Valets des livres

12 avril 2017

Terrorisme d'Etat, Opération Barracuda, de Ramsès Bongolo

Découvrir l'auteur dans ses écrits, voilà ce qu'il me restait à faire après avoir rencontré Ramsès Bongolo, il y a plus de trois ans, à Brazzaville. Quiconque veut se familiariser avec sa plume n'a que l'embarras du choix, étant donné que Ramsès Bongolo a de nombreuses publications à son actif : une quinzaine, d'après la quatrième de couverture du livre dont j'ai fait l'acquisition, Terrorisme d'Etat, sous-titré Opération Barracuda. C'est l'une des dernières publications, pour ne pas dire la plus récente. Mais le titre du roman, ainsi que les problématiques qu'il laissait entrevoir ont aussi largement contribué à porter mon choix sur ce roman.

 

Couv Terrorisme d'Etat de Bongolo

 

 

Ramsès Bongolo apparaît dans ce livre comme un auteur préoccupé par le devenir de l'Afrique. D'ailleurs le terme "devenir" est-il approprié ? L'Afrique peut-elle rêver d'un avenir radieux alors qu'elle se trouve enchaînée ? Les chaînes qui entravent sa liberté et son épanouissement ne sont peut-être pas visibles à l'oeil nu, et pourtant elles pèsent sur la vie économique, politique et même culturelle des pays qui la composent. Leur poids se fait ressentir surtout lorsqu'une volonté politique, qui rompt avec les habitudes en cours, se manifeste. Il arrive en effet que des chefs d'Etat africains refusent de se rendre complices d'une situation qui perpétue la saignée de l'Afrique : ces chefs-là n'ont pas fait de vieux os. Le livre est dédié, entre autres, à toutes ces figures qui ont rêvé d'une Afrique digne, une Afrique forte, une Afrique unie, une Afrique qui tire profit de ses richesses. Il ne s'agit pas seulement de l'Afrique, mais de tous ses descendants disséminés aux quatre coins du monde. Cet idéal a été porté par Marcus Garvey, Malcolm X, Marthin Luther King, Patrice Lumumba, Mohammed Ali, Cheikh Anta Diop, Muammar Kadhafi. L'auteur déclar en page de dédicace : "Le monde noir vous doit une éternelle reconnaissance."

A l'instar de Waberi avec son roman Aux Etats-Unis d'Afrique, Ramsès Bongolo partage sa vision d'une Afrique qui décide de se constituer en une union forte et puissante, capable d'inverser les choses. Et cela se fera peut-être grâce à l'accession des femmes aux plus hautes fonctions politiques. Cette révolution est à l'oeuvre dans le roman, dont l'intrigue se déroule, non pas dans un pays fictif, mais au Congo Brazzaville ; et c'est une femme, Renée Portella, qui est élue présidente de la République. Elle est présentée comme une ''militante afrocentriste'' ; et elle s'est donné pour projet de "relever la tête courbée de l'Afrique". Un tel projet ne peut plaire à ceux qui souhaitent garder la main-mise sur l'Afrique et ses richesses, d'où la nécessité de court-circuiter toutes les entreprises visant à atteindre cet objectif. Il faut donc infiltrer les appareils de l'Etat, et les agents des services secrets qui découvrent la duplicité des personnalités politiques de premier plan le payent de leur vie. Les méthodes n'ont pas changé, la citation de Patrice Lumumba, qui se trouve parmi d'autres citations en exergue du roman, est encore criante de vérité et prend tout son sens dans ce roman policier : "Si je meurs demain, c'est parce qu'un Blanc aura armé un Noir".

Ce roman place le lecteur dans les coulisses de la politique et lui permet d'observer les mises en scènes qui s'opèrent dans un milieu où on choisit souvent des boucs émissaires pour couvrir des bavures politiques ; où les prétendus alliés ou amis sont parfois les pires ennemis de la République, où les charmes d'une femme sont souvent les appâts du diable.

Les sujets qui constituent l'actualité politique congolaise, comme les explosions du 4 mars 2012 dans un des quartiers de Brazzaville, Mpila, sont évoqués sans détours ; mais aussi d'autres sujets brûlants, tels les méfaits de la secte Boko Haram, le terrorisme dans le monde.  

 

J'apprécie le projet de l'auteur, qui veut participer à l'éveil des consciences, comme on peut le voir dans l'extrait ci-dessous :

"Il n'y a jamais eu de partenariat, ma belle. Il n'y a que la loi du plus fort, autrement dit l'exploitation des faibles par les puissants. Tout le reste n'est que politique ou des mots pour maquiller la grosse arnaque perpétrée depuis des siècls sur le sol africain." (page 19).

Il est regrettable cependant que de tels projets ne puissent pas bénéficier d'un vrai soutien éditorial, car les réalités de l'édition sont telles aujourd'hui que l'auteur doit se débrouiller tout seul, se risquer seul dans l'édition, avec les écueils qu'une telle démarche suppose.

Par ailleurs, le lecteur peut à juste titre se sentir frustré en refermant le livre, car toutes les intrigues ne sont pas dénouées à la fin. On est en droit de réclamer la suite et la fin de l'histoire.  

 

 

Photo Ramsès Bongolo

 

Ramsès Bongolo, Terrorisme d'Etat, Opération Barracuda, Les Editions du Net, 2016, 102 pages, 15 €.

 

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15 janvier 2017

"Bonne Année", d'Ophélie Boudimbou, Anthologie des 60 ans de la littérature congolaise.

L'histoire de la littérature congolaise commence avec Jean Malonga, en 1953. 60 ans plus tard, les auteurs du Congo s'organisent pour honorer sa mémoire et célébrer les noces de diamant de cette littérature congolaise si remarquée, en publiant un livre collectif intitulé "Anthologie des 60 ans de la littérature congolaise", publié en 2015 aux Editions L'Harmattan. Voici l'entretien que nous avons eu avec Ophélie Boudimbou, la plus jeude des auteurs ayant participé à cette anthologie.  

 

Couverture Anthologie 60 ans

 

Vertu Ophélie Boudimbou, vous êtes la plus jeune des 26 auteurs qui ont écrit ensemble un livre d'or, une anthologie, afin de marquer les 60 ans d'existence de la littérature congolaise. Quel effet cela vous fait-il de vous retrouver aux côtés d'auteurs plus chevronnés comme Marie-Léontine Tsibinda ?

C’est tout simplement un grand honneur et une fierté ! J’ai toujours rêvé de rencontrer tous ces auteurs qui ont nourri plus ou moins mon enfance. Ayant grandi dans une famille de littéraires, j’entendais très souvent mes parents échanger autour de la littérature congolaise et de ses lettres de noblesse. Marie Léontine Tsibinda fait partie de celles qui m’ont beaucoup impressionnée, tout d’abord en découvrant son talent artistique à travers les archives du Rocado Zulu Théâtre. Et plus tard en me plongeant dans sa « Porcelaine de Chine ». Ce sentiment d’éclatement entre un passé collectif troublant et un avenir incertain, c’est celui-là même qui m’habitait à un moment de mon adolescence, la lire a produit en moi un réel effet de catharsis. Voir son texte publié dans un ouvrage aux côtés de cette grande dame, c’est comme me proposer un dîner à la chandelle. Je suis plus que flattée.

 

Votre nouvelle, qui s'intitule "Bonne année !", est celle qui ouvre l'anthologie. Est-ce un choix délibéré de la part du coordonnateur que la plus jeune auteure soit placée en tête du livre ou bien un hasard ?

Un choix délibéré ? Je ne saurai vous répondre. J’ignore si cela relève du choix du titre ou d’un simple hasard. J’espère que cette année a été bonne pour tous les amoureux de la littérature congolaise.

 

Parlez-nous de cette nouvelle. Qu'avez-vous voulu transmettre comme message au lecteur ? Quelle était votre intention en écrivant ce texte ?

Tout simplement la bonne nouvelle ! Que les choses peuvent changer si chacun allait vers l’autre. Dire aux uns et aux autres que rien n’est plus important que la famille, l’unité et que le linge sale doit se laver en famille. Le Congo est une grande famille. Et comme dans toutes les familles, les divergences et malentendus ne manquent pas. Le silence tue. Seule la parole libère. Il faut éviter de s’isoler quand tout va mal, toujours se « communecter », se connecter aux siens, à la communauté, là est la clé du bonheur à mon avis.

 

Il y a beaucoup de références musicales dans votre nouvelle. La littérature est-elle pour vous irrémédiablement liée à la musique ?

