Le 8 mars. Journée internationale de la femme. Cette journée a-t-elle encore un sens, est-elle encore utile ? demanderont certains. Les femmes n’ont-elles pas remporté tous les combats ? Le droit de vote, donc le droit de participer à la vie politique du pays, le droit de ne pas avoir d’enfant, le droit de gérer sa vie et son argent sans avoir à rendre des comptes à un homme : père, frère ou époux… Cependant on ne peut se leurrer : si cette liberté, qui donne institutionnellement les mêmes droits aux femmes qu’aux hommes, est acquise, dans les faits, elle est loin d’être effective, entière, parfaite. Et le plus grand danger qui menace cette fragile liberté, c’est de croire qu’il n’y a plus rien à faire, que ‘‘tout est accompli’’, pour reprendre les paroles du Christ au moment où se termine sa mission sur terre ; et qu’on peut désormais passer à autre chose.

 

Libres comme elles Couv

 

Audrey Pulvar n’est pas de celles et ceux qui s’endorment sur des victoires gagnées, au contraire elle compte au nombre de ceux qui continuent à œuvrer pour que les consciences restent éveillées. Il ne faut pas baisser la garde :

« A ceux qui considèrent que l’essentiel est fait, et que le féminisme est désormais un combat d’arrière-garde, on rappellera qu’au moment d’accorder le droit de vote aux femmes, ou encore à celui de voter des lois sur la contraception et l’avortement, une partie de l’opinion – y compris des femmes – estimait déjà qu’on en avait assez fait et rangeait les féministes au rayon des ustensiles périmés. On n’est pas mécontent que ceux-ci ne l’aient finalement pas  emporté », déclare-t-elle dans l’avant-propos de Libres comme elles, un livre qui dresse le portrait de vingt et une femmes qui ont éveillé sa conscience à toutes sortes de discriminations. Des femmes qui sont autant de pierres offrant un tremplin solide à partir duquel son intellect s’est construit. Des femmes dont la détermination constitue une lave qui a déversé son feu en elle, le feu de la colère contre la volonté de la société de les modeler à son image, mais la lave n’est pas une pâte à modeler, elle brûle ! 

Femmes aux diverses origines, de divers milieux sociaux, femmes différentes donc mais si semblables ! Elles sont fortes de leurs convictions, de leurs combats, mais cette force ne dissimule pas moins une certaine fragilité, que souvent le monde n’a pas voulu voir, et qu’Audrey Pulvar dépeint d’une manière tout à la fois émouvante et poétique.

« Elles sont puissantes, elles sont libres, elles sont exemplaires », clame Audrey Pulvar dans l’avant-propos, cependant elle ajoute : « Une femme libre, c’est – souvent – une femme seule » (page 11).

Ces solitudes se répondent tellement que les paroles de l’une peuvent éclairer le destin d’une autre. J’aime particulièrement l’organisation en échos de ce livre, chaque portrait étant introduit par la citation d’une autre femme du recueil. Cette construction en miroir met particulièrement en lumière la fraternité qui existe entre ces différentes expériences, vécues dans l’adversité, dans l’incompréhension. Mais quoi qu’on pense d’elles, quoi qu’on leur intime de faire, ces femmes ont conservé jalousement leur liberté, même quand elles ont été enfermées, comme Camille Claudel. Le bel hymne de Florent Pagny, « Ma liberté de penser », semble correspondre à chacune des femmes de ce livre. Mais qu’est-ce, la liberté ? Peut-on véritablement être libre ? C’est une des questions essentielles que pose ce livre à travers les différents portraits. C’est même la question principale, qui donne son titre au livre. Aller à la rencontre de ces femmes, c’est s’interroger sur les limites de sa liberté. Le portrait de Doris Lessing, que l’on trouve vers la fin du livre, peut être considéré comme une réponse, ou du moins il révèle la complexité de la question : 

