Après Rêves sur cendres, le premier recueil de poèmes de Sauve-Gérard Ngoma Malanda, publié en 2011 aux Editions L’Harmattan-Congo, voici Danse des silhouettes, son second recueil, publié aux Editions Ndzé. Le mot « rêves » qui figurait dans le titre du premier livre est repris cette fois par le mot « silhouettes », autrement dit ce qui reste des choses, ou ce qui les précède. Ces deux mots, avec « squelette », « ombre », « lueur »… font partie du vocabulaire qui donne à ce recueil sa tonalité. 

 

Couv Danse des silhouettes 001

 

Le rêve se décline de plusieurs manières. Il peut être l’affirmation de la volonté du poète, une volonté qui reste intacte malgré la désolation ambiante. Contre le saccage national, qui peut démunir matériellement, le poète prétend ne jamais être démuni de ses rêves : 

« Des limbes de nos rêves fleuriront des fruits de l’espérance

Nous lutterons jusqu’à la chair de nos rêves

Nous marcherons jusqu’à l’aube de nos espérances »

(Danse des silhouettes, « Les silhouettes de l’espérance », page 24)

 

Le ‘‘rêve’’ se veut protestation ou avertissement contre les « briseurs de rêves », pour reprendre le titre du recueil d’un autre poète, Aimé Eyengué. 

« Nous bouterons hors des rêves le rêve suranné 

Nous bouterons les unes après les autres

Les ombres nostalgiques du passé crépusculaire »

(Idem, page 25)

 

Le ‘‘rêve’’ peut aussi être vu comme un désenchantement : On a cru à des choses, mais la désillusion est là :

« Je me souviens encore de ce que furent mes rêves

A l’orée de ma brève espérance

Leurs silhouettes dansent encore au rythme

D’Indépendance chacha »

(Danse des Silhouettes, « Prologue : Danse de ma vie », page 20)

 

Ici le ‘‘rêve’’ fait penser aux « Soleils des Indépendances », d’Ahmadou KOUROUMA, qui n’ont finalement pas diffusé la lumière promise.

 

Le rêve peut être désir de voir perdurer l’union entre les deux rives du fleuve Congo, à travers l’amour entre le poète et la bienaimée, que l’on devine appartenir à l’autre rive du fleuve : 

« Nous avons le fleuve et l’amour en partage

Qui de ton fleuve mon fleuve porte le nom Congo

Qui de ton pays mon pays porte le nom Congo

Mais non

Nous avons l’amour et le fleuve en partage »

(Danse des silhouettes, « Cocktail », pages 35-36)

 

De nombreux vers dans ce recueil sont rythmés par la musique du fleuve, une musique élevée au rang d’hymne de la poésie congolaise, pour ne pas dire de la littérature congolaise, comme a su le dire le préfacier, Jacques Chevrier : 

« La conséquence de cette confidence est de raviver l’un des thèmes majeurs qui traversent la littérature et plus spécialement la poésie congolaise, de Gérald Tchicaya (U’Tam si) à Gabriel Mwènè Okoundji, je veux dire la célébration du fleuve Congo. En effet, dans la mesure où Sauve-Gérard Ngoma Malanda avoue « plus d’un amour de l’autre côté du fleuve », c’est donc le Congo qui fait une entrée en majesté dans le paysage mental du poète. »

(Danse des Silhouettes, Préface de Jacques Chevrier, pages 13-14)

 

Bref la première partie du recueil propose différents tableaux de la vie, qui serait définitivement marquée par un goût amer s’il n’y avait l’amour, s’il n’y avait l’art. Le prologue qui introduit cette partie dit tout, notamment à travers ces anaphores qui définissent la vie :

« La vie est un panier à serpents », « La vie est un panier à crimes », « La vie est un panier à complots » ; mais ce n’est pas tout, la vie est aussi « un panier à verbes pour conjuguer l’amour », « L’amour est un panier à chansons pour revêtir la vie ». 

La poésie de Sauve-Gérard Ngoma Malanda est une poésie qui se veut lumineuse, le champ lexical de la lumière se répand d’ailleurs dans toute la première partie du recueil et ce n’est pas en vain que celle-ci se termine par le vers suivant : « J’ai fait de la lumière mon totem »

C’est donc avec plaisir que le lecteur se balade à travers les textes qui composent cette première partie comme à travers des sentiers baignés par la lumière du verbe. Mais ce plaisir est plus intense encore lorsqu’on commence la deuxième partie, intitulée « Paroles pour ma mère », un hommage du poète à sa mère disparue. On entre dans la deuxième partie comme on entre dans un sanctuaire et on est saisi d’emblée par le chant du poète, dont les accents lyriques ne peuvent laisser indifférents. Comme dans le poème « Demain dès l’aube », dans lequel Victor Hugo exprime à la fois l’amour qu’il avait pour sa fille et la douleur de la perdre, les textes de cette deuxième partie donnent toute la mesure de l’attachement du poète à sa mère, il la fait revivre, il la pleure, et ce même dans la langue vernaculaire, le kikongo.

Pas étonnant que la postface de Gabriel Mwènè Okoundji repose sur cette deuxième partie du recueil. Au-delà de l’amitié qui peut exister entre ces deux poètes : Gabriel Okoundji et Sauve-Gérard Ngoma Malanda, il y a une parenté évidente entre les textes du premier, qui prend soin de célébrer dans son œuvre ceux qui, en semant en lui la parole de la sagesse ancestrale ont fait de lui l’homme qu’il est devenu ; et les textes du second qui déclare « Je n’ai point la tête à oublier mes traditions ». (Danse des Silhouettes, page 36). 

Ces autres vers tirés de la deuxième partie du recueil Danse des Silhouettes sont propres à rappeler l’esprit des Stèles du point du jour, de Gabriel Okoundji : 

« Je marchais déjà sur les cendres de ta voix

Ta parole poussait comme l’herbe dans la fraîcheur

De mes souvenirs »

(Danse des Silhouettes, page 72).

 

Entre photographies du présent, évocation de souvenirs et projection dans l’avenir, la Danse des Silhouettes de Sauve-Gérard Ngoma Malanda est une navigation poétique qui ravira plus d’un.

  

Sauve-Gérard Ngoma Malanda, Danse des Silhouettes, Editions Ndzé, Collection « Les apprentis sorciers », 2015, 84 pages.