Peut-on se reconstruire une vie après un long séjour en prison ? Comment survivre à la disparition d'un être cher ? Le faible sera-t-il toujours écrasé par celui qui détient le pouvoir financier ? Ces questions, Khadi Hane les pose dans son dernier roman, Demain, si Dieu le veut, publié l'automne dernier aux Editions Joëlle Losfeld, en collaboration avec les Edtions Gallimard.

Couv Khadi Hane

Ce roman apparaît d'abord comme une immersion dans le monde carcéral, un monde avec ses codes, ses lois, ses réalités brutales, un monde où finalement chacun trouve son point d'ancrage. Quand ce dernier se traduit par une présence affectueuse, il permet même de trouver un certain équilibre, il redonne à la vie ses couleurs, sa saveur, car "la vie vaut toutes les peines si on a quelqu'un avec qui les partager" (Demain si Dieu le veut, page 10). Les détenus sont privés de liberté, certes, mais pas de sentiments, surtout celui d'être des hommes encore, malgré les actes pour lesquels ils se sont retrouvés derrière les barreaux. Pour Joseph Diouf, qui est en prison pour 25 ans, les points d'ancrage sont l'amour qu'il partage avec Ching, un autre détenu et les visites de sa mère, pour qui il reste son enfant, et donc qui se soucie de son bien-être, de son apparence, de sa santé... De savoir que quelqu'un s'inquiète pour vous a de quoi vous  regonfler le moral à bloc !  

Cependant cette incarcération conduit à considérer un problème plus profond, plus général. Joseph se retrouve en prison pour avoir vengé la mort de son frère aîné, Patrick, qui travaillait dans une entreprise chinoise. Comment aller travailler le coeur léger pour celui qui a causé votre propre faillite ? Le drame qui se joue dans le roman ressemble beaucoup à celui auquel on assiste dans le roman de Zola, Au bonheur des Dames. L'avènement des grands magasins provoque la mort du petit commerce. Face à ce géant, face à cet ogre que représente le commerce à grande échelle et à petits prix, la lutte est inutile. De même que l'oncle de Denise, le père Bourras et bien d'autres petits commerçants du quartier furent obligés de fermer boutique et même de céder leurs locaux à Mouret, qui n'a de cesse d'agrandir ses magasins, de même, dans le roman de Khadi Hane, la mère doit se résoudre à faire une croix sur le rêve d'une vie : laisser un héritage à ses fils, faire prospérer une boutique, qui tournait bien... jusqu'à l'arrivée des Chinois, qui s'installent partout. Ils sont présentés comme "les nouveaux maîtres de l'Afrique" (page 138). Mais il ne s'agit pas simplement de déplorer le fait que les locaux se voient ôter le pain de la bouche au profit des Chinois, dont les tactiques défient toute concurrence, la mort des petits commerces symbolise aussi la mort (lente) d'une jeunesse, d'une culture, la dégénérescence progressive de l'âme du Sénégal, et ce roman en appelle donc à un sursaut, qui ne va pas sans une politique gouvernementale qui prenne le taureau par les cornes. 

Photo Khadi 2

(Khadi Hane)

Extrait :

(le frère du narrateur, Patrick, raconte à celui-ci pourquoi il a désormais une vision pessimiste du monde )

"Je ne rêve plus depuis que je travaille pour les Chinois, me dit-il un matin, alors qu'il se préparait à aller sur le bateau. Maintenant je vois juste le monde tel qu'il est : en noir ou en blanc. [...] Jour après jour, les commerces locaux ferment, au profit de ces bazars où on vend des objets fabriqués en Chine. Qui l'aurait cru ?"

Il attendit ma réponse qui ne vint pas et se mit à réfléchir. Une ride creusait le haut de son front et Patrick me fit asseoir pour me raconter que sa vision obscure du monde, c'était le froid continu à bord du bateau, dans la chambre froide ensuite où il conditionnait le poisson des Chinois, sa peur de tomber dans l'eau ; ma mère qui ne riait plus depuis que notre boutique avait été cédée aux Chinois parce qu'elle ne vendait plus rien ; la jeunesse du pays abîmée dans la médiocrité des vêtements de contrefaçon ; les femmes et leurs faux cheveux naturels, toutes habillées pareil de la tête aux pieds, avec des chinoiseries qu'on leur fourguait ; l'insolence des gens ; celle des bâtiments qui sortaient de terre, financés par la corruption légalisée, le trop-plein de cette soi-disant générosité du pouvoir en place ; la lutte et la danse à toutes les télévisions ; l'inculture ; la médiocrité des comportements des ruraux qui emplissaient les rues de Dakar..."

Patrick conclut ses confidences par ces mots, que l'on pourrait appluquer à bien d'autres pays :

"Je ne sais pas ce qui se passe dans ce pays, mais nous vivons vraiment dans une ère de la médiocrité."

(Demain, si Dieu le veut, pages 133-134)

 

Quelques éléments qui attirent l'attention : tout d'abord, contrairement à ce à quoi on aurait pu s'attendre dans ce roman qui se déroule au Sénégal, les personnages portent des prénoms chrétiens ; mais la dédicace en tête du roman est explicite à ce sujet : le roman est aussi un hommage à un couple venu "évangéliser une jeunesse déjà toute dévouée à l'Islam". Par contre ce qui est implicite, c'est la comparaison des différents chefs d'Etat qui ont gouverné le Sénégal. Les noms propres des personnages ne sont pas anodins : le narrateur s'appelle "Diouf", comme Abdou Diouf et le directeur de la prison porte le nom de "Wade", comme Abdoulaye Wade. Sachant que le roman fait une large part à la politique menée au Sénégal, à ses chefs d'Etat, qui ne sont désignés que par des périphrases, exceptés Senghor qui reçoit des lauriers, je pense que ce n'est donc pas une coïncidence que l'auteur ait coiffé ses personnages de noms de chefs d'Etat sénégalais, mais j'aurai peut-être l'occasion de poser la question à Khadi Hane... 

Khadi Hane, Demain, si Dieu le veut, Editions Joëlle Losfeld/Gallimard, 2015, 160 pages, 15.90 €.