Voici un roman comme je les aime : dès que l'on se risque à lire le premier chapitre, nous voilà prisonniers, nous voilà en captivité. Mais c'est une captivité bien douce, qui n'a aucune commune mesure avec celle qui est racontée dans le roman : l'esclavage ! 

 

 

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L'histoire commence au milieu du XVIIIe siècle, "au creux de la grande boucle du fleuve Sénégal", autour de laquelle cohabitent plusieurs tribus, mais ''cohabiter'' est-il le terme approprié ? En effet certaines d'entre elles, comme les Peulhs et les Toucouleurs, vivent dans une rivalité qui interdit tout commerce entre elles. Cependant Traoré, un jeune berger Peuhl de 17 ans est un jour frappé par une beauté noire se baignant à la source appartenant aux Toucouleurs. Il en oublie les interdits et s'approche de la jeune fill, que l'audace du berger ne laisse pas indifférente. Il n'y a pas d'avenir possible entre eux, d'autant plus que Vanidia, c'est le nom de la jeune fille, est déjà esclave et  est destinée à être l'une des épouses du fils du chef  Toucouleur. Et pourtant Traoré s'obstine à penser qu'ils peuvent se donner un avenir. Ailleurs. Pourquoi ne pas atteindre cette immense étendue d'eau, derrière laquelle se couche le soleil ? Il paraît que des hommes blancs savent comment aller de l'autre côté du soleil... Traoré n'a pas le temps d'échaffauder davantage des plans de fuite. Surpris ensemble, les deux jeunes gens sont vendus par le chef Toucouleur à des hommes qui les conduisent, avec d'autres captifs, jusqu'à l'île de Gorée. Le destin qui les attend, ils ne le connaissent pas. Le lecteur vit au jour le jour, leur progressive déshumanisation, leurs interrogations, leurs doutes, leur peur au fond de laquelle subsiste un grain d'espoir.  Mourir ou obéir et vivre, même si c'est vivre en bêtes.

Dans le bateau qui les mène vers l'inconnu a aussi embarqué un jeune breton, recruté pour ses connaissances dans le domaine de la médecine. Il est de naissance noble, mais il est le dernier-né d'une famille de trois garçons. La société est ainsi faite que c'est son frère aîné qui héritera des biens de la famille. Lui décide donc de partir à l'aventure, d'autant plus que c'est un botaniste passionné, qui veut découvrir la flore des Antilles. Il tient un journal de bord, comme le héros du roman Noir négoce, d'Olivier Merle. Ainsi, le récit est rapporté selon deux angles de vue, celui de Traoré et celui du Breton De Kerven, à travers son journal.

Comme Jean-Baptiste Clertant, le narrateur de Noir négoce, De Kerven s'interroge sur ce qu'il voit, sur la manière dont sont traités les esclaves, que ce soit pendant la navigation ou à l'arrivée, en Guadeloupe, il fait même part de ses réflexions à ceux qui l'entourent, en particulier au père Lamatte, qui fait tout pour le rassurer : "tout était pour le mieux dans cet univers nouveau où chaque chose et chaque être étaient à la place qui leur était dévolue" (page 162). Le père Lamatte, en dépit de sa qualité de  prête, ne se distingue aucunement des autres Blancs, qui pensent tous pareillement :

"Tous les blancs que je rencontre, confie De Kerven, quels que soient leur degré de fortune et leur état, sont en accord sur un point. Les Nègres sont faits pour les servir. La couleur de leur peau est le signe que Dieu les a créés pour être esclaves et c'est ainsi qu'ils peuvent espérer éviter l'enfer où échouent les païens." (page 161) 

Ceux qui ont des doutes à ce sujet son isolés, ils n'ont aucun allié, même pas dans la personne du prêtre. D'ailleurs, lorsqu'un "marron", un esclave qui a réussi à s'enfuir est repris et exécuté de la façon la plus cruelle qui soit, le prêtre est là pour rappeler que "se révolter contre son maître revient, pour un esclave, à se révolter contre Dieu". (page 190) 

