Nous sommes en Jamaïque,  à la charnière entre le XVIIe et le XVIIIe siècle. Un planteur, John Fenwick, conjugue tous ses efforts pour que sa plantation soit aussi florissante que du temps de son père qui lui a laissé cet héritage. Il y va de son honneur. Ainsi, même s’il n’apprécie pas toujours les méthodes extrêmement violentes et implacables de son contremaître Stanton envers les esclaves, il reconnaît que grâce à ce dernier ses affaires se portent bien.

 

Couverture Montagnes bleues

 

Conscient de cela, Stanton prend toutes les libertés, se considérant même, au fond, comme le véritable maître de la plantation. Il trouve son patron trop sentimental, alors que de son point de vue il faut sévir, punir, réprimer, remettre à sa place. Stanton désapprouve en particulier le traitement privilégié dont bénéficie Christian, un nègre qui a sa chambre, dort dans un lit et n’a pour toute corvée que de répondre aux menus besoins du maître, au lieu d’être dans les champs de canne à sucre. Le reste du temps, c’est-à-dire la plus grande partie de la journée, il passe son temps à lire, car Christian a été instruit en même temps que son maître. Lorsqu’ils étaient encore enfants, Christian sauva le petit John Fenwick de la noyade, c’est pourquoi, par reconnaissance pour cet acte héroïque, le père de ce dernier décida de lui réserver un autre sort que celui auxquels tous les nègres étaient destinés : les durs travaux des champs. Il l’élève donc dans sa maison. A la mort du père, lorsque John Fenwick prend les rênes de la plantation, il garde naturellement Christian à son service, avec lequel il a des discussions intéressantes sur leurs lectures communes : les auteurs antiques en particulier. Christian est d’une si agréable compagnie que John oublie parfois que c’est son esclave. Au-delà de leur statut respectif qui ne tolère aucune familiarité, le lecteur sent de suite l’amitié forte qui lie les deux hommes.

Cependant un malheur frappe toutes les plantations : une tempête d’une rare violence dévaste les champs, détruisant entièrement les récoltes qui allaient faire vivre la plantation pendant une année. Ne comptant sur aucun autre revenu, les esclaves sont désormais considérés comme des bouches coûteuses à nourrir. Stanton, le contremaître, fait alors à John Fenwick une proposition qui doit le tirer d’embarras : se débarrasser d’une partie des esclaves en les faisant mourir tout en prenant le soin de maquiller cet assassinat en accident, car il ne faut pas contrevenir au Code noir, qui interdit ce genre de pratique. Christian est surpris en train d’écouter cette conversation hautement confidentielle. C’est un témoin gênant qui doit être éliminé sur le champ. Mais Fenwick ne peut se résoudre à tuer celui qui lui a sauvé jadis la vie. Il préfère remettre le sort de Christian à la nature ou au destin. Il l’aide à s’enfuir, lui laissant la chance de gagner les Montagnes bleues, où se sont réfugiés plusieurs esclaves ayant réussi à s’enfuir : ce sont les « nègres marrons ».

Contre toute espérance, Christian, qui apparaît comme quelqu’un qui devait avoir une destinée particulière, échappe miraculeusement à tous les dangers qui le menaçaient d’une mort certaine. Dans la communauté de marrons où il se retrouve, qui se trouve sous le commandement du chef Mbika, Christian doit se faire accepter, gagner la confiance des habitants, s’adapter à cette nouvelle vie. Il a la chance d’être adopté d’emblée par Fodé, un vieux sage, qui lui transmet son savoir. Christian était déjà riche du savoir accumulé dans les livres, qu’il exploite pour améliorer les conditions de vie dans ce village de marrons. Très vite, il est admiré, considéré comme un sauveur, fait battre le cœur d’une jeune femme : Mo. Et tout cela ne manque pas de susciter une jalousie destructrice. L’un des plus beaux moments est celui où l’ancien maître et l’esclave devenu libre se retrouvent, engageant une franche discussion, basée même sur le respect mutuel, afin de dessiner un nouvel horizon dans lequel leurs communautés respectives doivent trouver leur compte. Mais il n’est pas encore temps pour ces vents de liberté, d’égalité, de démocratie, de se lever, même si chacun en ressent le souffle, avec plus ou moins de satisfaction.

Un roman qui dès les premières pages envoie des vibrations qui ne trompent pas : celles qui vous font ressentir que vous allez vous plaire entre les mains de l’auteur.

 

Philippe Vidal, Les Montagnes bleues, Editions Max Milo, 2014, 432 pages, 22 €.