L'Europe n'a jamais eu autant à faire face à des vagues aussi impressionnantes de migrants, fuyant essentiellement la guerre dans leur pays d'origine. Les migrants arrivent par vagues, en effet, au propre comme au figuré. Ils bravent la traversée, quelque danger qu'elle représente, car la question ne se pose plus pour eux : le risque de périr noyés n'est plus un danger, c'est une chance de se retrouver sous des cieux où leur vie ne sera plus menacée. La mer engloutit beaucoup de migrants chaque jour, on ne saurait indiquer leur nombre ! Une tragédie qui rappelle amèrement celle des esclaves transportés dans des conditions si inhumaines que nombreux ne survécurent pas à ce voyage, ou préférèrent le linceul des eaux, plutôt que de laisser ses os se briser sous le joug de l'esclavage. Malgré les différents moyens employés par l'Europe pour se barricader, pour décourager les migrants ou les empêcher de pénétrer sur son sol, le constat est là, les migrants arrivent par milliers !  Qui peut arrêter le déferlement des vagues ?

Face à ce phénomène, qui constitue l'actualité du moment, puisqu'on parle aujourd'hui de "crise des migrants", face à cette détresse qui pousse des familles entières à tenter la traversée, malgré tous les risques qu'elle comporte, les consciences se réveillent, on commence à comprendre que l'étranger qui se presse aux portes de l'Europe n'est pas simplement le miséreux qui vient tendre la main, c'est un être humain en danger qui, plus que le pain, recherche la sécurité, la vie. Depuis que la photo du corps du petit garçon de trois ans échoué sur une plage a fait le tour de la planète, c'est un vent de solidarité qui s'est en même temps levé. Un adage dit : lorsqu'il y a le feu chez le voisin, il ne faut pas penser que c'est son problème et qu'il n'a qu'à se débrouiller tout seul pour éteindre l'incendie, car si par malheur il n'y parvient pas, il y a fort à parier que l'on subira soi-même les conséquences néfastes de cet incendie, à moins que notre propre maison ne prenne carrément feu à son tour. C'est un peu ce que dit l'écrivaine Fatou Diome, lorsqu'elle déclare, sur les plateaux de l'émission "Ce soir ou jamais", à propos du phénomène de migration : "On sera riches ensemble ou on va se noyer tous ensemble". Voilà également une vidéo qui a fait ou qui fait le tour des réseaux sociaux, et qui contribue, je pense, à changer le regard des gens sur ce phénomène que l'on s'empresse de décrier, et qui a une appellation différente, selon l'origine des personnes qui décident de faire ou refaire leur vie dans un autre pays que le leur. Des expatriés ou des immigrés...

 

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Les écrivains se sont toujours exprimés sur les drames de leur époque, ils n'ont, certes pas, une baguette magique pour tout remettre dans l'ordre dans ce monde dominé par l'égoïsme et la méchanceté, mais ils clament leur indignation, il disent leur tristesse, compatissent avec ceux à qui l'on refuse le sourire de l'avenir. Josué Guébo, poète ivoirien, est de ce nombre. Il a plusieurs recueils de poésie à son actif, dont Songe à Lampedusa, l'un des derniers, publié en 2014, qui porte un nom éminemment symbolique. Cette île italienne prise d'assaut par les migrants est comme un oeil témoin de toutes les tragédies qui les concernent. On veut le voir crever, cet oeil, pour qu'il ne voit pas notre indifférence, mais même l'oeil crevé du cyclope ne l'empêcha pas de sentir que le rusé Ulysse s'était moqué de lui. Ulysse dans son odyssée trouva des terres hospitalières, mais s'il réapparaissait aujourd'hui, en trouverait-il ? Telle est la question que pose Josué Guébo dans son recueil. On pense que Ulysse, c'est le héros mythiques des temps anciens, et pourtant on le rencontre sur les côtes méditéranéennes, on apprend de ses nouvelles chaque jour. Ulysse, c'est ce migrant que l'on exècre et qui est pourtant notre semblable :

 

"De trop avoir erré sous les soleils Ulysse aurait la mine

D'un Soumangourou Kanté

Certains le prendraient pour Dieudonné Mbala Mbala

Mais ce serait bien lui Ulysse

Le malheur c'est qu'il viendrait en Boat people

Bruit de botte ou pied-bot

Rien ne marcherait vraiment

Tout ne serait que menace

Cheval de Troie

La botte secrète à redouter

Dans la marche de ce navire

Mais le garde-côte porterait la botte :

D'où venez-vous et où comptez-vous aller comme ça

Ulysse botterait en touche

Je cherche

Dans la botte à foin de ton regard

La liberté

L'égalité

Et la fraternité

Le garde-côte droit dans les siennes

Ne manquerait pas de repartie

Tu pourras aussi les chercher en Haïti tant qu'à faire"

(Josué Guébo, Songe à Lampedusa, page 46)

 

Où sont les valeurs tant défendues par les hommes ? On aime à les brandir, mais quand il faut les mettre en application ou les vivre, on manifeste moins d'enthousiasme. Les droits de l'homme, une belle déclaration, qui ne se traduit pas toujours en actes. Et c'est cela qui ébranle davantage le poète, car on déplore les morts en mer, mais est-ce là le plus grave ?