La littérature est pour moi la musique du cœur. Elle vient du plus profond de nous, elle est en chacun de nous. Je ne peux pas réfléchir sans penser à une note de musique. Cela est sans doute dû à l’oralité, cet héritage que nous avons tous en commun. Je me représente les griots traditionnels africains à l’instant où j’écris, avant de coucher chaque mot, je me demande ce que eux auraient pu dire. C’est ce qui m’a poussé à faire du slam à un moment donné de ma vie.

 

  PHOTO BOUDIMBOU 1 (2)

 

Voici comment votre héroïne décrit Brazzaville : "Une ville femme. Celle qui vous joue toutes les cartes : caprices, galères, dépenses toute l'année." Est-ce également la conception de l'auteur que vous êtes sur la capitale de la République du Congo, sur le pays entier qui fait parler de lui en ce moment, sur le plan politique ? 

Ah ah ! Qui aime bien châtie bien ! Toutes les belles femmes ont pour réputation d’être capricieuses. Cela n’empêche pas les gens de les apprécier. Au moment où je rédigeais cette nouvelle, je pensais à l’expression « Ville Caméléon ». Je suis un peu triste et gênée d’entendre ce que l’on dit d’elle actuellement. Je pense que Brazzaville est une ville qui a toujours été mémorable, que ce soit sur le plan historique, politique, social et culturel. C’est l’ancienne capitale de L’Afrique équatoriale française, la ville du majestueux fleuve Congo et de ses talentueux artistes, celle qui accueillait, il y a quelques années, un forum consacré à la paix et à la réconciliation en Centrafrique et il nous faut garder cette réputation.

 

Aviez-vous publié auparavant ou bien est-ce que c'est cette anthologie qui signe votre acte de naissance en littérature ?

J’ai commencé à écrire en participant à des concours d’écriture ici et là. Ensuite en découvrant le slam, je me suis accrochée à la littérature. Par ailleurs, ma première participation à la publication d’un ouvrage collectif s’est réalisée avec « Nouvelles voix de la poésie congolaise », une anthologie publiée sous la coordination de Bienvenu BOUDIMBOU en 2012.

 

Quel regard portez-vous sur la littérature congolaise ?

C’est un regard positif. La littérature congolaise se porte bien. Elle ne cesse d’émouvoir au-delà des frontières du pays. Elle est fortement représentée au niveau international à travers des festivals et salons du livre. Je suis heureuse de vivre cette nouvelle forme de phratrie qui se dessine à travers la publication de nombreux ouvrages collectifs autour de la littérature congolaise à l’instar de « Sirènes des sables » et « Franklin l’insoumis » et bien d’autres.

 

Quels sont vos projets actuellement ?

J’ai un fort penchant pour les enfants et je souhaiterais leur consacrer mon temps. Je prépare un récit jeunesse inspiré de mon expérience à la tête du projet « Artistes en herbe » (projet initié par l’artiste belgo-congolaise Syssi Mananga, ayant pour but d’offrir des cours de musique et d’art aux enfants vivant dans des centres d’accueil  au Congo). Pendant les deux années passées à côtoyer des enfants vivant dans quatre orphelinats de la ville de Brazzaville, l’idée m’est venue de parler de ses petits bouts de bois de Dieu. Un moyen pour moi de les remercier de m’avoir ouvert les portes de leur cœur.

 

Anthologie des 60 ans de la littérature congolaise (1953-2013), Noces de diamant, Sous la direction d'Aimé Eyengué, Paris, L'Harmattan, 2015.

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01 janvier 2017

"Les Fleurs des Lantanas", de Tchichellé Tchivéla

Quelle est la plus grande plaie des nouvelles républiques africaines, une fois qu'elles ont acquis l'Indépendance et qu'elles peuvent se gouverner elles-mêmes ? 

 

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Après avoir lu Les Fleurs des Lantanas, de Tchichellé Tchivéla, je dirais sans hésiter que c'est la corruption, c'est cette lèpre qui ronge, détruit le pays de l'intérieur, écrase les personnes compétentes au profit des  flatteurs. Une seule chose compte pour les dignitaires africains : la manifestation de leur toute puissance. Tous doivent s'incliner devant eux, hommes comme femmes. Surtout les femmes. Le pouvoir et l'argent sont pour ces dirigeants le moyen de satisfaire leurs fantasmes. Avoir toutes les femmes à leurs pieds. TOUTES les femmes.  Qu'une seule résiste et cela devient une affaire d'état. L'histoire du docteur Bukadjo et de sa femme Djaminga est éloquente. Voilà un couple qui résiste à la corrution, qui ne renonce pas à ses idéaux, et qui connaîtra les pires tribulations.

Le docteur Bukadjo est entre autres directeur de l'école des infirmières. Et il refuse d'inscrire sur la liste des admis au concours dinfirmières l'une des aide-soigantes qui travaillent dans le même hôpital que lui. C'est que cette jeune femme, Nwéliza, est la maîtresse du maréchal Sokinga, et elle a demandé à celui-ci d'obtenir ce concours s'il veut continuer à profiter de ses charmes. Petit problème, lui répond le maréchal. C'est ainsi que le ministre de la santé est saisi, et que ordre est donné au docteur Bukadjo de faire le nécessaire. Seulement ce dernier est un obstiné qui refuse de tremper dans des magouilles de ce genre. Maîtresse d'un haut dignitaire ou pas, chaque prétendante au concours doit passer les épreuves comme cela est de coutume et être jugée en fonction de ses performances

Cependant la coutume, dans la République libre et démocratique de Tongwétani, c'est d'obtenir tout ce qu'on veut, pourvu que l'on paye en espèces ou en nature. La résistance de Bukadjo lui vaudra de se retrouver en prison, officiellement pour avoir fricoté avec l'opposition. On fait donc de lui un dangereux opposant pour couvrir le réel motif de son incarcération : une affaire de fesse ! D'autant plus que sa propre femme, Djaminga, qui frappe à toutes les portes pour la libération de son mari, ou du moins l'allègement des conditions de sa détention, déclinera aussi la "proposition indécente" que lui fait le ministre de la santé. "Pourquoi ne m'aviez-vous pas dit que madame Bukadjo était une femme ravissante ?" repochera-t-il à ses subordonnés après avoir rencontré Mme Bukadjo. Mais il ne réussit pas à la mettre dans son lit, malgré les menaces et les mesures prises pour faire de sa vie un enfer. Raison de plus pour que Bukadjo croupisse en prison.

Tchichellé Tchivéla montre comment le sexe gouverne le monde. 

C'est le triste constat que l'on fait encore aujourd'hui. Le pouvoir financier que détiennent les autorités publiques est mis au service de leur lubricité, pendant que les institutions publiques croulent sous la misère : les établissements scolaires, les administrations, les hôpitaux sont dans un état déplorable, à côté de cela les ministres et autres dignitaires politiques dépensent des fortunes pour satisfaire leurs innombrables maîtresses. S'il s'agissait de leur fortune personnelle, qui pourrait s'en plaindre ? Mais aucun d'eux ne s'est constitué une fortune personnelle à la sueur de son front. Leur fortune, c'est le trésor public !  Des moyens financiers existent, mais ils ne sont pas mis au service de la cause publique, ils sont au contraire utilisés pour des individus. Et quand par hasard quelques moyens vous sont proposés, cela apparaît comme une grâce exceptionnelle que l'on vous fait, alors que c'est le minimum attendu. 

"- Dites-moi, toubib, comment ça va dans votre service ?

- Il pourrait marcher mieux si on me fournissait le nécessaire.

- Il ne tient qu'à vous d'obtenir tout ce que vous désirez.

[...]

- Excusez-moi, Excellence, je ne vous ai pas bien compris tout à l'heure.

- Qu'est-ce que tu n'arrives pas à comprendre ? attaqua le docteur Ngwandi. Il faut vraiment être idiot pour ne pas comprendre que le ministre veut te demander un service que tu ne regretteras pas de lui avoir rendu.

Le docteur Bukadjo ne prêta pas attention aux insultes) son confrère." 

(Les Fleurs des Lantanas, pages 21-22)

Ainsi pendant longtemps, rien n'est fait, jusqu'à ce que vous soyez prêt à "collaborer", à magouiller, à faire une croix sur vos aspirations les plus nobles. Et ce n'est qu'à partir de ce moment que vous pouvez prétendre obtenir des droits...

