Des Mathématiques congolaises à Congo Inc., les romans d’In Koli Jean Bofane sont bien plantés au Congo, plus précisément en République Démocratique du Congo, un pays dont les extraordinaires richesses minières attirent les convoitises des puissances occidentales et entraînent par la même occasion les guerres, les exodes, la paupérisation de la population qui est sacrifiée au nom du profit. En réalité, les choses n’ont pas vraiment changé depuis la Conférence de Berlin, qui eut lieu de novembre 1884 à février 1885, et au cours de laquelle  l’on se partagea, comme un gibier, les territoires africains. Bismarck y déclara : « Le nouvel Etat du Congo est destiné à être un des plus importants exécutants de l’œuvre que nous entendons accomplir… »

Cet extrait de son discours en clôture de la conférence, placé en tête du roman, et qui explique le titre et le sous-titre de celui-ci, montre combien les situations actuelles, les tragédies qui se jouent ici et là en Afrique aujourd’hui, et en particulier au Congo démocratique, sont dans la continuité de ce qui se décida à cette conférence. Ce qui importe, c’est l’or, le diamant, le pétrole etc. et pas l’individu. Or c’est à travers la destinée de quelques individus congolais, représentatifs de ce que vit la population à l’échelle nationale, que le lecteur est invité à ouvrir les yeux sur la guerre qui sévit au Kivu, l’une des régions les plus riches en minerais du monde :

«cette guerre était appelée à durer. Pour une fois les intérêts de tous, en dehors de ceux des Congolais bien entendu, coïncidaient. Tout le monde tirait son épingle du jeu dans ce conflit. Il n’y avait rien d’idéologique ou de politique, il s’agissait tout simplement de contrôler la plus grande réserve de matières premières au monde, et que le meilleur l’emporte. » (Congo Inc., page228)

 

Couv Congo Inc

 

Dans cette histoire du Congo et de ses pays limitrophes, en particulier le Rwanda et son génocide, histoire contée avec beaucoup de lucidité et d’humour, chacun a sa façon de voir les choses, chacun a sa lecture des faits, une lecture orientée par l’intérêt personnel. C’est là le point sensible que chacun prend soin de dissimuler. A tous les niveaux, entre le discours tenu en public et les motivations personnelles, il y a souvent un fossé dont Monsieur Tout le monde ne mesure pas la profondeur. C’est le lecteur, dans le roman, qui est dans la situation privilégiée de témoin et qui est à même de jauger le poids de l’hypocrisie des uns, de l’innocence des autres. Qu’il s’agisse de Kiro Bizimungu, ancien seigneur de guerre qui a semé la terreur dans le secteur où il opérait sous le nom de commandant Kobra Zulu ; du caporal Zembla, ce policier qui raquette plus qu’il n’assure l’ordre ; du révérend Jonas Monkaya, pasteur de l’église de la multiplication divine qui exploite la crédulité des fidèles ; de Wang Lideng, chef de police pourtant efficace d’une province de Chine, mais qui se sert de son statut pour approcher une femme sous le charme de laquelle il est tombé ; ou de l’ONU et de ses agents qui, sous couvert de restaurer la paix dans un pays ravagé par une guerre qui arrange leurs affaires, ne profitent pas moins de la situation pour se fournir en matières premières indispensables dans la haute technologie… tous jouent la farce de l’honnêteté, alors que la réalité est bien moins avouable. 

Le personnage principal, Isookanga, est un jeune du clan Ekonda, dont les membres sont reconnaissables à leur petite taille, des pygmées, comme on les appelle souvent. Au fin fond de la forêt où est niché son village, il a eu accès à l’Internet, grâce à l’installation récente d’une antenne-relais qui a révolutionné sa vie. Depuis, il ne s’intéresse plus à la forêt, à la charge de chef ekonda qu’il doit hériter de son oncle, il est désormais passionné par les jeux en ligne,  en particulier par le Raging Trade, un jeu où des multinationales se disputent, en usant de tous les moyens et des armes les plus redoutables, un territoire appelé le Gondavanaland, dont chacun veut exploiter les ressources minières, avec comme arbitre l’ONU. Isookanga ne se doute pas que ce jeu illustre parfaitement ce qui se passe dans son Congo natal, qu’il n’est pas complètement virtuel. Isookanga est séduit par cette possibilité d’être connecté au monde entier, d’y développer ses compétences, c’est dit : il sera un défenseur de la mondialisation et non de la nature, comme l’espère son oncle.

Il débarque à Kinshasa, où il sera entraîné dans des aventures inattendues. Il fera surtout des rencontres riches en expérience. C’est là que l’auteur nous dresse plusieurs portraits de personnages, des enfants des rues en particulier, des blessés de la vie qui refusent de baisser les bras,  des chefs de guerre reconvertis en officier de l’Etat, un Chinois, Zhang Xia, qui veut rentrer chez lui pour retrouver femme et enfant, mais qui doit réunir les moyens nécessaires puisqu’il a été lâchement abandonné par son véreux patron, des chercheurs, une femme surtout, Aude Martin, africaniste… 

L’écriture est imprégnée du lingala, des odeurs et de l’atmosphère de Kinshasa, de sa musique aussi, avec une bonne dose d’humour qui tourne parfois à l’ironie, par exemple lorsqu’il est question des journalistes qui se livrent bataille pour avoir la primeur de l’information (page 116), ou des experts envoyés en Afrique en donneurs de leçons, en matière de culture par exemple, pour finir par détourner, piller ce qu’ils découvrent (page 180). 

Congo Inc., c’est la fatalité, comme dans les tragédies grecques où, quoi qu'ils fassent, les héros sont condamnés. Le lecteur le sait, mais pas les personnages. Lorsque le casque bleu Waldemar Minas essaie d'échapper à d'éventuelles accusations, rêve dejà de se retirer dans un coin paradisiaque avec le mégot amassé, il ignore que Shasha La Jactance l'a déjà condamné, de même que Kiro Bizimungu, prévenu par son complice Waldemar Minas, tente de fuir son destin, mais il le sent, c'en est fait de lui, et sa fin sera sonnée par celle qu'il croyait avoir fait sienne : sa compagne Adeïto. Mais son coeur, ses pensées ne lui ont jamais appartenu.

Congo Inc, c'est aussi l’opposition entre village et ville, la difficile alliance entre traditions et modernité. Les héros de ce roman sont pour moi les enfants des rues :

« Ils étaient partout, les shégués. En ville et dans les quartiers. […] Ils pullulaient, comme des rats dans les égouts de Nex York, Paris ou Mumbai, issus de différentes épidémies de pestes générées par l’Etat, telles que la pauvreté, l’exclusion, la mal-gouvernance, la guerre. Ils vivrionnaient dans la ville, invisibles comme des microbes sur un tissu gangrené de longue date. » (pages 101-102)

 

In Koli Jean Bofane, Congo Inc., le testament de Bismarck, Actes Sud, 2014, 304 pages, 22 €.