 

"Il y a bien

Pire qu'un bateau

A la dérive

La terre qui ferait naufrage

Le sol

De la conscience

Aride à la fraternité

Son océan

D'histoires

Où crissent les tragédies

Il y a pire qu'un radeau

A l'agonie

La terre oublieuse

D'être maternelle"

(Josué Guébo, Songe à Lampedusa, page 7)

 

Songe à Lampedusa est un long chant poétique rythmé par ce que l'auteur appelle "la vague" ou "la marée".

Les premiers vers sont éloquents :

"Je te conterai

Pour la dernière fois

Mon histoire, ma vague".

 

Une histoire dont le dénouement que souhaiterait l'auteur est celui-ci :

"Que s'arrête la course des dents

Noires

De la marée"

(page 16)

 

Les accents mélancoliques de ce chant que nous propose Josué Guébo sont d'un charme pareil à ceux des sirènes  que rencontra Ulysse : on ne peut qu'y succomber, sauf si on décide de ne pas les écouter, comme les compagnons d'Ulysse qui se mirent de la cire dans leurs oreilles. La référence à la mythologie greco-romaine n'est pas la seule que l'on peut trouver dans ce recueil. L'intertextualité est au coeur de ce livre, et on apprécie davantage de lire Josué Guébo pour ses clins d'oeils à des textes faisant partie du patrimoine universel. Ici, par exemple, il parodie les Evangiles : 

"Heureux les naufragés

Ils seront naturalisés

Heureux les absents

Des bières ils recevront" (page 13)

 

Plus loin, c'est la "Chanson d'automne" de Verlaine qu'il parodie :

"Les radeaux lents des violeurs

De l'automne

Blessent les quais

D'une longueur monocorde

Tout ruminant mes blâmes

Et mes leurres

Je me souviens

Des jours de chien

Et j'implore

Je m'en vais au-devant mes rêves"

(page 48)


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J'avais déjà goûté, du bout des lèvres, à la plume de Josué Guébo, et je peux dire que ce premier vrai plongeon dans son oeuvre à travers "Songe à Lampedusa" confirme mes impressions premières : c'est un auteur qui ne propose que des mets délicieux.

Voici l'une de mes pages préférées de ce recueil :

"Et si la mer bouillonne

Ce ne serait pas tant d'avoir contre joue

Le baiser du soleil

Si la vague toussote

Ce ne serait pas tant d'avoir contre soi

La poitrine du vent

Elle danserait de la valse des voeux ensevelis

Elle tanguerait de la langue des silences de son lit

Tant de départs

Tant d'arrivées

Mais elle saurait aussi le bonheur

Des survivants

Leur attente frileuse

Dans les Alpes

Au sommet du col de Lukmanier

Le stockage apeuré

D'une terre

Qui aurait peur

D'autres peurs

Malheureux qui comme Ulysse

Est un

Sans-papier."

(Songe à Lampedusa, page 45)

On aura reconnu, dans les derniers vers, la référence à un autre poète, Du Bellay. Voilà comment un poète de Côte d'Ivoire tresse une filiation avec des poètes d'autres époques et d'autres civilisations. Mais les poètes savent enjamber les barrières du temps et des cultures pour devenir des frères égaux. La poésie, voilà au moins un pays où la fraternité n'est pas un leurre et se vit au quotidien.

 

Josué Guébo, Songe à Lampedusa, Poésie, Editions Panafrika/Silex/Nouvelles du Sud, 2014, 72 pages, 12 €.

Je publie cet article le 10 septembre pour participer à la 2e édition de l'événement "Le 10 septembre j'achète et/ou je lis de la poésie", organisé par Aliénor-Samuel Hervé sur Facebook. J'avais déjà participé l'année dernière (c'était le 13 septembre) et, comme elle et les centaines de personnes qui participent à cet événement, je trouve que la poésie est "un genre littéraire bien souvent mis de côté mais qui mérite, au moins une journée par an, d'être mis en lumière." Alors, que vive la poésie !

 

Les Extraits de l'émission "Ce soir ou jamais", avec Fatou Diome. 

 

Fatou Diome dans Ce soir (ou jamais!) - L'essentiel