J’ai déjà dit à plusieurs occasions combien il est impensable pour un auteur natif du Congo, contemporain des événements des années 1990, de rester bouche cousue sur ces événements, en particulier sur la guerre civile de 1997. « Peut-on avoir vécu une page sombre de l’histoire de son pays et ne pas en témoigner, surtout lorsqu’on est un forgeron des mots ? »,  demandai-je en 2010, dans mon article sur Fragments d’une douleur au cœur de Brazzaville, recueil de poésie de Noël Kodia Ramata. Il y a à peine quelques mois, j’exprimais la même pensée dans ma critique sur Le Tombeau transparent, de Léopold Congo Mbemba : « Romanciers, nouvellistes, poètes, dramaturges, essayistes, tous ont ressenti le besoin de s’exprimer sur cet événement qui marque un tournant dans l’histoire du pays ».

Isaac Djoumali Sengha, dont L’Ingratude du Caïman est le premier roman, s’inscrit dans cette volonté de  dire quelque chose sur cette guerre, même si son projet n’est pas de s’appesantir sur ce sujet. La guerre civile de 1997 n’est que la toile de fond, l’arrière plan d’un tableau qui met en avant l’histoire d’un jeune Congolais, André Mambou, qui part se former en Union Soviétique pendant cinq années. Nous sommes dans les années 1970. Il rencontre là-bas une belle Russe, Lara, avec laquelle il se marie. Ils ont deux enfants : Dimitri et Anouchka. A son retour dans son Congo natal, André est promu Lieutenant. Il va être rejoint plus tard par sa femme et ses enfants. Cependant, avant de quitter le Congo, André avait une petite amie, qui tombera enceinte de lui. Et lorsqu’il rentre au pays, en attendant de retrouver son épouse blanche dont il n’est pas question pour lui de se séparer, il ne s’interdit pas de passer du bon temps avec les Congolaises qui le tentent. Il croit que ces choses s’effaceront facilement avec la gomme de l’oubli, lorsque sa Lara sera là. Mais peut-on gommer une histoire lorsque celle-ci laisse des traces vivantes ? La gomme de l’oubli ne peut rien contre l’existence d’un enfant.

 

Djoumali_et_Liss(Liss et Djoumali Sengha au salon du livre de Paris 2013)

 

Henriette, qu’André a séduite, considère leur relation avec beaucoup plus de sérieux que celui-ci. Elle se rendra à l’évidence, il aime sa Blanche, néanmoins elle refusera d’avorter, élèvera seule l’enfant né de leur liaison. Ces histoires cachées causeront des frayeurs à Mambou qui ne souhaite pas que tout ceci arrive aux oreilles de sa femme. Mais parfois, la confession est inéluctable.  En dehors de Lara, deux autres femmes, Marguerite et Henriette, font donc définitivement partie de la vie d’André Mambou, puisqu’elles lui donneront chacune un garçon. 

Ces intrigues donnent lieu à de belles scènes de jalousie, avec l’envie pour la femme délaissée de crêper le chignon à celle qui a été préférée, de se venger contre celui qui l’a délaissée. Ces règlements de compte s’invitent aussi sur le plan professionnel. André Mambou et son ami de toujours, Jean-François Kabongo, cadre militaire comme lui, feront l’amère expérience des rétrogradations que l’on peut vivre du jour au lendemain, pour des raisons fallacieuses, simplement parce qu’ils se sont attirés la colère d’un rival. Et l’ennemi n’est pas toujours celui qu’on pense. Il peut être un ancien ami. C’est ainsi que, petit à petit, les haines s’accumulant les unes aux autres, les désirs de vengeance prenant appui sur des faits anciens, on en arrive à l’explosion de 1997, dont les gaz continuent à empoisonner les générations futures.

Au milieu de tous ces changements, de ces alliances d’un jour transformées en conflits de toujours, une constante demeure : l’amitié de Mambou et de Kabongo, en dépit de tous les événements qui secoueront leurs vies privée et professionnelle. Ainsi, L’Ingratitude du Caïman est une manière pour l’auteur de dire qu’en dépit de ce que peuvent faire croire les différentes guerres civiles et leur stigmatisation des ethnies, les Congolais ont toujours su créer entre eux de fortes relations d’amitié qui n’ont rien à voir avec l’ethnie ou la politique. Mambou et Kabongo, qui appartiennent à des groupes ethniques différents, ont étudié ensemble, ont fait la fête ensemble, ont rencontré des amies l’un sous le regard de l’autre, sont rentrés presque en même temps au Congo, ont continué leur vie en ne se perdant jamais de vue, au contraire ils se soutiennent l’un l’autre dans les moments difficiles, l’un enlevant plus d’une fois une épine dans le pied de l’autre.

Si les alliances politiques sont souvent sujettes à trahison, comme l’illustre le conte reproduit en tout début du livre où l’on voit Bama le caïman se saisir du chasseur qui vient pourtant de lui sauver la vie, ce n’est pas pour autant que, dans la vie de tous les jours, deux personnes parfois de caractère différent ne se lient d’amitié, sans que jamais l’ingratitude ne vienne ternir cette belle union.

Un mot aussi sur ces épouses blanches qui font tout ce qu’elles peuvent pour s’intégrer dans le pays de leur époux africain, qui en font leur deuxième patrie, malgré les revers qu’elle y subissent parfois.

 L’ingratitude du Caïman est une invitation à aimer le Congo, à découvrir ses différentes régions, à célébrer l’amitié, à protéger ceux qui nous sont chers. Pour un premier roman, je le trouve admirablement bien orchestré. La lecturé est facilitée par la subdivision en chapitres, agrémentés de citations en début de chapitres qui donnent le ton du chapitre. La guerre civile est la parenthèse qui ouvre et ferme le récit, lequel s’étend sur une vingtaine d’années, durant lesquelles on revit les principaux événements qui ont marqué le Congo. Mais le récit ne se termine pas sans un prolongement jusqu’en 2007, c’est-à-dire dix ans après 1997, avec les enfants des protagonistes. 

En un mot, la guerre de 1997 est le point d’ancrage. Qu’est-ce qui s’est passé dans les vingt ans qui ont précédé cette tragédie, et où on est-on dix ans plus tard ?

Isaac Djoumali Sengha, L’ingratitude du Caïman, sous titré Les racines du mal, L’Harmattan, Collection Ecrire L’Afrique, 2012, 293 pages, 24 euros.