« C’est l’un des innombrables paradoxes de Doris Lessing : écrivaine incontournable, sans doute l’une des auteures les plus importantes dans la description de la condition féminine, toutes classes sociales et origines culturelles confondues, et pourtant, il ne faut pas la lire… en tout cas pas trop tôt ! On l’écrit avec un sourire au cœur, mais en le pensant. Car Lessing voit juste. Avec elle, on conceptualise ce que l’on subodorait sans pouvoir mettre des mots dessus, un impensé chez les féministes : la limite de nos possibles. C’est un défi à portée de main, d’être une femme puissante, d’avoir de la force, beaucoup de force, devant l’adversité ; de mener une carrière. C’est un combat d’être l’égale des hommes, de conquérir son indépendance. Mais une femme libre ? Qu’est-ce ? Pas un être libre, une femme libre. Qu’est-ce, sinon le luxe absolu et une chimère à la fois ? On s’en veut d’avance de battre en brèche ses convictions les plus profondes, celles que l’on a reçues en legs et que l’on transmettra non seulement de mère en fille mais de mère en nièce, de femme faite en jeune débutante. On n’aurait jamais pu l’admettre, plus jeune. Il faut l’avoir tenté, l’avoir vécu et en avoir vu d’autres, plus âgées, le tenter, depuis deux générations, pour le comprendre : une femme réellement libre, c’est une femme seule. »

(Libres comme elles, page 196)

L’autre attrait de ce livre, c’est qu’il fait découvrir, ou montre sous un autre jour des femmes qui se sont illustrées dans différents arts : musique, cinéma, littérature, sculpture… Ce sont des noms dont on avait déjà entendu parler, des femmes que l’on connaissait, ou qu’on croyait connaître, mais les mots d’Audrey Pulvar leur donne une certaine virginité, on a l’impression de les découvrir vraiment pour la première fois. 

 

Audrey Pulvar Photo Wikipedia

(Audrey Pulvar. Source : Wikipedia)

 

C’est une femme nourrie de livres qui écrit, et ses mots traduisent son amour des mots, des livres. Ce livre, Libres comme elles, est autant un hymne à ces femmes battantes qu’à la littérature, incarnée par nombreuses d’entre elles, comme Toni Morrison ou Joyce Carol Oates ; mais il y a aussi ces clins d’œil, comme le sous-titre au chapitre consacré à Gisèle Halimi : « Femme invisible, pour qui danses-tu ? », qui renvoie bien évidemment au titre français du livre de Ralph Ellison « Homme invisible, pour qui chantes-tu ? ». 

Parmi les portraits qui m’ont particulièrement saisie, il y a celui de Nina Simone. Ce n’est pas en vain qu’il se trouve en première position. Nina Simone donne vraiment le ton. Reçue dans l’émission télévisée de France 2 « On n’est pas couché », de Laurent Ruquier, Audrey Pulvar disait que Nina Simone irradiait tout le livre, et qu’elle ne passait jamais une journée sans écouter celle qui est à ses yeux « la plus complète des musiciennes noires ayant jamais existé ». C’est cette émission qui a déclenché l’envie de me procurer ce livre.

Il y a aussi les portraites de Louise Michel et de Jeannette Winterson, entre autres bien entendu, car toutes les femmes de ce beau livre valent le détour.

 

Audrey Pulvar, Libres comme elles. Portraites de femmes singulières, Editions de la Martinière, 2014, 214 pages, 35 €.

 

Dans l’ordre alphabétique, portraites de :

Maria Alekhina ; Joséphine Baker ; Barbara ; Simone de Beauvoir ; Karen Blixen ; Maria Callas ; Camille Claudel ; Angela Davis ; Isadora Duncan ; Geneviève Fraisse ; Gisèle Halimi ; Janis Joplin ; Doris Lessing ; Winnie Madikizela-Mandela ; Louise Michel ; Marilyn Monroe ; Toni Morrison ; Joyce Carol Oates ; Nina Simone ; Simone Weil ; Jeannette Winterson.