On le déplore tous : la poésie est de nos jours le parent pauvre de la littérature. Pour s'en convaincre, il suffit de faire un sondage auprès des éditeurs : demandez-leur combien de recueils de poèmes ils publient par an. Pour eux, c'est un pari risqué, "la poésie ne se vend pas bien" ou "ne se vend pas" tout court. Demandez aux bibliothécaires combien de recueils de poésie sont empruntés par les lecteurs : en dehors des grands poètes qui ont marqué l'histoire littéraire et qui sont étudiés partout, comme les Baudelaire ou les Hugo, les poètes d'aujourd'hui sont moins bien lus que ceux d'il y a quelques siècles. En un mot, c'est la période des vaches maigres en poésie, et pourtant des poètes, il y en a ! Mais le public les boude, car on l'a habitué à une autre nourriture, toute romanesque ! Il faut donc lui faire redécouvrir la saveur de la poésie, Aliéonor Samuel-Hervé, poétesse elle-même, y croit : si nous nous y mettons tous, les vaches maigres de la poésie deviendront des vaches grasses ! Elle a lancé sur facebook le mouvement "le 13 septembre, j'achète ou je lis de la poésie", et c'est par mon amie Gabriel Burel, qui m'a invitée à y prendre part, que j'ai eu connaissance de cette action. Ce projet m'a tout de suite séduite, pour les raisons que j'ai évoquées ci-desus : c'est vraiment dommage de constater ce désamour du public pour la poésie. Mais si, comme le dit bien Aliénor, tous les poètes commençaient par lire leurs confrères poètes, il y aurait déjà un peu moins de silence et d'ombre autour de la poésie.

Moi-même, il y a quelques années, je décidai, sur mon blog "Liss dans la Vallée des livres" d'accorder une place plus importante à la poésie, pour essayer de lui redonner l'éclat qu'elle risquait de perdre définitivement, si rien n'était fait. Vous pouvez lire l'article consacré à l'oeuvre poétique d'Alain Mabanckou, notamment sa Lettre ouverte à ceux qui tuent la poésie.

Il y a aussi la date choisie pour cette action, qui tout de suite a emporté mon adhésion : c'est que le 13 septembre, c'est l'anniversaire de mon père. Alors quelle belle manière de lui souhaiter un joyeux anniversaire, que de marquer ce jour par la publication d'un article littéraire, c'est lui le premier qui m'a montré que la littérature était tout un monde, et la poésie l'est davantage !

Ce 13 septembre, j'ai décidé de lire un recueil qui depuis de longs mois s'est ajouté à ma PAL (Pile A Lire), le recueil Mon coeur, ma plume et ma muse s'amusent, généreusement offert par l'auteur lui-même, Pierre Ntsemou. La dédicace dit déjà l'essentiel : ce recueil est dédié "à tous les époux de la paix",  "A toutes les épouses de l'amour vrai" et "A tous les enfants de la République une et indivisible".

 

Couv Ntsemou

En parlant d'époux et d'épouses, Pierre Ntsemou nous fait comprendre la place qu'il accorde au couple, et ce sont des couples thématiques que l'on découvre dans son recueil : Dieu et Satan, guerre et paix, douceur et terreur... mais c'est surtout la paix qui domine dans ce livre : la paix parmi les hommes, la paix au sein des familles, la paix dans le monde des lettres. Pour moi la République évoquée dans la dédicace, c'est aussi la République des Lettres. Point n'est besoin de la disloquer, de former des sous-états qui n'auraient pas la même importance que l'Etat-mère. La République des lettres écrites en français doit être une et indivisible, comme le témoigne le long poème intitulé "La Cuvée des belles françaises", où l'auteur rend hommage à tous ces auteurs qui ont fait la littérature française, siècle après siècle, avec le génie de la transition et le jeu avec la rime, par exemple lorsque, après avoir parlé des Fleurs du Mal de Baudelaire, il déclare : "Quittons vite le mal pour embrasser le beau avec Rimbaud" (page 39).

Puis, en aboutissant au XXe siècle, il passe aux auteurs des Afriques (autrement dit de tous les espaces africains) qui ont aussi donné à la littérature écrite en français ses lettres de noblesse :

"Et voilà nos belles lettres françaises qui s'envolent au-delà

Des frontières de la forme terrestres maritime et d'ailleurs

La Martinique les accueille avec le chantre de la Négritude

Aimé Césaire son concepteur qui dans un poème-fleuve

Cahier d'un retopur au pays natal libère un lyrisme poignant [...]"

 

Suivent les noms de Jacques Roumain, René Depestre, Léon Damas, Guy Tirolien, Camara Laye, Borago Diop, Tchicaya U Tamsi etc. Attention, l'auteur ne se contente pas de les citer, trop facile ! il trouve pour chacun les mots qui le caractérisent, qui le définissent, et c'est ainsi, depuis les Villon, Marot, Fescartes, en passant par le XVIIe classique et les philosophes du XVIIIe, jusqu'aux romantiques du XIXe, etc. A chacun, l'auteur consacre presqu'un paragraphe.

Je trouve que ce poème est la pièce maîtresse du recueil. Mais celui-ci est riche en thèmes, comme je l'ai dit, l'auteur peint la société de son temps, fait un réquisitoire contre les maux de la société, comme dans le poème "Coup de pied au cul" où il vilipende l'adultère, l'inceste, le faussaire, l'homme politique, le menteur fieffé, la corruption etc. En un mot, l'auteur dénonce toute forme d'hypocrisie et se déclare tout entier pour le vrai, le beau. J'ai aussi été touchée par l'hommage à la mère, à travers deux poèmes : "Mère pour le meilleur toujours" et "Mère je te chante". En voici un extrait :

 

"Mère de tous les coups du sort endurés en silence

Mère de tous les coups de coeur accomplis je te chante

Mère de tous les coups de main donnés à ma sincérité

Mère de tous les coups de pied flanqués à ma timidité

 

Mon coeur te dit merci

Ma raison te dit sois bénie"

(page 47)

 

Ainsi, en ce 13 septembre, je vous inbvite, avec Aliénor Samuel-Hervé, à lire et à faire lire les poètes.

 

Pierre Ntsemou, Ma coeur, ma plume et ma muse s'amusent, Edition Publibook, 2014, 72 pages, 13.95 €.