Que les Blancs aient des maîtresses noires en plus de leur épouse blanche, cela se conçoit, c'est même normal, du moment que cela se fait en toute discrétion. Mais qu'ils décident de faire de leur maîtresse noire, leur femme, et qu'ils reconnaissent leurs enfants mulâtres, cela est considéré comme une salissure pour la race blanche. Les apparences doivent être soignées, même si elles ne concordent pas avec la réalité. Coucher avec des femmes noires, mais ne pas le montrer. Aimer des femmes noires mais les renier en public. Une hypocrisie que De Kerven a du mal à accepter.

Bien que de condition différente, l'esclave noir Traoré et son rival blanc De Kerven ont plusieurs points en commun : tous deux refusent de faire simplement comme les autres, car ils ont un idéal qu'ils ne souhaitent pas lâcher sans s'être auparavant battus pour le voir se réaliser.

Contrairement aux autres esclaves qui sé résignent, parce que la résignation est une forme de survie, Traoré comprend que c'en sera fait de lui dès lors qu'il aura oublié sa langue natale, ses origines, ses traditions, dès qu'il aura accepté la vie de robot qu'on lui assigne :

"Il est obsédé par une pensée aussi lancinante que la douleur de ses bras et de ses reins. S'échapper, s'enfuir, courir droit devant lui. Vers où ? Vers quoi ? Il n'en sait rien, mais courir jusqu'à en mourir." (page 142) 

Et de Kerven, malgré les conseils qui lui sont donnés,  d'épouser une riche héritière, même s'il n'éprouve pas de sentiments pour elle, se sent malheureux. Tout ce qu'il souhaite, c'est de voir naître en Vanidia les mêmes sentiments qu'il nourrit à son égard. Traoré et De Kerven aiment la même femme. Et c'est cet amour qui les rend différents, qui les rend hardis, surtout pour Traoré. Les mots de son ami, le guerrier Seghor sont d'une grande justesse, lorsqu'il le présente au village marron :

"Voici Traoré. Certains d'entre vous se souviennent peut-être de lui. Sur le bateau, il a osé se révolter (et c'était un 14 juillet ! clin d'oeil que l'on relève aussi dans Noir négoce). Depuis, il a déjà tenté de s'échapper. Il était berger, mais il est digne d'être mon frère. [...] Il n'a qu'un défaut, contiue Seghor, il est amoureux d'une diablesse venue d'on ne sait où. Ça  lui fait faire des bêtises, mais c'est cela qui le rend courageux." (page 178)

Je me plais à penser que le nom de ce personnage est aussi une manière de faire un clin d'oeil à Léopold Sédar Senghor, qui n'a pas manqué de faire référence à Gorée et à ce qu'elle représente, dans ses écrits ; qui est l'une des figures de proue du mouvement de la Négritude.

Ce roman a été écrit pour la jeunesse, pour les collégiens en particulier, dans le cadre de la thématique de la traite et de l'esclavage, au programme en histoire, en classe de 4e. L'auteur a aussi en particulier voulu rendre hommage aux Antilles, où il a vécu, et où "l'histoire parle, à condition de lui donner la parole". Quelques pages, à la fin du roman, sont destinées à éclairer les lecteurs sur la traite, l'esclavage et la culture créole et aussi sur les motivations de l'auteur qui a voulu donner la parole à l'histoire :"De l'esclavage et de la traite des hommes noirs, certains disent de nos jours qu'il s'agit bel et bien de crimes contre l'humanité. D'autres pensent, qu'à l'époque des faits, cette notion n'existait pas. Une chose est certaine : la seule faute impardonnable serait d'oublier." (page 216)

 

Pierre Davy, De l'autre côté du soleil, Editions Nathan, 2011, 224 pages, 5.60 €.