture de mes blogs. Article que l'on peut retrouver en cliquant ici

 

Le Mythe d'Ange. C’est le dernier roman de Dominique M’FOUILOU. Comme certains peuvent le deviner, il revient sur la figure d’Ange DIAWARA : sa tentative de coup d’état, sa retraite dans les forêts, son assassinat. Mais il s’agit surtout pour l’auteur de parler de « l’après-M22 » ou l’ « après mouvement », pour reprendre ses termes dans son avant-propos. En effet, le leader disparu et la vie ayant repris son cours normal, les anciens amis de celui-ci, du moins ce qu’il en reste, doivent vivre avec la peine causée par cette tragique disparition. Ils ont par ailleurs le projet d’honorer la mémoire du disparu, ou tout au moins de faire de telle sorte que le nom de celui qui fut leur chef, leur exemple, ne disparaisse pas. Ainsi ils décident de mettre sur pied une organisation en l’honneur d’Ange. Cependant, d’anciens sympathisants du mouvement qui fut mené par Ange souhaitent eux aussi se joindre à cette dernière. Mais ceux-ci n’eurent pas toujours un comportement exemplaire, quelques uns furent même de ceux-là qui sabotèrent sournoisement l’action d’Ange. Une question se pose alors : doit-on associer ces gens à une organisation censée honorer l’homme qu’ils ont trahi ?

 

COUV Mythe d'Ange 001

 

Au-delà de l’histoire d’Ange DIAWARA et des circonstances qui entourèrent sa disparition, ce roman pose un problème universel : celui de la confiance. Peut-on faire confiance à un homme qui, à un moment donné de sa vie, a manifesté un comportement indigne et qui dit avoir changé ? Peut-on donner une seconde chance à une personne qui vous a trahi, une personne qui n’a pas fait preuve de fidélité ? Telles sont les questions que se posent Armand, le personnage principal. En fait, il est tiraillé par des doutes de deux natures différentes : faut-il, d’une part, intégrer Gérard à leur projet de réhabilitation de la mémoire d’Ange ? D’autre part, son amour pour Fleur, une jeune fille dont il a fait connaissance fortuitement, va-t-il se concrétiser ? Leur union va-t-elle voir le jour ? Voilà les deux histoires qui se chevauchent dans Le Mythe d’Ange de Dominique M’FOUILOU.

 

L’auteur

Dominique M’FOUILOU est un auteur de la littérature congolaise plutôt singulier. En effet, alors que ses collègues écrivent des textes qui mêlent, à pourcentage plus ou moins égal, fiction, expériences personnelles, au besoin histoire du pays ; lui se nourrit essentiellement de cette dernière, en particulier des événements qui ont constitué – ou qui constituent – des pages mémorables de notre histoire. Pages mémorables, sans doute, mais parfois si méconnues ! Les générations qui n’ont pas vécu ces événements ou étaient trop jeunes pour s’en souvenir – et elles sont aujourd’hui les plus nombreuses – ne connaissent que vaguement des noms, des faits qui ont pourtant marqué l’histoire de notre pays. Les témoins de ce passé se font de plus en plus rares ; et ceux qui meurent s’en vont avec leurs souvenirs. A défaut de livres d’Histoire qui mettent en lumière le vécu des Congolais, pourquoi ne pas recueillir ces témoignages et en faire le fondement d’œuvres romanesques ? C’est le mérite de Dominique M’FOUILOU. Il récolte des informations, interroge des survivants de telle époque, pour produire des romans. Ceux-ci peuvent à juste titre être considérés comme des lieux où retentissent des échos de la vie politique congolaise d’avant et d’après les Indépendances : la construction du Chemin de fer, le M22, le passage à la Démocratie, la figure de MATSWA… sont quelques unes des pages que D. M’FOUILOU ressuscite.

Né en 1942, il est diplômé de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Docteur 3ème cycle de connaissance du Tiers-Monde (Géographie Economique), Paris VII. Il est à ce jour l’auteur de 9 ouvrages.

Œuvres de Dominique M’FOUILOU Romans : 
- La Soumission, L’Harmattan, Paris 1977 
- Les Corbeaux, Akpagnon, Le Mée-sur-seine, 1980 
- Vent d’espoir sur Brazzaville, L’Harmattan, Paris 1991 
- Le Quidam, L’Harmattan, Paris, 1994 
- La Salve des innocents, L’Harmattan, Paris, 1997 
- L’Inconnu de la rue Mongo, L’Harmattan, Paris, 1999 
- Ondongo, L’Harmattan, Paris, 2000 
- Le Mythe d’Ange, L’Harmattan, 2006 
- Fuir l’Enfer de Brazzaville,Théâtre, Paari, Paris, 2006

Oeuvre postérieure à 2007 :

- Ci-gît le Cardinal achevé, Editions Paari, Paris, 2008.

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