Cela fait bien longtemps que je n’avais pas succombé à la tentation de tricher, en lisant un livre qui me passionne, c’est-à-dire d’aller jeter un rapide coup d’œil vers les dernières pages du roman pour apaiser ma curiosité ou mon anxiété quant au devenir des principaux protagonistes. D’habitude je me fais violence et je résiste avec courage ; cette fois j’ai cédé à la tempête de questionnements qui se levait dans ma tête, questionnements qui peuvent être résumés ainsi : « comment tout cela va-t-il finir ? » C’est dire tout le plaisir que j’ai eu à lire Georges, qui figure parmi les romans les moins connus d’Alexandre Dumas, notamment parce qu’il a été publié en 1843, c’est-à-dire avant les romans qui vont faire de lui « l’un des auteurs les plus lus de tous les temps », lit-on dans l’excellente présentation de Léon François Hoffmann, qui a établi et annoté cette édition Folio classique de 2003. Ces romans sont bien sûr Les Trois Mousquetaires, Le Comte de Monte-Cristo, La Reine Margot, Joseph Balsamo...

Et pourtant, comme dans les romans de Toni Morrison, cet autre auteur chère au cœur de tant de lecteurs dont je fais partie, le démarrage est un peu lent ou plutôt exige une très grande attention, mais une fois que les personnages qui vont jouer un rôle principal se détachent, une fois que l’intrigue se dessine avec netteté alors on se cale bien dans son fauteuil ou dans son lit, le sommeil, la fatigue, la faim disparaissent parce que Dumas à lui seul suffit pour nous remettre d’aplomb.

 

Couverture Georges

 

Pierre Munier est mulâtre, il a du sang noir dans ses veines mais ce n’est pas pour autant qu’il ne se sent pas entièrement Français et qu’il brûle de rejoindre les rangs des soldats pour défendre les intérêts de la France. Quels sont ces intérêts ? Eh bien il s’agit de l’île de France, appelée aujourd’hui île Maurice, et qui était sous la domination française. Mais les Anglais veulent également en faire leur propriété. Ainsi les armées des deux puissances s’affrontent pour déterminer le vainqueur. Les Français réussissent à repousser la première attaque anglaise. A la seconde, ils auraient été vaincus n’eut été la bravoure, la vaillance au combat et les qualités d’excellent meneur d’hommes de Monsieur Pierre Munier. Or celui-ci avait été unanimement repoussé par ses compagnons d’armes, et son éloquent discours visant à faire comprendre que face au danger que représentaient les Anglais, il fallait mettre de côté les considérations de couleur, ne fit pas fléchir non plus le chef de bataillon, Monsieur de Malmédie. 

C’est que Pierre Munier est mulâtre, autrement dit il a du sang noir dans ses veines. Malgré l’humiliation qu’on lui a fait subir, Pierre Munier ne laisse pas de prendre part à la bataille. Il se met à la tête des soldats noirs et c’est ainsi que lui et son « corps de gens de couleur » parviennent à semer la déroute dans les rangs anglais. Cette victoire française est donc essentiellement due à la participation des Noirs à la guerre, Pierre Munier a même arraché le drapeau anglais qu’il a rapporté comme un trophée auprès des siens. Ses fils sont très fiers de lui, George en particulier, le plus jeune, est heureux de brandir ce drapeau, mais Henri, le fils de Monsieur de Malmédie est mortifié de ne pas pouvoir en faire autant. Il profite de l’éloignement des pères pour arracher ce trophée et se l’approprier. Georges ne se laisse pas faire, Henri, qui est bien plus âgé que lui, emploie les grands moyens pour obtenir ce drapeau. George est blessé et Jacques, son frère aîné, accourt et donne une correction à Henri. Et là il n’y a plus de plaidoirie possible : Jacques est fils de mulâtre, il n’a pas à porter sa main sur un Blanc. C’est ainsi à l’époque. Le drapeau est confisqué. Pierre Munier, pourtant homme libre et extrêmement riche, n’a jamais su tenir tête aux Blancs face auxquels la seule attitude qu’il sache adopter est l’humilité.

« Habitué à cette éternelle suprématie des Blancs, il avait fini par considérer cette suprématie non seulement comme un droit acquis, mais comme une suprématie naturelle. » (Page 349)  

Ses fils sont d’un autre caractère, et du jour où cette ignoble injustice avait été commise, Georges, du haut de ses douze ans, se promit de tordre le cou aux préjugés.

Pour les mettre à l’abri de la haine des Blancs, de monsieur de Malmédie en particulier, parce qu’il est extrêmement riche et suscite la jalousie de ceux qui ne lui pardonnent pas sa couleur, Pierre Munier envoie ses fils en Europe. Cependant Jacques quitte l’école et devient marin et même négrier, à l’insu des siens. Georges, au contraire, a à cœur de briller sur tous les plans dans la société : que ce soit du point de vue intellectuel, dans les arts ou dans les armes, c’est un jeune homme qui se fait remarquer comme un parfait gentleman. Il va jusqu’à s’imposer des épreuves pour être sûr d’avoir une parfaite maîtrise de sa volonté, de ses émotions, car aucune faiblesse ne doit être admise lorsqu’on a une mission comme celle qu’il s’est assignée :

« Marcher, quand la force lui serait venue, d’un pas ferme et hardi, au-devant de ces absurdes oppressions de l’opinion, et si elles ne lui faisaient point place, à les prendre corps à corps comme Hercule Antée, et les étouffer entre ses bras. Le jeune Annibal, excité par son père, avait juré haine éternelle à une nation ; le jeune Georges, malgré son père, jura guerre à mort à un préjugé. » (Page 106)

