On a coutume de distinguer les sciences des lettres, comme si les deux domaines étaient rivaux, engagés dans une lutte constante, un duel perpétuel, l’un étant appelé à tuer l’autre, à l’image des jumeaux Romulus et Remus. Or les deux peuvent cohabiter et se développer harmonieusement, comme le montrent ces hommes et ces femmes qui, tout en excellant dans les sciences, ont également manifesté leur passion pour la littérature. Ces hommes et ces femmes nous apprennent que l’on peut avoir deux amours, sans que l’un ou l’autre de ces amours ne se sente trahi ou délaissé.

Couv Héros dans mes veines

 

Comme Emmanuel Dongala, chimiste et romancier de talent, Destinée Doukaga fait partie du groupe restreint d’auteurs qui pratiquent sans état d’âme la polygamie intellectuelle. Jeune femme au parcours scientifique, elle est cependant visitée par les mots, qui finissent par naître au bout de ses doigts. Naissance qui prend une forme romanesque ou poétique. En 2014, Destinée Doukaga a rendu publics des textes qu’elle avait écrit de longues années auparavant. Elle publie le récit autobiographique Mon Labyrinthe, ainsi que le recueil de poèmes Héros dans mes veines

Héros dans mes veines rassemble une vingtaine de textes dont le plus ancien date de 2001 et le plus récent de 2010. Ils explorent divers thèmes, mais le plus important, celui aussi qui révèle le plus toute la sensibilité de l’auteure est celui qui touche aux racines. Les accents de Destinée Doukaga ne sont jamais aussi saisissants que lorsqu’elle parle de sa terre natale, que ce soit son pays, le Congo, ou son continent, l’Afrique. Il ne s’agit pas de célébrer à tout-va, mais de déplorer l’image falsifiée que l’on s’applique à diffuser, il s’agit d’interpeller les fils et filles qui, au lieu de déconstruire cette image, la confortent par leurs façons de faire. 

« Tu étais l’arbre hôte qui donnait l’ombre aux passagers

Tout le monde a creusé pour avoir de tes racines

On t’a écorché, effeuillé, mais tu es resté plus fort

[…]

Pauvre Afrique avec tes murs salis par les mains noires de tes enfants »

  (Héros dans mes veines, extrait du poème « Afrique, berceau déchu », page 5)

 

Quelle puissance n’a pas exploité les ressources de l’Afrique, qu’elles soient humaines ou minières ? On a bu son jus et on ne la regarde plus que comme un déchet, cette Afrique synonyme aujourd’hui de misère, de guerres, de maladies. « Mais tu  es resté plus fort », clame Destinée Doukaga, dont l’espoir n’est pas déchu, même si l’Afrique est vue comme un berceau déchu. Elle croit en une renaissance : 

« Fais-toi un deuil, repars sous terre et germe plus tard 

Quand ta honte sera effacée »

(Idem)

 

Destinée Doukaga n’hésite pas à reprendre les préjugés qui circulent sur les Africains, sur les Noirs, pour leur tordre le cou :

« D’aucuns pensent qu’on est muet,

D’autres disent qu’on est trop endormi

Pourtant on court à pleines jambes et de tous nos rêves »

  (Héros dans mes veines, extrait du poème « Satire », page 11)

 

L’auteure est pleinement consciente des épines qui rendent douloureuse la marche sur le chemin de l’unité : 

« Si on pouvait parler une même langue

Il n’y aurait pas de tribus, ni d’ethnies

Ce sont celles-là qui nous déchirent

Nous empoisonnent et nous trahissent »

  (Héros dans mes veines, extrait du poème « Un seul pays », page 17)

 

Il faut apprendre à transformer les faiblesses en force, cette multiplicité des langues qui caractérisent les pays de l’Afrique subsaharienne doit contribuer à la construction du patrimoine culturel national, et nul n’ignore que l’essor d’une nation est d’autant plus important qu’il prend appui sur une culture solide.

Pour Destinée Doukaga, cela ne fait aucun doute : son pays se relèvera. Malgré les tragédies et carences actuelles, le Congo prospérera :

 « Moi aussi j’ai fait un rêve :

Cette terre deviendra bientôt une des plus grandes

Ses tricolores flotteront au plus haut »

    (Héros dans mes veines, extrait du poème « J’y crois », page 15)

 

20150328_141705

 (Destinée Doukaga et Liss, le 28 mars 2015 à Paris)

 

On sait aujourd’hui, avec l’élection de Barack Obama à la tête d’un pays qui a longtemps pratiqué la ségrégation raciale, que le rêve de Martin Luther King n’était pas illusoire, alors avec Destinée Doukaga, nous pouvons croire également que « cette terre apprendra à d’autres la manière de faire » (Extrait de « J’y crois », page 15).

D’autres auteurs, comme Wabéri avec ses Etats-Unis d’Afrique, ont parié sur l’émergence africaine.

 

Malgré quelques maladresses syntaxiques, le message que lance Destinée Doukaga dans son recueil est très fort.

 

Destinée Doukaga, Héros dans mes veines, poésie, Editions Edilivre, 2014, 28 pages.