Les auteurs congolais s'intéressent de plus en plus à la littérature de jeunesse, ce qui est une bonne nouvelle, car ce secteur reste à développer. Cette remarque vaut pour les auteurs africains en général. Les auteurs de littérature pour la jeunesse ne se comptent plus sur les doigts de la main, comme c'était le cas il y a quelques années. Au Congo par exemple, que pouvait-on citer comme exemples, en dehors de L'Affaire du silure, du doyen Guy Menga ? Il y a eu la revue Ngouvou, dont l'engouement qui accompagné sa parution prouve assez combien les jeunes apprécient et espèrent des publications qui leur sont spécialement dédiées. Il faut saluer l'initiative des Eiditons Mokand'Art, qui publièrent dans la collection "Leki" (qui signifie "plus jeune" en lingala) des romans écrits à la suite d'un atelier d'écriture dirigé par l'écrivain Kaya Makhele, du 17 juin au 12 juillet 2003. C'est ainsi que parurent sur le marché du livre pour la jeunesse : La saison des criquets de Ferdinand Kibinza, Zozo d'la rue de Victor Mpéné Maléla et La piste des gorilles d'Azaad Mante.

Aujourd'hui Le Congo littéraire peut se prévaloir de compter en son sein des auteurs entièrement dévoués aux jeunes, comme Adèle Caby-Livannah ou Jorus Mabiala. Mais ce n'est pas tout, il y a aussi des auteurs qui, après avoir publié des oeuvres diverses (romans, nouvelles, essais, etc.), éprouvent le désir de produire des écrits pour les plus jeunes, c'est le cas de Serge Patrick Boutsindi avec son personnage Ya Foufou, que l'on peut découvrir dans La Fête de Ya Fouyou et Le voyage de Ya Foufou ; ou Marie-Françoise Moulady Ibovi qui, après avoir publié dans l'anthologie Sirène des sables la nouvelle "Oless, l'enfant soi-disant sorcier", en a tiré un roman pour la jeuness Olessongo, l'enfant sorcier du Congo.

Ce n'est pas tout, dans l'Anthologie des 60 ans de la littérature congolaise, qui a l'avantage de rassembler différents genres , on peut découvrir, pour ceux qui ne les connaissaient pas, de très beaux textes comme ceux de Hughes Eta, Albert Kambi Bitchene, Marie-Léontine Tsibinda...  Bien entendu, nous n'avons pas cité tous les auteurs qui peuvent se prévaloir d'avoir écrit pour la jeunesse, les publications se multiplient. Parlons cependant de la plus récente d'entre elles : Thaliane et les mystères du fleuve, de Kharine Yidika. 

 

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Kharine Yidika avait déjà publié Les balançoires, roman pour ados publié d'abord aux éditions Clé du Cameroun, en 2009, puis repris par Edilivre en 2015 avec le sous-titre "Souvenirs romancés de mon enfance". Elle a également fait paraître, en 2014, Du premier jour à l'infini, un roman sentimental. On peut lire dans la biographie qui figure sur le site de son éditeur qu'elle écrit par ailleurs des scénarios de bandes dessinées. En un mot, écrire pour la jeunesse est une préoccupation qui se trouve au coeur de sa production littéraire.

Le roman Thaliane et les mystères du fleuve s'inscrit clairement dans une dynamique que l'on appelle depuis quelques temps "la Feuvitude", et qui a pris corps à la suite de la célébration des 60 ans de la littérature congolaise, fin 2013. Intriguée par ce titre faisant mention des "mystères du fleuve", j'ai aussitôt commandé le livre pour découvrir quels étaient ces "mystères". Et voici l'incipit du conte :

"Il était une fois, un petit village au bord du fleuve. Ce village s'appelait Ebalé. Ses habitants, les Ebalois. Le fleuve, un don du ciel, était témoin de tous les événements depuis plusieurs générations. Il fut présent lorsque le premier explorateur découvrit cet endroit et y planta un drapeau. Il demeura à la mort de ce dernier, de ses fils, petits-fils, arrière petits-fils... Il vit régner les rois Nzadi, Mamba-meto, Maza, Mayi Malebo..."

 

Les locuteurs congolais auront reconnu l'étroite relation que l'onomastique entretient avec l'élément liquide, pour ne pas dire le fleuve. En effet tous les noms propres présents dans l'extrait, que ce soit le nom du village ou les noms des rois sont en réalité diverses désignations du fleuve, ou de l'eau, dans différentes langues congolaises. 

Le fleuve est magnifié par les habitants du village Ebalé, il est même comparé à la mère, figure symboliqque représentant l'amour et la sécurité : "Aux environs de midi, une bande de gamins allaient se jeter dans le ventre du fleuve en courant, comme s'ils repartaient dans le sein maternel, chaleureux, sécurisant et vital" (pages 6-7). 

Cependant, des tragédies s'y produisent aussi. La mère de Thaliane a perdu la vie dans le fleuve, Thaliane n'avait alors que six mois. Son père, qui ne s'est pas vraiment remis de la disparition de sa femme, s'est donc occupé seul de Thaliane et de ses filles aînées, Ntsimba et Nzouzi, des jumelles, de deux ans plus âgées que Thaliane, mais les circonstances ainsi que la personnalité-même de Thaliane, plus douce, plus proche de son père, font que ce dernier la préfère à ses filles aînées, ce qui forcément suscite la jalousie de Ttsimba et Nzouzi. Malgré leurs multiples tentatives pour lui nuire, Thaliane  semble avoir un ange gardien, qui la délivre de tous les mauvais pas. La nature est pleine de génies, de créatures bienveillantes si l'on se montre bienveillant envers elles ! Même le fleuve, que son père lui avait interdit d'approcher, pour ne pas avoir à subir une perte nouvelle, apparaît, à la grande surprise de tous, comme possédant une âme et choisissant ses victimes.

Ce que Kharine Yidika nous invite à retenir, c'est que "le fleuve a ses mystères que les humains ne sont pas censés connaître" (page 26). Il importe donc de ne pas le transformer en ''poubelle'', comme font les habitants d'Ebalé.

 

Sensibilisation écologique, hommage aux forces supérieures qui président à notre destinée, c'est ainsi que peut être résumé ce livre plein de péripéties qui raviront les lecteurs de tous âges.

 

Photo Kharine Yidika

 

Kharine Yidika, Thaliane et les mystères du fleuve, Editions Edilivre, 2015, 30 pages, 8 €.