Après avoir publié Percées et Chimères en 2011, aux éditions Jets d’encre, et participé à un ouvrage collectif, Les Lyres de l’Ogooué, en 2012, chez le même éditeur, Charline Effah revient dans l’actualité littéraire avec le roman N’Être, qui vient tout juste de paraître aux éditions La Cheminante. Le format du livre peut surprendre, pour ne pas dire décontenancer, mais qui a dit que le format ou le volume d’un livre déterminait la valeur de son contenu ? N’Être est un petit roman, sans doute, mais un petit roman qui prend son envol parmi les grands, comme le vol de cygnes évoqué dans le prélude.

 

Couv N'Etre

 

Ce roman est d’abord l’histoire d’une naissance. Naître. Envers et contre tout. Naître. Exister. N’être que ce à quoi tous aspirent : aimer et être aimé. Compter dans la vie de quelqu’un, mais ne pas être dépendant. Lucinda, la narratrice, s’est érigé des narrières derrières lesquelles elle se croyait à l’abri : « la vie, la mienne, je la voyais en dehors de toute sujétion financière ou affective », « la seule chose qui me fasse peur, c’est de ne plus m’obéir, de laisser le monde me modeler », déclare-t-elle, respectivement pages 37 et 53. Une femme libre, indépendante, que les convenances surtout ne pouvaient pas enfermer dans un simulacre de vie à deux. Elle ne cédera jamais à l’homme qui, fou d’amour pour elle, Elvis, soupire à ses pieds ; mais elle laissera Amos entrer dans sa vie, dans son lit selon son bon vouloir, Amos qui pourtant, malgré les nombreux reproches qu’il peut faire à sa femme Samia, ne rompra jamais les liens qui la lient à elle.

Dans ce roman, on retrouve le scénario bien connu de celui ou celle qui ne soupire qu’après un cœur inaccessible, amour non partagé qui fait saigner les cœurs et provoque des drames, et dont Racine nous en donne un brillant exemple dans sa tragédie Andromaque : Oreste se meurt d’amour pour Hermione, qui elle n’a d’yeux que pour Pyrrhus, qui lui-même ne rêve que de vaincre la résistance de la veuve d’Hector, Andromaque, qui a juré de rester fidèle à son défunt époux… La mère de Lucinda, Medza, a tout sacrifié pour son premier amour : elle a renoncé à ses études, a trouvé tout de suite un gagne-pain pour financer ses études à lui et lui permettre de devenir quelqu’un. Cependant, lorsque celui-ci, désigné par « le Père », réalise enfin ses rêves professionnels, il s’arroge tous les droits, les droits de celui qui, du haut de la tour à laquelle il est parvenu, crache sur celle restée en bas, entièrement dépendante de lui, de son affection. 

« Hier, toi dans les yeux du Père qui n’avait d’yeux que pour d’autres, moi dans tes yeux qui n’avaient d’yeux que pour le Père. Entre-temps, il y a eu Amos. Moi aussi, j’ai aimé dans le désamour et l’attente et j’ai, aujourd’hui, compris l’origine de ces cicatrices, transparentes et salées, qui sillonnaient chacune de tes joues certains matins » (N’Être, page 94)

C’est de cette dépendance que Lucinda a voulu s’affranchir. Elle croyait avoir la main dans la relation qu’elle entretenait avec Amos mais se rendra vite compte qu’il n’en est rien, qu’elle reproduit au contraire le scénario vécu par la mère, même si c’est dans des circonstances différentes. « En amour, chacun à un moment reçoit des coups » (p. 118). Mais les coups reçus de celui que l’on aime, si on peut s’en accommoder, si on peut y survivre, comment survivre à ce que l’on croit être le déni ou le reniement de la mère ? Si l’on peur revendiquer une certaine liberté vis-à-vis des convenances, peut-on être libre de son passé, surtout lorsque celui-ci a le poids écrasant du non-dit ?

Après avoir quitté Nlam, sa terre natale africaine, pour Pantin, banlieue parisienne, Lucinda finira par y retourner, pour trouver les réponses aux questions qui la poursuivent, dénouer le mystère de sa naissance. Et c’est là que, contre toute attente, la naissance a lieu. Naître, enfin, dans la bouche de la mère qui ôte finalement le bâillon qu’elle a gardé pendant toute sa vie de femme. Et pourtant elle ne dit pas tout, elle ne dit pas l’amour, heureusement le hasard, la chance ou le destin se chargera de le faire à sa place. Naître enfin, dans l’affection de la mère. Exister. N’Être. Un roman à la deuxième personne, la fille interpellant la mère. Le dialogue se matérialise à la fin. Les chaînes se dénouent ou s’imbriquent davantage les unes dans les autres, c’est selon.

N’être, un roman parsemé d’aphorismes, écrit dans un style qui le propulse parmi les textes d’élection.

 

Extrait : 

« Tu ouvres la bouche pour dire quelque chose, mais tu te ravises aussitôt. Tu n’as jamais été très bavarde. Te taire est une chose que tu as toujours su faire. Te taire et laisser faire. Laisser faire les autres et le temps, laisser le temps égrener tout doucement le collier des erreurs, laisser les erreurs s’arranger d’elles-mêmes, les langues se délier sur d’autres rumeurs, les rumeurs se disloquer sous l’effet du doute, le doute s’effriter à la frontière entre la vérité et le mensonge jusqu’à ce que les gens ne sachent plus. Ou ne se souviennent plus. Mais il est des souvenirs plus bruyants que d’autres. Ils vivent avec nous, se penchent au-dessus de nos couches, nous réveillent la nuit, nous empêchent de trouver le sommeil et le repos. »

(N’Être, pages 92-93)

  

Charline Effah, N’Être, Editions La Cheminante, 2014, 144 pages, 9.90 €.