Les nombreuses références à la culture antique témoignent de la grande érudition de Dumas, et j’ai beaucoup aimé les comparaisons, les figures d’opposition qui rythment la phrase et font de ce roman un texte riche du point de vue littéraire :

«Maître Jacques était un garçon fort sensuel, et, comme les gens qui, dans les circonstances extrêmes, savent très bien se passer de tout, il aimait assez, dans les occasions ordinaires, à jouir voluptueusement de tout. » (p. 427) ou « Ce n’était plus le condamné prêt à monter sur l’échafaud, c’était le martyr s’élançant au ciel. » (p. 415)

Quatorze ans après l’avoir quittée, Georges revient dans son île natale, prêt à mettre en pièces le préjugé de la couleur, enraciné en particulier du côté de Messieurs de Malmédie père et fils. Comme par le passé, les deux familles vont se retrouver dans une situation de rivalité, avec comme enjeux, l’amour, la réputation, la puissance, l’argent...

En ce qui concerne ce préjugé, c’est intéressant d’interroger le texte et de percevoir à travers lui le point de vue de l’auteur, dont l’ascendance africaine lui avait valu d’être dénigré, son œuvre avait été calomniée : serait-il l’auteur de ses œuvres ? Le petit-fils d’une esclave noire de Saint Domingue peut-il écrire autant et aussi bien ? Le père d’Alexandre Dumas déjà, dit Dumas, valeureux général, n’a pas bénéficié de la reconnaissance générale à cause de son ascendance noire.

Dans le roman, on voit que Jacques et Georges sont si clairs de peau qu’ils pourraient passer pour des Blancs. Il y a selon Georges si peu de sang noir dans ses veines pour qu’il ne soit pas mis au même rang que les Blancs ou pour que la main de Sara, cousine de Henri de Malmédie, appelée « la rose de la rivière noire » par les Noirs, ne lui soit pas accordée. Il n’est pas tout à fait noir, donc ! En pensant ainsi, c’est comme s’il entérinait le fait qu’il y ait une hiérarchie parmi les hommes, les Noirs étant en dessous des Blancs. D’ailleurs la description des Noirs est souvent accompagnée de commentaires péjoratifs, par exemple page 130 : « race d’hommes simples et primitifs, pour qui tout est matière à sensation ».   

Cependant Pierre Munier traite avec beaucoup de fraternité ses esclaves noirs et Georges a la même attitude humaine, il ne les regarde ni ne leur parle avec le mépris qui l’anime par exemple lorsqu’il est en face de son ennemi juré, Henri de Malmédie, parce que ce dernier ne lui inspire justement que du mépris, et aux yeux du lecteur Henri de Malmédie ne bénéficie pas plus de considération. Or avec l’esclave noir Laïza, que Georges fait libre, c’est une tout autre relation qu’il entretient, une relation d’égal à égal, comme celle qui le lie avec le gouverneur de l’île, lord Murrey (les Anglais réussirent à se rendre les maîtres de l’île). Voilà trois hommes, l’un Blanc (le gouverneur anglais), l’autre Noir (l’ancien esclave Laïza), et le troisième Métis (Georges), en qui les qualités qui font qu’un homme est estimé, considéré au plus haut point, abondent à quantité égale : la fidélité à la parole donnée, la générosité, le courage, la vaillance au combat, la bravoure dans les situations les plus critiques, l’intelligence de l’esprit, le respect… ne manquent à aucun d’eux. Ils ont tous les trois une noblesse d’âme qui les élève au-dessus des autres. Laïza d’ailleurs était fils de chef. Ces personnages parlent pour l’auteur qui les a créés, et qui déclare à travers eux que ce n’est pas la couleur de la peau qui fait l’homme mais l’éducation qu’il a reçue, son caractère personnel.  Les qualités ou les défauts ne sont pas l’exclusivité d’une race.

Ainsi, lorsque l’on tombe sur des passages comme celui-ci :  

« C’est le propre des conspirations qui s’ourdissent entre les Nègres, que le secret soit toujours scrupuleusement gardé. Les pauvres gens ne sont pas encore assez civilisés pour calculer ce que peut rapporter une trahison. » (p. 319)

Lorsqu’on tombe sur des passages comme cela, disais-je, on se demande si ce n’est pas là l’expression de la plus grande ironie de la part de l’auteur envers ceux qui se  disent civilisés, tandis que les autres seraient des sauvages. En effet, si la civilisation c’est d’être capable de faire une vilaine entorse aux valeurs les plus sacrées, au nom du profit, cette civilisation est dépravée ! C’est bien au nom du gain que l’esclavage et la colonisation se sont perpétués pendant des siècles. 

La question de la couleur, du préjugé racial, constitue la toile de fond du roman, mais ce n’est pas elle seule qui fait que l’on s’y attache. Le roman est tout simplement construit de manière à réserver toujours une surprise, même anticipée, au lecteur, et les ingrédients qui le composent sont de nature à contenter toutes les attentes…

Je partage entièrement l’avis du préfacier Léon-François Hoffmann :

« Roman historique, roman exotique, chronique d’une société coloniale dont les préjugés sont loin d’avoir disparu, histoire d’âmes héroïques en proie à la fatalité, Georges me semble avoir sa place parmi les meilleurs romans de Dumas. Aujourd’hui que le problème racial a pris l’acuité que l’on sait, il importe plus que jamais de le tirer de l’oubli. » (p. 9)

 

Pour moi, c’est certain, ce roman va rejoindre le cercle des livres qui laissent en moi un souvenir inaltérable.

 

Une autre critique que j'ai trouvée intéressante ici.

 

Alexandre Dumas, Georges, Edition de Léon-François Hoffmann, Gallimard, collection Folio classique, 2003, 500 pages.