 

Voilà comment tourne le pays dirigé par "Tout-Puissant Dynaste Yéli Boso", qui régnait sur Tongwétani depuis toujours et "avait broyé dans sa main, comme des feuilles sèches, la vie de plusieurs vrais et faux opposants" (page 134). Le chef de cette république fictive, dénommé Yéli Boso, tout comme ses ministres et préfets, sont décrits comme des "sexivores enragés'' (page 83). Le sexe et les honneurs. Malheur à ceux qui ne se montrent pas obséquieux à l'égard de ces dignitaires. Il faut flatter en permanence leur égo. Si vous ne vous laissez pas faire, vous êtes condamnés, écrasés, ou du moins contraints à l'exil. Comment, dans ces conditions, un pays peut-il se construire, se développer, si les cerveaux, les personnes compétentes sont asphyxiées ? 

J'avais commencé à lire le roman sans lire la quatrième de couverture. Puis, au moment où la tension provoquée par la résistance de Bukadjo touche au point culminant, j'ai eu le malheur de jeter un coup d'oeil au dos du livre ! Regrettable décision ! Je n'ai jamais lu une quatrième de couverture aussi détaillée ! Comment peut-on ainsi tout livrer au lecteur et le priver du plaisir du suspense ? Bref il suffit de lire la quatrième de couverture pour savoir comment se termine cette lutte de l'honnêteté contre la corruption. 

Cependant la peinture qui est faite des guvernements actuels vaut le détour : tortures, arrestations arbitraires, assassinats maquillés en accident, gabegie financière, règne de la courbette... 

 

Liss et Tchichellé

(Le doyen Tchihellé Tchivéla me dédicaçant son roman, au salon du livre de Paris, en mars 2016)

 

Tchichellé Tchivéla, Les Fleurs des Lantanas, Présence Africaine, 1997, 224 pages. 

 

 

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21 décembre 2016

Lire Bernard Dadié : "Le Règne de l'Araignée"

Bernard Dadié a fêté son centième anniversaire cette année 2016. Il est né en 1916. Un homme centenaire est un homme témoin de beaucoup de choses, surtout lorsqu'il s'agit d'un fin observateur comme l'est Dadié. Mais, en plus de l'expérience que confèrent les ans, il faut dire aussi que cet homme, Bernard Dadié, est un esprit éclairé par les lettres, une richesse immense ! On peut en effet considérer la littérature comme un trésor d'expériences qui édifient celui qui sait écouter, celui qui sait, tout au long de la course de sa vie, marquer des arrêts pour prendre le temps de faire le point, de vérifier, en regardant la boussole à sa disposition, s'il suit toujours le bon chemin, s'il ne va pas à sa perte ou si, au contraire, il se dirige vers la lumière. La boussole, c'est la somme des expériences passées et présentes, qui peuvent nous être transmises par nos proches, mais qui sont aussi consignées dans les livres. Lire un livre, c'est recevoir une part d'expériences.

Bernard Dadié en a écrit, des livres. Il a transmis sa part d'expériences. Pour le bien de l'humanité. Pour le bien de l'Afrique. Pour l'équilibre de la société. Et on ne peut pas dire aujourd'hui que l'équilibre règne. Toujours la fracture sociale, toujours les injustices les plus ignobles, toujours l'extrême cupidité des puissants qui n'ont cure du devenir des peuples.

 

COUV Dadié

 

 

Il était essentiel pour moi de lire Bernard Dadié avant que ne s'achève cette année 2016, et j'ai trouvé mon bonheur dans un livre qui rassemble quatre de ses oeuvres. Elles furent toutes publiées dans les années cinquante : Légendes Africaines (1954), Afrique Debout (1950), Climbié (1952) et La Ronde des jours (1956). Publications anciennes, pourrait-on dire, mais qui sont d'une criante actualité ! 

Quand je lis les poèmes publiés sous le titre "Afrique Debout", j'ai l'impression que Bernard Dadié, en visionnaire, décrivait l'actualité que nous vivons de nos jours, sous le ciel de ce monde où tous les crimes se commettent au nom du profit, où des peuples sont exterminés, des femmes violées, des massacres perpétrés pour la conservation du pouvoir, pour le contrôle des richesses... Il faut lire entre autres "Fidélité à l'Afrique", "Le temps des fous", "Il n'y a personne", pour voir se dérouler sous nos yeux les maux qui tuent l'humanité aujourd'hui (comme hier). Au coeur de cette humanité, une blessure profonde : l'Afrique.

"L'Afrique veut la Paix !

Le Chrétien qui se lève demande une arme

pour combattre la guerre,

L'animiste qui se dresse demande une arme

pour combattre la guerre,

la guerre pour le cuivre,

la guerre pour le caoutchouc,

la guerre pour le minerai,

la guerre pour le pétrole,

la guerre que l'on fait au peuple,

pour le tenir esclave,

L'Afrique veut la Paix !

(extrait de "L'Afrique veut la Paix", pages 24-25) 

 

L'actualité politique africaine en ce moment ne laisse pas ses filles et ses fils indifférents, malgré les menaces, malgré les chantages, malgré les incarcérations arbitraires, malgré les assassinats, les générations actuelles disent non à une Afrique branlante, elles veulent la voir "debout", selon le voeu de Dadié qui intitule ainsi son premier recueil de poèmes. Pourquoi ne pas le citer de nouveau ?

Sur les places publiques,

A la barre des tribunaux,

Sur le sol nu des prisons humides,

Partout,

Je leur dirai leur fait à nos tortionnaires

Et même si dans leur fureur

Ils me tranchent la tête

Mon sang

Pour qu'ils le lisent

Toujours

Dans le ciel

Ecrira

"Fidélité à l'Afrique"

(Extrait de "Fidélité à l'Afrique", pages 11-12)

 

Ici et là, en Afrique, on assiste à des opérations de force pour le maintien au pouvoir : on modifie la constitution, on falsifie les résultats, on coupe l'accès à Internet et donc aux réseaux sociaux, on surveille les communications téléphoniques... Et même lorsque, contre toute attente, on n'interfère pas dans le résultat des urnes et que l'on reconnaît sa défaite, c'est pour effectuer un navrant revirement quelques jours plus tard et refuser de quitter le pouvoir ! Yaya Jammeh a vraiment raté l'occasion de rentrer dignement dans l'histoire ! Lui qui aurait pu être cité en exemple pendant des siècles et des siècles comme le dictateur qui aurait gagné le respect international grâce à un sursaut de lucidité, eh bien il ne sera pas l'exception qui confirme la règle : quand on y est, on y reste et on élimine ou on écarte tous les autres prétendants au pouvoir. Mais ces dictateurs butés savent-ils que tout a nécessairement une fin ?

C'est là qu'il fait bon lire les anciens. Ils est indispensable que les dirigeants politiques prennent le temps de lire, pour retrouver la sagesse, cette sagesse que recèlent nos contes et légendes. Dans les Légendes africaines de Bernard Dadié, il y en a une qui a particulièrement retenu mon attention : "Le Règne de l'Araignée". 

Alors qu'elle n'était rien, l'Araignée se retrouve, par un concours de circonstances et une chance inouïe, à la tête d'un royaume, bien plus un empire ! Et l'on sait comme le pouvoir et les richesses font très vite perdre la mesure des choses. Il fallut que le monde entier sache que régnait une impératrice : l'Araignée devint tyrannique, elle faisait trembler tout le monde, condamnait à l'exil ou à la mort tous ceux qui osaient protester. Son peuple était soumis à de terribles lois, qui l'exténuaient, qui l'affamaient ; ce peuple devait verser un impôt du sang !

Pendant que le peuple souffrait et se lamentait, des opportunistes, qui pensaient plus à leur ventre qu'au bien-être du peuple, se firent les chantres de l'Araignée, l'inondant de louanges qui grisaient davantage l'Araignée et lui firent croire qu'elle était inamovible :

"Araignée, la Grande, la Forte, l'Invincible ! Araignée, l'Unique"

A force d'entendre ces louanges dont ses sujets étaient fort prodigues, Araignée vint à se considérer comme le seul rouage du monde. Sans elle, le monde ne serait pas.

Sans elle, la lumière s'éteindrait. Sans elle, les hommes et les animaux ne connaitraient pas le bonheur.

[...]

Dix ans passèrent, puis dix, puis dix autres encore.

Et toujours Araignée faisait la pluie et le beau temps.

Elle était souveraine et l'on devait adopter sa façon de penser, sa façon de s'habiller. Ne rien critiquer qui venait d'elle.

Trente ans de règne et sur trente ans, vingt-cinq années de massacres et de carnage, de corvées et d'impôts, d'affronts et de représailles... Les actes d'insubordination se multipliaient, les propos devenaient plus violents.

