Obambé GAKOSSO, animateur de blog, panafricain, féru de littérature, de lettres africaines en particulier, a décidé de passer de l’autre côté du fleuve qui sépare les lecteurs des auteurs. En plus d’être un grand lecteur, il devient aussi, désormais, un auteur, et agrandit ainsi la famille des écrivains du Congo. Il a en effet publié, en 2013, chez L’Harmattan, Les Malades précieux, un recueil de onze nouvelles qui offrent un panorama de la société africaine, une société dans laquelle les inégalités sont de plus en plus criardes, comme partout dans le monde. Il y a d’une part ceux qui n’ont presque rien, qui doivent user de toutes les ressources imaginables pour transformer ce rien en quelque chose à se mettre sous la dent. Pour cette catégorie de la société, le pain quotidien est la bataille qu’il faut livrer chaque jour et dont on ne sort pas toujours vainqueur. D’autre part, il y a ceux qui en ont trop, ceux qui, n’ayant pas acquis leur fortune à la sueur de leur front, se prennent pourtant pour les nouveaux rois devant lesquels il faut faire la courbette pour obtenir la moindre miette.

 

Couv Malades précieux

 

Ces questions de société : la difficulté de s’en sortir pour la majorité de la population ; le chômage, qui frappe en particulier les jeunes au point que tous, les étudiants en particulier, ne rêvent que de quitter le pays ; la corruption ; l’autocratie ; l’insalubrité… ces questions tissent une certaine unité parmi les nouvelles, unité incarnée par la monnaie utilisée dans toutes les nouvelles : de la première nouvelle à la dernière, il n’est question que du « ndzimbu ».

 

Face à la précarité, au manque de débouchés, au sentiment que les choses ne sont pas prêtes à changer : ne vivent bien que ceux qui sont de près ou de loin liés à la famille au pouvoir ou ceux qui font partie du « système » et qui le perpétuent ; face à ce tableau, disais-je, le seul moyen de se donner l’illusion de vivre et de jouir de la vie, c’est le sexe. Ainsi, pour reprendre l’expression d’un des personnages, deux préoccupations essentielles mobilisent l’esprit des habitants de ce pays, qui fait immanquablement penser au Congo : « le ventre et le bas-ventre ». Une fois qu’on a calmé sa fringale, une fois qu’on a pu satisfaire sa libido, on peut se sentir heureux, même si on n’a toujours pas de travail, même si on ne sait comment assumer ses responsabilités, même si on est asphyxié par mille et une charges… le sexe est là pour tout nous faire oublier. Dans un pays où il n’y a ni cinémas ni complexes sportifs ni bibliothèques susceptibles d’entretenir l’esprit et le corps des gens, le sexe devient la distraction numéro un. Les enfants non désirés prolifèrent et la misère devient plus cruciale.

 

Ces nouvelles présentent la gent masculine sous un jour très peu glorieux : ils sont égoïstes, irresponsables, lâches, menteurs, tandis que la femme est souvent celle grâce à laquelle tout ne s’effondre pas. Elle est facteur d’équilibre. Elle endure, supporte, se débrouille comme elle peut sans aucune aide de la part de son compagnon, comme l’épouse de Karumba dans la nouvelle liminaire, « Je n’ai plus de temps à perdre » ; comme dans « L’assiette n’a pas changé », dans laquelle c’est la mère, aidée de ses filles, qui assure la pitance et l’ordre dans la maison, comme si elle était veuve alors que son homme est là ; comme dans « Une tête au menu ».

 

Heureusement il y a des exceptions, il y a quelques personnages masculins dans le livre qui savent ce qu’ils veulent et travaillent pour y parvenir, qui sont généreux et honnêtes, comme le narrateur du « Ligablo du Vieux Lokoso » .  Quant à la rédemption de Karumba, elle m’a fait penser à celle de Jean Valjean, dont la vie change en bien grâce à la bonne action, à la générosité de Monseigneur Bienvenu, le seul à se montrer humain et charitable envers le héros des Misérables, alors que tous le rejetaient. Ce rôle est assumé par une femme dans « Je n’ai plus de temps à perdre ». C’est la grand-mère qui, malgré tout ce que méritait Karumba, son petit-fils, se montre extrêmement charitable envers lui, une action qui le bouleverse au point de lui faire prendre conscience de sa conduite indigne d’antan. Mais ces amendements sont rares, pour la majorité des personnages masculins, leur degré de veulerie n’a d’égal que leur fanfaronnade. « Il faut vraiment une grande opération de nettoyage des cerveaux des mâles de notre pays. Ce n’est pas étonnant qu’on soit aussi sous-développés », lit-on page 136.

 

Malgré les difficultés, des solutions existent parfois, des opportunités se présentent, mais les personnages refusent de les voir ou de les saisir à cause de leurs rêves irréalisables de grandeur et d’ailleurs, à cause de leur refus de s’adapter à la situation. Le Vieux Lokosso, dans « Le ligablo du Vieux Lokoso », est l’un des personnages les plus représentatifs de cet état d’esprit. On peut lire plus loin une déclaration qui s’applique à de nombreux personnages dans ces nouvelles : « Je passe mon temps à vous donner de l’argent et vos situations ne bougent pas. Vous êtes en train de tourner autour du rond-point de votre vie ».

(Les Malades précieux, page 183)

 

Dans ces nouvelles, pour tordre le cou au Nord et au Sud, clivage qui gangrène la société congolaise, l’auteur parle plutôt de l’Est et de l’Ouest du pays. Ce recueil dont, personnellement, j’aurais choisi « Ma route de Loango » comme nouvelle éponyme, au lieu des « Malades précieux », se lit bien, mais les dernières nouvelles sont autrement plus succulentes que les premières. Les quatre ou cinq dernières gagnent en densité, elles ménagent une chute au lecteur, elles offrent un intérêt particulier en ce qui concerne la psychologie des personnages. Je ne sais si l’auteur les a présentés dans l’ordre chronologique de leur rédaction, mais plus on avance dans la lecture des nouvelles, plus le fond et la forme accrochent !

 

Obambé Gakosso, Les Malades précieux, Paris, Editions L’Harmattan, 290 pages, 28 euros.