Finalement, lequel des deux romans je préfère, entre Les Montagnes bleues de Philippe Vidal et Noir négoce, d’Olivier Merle ? C’est que je suis bien embêtée maintenant que j’ai terminé Noir négoce, alors que j’étais persuadée, ayant lu Les Montagnes bleues en premier, que ma préférence irait plutôt vers ce roman, et pourtant je ne suis pas loin de faire porter la couronne de laurier au Noir négoce. Quelle expression ! Quel vilain jeu de mots ! Mais on aura compris que je parle du roman, bien évidemment, pas de l’activité, dont au contraire toute l’ignominie est révélée dans ce roman d’Olivier Merle. Cependant je commence par la conclusion, embrouillant le lecteur, au lieu de dire les choses de manière organisée. C’est que, lorsqu’un livre m’enthousiasme tant, j’ai peine à réfréner ou à ordonner mes émotions et impressions et aimerait les livrer en vrac, comme si le lecteur me comprendrait instinctivement. Reprenons donc les choses depuis le début de cette belle aventure de lecture.

 

Couverture_Noir_N_goce

 

Me proposant de faire de nouvelles découvertes en matière de romans abordant la thématique de l’esclavage et de la traite négrière afin d’en faire profiter mes élèves, j’ai été aiguillée par Raphaël Adjobi, professeur d’histoire, dont le blog « Lectures, analyses et réflexions de Raphaël » est d’une extrême richesse sur ce point, en particulier sur la bibliographie, essais comme romans, touchant à l’histoire des Noirs. L’objectivité, ou tout simplement la qualité des articles de Raphaël Adjobi font de son blog un excellent thermomètre en matière de lectures instructives, si bien que je m’y fie toujours les yeux fermés. Et cette fois encore, la température indiquée s’est révélée d’une justesse remarquable ! Je suis encore sous le charme des lectures que je viens de faire, et ces deux romans que j’ai cités plus haut fourniront des extraits intéressants à tout enseignant souhaitant proposer un groupement de textes à ses élèves, à défaut de leur faire lire les œuvres dans leur intégralité, ce qui est un pari difficile à tenir pour des collégiens, étant donné le volume des romans et le fait que les lectures imposées entament en général leur entrain à la lecture. 

Mais pour les lecteurs plus chevronnés, pour les adultes, à quoi sert-il de ne se contenter que de quelques gorgées quand on peut boire tout son soûl ? Il faut lire les deux romans, d’autant plus qu’ils se complètent, l’un s’intéressant à la traversée, au voyage qui porte un bateau négrier d’un continent à l’autre, avec à son bord un équipage aux motivations diverses ; l’autre situant son action dans une plantation, c’est-à-dire après la traversée, une fois que les esclaves ont été transplantés et qu’ils sont désormais face à leur destin : mourir d’épuisement dans les champs, mourir sous le fouet des contremaîtres, vivre dans des conditions pires que celles qui sont réservées aux bêtes ou tenter de mettre fin à cet enfer en tentant de s’enfuir… pour une liberté plus qu’hypothétique ! 

En ce qui concerne le roman Noir négoce, il se présente comme le récit d’un jeune homme de bonne famille, Jean-Baptiste Clertant, qui après avoir fait de brillantes études dans le domaine maritime afin de devenir plus tard un capitaine dans la marine marchande, se fait engager en 1777 comme second lieutenant à bord de l’Orion, propriété de M. Dumoulin, un des plus puissants armateurs de la ville du Havre, un requin surtout, comme tous les chefs d’entreprise peu scrupuleux, qui ne se soucient que de faire du profit en dépensant le moins possible. Jean-Baptiste Clertant a 18 ans, il ne se doute pas des aventures et expériences qu’il va vivre durant cette longue traversée qui conduira leur navire de l’Europe à l’Afrique où ils vont se fournir en « bois d’ébène », puis de là aux Antilles où ils vont débarquer leur « marchandise », contre celle qui est particulièrement prisée en Occident : sucre, café, coton… Sous la direction du capitaine Fortin, Jean-Baptiste découvre la vie en mer, le respect de la hiérarchie de rigueur sur un navire de ce genre, les risques encourus en mer, et surtout, et surtout, Jean-Baptiste découvre la réalité de la traite négrière. Au vu de ses découvertes, il ne peut s’empêcher de se poser des questions : le Noir n’est-il pas un homme ? Comment peut-on trouver le moyen de justifier les traitements inhumains auxquels on les soumet ? Si lui s’émeut de tout, les autres, blasés pour la plupart, n’imaginent pas une seule seconde influer d’une quelconque manière sur l’ordre établi : c’est comme ça ! Et tous les arguments sont évoqués pour faire paraître l’esclavage des Noirs comme étant dans l’ordre des choses. Heureusement quelques uns ont conservé leur part d’humanité en n’étant pas complètement dominé par l’appât du gain. Ainsi, dans la mini société que représente l’Orion, on trouve toutes sortes d’individus, avec des personnalités et des caractères qui déterminent les alliances, les amitiés, les rivalités, la méfiance que les uns peuvent avoir par rapport aux autres. Il y a deux nègres affranchis (sur le papier seulement) à bord, engagés pour servir d’interprètes lorsque cela s’avèrera nécessaire : Troncoco et Noicoco, sobriquets méprisants qui leur ont été attribués par le lieutenant Criquot, dans l’esprit duquel les Nègres ne sont que des Nègres, c’est-à-dire rien !

Jean-Baptiste partage la cabine du chirurgien Sauvagnat, il se lie d’amitié avec Bonicart, le maître canonnier, réussit à briser la méfiance de Louis Pardine, le pilote. Plus extraordinaire parce que plus improbable, il gagne la confiance et l’estime de Troncoco, dont il apprend le véritable nom : Mbagnik.

Et puis l’amour s’invite dans l’aventure, il prend les traits d’une princesse africaine, dont le père a été assassiné parce qu’il a manifesté son hostilité contre l’esclavage. Elle s’appelle Sokhna. A partir de ce moment-là, le récit prend une autre dimension, le rythme s’accélère et le lecteur retient son souffle, suivant avec espoir et crainte mêlés le déroulement des événements.   

Un roman qui fournit tous les renseignements nécessaires sur l’esclavage, qui présente  les points de vue de chacun, de sorte que le lecteur puisse entrer dans la logique de chaque partie, de chaque personnage. Histoire tragique de l’humanité qui, au nom du profit, change sa vision des choses, adapte ses préceptes, sa morale ou sa religion de sorte que ceux-ci puissent correspondre à ses désirs.  

Quel extrait proposer ? Simplement la citation de l’Abbé Grégoire, datant de 1808, placée en tête du roman :

« Puissent les nations européennes expier enfin leurs crimes envers les Africains ! Puissent les Africains, relevant leurs fronts humiliés, donner l’essor à toutes leurs facultés, ne rivaliser avec les Blancs qu’en talents et en vertus, oublier les forfaits de leurs persécuteurs, ne s’en venger que par des bienfaits et, dans les effusions de la tendresse fraternelle, goûter enfin la liberté et le bonheur ! »

 

Olivier Merle, Noir Négoce, Editions de Fallois, collection Pocket, 2010, 490 pages.