Et les courtisans s'acharnaient à étouffer les murmures du peuple sous leurs louanges"

(page 50)

 

Cependant on a beau les contenir, les étouffer, les murmures finissent tôt ou tard par exploser. Le peuple en a assez de souffrir de maladies diverses, de l'indigence, de la faim, tandis que, autour de l'impératrice, on se livre à des excès insolents, on passe son temps à faire la fête. Le peuple se met en marche :

"La liberté poussait le peuple vers la citadelle où trônaient Araignée et ses ministres, ses parents et ses amis, ses zélés et courtisans, tous le coeur enténébré de concupiscence." (page 52)

Qui peut arrêter un peuple en marche ? Araignée n'a pas le temps d'analyser la situation que la voilà acculée ! Elle comprend qu'elle n'est pas la déesse intouchable qu'elle croyait être aux yeux du peuple. L'urgence pour elle, c'est désormais de trouver un refuge, de se mettre à l'abri de la colère du peuple, mais il n'y en a pas un qui se laisse attendrir, et même la nature refuse de prêter son concours à une criminelle de cette envergure 

"L'impératrice traquée essaya de creuser la terre pour s'y cacher. La terre refusait de se laisser creuser. Les crimes de l'Araignées ayant passé les bornes l'avaient indignée.

Elle cria vers le ciel, le ciel resta sourd. Elle implora ses sujets en révolte, les sujets marchaient toujours. Elle voulut se blottir n'importe où, derrière une fuille, mais les feuilles comme par enchantement tombaient de tous les arbres qui s'entrelaçaient pour lui couper la retraite." (page 52)

Les tout puissants ont la fâcheuse tendance à oublier que tout règne a une fin, et que le jour où le leur touchera à son terme, il se pourrait que même la nature ne veuille pas leur offrir une protection, car non seulement leur fin ne sera pas paisible si, durant leur règne, ils ont ôté la paix au peuple, mais encore le monde se fera un plaisir de fouler leur nom et leur mémoire aux pieds s'ils ne lui ont pas donné des raisons de l'honorer. 

Nul n'est irremplaçable sur cette terre, qui continuera de tourner après nous. Aussi, pendant que nous en avons l'occasion, faisons en sorte que nos actions nous assurent, pour le futur, une sortie dans la dignité. Telle semble être la morale que l'on peut tirer de cette légende.

 

DADIE

 

Bernard Dadié, Légendes africaines, suivies de Afrique debout, Climbié et La Ronde des jours, Editions Seghers, Paris, 1966, 1973, 286 pages. 

 

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13 décembre 2016

Rêves portatifs, de Sylvain Bemba

Après avoir publié des nouvelles et pièces de théâtre, Sylvain Bemba s'empare, à quarante ans, du genre romanesque. Autant dire qu'il s'en empare avec beaucoup d'aisance et de plaisir. Le récit, vivant, cocasse, est servi dans une langue riche en images. En fait le lecteur, en lisant le livre, se retrouve comme devant un écran, prêt à compatir ou à s'amuser des aventures des personnages.

COUV Rêves portatifs

L'écran est au coeur du récit, car l'auteur veut d'abord mettre en avant la puissance du cinéma, un loisir relativement récent dans ces années-là, mais qui influence efficacement, sans qu'il n'y paraisse, qui a fait naître des rêves mais aussi provoqué des drames. La vie comme au cinéma, voilà ce que tant de générations souhaitent vivre, hier comme aujourd'hui.

Parmi les loisirs, il y a aussi le foot qui électrise les foules et cristallise par ailleurs les rivalités tribales, car chacune des équipes nationales est représentative d'un groupe ethnique, et par la même occasion dun parti politique. Sylvain Bemba montre l'imbrication entre vie privée, vie publique et devenir de la nation. Les destins individuels retentissent sur le plan national, comme on peut le voir à travers l'histoire du malheureux Ignace Kambeya, projectionniste de cinéma, ou du légendaire King Yaya, héros national. 

En faisant du lecteur un spectateur privilégié du quotidien des habitants, l'auteur nous permet finalement d'avoir une vision complète de la société africaine postcoloniale. C'est en premier lieu une société qui a fondé des espoirs incommensurables dans l'avènement des indépendances. Mais ces espoirs seront suivis ou accompagnés de déceptions indicibles ! Ces Soleils des Indépendances, comme a su l'exprimer Ahmadou Kourouma dans son roman, ne brilleront pas comme on s'y attendait. Et pourtant des esprits éclairés ont tenté d'édifier la population, notamment la jeunesse. Sylvain Bemba montre l'importance de l'instruction dans le processus de développement des nations africaines. Mais il ne fait pas toujours bon être instruit car vos paroles sont parfois incomprises ou mal accueillies par une foule qui préfère qu'on la caresse dans le sens du poil. Bien plus, les hommes instruits représentent une lumière gênante pour les politiciens véreux qui préfèrent exploiter l'ignorance du peuple.

Le journaliste Cassius Kingaboua, fils du héros King Yaya, se retrouve ainsi en prison. Voici comment il résume les faits qui lui sont reprochés :

 

"On ne me pardonne pas d'avoir voulu tuer un rêve. Les hommes au pouvoir ont dit que l'indépendance nous pporterait tout. J'ai écrit que les enfants ne viennent pas par la bouche des femmes, quand ces dernières se contentent de bâiller comme le croient les anciens. J'ai écrit que l'indépendance ne fera pas pleuvoir en saison sèche, ni guérir le mal sans soins, ni germer ce qui n'a pas été semé ni planté. J'ai comparé les dirigeants actuels à des charlatans qui prétendent que la vie peut imiter la vie où tout croît en un clin d'oeil, alors que le cinéma seul peut imiter la vie, à sa manière, par des raccourcis qui n'existent pas dans la réalité."

 

(Sylvain Bemba, Rêves portatifs, page 54)

 

La manipulation est au coeur de la vie politique, et ce que j'ai trouvé particulièrement intéressant dans ce roman, c'est la manière subtile par laquelle l'auteur fait comprendre que, en politique, chacun voit midi à sa porte. Tel prétendant aux plus hautes fonctions politiques complote, ou du moins nourrit la machine qui va écraser celui qui occupe la place, afin de le remplacer, jusqu'à ce que lui-même subisse le même sort, et soit évincé par quelqu'un qui vivra la même expérience, et ainsi de suite.

Mais ce qui m'enchante plus que tout, c'est l'écriture de Sylvain Bemba, dont le pouvoir d'évocation est jouissif. Je n'ai pas manqué, en lisant par exemple l'extrait suivant, de penser à un passage de la nouvelle "Les Coquillages de Monsieur Chabre", de Zola. Texte élégant, apparemment ''innocent'', mais dont la puissance érotique transparaît grâce à la métaphore filée : 

"Sept cents poitrines hurlèrent. Marie hurla à son tour sous la poigne ferme d'un cavalier qui conduisait à petit trot sa monture sur les pentes vertigineuses bordant les vallées encaissées entre lesquelles se précipite, à un moment donné, la course du fleuve désir vers l'embouchure de l'anéantissement." (page 15)

Il faut lire cet extrait dans son contexte pour comprendre le parallèle établi entre le film d'action qui passe sur l'écran de cinéma et le moment qu'est en train de vivre Marie, l'un des personnages principaux du roman. C'est l'épouse du projectionniste Ignace Kambeya, installé juste derrière elle, dans sa cabine. Il ne se doute pas que sa femme s'est laissé conter fleurette par un play-boy qui ne se laisse pas démonter par la présence des spectateurs plutôt rivés au grand écran, et qui profite de la pénombre dans laquelle est plongée la salle pour jouir et faire jouir sa partenaire.

L'art de dire sans dire. C'est aussi cela, pour moi, des textes éminemment littéraires. Et Sylvain Bemba manie cet art.

 

Sylvain Bemba (1934-1995), Rêves portatifs, Les Nouvelles Editions Africaines, 1979, 208 pages. 

 

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23 octobre 2016

Victoria, d'Annabelle Roussel

Victoria, ce n'est pas seulement un cri de victoire, victoire de la poésie sur la barbarie, c'est aussi un cri d'espérance. L'auteure exprime sa foi en un monde plus juste, mais cela ne se fera pas tout seul, Annabelle Roussel le sait pertinemment. Les poètes ne sont pas que des rêveurs, ils ont une conscience aiguë de la réalité, et la réalité est loin d'être belle en ce moment, avec les attentats d'un côté et, de l'autre côté, des dictateurs qui se font passer pour des présidents de Républiques démocratiques, alors même qu'ils torturent et assassinent tous ceux qui n'approuvent pas leurs méfaits. Annabelle Roussel invite au combat, à l'action. On ne peut pas se laisser museler par les puissants, on doit au contraire cracher notre vérité !

