Le dernier livre d’Aimé Eyengué est une véritable jubilation poétique, que dis-je ? Une jubilation fluviale ! Si le fleuve a toujours été, pour les auteurs du Congo, pour les poètes en particulier, une source intarissable d’inspiration, dans Par les temps qui courent, d’Aimé Eyengué, il se déverse en torrents qui arrosent chaque page, invitant le lecteur à un bain purificateur, un bain réparateur, un bain vivifiant dans les racines congolaises, à travers ses paysages, ses villes, ses rues, ses auteurs, ses langues, ses fleuves…

 

COUV Eyengué

 

En vérité, le lecteur s’ébat dans ce recueil comme les enfants plongent avec bonheur dans des eaux fraîches par temps de beau soleil, communiant avec la nature, se laissant bercer par les clapotis de l’eau, faisant même clapoter l’eau avec leurs paumes tapant ferme sur les eaux. Aimé Eyengué fait clapoter le fleuve avec autant de musicalité ! Ses jeux de mots sont des élixirs pour l’oreille et pour l’esprit. Cette caractéristique nous avait déjà frappés dans son recueil Briseurs de rêve, suivi de Rêves de Brazzaville, mais ici, le fleuve démiurge nourrit davantage l’imagination de l’auteur et lui inspire des images insolites, amusantes, frappantes…

Le recueil comporte quatre parties, quatre livres intitulés « Hymne fluvial », « Hymne terrestre », « Hymne céleste » et « Hymne temporel », le plus déterminant étant bien évidemment le premier, au vu de son titre, de sa place dans le recueil, mais aussi du nombre de textes qui le composent : 11 poèmes, contre 10, 4 et 7 pour les livres suivants. Mais pratiquement tous les poèmes, à l’exception de quelques uns dont le premier, « J’attends le fleuve », dans lequel l’auteur fait en quelque sorte sa profession de foi, pratiquement tous, disais-je, sont dédiés à des poètes du Congo et d’ailleurs, à des personnalités aussi, avec lesquelles l’auteur entretient une relation privilégiée, ou auxquelles il souhaite rendre hommage, tout simplement.

Les poèmes de ce recueil sont répartis en 4 livres, certes, mais ils dessinent plutôt un triangle, avec pour côtés : le Fleuve, le Temps, la Vie. En réalité ces trois côtés se confondent en un seul qui est comme un indicateur de la direction dans laquelle regarde l’auteur, de sa vision du monde, du sens qu’il donne à son existence, à son écriture.

Et au milieu de ces poèmes, portés par un lyrisme qui à notre avis dépasse en élégance celui de ses livres précédents, s’élève une voix qui parle à la conscience du lecteur, car il va sans dire que le monde dans lequel nous vivons est un monde :

 

« qui tue à petit feu les feux

de la sagesse et de la raison »

(Par les temps qui courent, p. 27)

 

Le mot ‘‘conscience’’ est d’ailleurs un des mots clés du recueil, en particulier dans le poème « Porte sur le fleuve » dédié à Gabriel Okoundji.

 

« Réveille-toi de bonne humeur Conscience

Pour que tu sois prête à faire prête à dire

Les vérités de Kant de Césaire et de Char

Pour que tu deviennes char de résistance en idées

Contre les chars d’assaut du Printemps de Prague

Pour une révolution tranquille…

Lève-toi Conscience… Lève-toi

Avant que le soleil ne prenne ses vacances »

(Par les temps qui courent, p. 58)

 

A tout bien considérer, la posture de l’auteur qui s’exprime sur la dérive du monde est aussi forte que sa célébration du fleuve comme personnification de son pays natal. L’un ne va pas sans l’autre, comme on peut le voir dans les vers suivants :

 

« Refuse le poison de la religion et de l’argent

Accepte son antidote la poésie du fleuve »

(Par les Temps qui courent, p. 26)

 

La poésie congolaise n’a pas perdu de son aura et ce recueil-ci contribue à rappeler sa prestance. Parmi mes préférés, je citerai le poème « Césaire est là », dédié à Daniel Maximin, ainsi que « Par la sagesse du fleuve », dédié à la « Fleur » de l’auteur, on devine bien de qui il s’agit.

 

« Ce cours d’eau qui vole

S’appelle Congo

[…]

Ce cours d’eau qui vole

A le vent en poupe

[…]

Et dans ses airs

Césaire est là

Sur notre cours d’eau-révolte

Césaire est là

Et dans ses flots

U Tam’Si crie

Et dans ses vagues

Sony est là

Et dans ses larmes

Loutard vole et Loutard plane sur le chant

Harmattan-Vietnam-Sirocco-Biafra-Alizé-Congo-Océan…

[…]

Comme un Congo bruissant

Césaire hèle

Avec les poèmes ses hydravions

Césaire est là

En forêts en fleuves en mer en volcans en vers…

Césaire vit »

(Par les temps qui courent, pages 39-41)

 

Photo Eyengue fleuve

 

 

Aimé Eyengué, Par les temps qui courent, L'Harmattan, 2015, 170 pages, 17 €.