Ceux qui ont entendu parler de l’anthologie Sirène des sables savent que Pénélope-Natacha Mavoungou-Pemba est l’une des plumes féminines qui ont fait leur apparition sur la scène littéraire congolaise. Ses nom et prénom étant composés, l’auteure semble avoir choisi de faire simple en signant « Nathasha Pemba » sa dernière publication, Polygamiques, qui est cependant sa première œuvre littéraire.

 

Couv Polygamiques 2e

 

Ce recueil de huit nouvelles, qui vient de paraître aux éditions La Doxa, plonge le lecteur dans la société congolaise. Comme le laisse deviner le titre, la polygamie est au cœur des nouvelles qui composent ce recueil, qu’elle soit officielle ou officieuse. Le ton est donné dès la première nouvelle intitulée « Ma future belle-mère », dans laquelle la narratrice dresse un portrait négatif de sa propre mère dont le comportement, selon elle, a poussé son époux, autrement dit le père de la narratrice, à se réfugier dans les bras d’une autre femme. Extrait de son analyse :

« Même s’il est vrai que tous les hommes sont des polygames qui s’ignorent, je pense que tant que cette corde polygamique n’est pas activée, la polygamie dort au calme. Elle est voilée. Et si la femme reste digne, la corde ne s’épanouira que difficilement. Ou du moins, même lorsque l’homme adoptera des attitudes tant soit peu infidèles, il se souviendra toujours de son épouse. Il rentrera à la maison. »

(Polygamiques, page 11)

Les personnages masculins que l’on découvre dans ce recueil apparaissent majoritairement comme étant incapables de se satisfaire d’une seule femme. Et les femmes semblent résignées face à cette propension masculine à multiplier les aventures amoureuses. Les hommes suivent donc leurs instincts, surtout quand leur pécule est suffisamment fourni pour leur permettre de s’octroyer les femmes qu’ils convoitent. Le pouvoir de l’argent agit efficacement auprès des femmes que la misère transforme en victimes consentantes. Mais ce n’est pas seulement une question d’argent, certaines femmes, financièrement indépendantes, acceptent aussi de s’engager dans une relation polygamiques, par amour ou faute de mieux.

Dans la nouvelle « Troisième bureau » par exemple, le long séjour d’Odinga en Europe, plus particulièrement en Russie, et son retour au pays avec une femme russe ne l’empêche pas d’envisager une seconde union, puisque la loi congolaise l’autorise. Et Mélanie, une femme très aisée qui n’a rien à attendre d’un homme, sinon son amour, se laisse séduire et accepte de devenir « deuxième bureau », avec la bénédiction de sa famille. Cette nouvelle, qui met en scène des étudiants congolais en Russie m’a fait penser au roman L’Ingratitude du Caïman, d’Isaac Djoumali-Sengha. 

Nathasha Pemba peint parfois des situations cocasses où un multipolygame veille sur ses filles plus jalousement qu’une poule sur ses petits, dès lors qu’un jeune manifeste trop d’intérêt à leur égard. Dans la nouvelle « L’intellectuel du quartier », le vieux Bissila n’est pas seulement jaloux de ses filles, courtisées par le nouveau venu dans le quartier, qu’on appelle « Intellectuel », il est également, sinon davantage jaloux de ce dernier, qu’il considère comme un rival. C’est pourtant un jeune étudiant sans le sou. Cependant il séduit les filles par sa jeunesse et son bagout, là où Bissila n’a que ses billets de banque pour attirer l’attention des femmes. Tous deux se mesurent comme deux coqs dans une jouxte verbale qui révèle la fatuité de l’un comme de l’autre, alors même que chacun croit briller aux yeux de l’autre. C’est le lecteur qui, dans cette nouvelle est privilégié, car il sait que, si le vieux Bissila pense avoir ‘‘gagné’’, le véritable gagnant est peut-être l’étudiant qui réussit à faire délier la bourse du vieux, ce qui lui permettra de ne pas se coucher le ventre vide.

Nathasha Pemba aborde d’autres questions de société dans ce livre, comme la violence faite aux enfants. La nouvelle « Mbiya le petit mendiant » ne peut que susciter de vives réactions chez le lecteur : admiration du courage du jeune garçon qui décide d’arrêter l’école pour protéger ses petits frère et sœur de la méchanceté d’une belle-mère, alors même que celle-ci est leur propre tante ; indignation contre la fuite de responsabilité et l’indifférence du père qui n’assume aucunement son rôle auprès de ses enfants et qui fait semblant de ne pas voir le martyre que sa nouvelle épouse fait subir à ses enfants.

D’autres nouvelles mettent en garde contre la tentation d’envier les autres, car on ne sait pas ce qui se cache derrière les apparences et à quel prix certaines personnes ont gagné leur aisance financière. Quelle terrible découverte pour la mère dans la nouvelle « Le secret » ! Quelle amère déconvenue pour la narratrice de la première nouvelle, « Ma future belle-mère », qui croyait que sa belle-famille était parfaite. La chute de cette nouvelle coupe le souffle, même si, comme dans toute nouvelle savamment menée, quelques indices ont été glissés au fur et à mesure pour éveiller la curiosité du lecteur sans pour autant qu’il ne s’alarme outre mesure, avant d’être arrivé à la fin. La réflexion que se fait Nathalie, la narratrice, est sans doute la leçon principale à retenir de ce recueil : 

« Je compris que, souvent , il faut se contenter de ce que l’on est et de ce que l’on a. A trop envier, on finit par voler ou bien par présenter une fausse identité au monde. »

(Polygamiques, pages 21-22)

 

Difficile de parler de toutes les nouvelles dans un article, tant chacune suscite déjà de nombreuses réflexions. Pour terminer je dirai que ce recueil souligne avec acuité combien, aujourd’hui encore, malgré les diplômes et les capacités intellectuelles qu’elle peut avoir, la femme est encore réduite à ses charmes et elle a intégré elle-même cette idée que ses charmes constituent son meilleur atout.

 

La lecture de ce livre peut être aussi vue comme une promenade à travers différentes villes du Congo-Brazzaville : Pointe-Noire, où est née l'auteure, Dolisie,Brazzaville, Mbinda, Nkayi... C'est aussi une manière de découvrir ou de redécouvrir les réalités et les expressions typiques du pays.

 

Les titres des nouvelles sont, dans l’ordre d’apparition dans le recueil de :

-          Ma future belle-mère

-          L’intellectuel du quartier

-          Le mythe du Blanc

-          Mbiya, le petit mendiant

-          Troisième bureau

-          La beauté extérieure

-          L’amitié !

-          Le secret.

  

Natasha Pemba, Polygamiques, Nouvelles, Editions La Doxa, mars 2015, 184 pages, 15 €.