 

COUV Victoria

 

La révolte est le sentiment le plus vif qui se dégage de ce recueil de poèmes, comme l'exprime la couleur rouge qui distingue la lettre initiale du titre, le "V" de la victoire, symbole qui est repris à l'intérieur du recueil pour séparer les poèmes. Couleur de feu, car Annabelle Roussel brûle de l'intérieur, elle brûle de voir tant d'injustices, tant d'horreurs semées par la main de l'homme et qui se démultiplient jusqu'à faire plier le désir de se battre pour ce qu'on estime être une bonne cause, LA bonne cause.

 

Le désir de puissance, la volonté de dominer les autres, la cupidité de ceux que cela ne dérange pas de dépouiller, de déshériter les autres, du moment que cela les rend plus riches... tous ces maux ont proliféré partout où ils n'ont rencontré aucune résistance. Ces maux s'élèvent comme une vague géante qui s'abat sur les populations et les écrase. Mais les actions, les prises de parole, aussi timides soient-elles, lorsqu'elles se multiplient, finissent par former un mur qui se dresse face à cette vague malfaisante et réduit son impact, l'empêche de nuire. C'est ainsi que l'auteure encourage le peuple congolais à dénoncer les manipulations politiques, à revendiquer la liberté de vivre dans une nation respectueuse de la volonté du peuple.

"Bien plus que le joug de l'ignorance

Bien plus même que la loi du silence

Que la parole confisquée

Par la loi du mépris des lois

Par la loi du plus offrant

La liberté guide les peuples"

(Victoria, page 12)

 

Malheureusement l'instinct de révolte se meurt, or il faut nécessairement entrer dans l'arène pour faire entendre son cri de révolte, au lieu de cela on caresse les puissants dans le sens du poil. 

"Toujours

La duplicité se déploie avec allégresse

Chante la louange des puissants

Comme du bon Dieu

Aussi bien que les convictions

Les plus politiquement correctes

Sans jamais lever le poing !

 

Sans jamais pousser un cri !

Troupeaux bêlants, repus de facéties

Allant à l'abattoir sans l'ombre d'un doute

Mais où as-tu mis ton instinct ?"

(pages 14-15)

 

Tout le premier chapitre du recueil est une invitation à la révolte, et pas seulement politique. Dans la vie, en général, il ne faut pas subir sans réagir, ne pas se morfondre, mais transformer nos échecs en source d'énergie, en tremplin pour rebondir et aller plus haut, plus loin.

        "Si vous mordez la poussière

       C'est pour vous nourrir encore

De la décomposition de vos petites morts"

(page 47)

 

Plus loin, on peut lire ceci :

"L'existence nous transporte

Comme mille feuilles mortes

Sur le grand courant des renoncements

Des reniements

Des règlements

Mais il ne faut pas

Non

      Il ne faut pas plier."

(page 75)

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(Annabelle Roussel tenant son livre)

 

Les poèmes d'Annabelle Roussel égrènent la vie, certains d'entre eux sont portés par le souffle de l'engagement, d'autres sont marqués par des accents lyriques qui ne laisseront pas d'émouvoir le lecteur. Les titres des chapitres sont explicites : "Révolte", "Silence", "Territoires", "Parole", "Désir", "Féminité", "Liberté". 

 

Voici, pour terminer, un dernier poème, tiré du dernier chapitre, "Liberté" :

"Certains jours il faudrait pouvoir voler

S'élancer bien au-dessus du vide

Regonfler à fond ses poumons

Mettre à distance la vacuité.

Certains jours il faudrait pouvoir planer

Entre les nuages

Entre les cimes

Sans mesurer l'étroitesse de nos frontières intimes.

Certains jours il faudrait pouvoir clamer

Aux vents

Aux ventres à terre

Aux vents debout

Aux vents qui ventent

Aux vents contraires

L'absurdité de nos habitudes

La férocité de l'orgueil et de nos certitudes.

Certains jours il faudrait pouvoir se perdre

Assez

Assez pour ne plus retrouver son chemin tout tracé."

(page 71)

 

 

Annabelle Roussel, Victoria, poésie, préface d'Emilie-Flore Faignond, Editions Cana, 2016, 82 pages, 12 €.

 

 

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25 août 2016

Coeur Tellurique, de Lopito Feijoo K.

Dans le recueil de poésie Coeur Tellurique, c'est le coeur de Lopito Feijoo qui parle, un coeur résolument attaché à sa terre, comme le suggère le titre. Mais il ne faut pas penser qu'il sagit uniquement de son Angola natale, sa terre, c'est plutôt ce vaste territoire sur lequel s'étendait le royaume Kongo. C'est en fils d'Afrique s'adressant aux autres "fils d'Afrique de nos nations" (p. 53) que Lopito Feijoo s'exprime. Les évocations de divers lieux africains parsèment le recueil, comme pour rappeler au lecteur que, loin de se cantonner dans les limites des frontières nationales qui, faut-il le rappeler, furent le résultat de l'appétit des colonisateurs qui se partagèrent l'Afrique comme un gâteau, il faut plutôt regarder au-delà de ces frontières coloniales, se souvenir de la puissance d'antan. Comme le dit Gabriel Mwènè Okoundji dans sa préface, "il s'agit avant tout  ici d'initier le lecteur à entendre battre autrement le pouls de l'identité nègre."

 

COUV Coeur tellurique

 

Lopito Feijo parle aux enfants d'Afrique, qu'ils soient issus des "rives du noble Nil" (53), de celles du "Niger", du "Congo", de la "Kwanza", du "Zambèze"... (p. 49) ; qu'ils soient "yorubas", "bambaras" (p. 19) ou "Massaï" (p. 71).

De toutes les façons, la terre d'élection du poète, c'est d'abord la poésie, car "il n'y a pas de frontières à la Patrie du poète", comme on peut le lire page 47.

La conscience d'une terre commune originelle, d'une langue commune, le kongo, transparaît à travers les expressions en italique que tout Kongo reconnaîtra comme étant également siennes. Certaines d'entre elles se passent de commentaires, comme l'expression "malembe malembe", dont la note, en fin de volume, explique qu'elle signifie "à petits pas on va loin". Le sens n'est-il pas pratiquement le même dans les langues suivantes pratiquées sur les deux rives du fleuve Congo : le kikongo, le kituba, le lingala ?  Cette expression se traduit par "doucement" ou "lentement" selon le contexte ; on aurait envie de rajouter "...sûrement", pour faire écho au proverbe d'origine latine "aller lentement mais sûrement", ainsi que l'a donné à comprendre l'auteur ("à petits pas on va loin"). 

Le terme "pacaça", qui apparaît à la page 63 et qui est traduit par "antilope africaine", renvoie indubitablement au "mpakassa" qui, en kikongo du Congo, sert à désigner le buffle. Que dire de "Ncundi" et "Npangui" ? (p. 19), Ces termes angolais sont traduits respectivement par "parent éloigné" et "frère". Quelle proximité avec le kikongo ou le kituba du Congo ! "Nkundi" et "Mpangui" veulent dire "ami" / "frère".

Sachant que le Congo et l'Angola actuels faisaient partie du royaume Kongo, ces coïncidences ne sont pas surprenantes. Et pourtant, le fait de retrouver ces mots sous la plume d'un confrère d'un autre pays provoque tout de même un saisissement tout plein de charme, qui rappelle que nous avions une langue en partage !

Le poète dédie son recueil à toute sa famille et à tous ses amis "Angolais et Africains qui loin de la patrie et du continent africain résistent culturellement pour la cause de notre identité".

Le thème de l'exil est le fil directeur de ce recueil. Même loin de leur continent, les enfants de la mère Afrique ne doivent pas oublier leurs racines. C'est ainsi que par exemple Lopito Feijo ressuscite les divinités africaines, comme le dieu de la mort "Pampa/Nzambi". On remarquera, là encore, le mot "Nzambi" utilisé aujourd'hui pour dire "dieu" en général.

