Dès son premier recueil de nouvelles intitulé Rue des histoires, dont nous avions parlé ici à sa parution en 2012, Marie-Françoise Moulady Ibovi avait déjà déposé sa ‘‘marque’’, si l’on peut s’exprimer ainsi : le plaisir de raconter des histoires, le désir d’offrir un tableau vivant des mœurs congolaises. Le Congo, à travers ses villes, ses expressions typiques, est le berceau dans lequel ses nouvelles prennent naissance avant de s’envoler vers un devenir qui peut varier selon la personnalité, le vécu du lecteur. Les tendances de l’auteure sont confirmées dans son deuxième recueil de nouvelles, qui vient tout juste de paraître aux Editions L’Harmattan : Etonnant ! Kokamwa ! où la plume de l’auteure nous semble plus assurée, elle se montre également plus malicieuse. Marie-Françoise Moulady Ibovi sait où elle veut mener son lecteur et celui-ci est parfois surpris.

 

Couv Etonnant

 

Entre les deux recueils de nouvelles, l'auteure s’est tournée vers le théâtre : elle a publié L’Imprudence, suivi de La Fameuse liste chez Edilivre ; la pièce L'Imprudence a été reprise chez L'Harmattan. Elle s'est aussi intéressée à la langue, aux expressions dont on ne connaît pas toujours l'origine, d'où la publication des Z'expressions cocasses en janvier 2014.

En effet, Marie-Françoise Moulady Ibovi s'intéresse à la saveur particulière que donne à une langue les expressions locales, c'est pourquoi, malgré les traductions proposées, l'on peut affirmer que tous les lecteurs ne seront pas sensibles de la même manière aux nombreux clins d'oeil que l'auteure fait dans ce livre, d'autant plus que tout n'est pas expliqué. Faut-il par exemple proposer une note de bas de page pour signaler que le nom dont l'un des personnages, Bernard Mbila, policier de son état, est affublé, prête à sourire car il renvoie directement à sa fonction ? En effet, « mbila » est la manière dont on désigne familièrement les policiers, en lingala. Pour trouver un correspondant en français, on pourrait dire que les « mbila », ce sont les « poulets ».   

Les références culturelles sont nombreuses dans ce livre et forment la charpente de celui-ci : ces références sont littéraires, musicales, cinématographiques, linguistiques et même latines ! Mais celles qui attirent particulièrement l'attention, ce sont les références littéraires car elles sont glissées de manière innocente et dépendent de la culture livresque personnelle du lecteur. Celui-ci peut être aidé par la typographie, car certaines des références sont en italique : « Avec ta vilaine figure là, on dirait les cancrelats, les méduses et les phalènes ! » (page 26) Mais dans l'ensemble, pas d'italique, surtout quand il s'agit de grands classiques de la littérature africaine, par exemple page 32 : « Par amour amour pour sa douce, il mène désormais une vie de boy ». On aura reconnu le roman de Ferdinand Oyono. Mais il n'est pas certain que tous les titres soient reconnus, notamment quand il s'agit d'ouvrages moins connus d'auteurs pourtant célèbres. Voici par exemple l'incipit du livre : « Le soleil tape dur sur Brazzaville : 45°Celsius. Temps idéal pour siffler une Primus bien tapée dans un bar de la rue des Mouches. » (page 9) Le lecteur pensera-t-il à Sony Labou Tansi à ce moment-là ? Il pourrait simplement faire le lien avec le fait que les mouches sont effectivement envahissantes dans cette première nouvelle du recueil, car les noms de lieu préfigurent également, dans l'ensemble du livre, le sort qui est réservé aux personnages ou tout simplement leur quotidien. Une jeune femme se meurt dans l'hôpital Vous-N'en-sortirez-Pas-Vivant, elle va sans aucun doute se retrouver au cimetière Les-Cadavres-N'ont-Pas-Froid-AuxYeux. Dans une autre nouvelle, c'est « dans le quartier Tous-Les-Coups-Sont-Permis » qu'un enfant tire un coup de feu qui devrait mettre un terme à la violence. J'ai particulièrement aimé cette nouvelle pour sa chute, on voit combien l'auteure a gagné en expérience.

