La poésie se vend moins bien que le roman ? Ce n’est plus un problème pour les auteurs en qui vibre la fibre poétique et qui voudraient bien s’illustrer dans ce genre, ils ont trouvé une parade : diluer la poésie dans leurs romans et nouvelles, et ça marche ! Le phénomène s’étend à présent jusqu’à l’essai, sur lequel tous ne se jettent pas comme ils se jettent sur les romans, qui sont les petits pains de la littérature. Eh bien, puisqu’il en est ainsi, écrivons des romans et ne laissons pas de prendre à bras le corps les sujets qui nous tiennent à cœur. C’est la décision que semble avoir prise Franck CANA, en publiant Opération Restore Hope, qui pour moi est un essai maquillé en roman. Soyons bien clair : c’est bien un roman, avec des personnages fictifs même s’ils nous font penser à des personnalités réelles, des lieux nommés différemment, mais il n’y a pas d’intrigue comme on en trouve en communément dans les romans.

 

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Le narrateur est un homme religieux qui fait partie des Conseillers du roi d’une puissance européenne, désignée par « La Couronne ». En tant qu’homme religieux, chaque fois que le roi sollicite son avis, il essaie de donner des conseils qui vont dans le sens d’un meilleur équilibre, d’un regain d’humanité dans les relations Nord-Sud, car le fait de ne considérer que ses propres intérêts au mépris du bien-être de l’autre mène tôt ou tard à la catastrophe, tandis que lorsque les deux partis y trouvent leur compte, cela garantit une collaboration durable et épanouie. Mais les autres conseillers ne l’entendent pas de cette oreille, si bien que, ici et là, on déplore des populations vivant dans une grande précarité alors même que leurs pays ont les ressources nécessaires pour leur offrir une vie décente pour ne pas dire aisée, des ressources qui profitent plutôt à d’autres.

 

Quelles que soient les puissances occidentales, quelles que soient leurs prétendues bonnes intentions, chaque fois qu’elles interviennent dans un pays, c’est toujours parce qu’elles vont tirer un maximum de profit, et tant pis pour les conséquences désastreuses que cela va occasionner sur les populations locales, d’où une question essentielle : « Les Etats sont-ils condamnés à faire le mal pour prospérer ? » (Opération Restore Hope, page 17)

 

Le déséquilibre actuel entre les pays du Nord et ceux du Sud, alors même que ces derniers concentrent tant de richesses naturelles qui auraient dû faire d’eux des puissances économiques, est révoltant, ces richesses ne contribuant qu’à rendre encore plus riches les riches et les pauvres plus pauvres encore qu’ils ne l’étaient avant l’exploitation de ces richesses.  La justice, l’égalité sont loin de caractériser les échanges entre le Nord et le Sud, des échanges qui pourraient au contraire être résumés par la spoliation de l’un par l’autre. Cependant, malgré cette spoliation, les puissances occidentales ne connaissent pas moins des catastrophes économiques, au point qu’on est en droit de se demander « comment on pouvait économiquement s’écrouler alors qu’on se sert, presque gratuitement, en matières premières dans le Sud » (page 144). 

 

Peut-on provoquer le malheur de l’autre et être soi-même indéfiniment à l’abri du malheur ? Le jour où l’infortune nous frappe indépendamment de toutes les précautions prises et de toutes les richesses amassées, on est forcément amené à se demander si ce revers n’est pas en quelque sorte la rançon de nos mauvaises actions, si ce n’est pas, disons-le, le châtiment divin. L’homme croit tout maîtriser, puis il se rend compte qu’il y a des choses qui échappent à son contrôle. Il y a quelque chose au-dessus de lui, et ce quelque chose, c’est le divin. Seule la crainte de Dieu, la crainte de ce qu’on ne maîtrise pas, de l’inconnu, la crainte ou l’approche de la mort tout simplement, peut faire que nos dirigeants revoient leur façon de faire. « Depuis que l’humanité existe, le meilleur GPS de l’homme, c’est l’orientation divine », lit-on page 100. D’où le choix d’un « voyant » comme personnage principal. C’est aussi un homme de Dieu qui assiste le dictateur africain dans son désir de confesser ses crimes anciens et de demander pardon au peuple. Celui-ci se tourne vers la foi pour obtenir la clémence de Dieu et celle des hommes face à toutes ses actions criminelles et sa mauvaise gestion de l’argent public, entièrement dévoué à sa famille et à sa tribu. 