Le poète est sensible aux maux qui écornent cette Afrique à laquelle il rend hommage, comme celui des enfants dont on fait des soldats :

 

PETIT BÂTON EN UNIFORME (anonyme enfant soldat)

Garçon gredin

Décapé de l'esprit

sans moi sans père

sans pain sans mère ni mains

sans soleil sans lune sans rien

sans mer sans sel sans sort

sans rue sans rivière sans rire ni raison

petit narcisse, pure semence prise au piège !

(page 43)

Le préfacier Gabriel Okoundi a bien raison de relever que "le chant de Lopito Feijoo est celui du poème de la cause", tout comme il est "celui du souffle de l'engagement". 

Lopito Feijo a publié de nombreux recueils de poésie, celui-ci est le premier à paraître en français, avec le texte portugais en regard. Poète et critique littéraire, il a également enseigné la littérature angolaise. Il est par ailleurs membre fondateur de divers organismes, comme l'Union des Ecrivains Angolais. Il est actuellement président de la Société Angolaise du Droit d'Auteur (entre autres activités littéraires). Il faut dire aussi qu'il voyage beaucoup, ce héraut de la poésie, et profite de toutes les occasions qui s'offrent à lui pour partager avec les autres ses poèmes, ces battements de coeur d'un fils d'Angola.  

Liss et le couple Lopito Feijoo

(Liss et le couple Lopito Feijoo, qui se prépare à baptiser le livre "Négritude et Fleuvitude" et le mouvement de la Fleuvitude par la même occasion. Il se déclare lui-même patron de La Fleuvitude en Angola)

J. A. S. Lopito Feijoo K., Coeur tellurique, Poèmes traduits du portugais par Patrick Quillier, édition bilingue portugais-français, préface de Gabriel Mwènè Okoundji, Editions Fédérop, Collection Paul Froment, 110 pages, 14 €.

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22 août 2016

Makandal dans mon sang, d'Alfoncine Nyélenga Bouya

Alfoncine Nyélénga Bouya est une grande dame des lettres, je veux dire que c'est une dame qui suit au plus près l'actualité littéraire, notamment africaine ; qui ne se permet aucune restriction quand il s'agit de découvrir des livres, et derrière eux leurs auteurs. C'est ainsi qu'elle en est arrivée à fréquenter ces auteurs, à tisser avec eux des liens plus ou moins solides, surtout lorsque certaines correspondances spirituelles, pour ne pas dire philosophiques, se font jour avec ces auteurs et attisent cette amitié, comme des braises ardentes qui maintiennent la chaleur alors même que, à la vue de la cendre morte, témoin d'une vie qui n'est plus, on pourrait penser que cette chaleur est éteinte. Alfoncine Nyélénga Bouya peut apporter de précieux témoignages sur des auteurs disparus aujourd'hui, tout comme sur ceux que nous avons encore la chance de cotoyer.

Cependant, après être demeurée pendant de longues années un témoin attentif de la vie littéraire, la voici qui se lance sur la scène littéraire pour en devenir une des actrices. Et il faut dire que le premier "jeu" qu'elle offre au spectateur fait partie de ceux qui retiennent l'intérêt, car il révèle ce qu'elle porte dans ses entrailles et témoigne de sa fréquentation  des lettres. 

 

Couv Makandal

 

Ce qu'elle porte en elle, c'est la volonté de voir l'être humain relever la tête, sortir de la médiocrité dans laquelle on veut le maintenair ou dans laquelle il s'enfonce tout seul. Plus précisément, elle souhaite que l'homme noir puisse librement et fièrement porter l'étendard de ses origines, qu'il renoue avec son passé ou plutôt qu'il le connaisse, afin de pouvoir plus sereinement envisager l'avenir. Dans le recueil de nouvelles Makandal dans mon sang, qui vient d'être publié chez La Doxa Editeur Militant, tranparaît une veine panafricaine aussi bien que sociale. Le choix du titre en dit long déjà, comme l'illustration de couverture. En effet, des quatorze nouvelles qui constituent le recueil, c'est la dixième, "Makandal dans mon sang", qui est retenue comme titre pour le livre dans son ensemble. L'auteur indique clairement par là quels sont ses préoccupations les plus chères : elles tournent autour d'une afrodescendance qui se libère des lianes qui l'étouffent et l'empêchent de s'épanouir, à l'instar de ce héros de l'histoire de la lutte contre l'esclavage en Haïti, Makandal.

Dans cette nouvelle, la narratrice, en qui on pourrait reconnaître l'auteur, affronte sans sourciller sa supérieure hiérarchique, réputée pour écraser tous ceux qui ne se plient pas à ses volontés, plutôt à ses caprices. On a beau faire son travail consciencieusement, on peut se retrouver du jour au lendemain sur la liste des personnes qu'elle va se faire le plaisir de renvoyer. Alors que tout le monde tremble devant la patronne, la narratrice se livre avec cette dernière à un bras de fer dont elle sort victorieuse, tandis que la patronne est ébranlée de trouver en face d'elle une employée qui ose réclamer "plus de justice" pour tous les membres de l'entreprise. Il faut préciser que l'histoire se passe en Haïti, que la patronne est une femme blanche représentant ceux qui détiennent le pouvoir économique et que la narratrice, qui n'est pas native de l'île, a cependant fait sien le sort de tous ceux qui se battent pour survivre, mais dont les efforts sont piétinés par le capitalisme. La narratrice se revendique arrière-arrière-petite-fille de Makandal, c'est de lui qu'elle tire sa force : "Makandal, Makanda, Mukanda, Okanda, mon ancêtre dont le sang irrigue ma mémoire, mon esprit, ma vie !" (page 146)

Et pourtant on veut donner de ce héros une image péjorative : "le nègre empoisonneur", dit la patronne, et la narratrice, qui se décrit comme une "rebelle née", de protester : "Non, le nègre connaisseur !", "le nègre flamboyant !". Dans cette nouvelle comme dans bien d'autres, l'auteur tente de revaloriser l'héritage ancestral, de redonner du lustre à ce qu'on a voulu noircir, dénigrer, comme le vodou, qui a une importance symbolique dans ce recueil. Tout au long des siècles, on a voulu présenter la culture, les pratiques, les croyances, les coutumes des Noirs comme étant des choses à abhorrer, tandis que tout ce qui relevait des Blancs était forcément admirable. En décrivant le vodou comme la religion de ses ancêtres, l'auteur défend toutes ces valeurs tombées dans le discrédit, alors qu'elles représentent un héritage.

Mais il n'y a pas que cette thématique. L'auteure observe également, avec un oeil critique, ses contemporains, comme dans la nouvelle "Ceux de Lot Bo Dlo", dans laquelle elle pourfend ceux qui pensent que lorsqu'on rentre au pays pour les vacances, il faut taper dans l'oeil, faire croire que l'on mène en Europe une vie de pacha, alors que la réalité est tout autre. Bien que ce comportement ait été dénoncé par plusieurs auteurs, comme Daniel Biyaoula dans L'Impasse ou Fatou Diome dans Le Ventre de l'Atlantique, il est toujours aussi enraciné dans les moeurs, c'est pourquoi Alfoncine Nyélénga Bouya s'amuse à tourner ce genre de personnages en dérision.

D'autres nouvelles s'intéressent à la vie de couple, disons plutôt à la question féminine, qui constitue à mon sens la véritable toile la véritable toile de fond du recueil. Celui-ci présente plusieurs figures féminines : il y a celles qui sont fortes, courageuses, qui affrontent l'adversité et même la société, comme dans "Engondo et l'appel du fleuve" ; il y a celles qui osent, comme dans "L'Ekoba et le fruit de la liberté" ou comme dans "Makandal dans mon sang" ; il y a celles qui savent ce qu'elles veulent et qui sont décidées à obtenir gain de cause, comme dans la nouvelle "Danse avec le tambour". Mais il y a aussi celles qui, pourtant lucides sur leur situation, ne font que des voeux pieux au lieu d'agir, comme dans "Il n'y a pas d'argent sale". Il y a malheureusement celles qui se bercent d'illusions, qui se laissent facilement manipuler, mère comme épouse, comme on peut le voir dans "Pikidégwiy", autrement dit "piqûre d'aiguille".

Contrairement à la mère de Loketo, coureur de jupons invétéré, qui met son fils face à ses responsabilités, celle de piqûre d'aiguille se laisse endormir par les déclarations de son fils, tout comme elle continue de subir complaisamment les assauts de son irresponsable de mari. Loketo, c'est le personnage principal de la nouvelle "L'Assiette n'a pas changé", dans le recueil Les malades précieux, d'Obambé Gakosso. Pas question pour cette mère clairvoyante et rigoureuse de subir les "piqûres", pour ne pas dire les blessures faites par les hommes. Dans la nouvelle d'Alfoncine Nyélénga Bouya au contraire, la mère est complètement aveugle. En réalité elle sait à quoi s'attendre avec son fils mais continue obstinément à se bercer d'illusions, jusqu'à sa mort. Heureusement, Sirénet, la compagne de "Piqûre d'aiguille", se départira de cette torpeur et décidera de donner un autre cours à sa vie. 