 

Marie Françoise Moulady Ibovi au salon du livre de BZV

(Marie-Françoise Moulady Ibovi au 2e salon du livre de Brazzaville, decembre 2014)

 

Dans son recueil, Marie-Françoise Moulady Ibovi fait œuvre de sensibilisation, en abordant des thèmes comme la violence conjugale ou le Sida, ou bien elle appelle les lecteurs à plus de prudence : il n'est pas toujours bon d'écouter ses sens plutôt que sa raison : « ça te dirait d'aller tirer un coup chez moi ? Je sais comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer » (page 37). Combien d'hommes résisteraient à une telle proposition ? La go Alice loketo petè est sûre d'attirer chez elle ceux sur qui elle a jeté son dévolu, tout comme Dany Laferrière a su harponner des générations de lecteurs avec ce titre.

Sorcellerie, superstitions, histoires d'amour : amour maternel, amour au-delà de l'au-delà, comme dirait Patrick Nguema Ndong, amour du village natal, disparitions tragiques... Marie-Françoise Moulady Ibovi nous offre un bouquet de douze nouvelles aux senteurs différentes. Le ton est grave quand il le faut, mais il est le plus souvent cocasse car les situations décrites le sont, et les descriptions sont burlesques, comme celles que l'on trouve dans la nouvelle « Au piment rouge ». Mâ Mado, par exemple est décrite comme ayant des « grosses fesses qui font bravo » et des « mollets en bouteille d'Orangina à l'envers »

J'ai beaucoup apprécié les images et les comparaisons qui abondent dans ce livre Etonnant ! Kokamwa ! qui étonne par la manière dont, subtilement, l'auteur alerte le lecteur, attire son attention sur des sujets parfois graves mais qui sont traités avec humour, ce qui a pour effet de faire ressortir davantage le problème évoqué, comme c'est le cas pour l'obsession de l'éclaircissement de la peau, que l'on appelle couramment ''maquillage'' dans le milieu africain : « Une maman au teint Koffi Olomidé avait entendu des bruits provenant de la rue », « son visage abîmé par les produits éclaircissants Made in Tchernobyl se décomposa en l'espace d'une seconde » (page 82). 

A travers les images, l'auteure fait aussi le lien avec l'actualité, qui n'est pourtant pas souriante, mais que l'auteur traite avec légèreté, comme pour mettre à distance le découragement, l'abattement, le pessimisme auxquels on pourrait aisément céder, s'il n'y avait pas la littérature et les arts pour transformer les choses et nous donner une vision moins sombre de la vie : « Je suis aussi attaché à ma gourde de vin qu'un taliban à sa bombe ». (page 52)

Marie-Françoise Moulady Ibovi essaie également dans son livre de renouveler les expressions, de leur donner une couleur locale : « C'était la goutte d'eau qui a fait déborder le canari » (page 85)

 

Pour terminer, je reviens aux références littéraires, pour vous proposer d'autres morceaux choisis que je vous laisse décortiquer :

-        « Il avait disparu comme du sel dans une marmite de Koka-Mbala. » (p. 27)

-        « Il nous avait tous roulés dans la boue de Saint-Pierre » (page 32)

-        Mère Evé (j'ai le sentiment que ce nom n'est pas innocent : ne serait-ce pas un hommage à une grande dame, une amoureuse des lettres africaines ? Je poserai la question à l'auteur) est « toujours assise dans le brasier de cette tôle ondulée à nous servir du jazz et du vin de palme » (page 51)

-        « Il tient fermement une fleur. Une fleur de béton. » (page 59)

-        « Un véritable black bazar s'installa alors dans le Grand Marché. » (page 80)

-        « On ira A la recherche du temps perdu. On va tout réparer et repartir à zéro. » (page 89)

C'est dans la nouvelle « Le père s'agenouille pour enterrer », qui m'a fait tout de suite penser à « La gazelle s'agenouille pour pleurer » (et j'ai eu confirmation à la fin que c'était bel et bien un clin d'oeil à l'écrivain Kangni Alem), que l'on relève le plus grand nombre de références littéraires :

-        « Loin de moi l'idée d'écrire une si longue lettre »

-        « J'entends le piaillement des moineaux dans le chêne de bambou » (Alors là na kamwe penza !)

-        « Mon cœur d'Aryenne est en lambeaux »

-        « Eh, doux Jésus ! Eh pauvre Christ de Bomba ! »

Bon, il n'est pas bon de toutes vous les citer, ces références, j'ai peut-être déjà fortement entamé le plaisir que vous auriez eu à débusquer ces titres, dont je n'ai pas fait une liste exhaustive, je vous rassure.

L'on sent fortement le plaisir que l'auteur a pris à écrire ce livre, un plaisir qui se transmet au lecteur.

 

 

Marie-Françoise Moulady Ibovi, Etonnant ! Kokamwa ! et autres nouvelles, Paris, Editions L'Harmattan, 2014, 140 pages, 14 €.