 

Les références bibliques sont donc importantes dans le livre, il y en a même que les familiers de la Bible reconnaîtront même si elles n’apparaissent pas comme des citations.  On lit par exemple, page 96 : il « ne cessait de faire en tout temps par l’esprit toutes sortes de prières et de supplications. Ils veillaient à cela avec une entière persévérance », passage à travers lequel on reconnaît l’épître de Paul aux Ephésiens, chapitre 6, verset 18.

 

Autant l’auteur dénonce le rôle des organisations comme la franc-maçonnerie, présentée comme « le maillon puissant de la Françafrique, véritable nébuleuse des rapports maître-esclaves entre la France et ses anciennes colonies » (page 150), ou comme l’ONU, qui pour l’auteur n’est qu’un « gadget sophistiqué permettant aux grandes puissances de légitimer leurs actions terroristes », autant il salue ceux qui élèvent leurs voix contre un monde dépourvu de justice et de dignité. Il cite par exemple plusieurs personnalités, parmi lesquelles « l’artiste indocile Youss Banda » (page 118), la militante et essayiste Odile Tobner, épouse de feu Mongo Beti, ou l’écrivaine Marie-Louise Abia, à qui il donne longuement la parole dans son roman.

 

Extrait (Marie-Louise Abia s’adresse au peuple)

 « Comment vont les hôpitaux dans le pays du chef d’Etat africain ? Est-ce que tout va bien ? Le chef d’Etat se frotte délicieusement les mains chaque fois que vous accusez un de vos oncles de sorcellerie et que vous l’assassinez, car cela lui fait un sujet en moins. Lorsque le chef d’Etat africain et les siens sont malades, même lorsqu’ils n’ont que mal à la tête, un avion les emmène d’urgence se faire soigner dans les hôpitaux les plus luxueux du Nord, tandis que pour vous, je n’ose même pas faire un commentaire sur l’état de vos soi-disant hôpitaux et des soins que vous y recevez. Devinez qui paye les soins médicaux du chef d’Etat africain dans les hôpitaux modernes du Nord ? C’est vous, les Africains ! » (page 165)

 

Bref le livre de Franck CANA pose le problème du développement des pays du Sud, de l'amélioration des conditions de vie et de travail en général, au Nord comme au Sud, il mérite qu’on s’y arrête, surtout la deuxième moitié du livre, mais il faut auparavant que le lecteur fasse le deuil du roman classique. Le livre de Franck CANA est plutôt une invitation à réfléchir à la possibilité que ceux qui détiennent une parcelle en fassent un bon usage pour le bien-être de l'humanité.   

 

En conclusion, dans ce roman, l’auteur fait un rêve. Pour Martin Luther King, ce fut celui de voir une belle fraternité régner entre les individus, quelle que soit leur couleur de peau, celui de Franck CANA, c’est qu’il y ait plus d’égalité entre les Etats, qu’ils n’y ait plus des puissants et des faibles, mais que chaque Etat participe à l’avènement d’un monde où chaque travailleur serait payé à sa juste valeur. Franck CANA s’autorise à espérer, d’où le titre Opération restore hope qui, du reste, a une connotation politique : c’est ainsi que fut baptisée une opération menée par les Etats-Unis en Somalie, en 1993.

 

Franck CANA, Opération Restore Hope, Editions La Bruyère, 2013, 234 pages