Les femmes, la femme, aujourd'hui encore, ne représente que peu de choses par rapport à l'homme, ce ne sont que des "pierres", ainsi qu'elles sont désignées dansla nouvelle "Mousse de pierre". Mais si elles sont elles-mêmes les premières à véhiculer ce genre de pensées, les choses ne sont pas près de changer.  

La pensée que l'auteur souhaite imprimer dans l'esprit du lecteur est sans doute celle que l'on peut lire dans la dernière nouvelle du recueil : "Je compris que mon destin dépendrait de mon courage, que mon courage dépendrait de mon amour pour la liberté". (page 228)

 

J'ai bien aimé la manière dont Alfoncine Nyélénga Bouya a construit ses nouvelles : elles apparaissent comme dépendant des pérégrinations de la pensée. A l'image de la nouvelle "Le Chemin de détour", le lecteur suit le cheminement de la pensée des personnages, qui prend parfois des détours inattendus. Tel fait évoque un souvenir qui transporte le personnage et le lecteur sous d'autres cieux, qui ressemblent pourtant, à s'y méprendre, à ceux sous lesquels il se trouve. On voyage donc beaucoup dans ce recueil, on visite des pays, notamment Haïti et le Congo, ainsi que leurs langues.  Mais c'est aussi un voyage intérieur, car les personnages se cherchent, se confrontent à l'extrême, essaient d'avoir prise sur leur existenc, qui semble leur échapper et qui, pourtant, est entre leurs mains. 

La nouvelle qui m'a le moins séduite est "Moi, l'homme qui fuyait mon ombre", mais elle est ''sauvée'' par sa chute. Parmi mes préférées, il y a "Le pousseur, le fou et les riches", Engondo et l'appel du fleuve", L'Ekoba et le fruit de la liberté" qui m'a fait penser à L'Or des femmes, de Mambou Aimée Gnali. 

 

Liss et Alfoncine

(Liss et Alfoncine Nyélénga Bouya, à la dédicace de l'anthologie Sirène des Sables, à Paris, en 2015)

Alfoncine Nyélénga Bouta, Makandal dans mon sang, préface de Marie-Léontine Tsibinda, Nouvelles, Editions La Doxa, Editeur Militant, 2016, 232 pages, 15 €. 

 

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04 août 2016

L'histoire de la Rumba cubano-congolaise, de Clément Ossinondé

Clément Ossinondé travaille activement pour l'archivage de la musique congolaise : ses nombreux ouvrages éclairent quiconque souhaite connaître ses origines, les facteurs de son éclosion, son évolution, les différents groupes qui ont marqué son histoire, les grands noms qui ont participé à son épanouissement. Bref son oeuvre est précieuse, surtout pour les générations nées après les années 80, qui n'ont pas connu l'âge d'or de cette musique, celui où les chansons vous enchantaient par la poésie de leurs textes et la mélancolie de leurs ryhtmes. La guitare, maniée par des doigts divins comme ceux de Franco ou de Lutumba Simaro, avait le pouvoir de vous faire oublier vos soucis, votre quotidien. Le grain de voix d'un Youlou Mabiala ou d'un Carlyto avait quelque chose d'exaltant ! Ce ne sont là que quelques exemples.

Couv Rumba congolaise Ossinondé

 

Mais même pour les générations précédentes, l'oeuvre de Clément Ossinondé est une source d'informations indéniable. On réalise après l'avoir lu que l'on était des ignorants et qu'il est bon de s'instruire en se plongeant dans ses ouvrages : Les Bantous de la Capitale "Bakolo Mboka" Chronologie des 48 ans d'existence (2008) ; Chez Gaignond (2012) ; Histoire de la musique congolaise (2013) ; Les origines de la musique congolaise moderne (2014) ; Panorama de la musique congolaise au Congo-Kinshasa (2015) ; Panorama de la musique congolaise au Congo-Brazzaville (2015) ; 52 ans de musique congolaise (2013)... 

Celui qui nous intéresse aujourd'hui s'intitule L'histoire de la Rumba cubano-congolaise, avec un sous-titre qui résume bien le livre : "Voyage musical : l'aller et retour de la Rumba cubano-congolaise". En effet, l'histoire de la Rumba, c'est un va et vient entre deux continents, c'est une histoire qui est inséparable avec l'histoire de la déportation des Noirs. C'est pourquoi Clément Ossinondé commence, dans un premier temps, par indiquer les caractéristiques de la musique dans le Royaume Kongo :

"Pour situer le lieu de naissance en Afrique de la Rumba, il faut porter le regard du côté du bassin du Congo et à l'intérieur du territoire qui constituait le Royaume du Kongo dont la capitale M'Banza Kongo ou San Salvador se trouvait en Angola." (page 13) 

La musique Kongo était variée et était exécutée en fonction des événements, des situations. Parmi les danses les plus populaires, il y avait la "danse du nombril", pendant laquelle les deux partenaires se frottent le nombril. "Nombril" se dit "Kumba" en kikongo (ou Mu-Kumba). Les esclaves originaires du royaume Kongo qui débarquent à Cuba ont à coeur de faire prospérer leur héritage culturel, d'autant plus que les esclaves sont autorisés à se regrouper en "calbidos", c'est-à-dire des "associations de Noirs de même origine ethnique". Les cérémonies organisées par ces "calbidos" sont autant d'occasions de retrouver les danses, les rites de la terre d'Afrique qui est toujours présente dans leur mémoire.

Ainsi, La deuxième partie de l'ouvrage de Clément Ossinondé ne renseigne pas seulement sur la musique, c'est aussi un pan de l'histoire de Cuba qui est proposé au lecteur. La Kumba, danse du ventre exécutée dans des circonstances comme la naissance de jumeaux, deviendra la Rumba, "selon la déformation, disons même la prononciation particulière des maîtres espagnols" (page 34).

Photo Liss Ossinondé Lyon

(Liss et Clément Ossinondé à Lyon, en juin 2016)

 

 

De la Kumba à la Rumba, quelle évidence, a-t-on envie de s'écrier, et pourtant l'idée ne m'aurait pas effleuré l'esprit si je n'avais pas lu Ossinondé. L'ouvrage ne comporte qu'une cinquantaine de pages, il se lit vite et vous permet de faire un rapide tour de la rumba congolaise. Les grands noms de cette musique qui se sont distingués sur les deux rives du fleuve Congo sont cités dès le début de l'ouvrage. Une vingtaine, parmi lesquels Joseph Kabassele, dont le nom est définitivement rattaché à une chanson qui a pris la valeur d'un hymne, selon David Van Reubrouck, qui a écrit un livre passionnant sur le Congo. Voici ce qu'il écrit à partir du témoignage de Charly Henault, le batteur belge de l'African Jazz ("J'étais blanc, mais quelle importance ? J'étais batteur dans un pays rempli de batteurs"), témoignage recueilli en 2008 :

"Ils commencèrent à l'hôtel Plaza à concocter une chanson qui allait bientôt devenir un des plus grands succès de la musique congolaise :Indépendance cha-cha. Le texte, en lingala et en kikongo, se réjouissait de l'autonomie fraîchement acquise, louait la collaboration des différentes parties et chantait les grands noms de la lutte pour l'indépendance : "L'indépendance, cha-cha, nous l'avons obtenue,/Oh ! Table-ronde, cha-cha, nous avons gagné !" Après 1960, le Congo allait recevoir différents hymnes nationaux, à l'époque de Kasavubu, à l'époque de Mobutu, à l'époque de Kabila, des compositions pompeuses aux textes pathétiques, mais tout au long de ces cinquante dernières années il n'y a eu qu'un seul véritable hymne national congolais, un seul petit air qui jusqu'à aujourd'hui fait spontanément se déhancher toute l'Afrique centrale : la musique espiègle, légère et émouvante d'Indépendance cha-cha." 

David Van Reybrouck, Congo, une histoire, page 336.

 

Ce chef d'oeuvre de la rumba congolaise,le voici : 

Indépendance cha cha

 

 

Clément Ossinondé, L'histoire de la Rumba cubano-congolaise, Edilivre, 2012, 50 pages, 11.50 €. 

