Quels sacrifices une femme n’est-elle pas prête à faire lorsqu’elle aime son homme et qu’elle veut préserver le foyer qu’elle a construit avec lui ? Se brouiller avec ses amis, se fâcher avec sa propre famille, renoncer à ses études, à ses rêves, mettre une croix sur ses désirs à elle pour que ses désirs à lui soient comblés, travailler pour lui, subvenir à ses moindres besoins… elle fera tout pour son homme ! Lorsque ce dernier, reconnaissant, lui donne en retour tout l’amour qu’elle mérite, on peut dire que ces sacrifices n’en sont plus, on dira qu’elle a travaillé pour le bien-être de son foyer, mais lorsque l’amour dont l’homme entoure son amoureuse de femme ressemble plus à un mensonge qu’à un amour vrai et pur et entier, alors il est légitime de se demander pourquoi ?

Pourquoi l’homme est-il en contradiction avec lui-même ? Pourquoi déclarer aimer une femme et faire sa vie avec elle alors qu’on ne rêve que de passer son temps avec une autre ? Pourquoi faire des enfants avec une femme et ne pas passer ces moments uniques, ces moments précieux à leurs côtés et aux côtés de leur mère ? La naissance, les premiers mois, les anniversaires, les bobos que non pas les médicaments, mais les tendres mots de papa ou maman seuls savent apaiser… Pourquoi tant d’indifférence, d’ingratitude, d’escroquerie même face à l’amour et la générosité personnifiés en une femme. 

 

Couverture du roman Pourquoi 001

 

Pourquoi ? C’est le titre du récit d’Eloria M’Basse. On devine tout de suite qu’il s’agit d’un récit autobiographique. Ce récit m’a d’emblée rappelé un autre, tout frais encore dans ma mémoire, Afin que tu te souviennes, d’Emilie-Flore Faignond. La même descente aux enfers. La même naïveté de la part de l’épouse qui refuse de voir ce qui saute aux yeux, parce qu’elle croit, parce qu’elle espère que les choses vont s’améliorer et que les enfants grandiront dans un foyer composé de leur père et de leur mère. Et devant les faits, les faits cruels, qui blessent, lacèrent, déchirent le cœur et mortifient l’âme plus qu’on ne peut l’exprimer, eh bien même devant ces faits-là, le pardon tout de suite accordé, la faiblesse devant les mots de repentir et les promesses d’amour du mari… promesses qui seront une fois de plus bafouées !

Après ce « pourquoi ? » qui interpelle le lecteur tout au long du livre, une autre question vient à l’esprit : « jusqu’à quand ? » ou « jusqu’où ? » Jusqu’où les femmes doivent-elles se saigner, renoncer à elles pour le bien-être d’hommes qui ne se rendent pas compte de la chance qu’ils ont d’avoir une femme aussi aimante, fidèle, dévouée ? Ils ne semblent s’en apercevoir que lorsqu’un autre homme tourne autour d’elles ou lorsqu’elles semblent s’intéresser à un autre, là ils se montrent d’une jalousie maladive. 

 

Photo Eloria Mbasse à Mouans Sartoux

(Eloria M'Basse, au salon du livre de Mouans Sartoux 2014)

 

On est happé par le récit parce qu’on veut avoir la réponse à cette question : « jusqu’où ? », « jusqu’à quand ? » Combien de temps cela va-t-il encore durer ? On enfonce davantage dans la boue jusqu’à ce que celle-ci s’engouffre dans la bouche et empêche d’émettre le moindre cri de révolte. C’est même le leitmotiv du livre : « Décidément, la vie s’acharnait à me démonter que, quelle que soit la situation dans laquelle on se trouve, il peut toujours y avoir pire ! »

 

Un mystère demeure : qu’est-il arrivé au petit Djonny ? Dans quelles circonstances a-t-il trouvé la mort ?

 

Extrait : 

La narratrice trime presque toute seule pour faire vivre le foyer, elle ne voit que rarement son mari qui pourtant vit sous le même toit qu’elle, il a toujours un bon prétexte pour être dehors jusqu’à des heures indues. Pourtant, le jour de son anniversaire, elle lui organise en cachette une fête :

 

« Au moment de souffler les bougies, j’expliquai à l’assemblée que c’était un anniversaire un peu spécial, puisque ce jour-là je fêtais aussi les 30 mois de Laurence et les 30 jours de Lilian ! Alors Pierre-Jean prit le bébé dans ses bras et rapprocha Laurence du gâteau et tous les trois se penchèrent au-dessus des bougies que Pierre-Jean et Laurence soufflèrent. J’étais très émue, je me sentais comblée… Que pouvais-je souhaiter de plus que cette superbe réunion  familiale ? Nous avons mangé, bu, chanté, rigolé… Ce fut une merveilleuse soirée…

Après le départ des invités, Pierre-Jean changea radicalement de comportement : j’avais chamboulé sa soirée ! Il avait prévu de sortir seul après notre tête-à-tête au cinéma ou au restaurant (qui n’a pas eu lieu), mais là, comme ma petite fête avait beaucoup duré, il n’était plus question de sortir. Or des amis antillais avaient organisé une fête en son honneur et moi, égoïste comme je l’étais, j’avais tout gâché ! Il était hors de lui ! Je voulais conserver intacte la liesse de la soirée, je voulais que son trentième anniversaire soit un bon souvenir, alors je n’ai rien dit. Je l’ai seulement félicité pour avoir trouvé un CDI avant ses 30 ans et je lui ai à nouveau souhaité un joyeux anniversaire. Ensuite je lui ai donné un tendre baiser et je suis partie m’assurer que les enfants dormaient paisiblement. Quand je suis revenue au salon, Pierre-Jean était parti. »

(Pourquoi ? pages 57-58.)

  

Eloria M’Bassr, Pourquoi ? Editions de l’Onde, 2013, 122 pages, 15 €.