 

Clément Ossinondé est chroniqueur musical (radio et presse), il a animé plusieurs émissions sur les antennes de "Radio Congo" et "Radio Liberté", tout comme il a présidé l'UMC (Union des Musiciens Congolais) et l'UNEAC (Union Nationale des Ecrivains et Artistes du Congo) pendant de longues années [4e de couverture].

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01 août 2016

Dans mes éléments, de Frédéric Ganga

La poésie est, pour Frédéric Ganga, une manière de dire, une manière de sentir, une manière d’être au monde. C’est le jardin où, avec soin, amour et patience, il cultive les mots afin d’offrir aux lecteurs les meilleurs de ses produits de l’esprit. Depuis 1991, ce sont plus de 12 recueils de poésie que Frédéric Ganga a publiés. Parmi eux, on peut citer Femme, Amour, Alchimie ; Espoir, terrestre amour ; Ce si vieux cri d’amour ; Le sable a fui ; Il faut vivre

 

Frédéric Ganga tenant Dans mes éléments

(Frédéric Ganga tenant le recueil "Dans mes éléments")

 

Ces titres disent assez les préoccupations du poète, irrémédiablement attaché à la vie, à l’amour, à la fraternité. En picorant de-ci de-là dans ses recueils, on peut observer trois lignes de force se démarquer : le monde comme il va ; l’affection pour La Ciotat, la ville où réside le poète ; et la place que la poésie occupe dans sa vie. Ces thématiques apparaissent clairement dans le recueil Dans mes éléments, en particulier la troisième : la poésie, qui se distingue comme étant la boussole de l’auteur. Les réflexions autour de la poésie fleurissent dans ce recueil. Frédéric Ganga s’y trouve véritablement ‘‘dans son élément’’. En effet, ce n’est pas par calcul que Frédéric Ganga est devenu poète, c’est parce qu’elle l’épanouit, parce qu’il se sent élu par la poésie :

 

Je pourrais faire de la poésie pour ne pas m'ennuyer

Parce que l'ennui rapproche de la mort

Et la mort me fait peur

 

Je pourrais faire de la poésie pour séduire les femmes

Parce que la femme me rapproche de l'amour

Et l'amour me plaît

 

Je pourrais faire de la poésie pour tutoyer les dieux

Parce que dieu est mystérieux

Et que j'ai besoin de mystère

 

Je pourrais faire de la poésie pour m'évader

Parce que la prison est un endroit terrible

Pour l'homme sensible

 

Mais rien de tout cela n'est vrai

C'est la poésie qui m'a choisi

Et m'emmène vers  un avenir parfait

Parce qu'inconnu et accepté

 

Est-ce nous qui trouvons la voie

Ou la voie qui nous trouve ?

(page 52)

 

Frédéric Ganga, poète pour la vie, mais la poésie n’est pas le plus facile des genres. Elle demande du travail, contrairement à ce qu’on pourrait penser. L’auteur déclare même :

« La seule œuvre de longue haleine

Que je connaisse est le poème » (page 24)

 

Cependant ce travail n’est pas toujours reconnu ou récompensé. L’on comprendra que ce n’est pas non plus parce qu’il y gagne beaucoup, parce que la poésie fait de lui un homme riche que Frédéric Ganga est devenu poète. L’on sait que la poésie est le parent pauvre de la littérature, et qu’il est n’est pas aisé de se faire éditer dans ce genre, il n’est pas simple d’écouler ses œuvres. L’importance accordée à la poésie s’est amenuisée au fil des siècles. Imagine-t-on pourtant la vie sans les couleurs que lui apporte la poésie ? Il faut donc œuvrer pour que cette catégorie d’auteurs ne se retrouve pas en voie de disparition. L’auteur n’hésite pas à plaider pour que le public mette ses « sous » à contribution, pour aider les poètes à vivre de leur plume et prolonger ainsi leur existence en tant que poètes. Cette plaidoirie, on la découvre dans le poème « Mets les sous » :

 

METS LES SOUS !

Les poètes, ces esprits purs

Avec les fées danseurs d'azur

Planent tout en dessus de nous

Ainsi que le sage et le fou

Mais les sous !

 

Les poètes, ces grands enfants

D'esprit et de cœur innocents

Recherchent l'alchimie et vous

Extirpent de la vaine boue

Mais les sous !

 

Les poètes, ces bâtisseurs

D'empires d'ultime grandeur

Portent la chaleur aux iglous

Et la tendresse aux caribous

Mais les sous !

 

Les poètes, plus grands que rois

Que tous les je me prends pour quoi

Sculptent les mots, font des à-coups

Dans l'horlogerie de nos cous

Mais les sous !

 

Les poètes, charmeurs ultimes

Maîtres des cadences et rimes

Nous font danser les soirs de flou

Rire et pleurer les soirs de trou

Mais les sous !

 

Alors, si vous voyez ces êtres

Pâlis au point de disparaître

Videz la banque, évadez-vous

Faites-les vivre sans dégoût

De vos sous !

 

Si les pérégrinations poétiques ont particulièrement retenu notre intérêt, ce n’est pas le seul sujet du recueil, comme nous l’avons dit plus haut. Le poète se montre aussi citoyen du monde, un citoyen affecté par tout ce que l’homme fait et qui dégrade notre planète, notre société. Dès le début du recueil, l’auteur déplore le fait que :

L’humain est un imposteur

Et ne fait que des erreurs (page 4)

 

Le monde est marqué par une fracture sociale qui ne cesse de se creuser d’une manière prodigieuse : d’un côté une extrême pauvreté, de l’autre une richesse insolente et égoïste. Si tout le monde avait juste ce qu’il lui fallait pour vivre aisément, ou plutôt correctement, ne serait-ce pas l’idéal ? La misère et la richesse, voilà ce qui gâte la vie de l’homme :

« Que les deux grandes maladies

De misère et puis de richesse

Nous soient pour toujours abolies !

Je vous souhaite la juste liesse. » (Extrait du poème « 2012 », page 62)

 

Pour terminer, un poème qui nous montre dans quelle direction navigue le poète, le lecteur est invité à faire comme lui :

Depuis que j'ai – presque – remplacé

Les calculs par l'amour

L'orgueil par l'humilité

La mort par la vie

 

Je suis entré en une étrange alchimie

Mon corps et mon esprit

Ne semblent plus appartenir

A rien ni à personne

 

Des mots dont les hommes me nomment

C'est « poète » que je contemple

Dans le plus bel entendement

 

Et je navigue avec ce semblant de boussole

La confiance – presque -

A chaque instant.

(page 37)

 

On l’aura compris, le dernier mot revient toujours à la poésie, au poème. C’est ce que l’auteur aperçoit, au-delà du bien et du mal, au-delà du clivage homme/femme, au-delà de sa propre vie :

Mon poème sera Femme

Qui ne craindra plus l'Homme

Homme

Qui ne craindra plus la Femme

Il n'y aura plus de jardin d'Éden

Le fruit du bien, du mal et de la connaissance

Nous l'aurons digéré

[…]

Que vive le poème stentor

Et que l'aube venue

On danse autour de ma dépouille

Avec des poèmes de Joie !

 

Lorsque j’ai fait la connaissance de Frédéric Ganga, j’étais étudiante, membre du club Autopsie, dirigé par feu Léopold Pindy Mamonsono, animateur culturel, animateur télé, président des écrivains congolais. En 1996, ce dernier avait organisé à Brazzaville une rencontre culturelle au cours de laquelle les membres du club Autopsie avaient interprété certains des poèmes de Frédéric Ganga, qui venait de publier un recueil et qui était venu de France pour en faire la promotion.   

 

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(Sur la table d'honneur : Frédéric Ganga à gauche, Léopold Pindy Mamonsono à droite ; et Liss au micro, déclamant un poème de l'auteur)

 

Nous avions eu le privilège de poursuivre l’échange avec le poète au domicile du doyen Pindy Mamonsono. J’ai retrouvé Frédéric Ganga grâce aux réseaux sociaux. Il est demeuré le même : le poème toujours dans la main, qu’il vous offre, en guise de salutation.

Liss et Frédéric Ganga 001 (2)

 (Liss et Frédéric Ganga, en 1996)

 

Frédéric Ganga est poète, animateur et écrivain public. Il anime notamment les « Ateliers Troubadour ».

 

Frédéric Ganga, Dans mes éléments, poésie, Editions du bon Sorcier, 2012.

 

Posté par Kihindou à 08:21 - - Commentaires [2] - Permalien [#]