Avec La Traversée, je plonge pour la deuxième fois dans l'univers romanesque d'Henri Djombo, que j'avais appris à connaître avec Le Mort-Vivant. Cela avait été une agréable rencontre. Il était donc difficile de lire ce roman-ci sans me référer au précédent. Une question s'imposait : le plaisir de lire La Traversée serat-t-il égal, inférieur ou supérieur à celui que j'ai éprouvé avec Le Mort-Vivant ? D'ailleurs il est impossible, pour qui a lu Le Mort-Vivant, de ne pas avoir ce roman à l'esprit tout au long de La Traversée, car les points communs entre les deux romans sont multiples.

Couv TRAVERSEE

Tout d'abord, l'auteur choisit de situer l'histoire dans les mêmes pays fictifs que ceux où se déroulent les péripéties du Mort-Vivant. Ainsi, on retrouve le Boniko, avec ses habitants les Bonikois ; il y a aussi le Binango. Les deux pays sont voisins et ont pour capitales Bocaville pour le premier et Kingana pour le second. Derrière ces noms fictifs, on reconnaît aisément les deux Congo. On aura en effet remarqué les similitudes de construction entre Bocaville et Brazzaville d'une part, entre Kingana et Kinshasa d'autre part. D'ailleurs dans quel autre endroit du monde peut-on trouver des capitales si proches qu'elles ne sont séparées que par le fleuve ? La description qui est faite de l'une et de l'autre ville ne laisse pas de doute sur l'identification des villes qui ont servi de modèle au romancier. Plus que la description, c'est l'histoire de chacun de ces pays qui est éloquente !  Par exemple, l'évocation métaphorique de la disparition d'un "géant" fait écho à la disparition de Mobutu, l'homme qui pendant des décennies avait tenu l'ex-Zaïre dans sa poigne de fer : 

"Une nuit, la pluie était abondamment tombée au Binango, une pluie de soldats a envahi le pays. Sans coup férir, un géant fut emporté par la rage des eaux qui se furent rassemblées."

(La Traversée, page 84)

C'est cette référence permanente à l'histoire politique des deux rives du fleuve Congo qui constitue l'intérêt principal du livre. L'auteur dresse un tableau peu flatteur des pays africains où les manigances politiques, les complots, les coups bas, la corruption, l'autocratie... constituent l'ordinaire des habitants. Le personnage principal, Polo, qui est aussi le narrateur de l'histoire, est obligé de fuir Bocaville, théâtre d'une guerre civile qui s'éternise. Grâce à des contacts, il réussit à traverser le fleuve, de nuit, et se retrouve à Kinanga où une nouvelle vie l'attend. En effet, c'est comme un nouveau départ pour lui, jusqu'à ce que cette ascension vers la réussite et le bonheur se transforme en descente aux enfers. Comme le héros du Mort-Vivant, Polo connaîtra la prison, les privations, les tortures morales et physiques... en un mot, il sera victime d'une machination qui le conduira au bord de la mort. A travers son regard, l'auteur fait la satire de la situation sociale, économique et politique du pays.

Le roman a été publié en 2005, c'est-à-dire après les guerres civiles qui ont secoué le Congo-Brazzaville dans les années 90, et pourtant certains passages sont troublants car ils paraissent avoir été écrits pour décrire la situation actuelle du pays, celle de 2015-2016, rythmée par les campagnes pour ou contre le changement de la Constitution ainsi que par les retombées sanglantes des élections présidentielles contestées de mars 2016. 

Voici par exemple ce qu'on peut lire aux pages 37-38 :

"Nous étions à la mi-janvier. La trêve âprement obtenue venait d'être rompue. Les combats avaient redoublé d'intensité. Il ne fut pas possible de célébrer la fête nationale. La fin du mois coïncidait avec le terme officiel du mandat du maréchal, malgré la comédie montée par un parlement invalide autour d'une prolongation illégale de son règne." 

 

A en croire Polo, si la situation du pays ne cesse de s'aggraver, si la guerre se prolonge, c'est essentiellement à cause de l'entêtement du chef de l'Etat, plus soucieux de se venger de ses adversaires que de se préoccuper du bien-être du peuple :

"Aveuglé par cette haine et la passion de détruire l'ennemi, il avait perdu la raison et s'était engagé dans des actions désordonnées qui rataient toujours leur cible. Lui qui se prenait pour le plus fort avait minimisé dès le commencement du conflit la capacité de réaction de l'adversaire et oublié qu'en toute chose, l'obsession et la démesure conduisent à la perte. Mépriser le commandant comme il faisait ne lui permit donc pas de prévoir d'où viendrait le coup fatal ni de le parer. Il avait été encouragé par ses propres hommes, des incapables de l'art militaire plutôt soucieux de ronger sa bourse, qui avaient sous-estimé dans le combat la force opposée." (page 96)

 

Comme le dit si bien Aimé Eyengué dans son livre Le Conseiller du Prince, ce qui fait souvent cruellement défaut aux chefs d'Etat, c'est un entourage qui puisse être de bon conseil, qui sache orienter ces derniers vers la sagesse plutôt que vers la folie. 

Malheureusement, ce n'est pas le cas dans les pays africains. Le regard de Polo est très acéré : 

"Ce n'est pas normal que nos gouvernants, à tous les niveaux, restent toujours prisonniers d'équipes incompétentes, de lobbies intrigants et véreux, de familles possessives et peu scrupuleuses. La guerre actuelle n'est qu'une fabrication de ces milieux réunis." (page 89)

 

Constat d'un pays qui se meurt, qui s'atrophie, qui se nivelle par le bas, tel peut être considéré ce roman qui, même s'il m'a paru de moins bonne facture que Le Mort-Vivant, ne manque pas de retenir l'intérêt par la très grande clairvoyance dont il fait preuve du point de vue politique, surtout lorsque l'on sait que l'auteur est également un des ministres du gouvernement congolais, depuis de nombreuses années.

Voici une évidence pour tous, mais que, apparemment, les dirigeants actuels ignorent, dans tous ces pays où la répression fait des victimes innombrables, ces pays où on n'a pas le droit de désapprouver les choix du chef de l'Etat :

"Au moment où, dans la folie, nous détruisons notre pays, me hasardai-je à dire, ailleurs les gens travaillent pour modeler le monde, pour construire des nations et des villes modernes, pour améliorer les conditions de vies des citoyens, pur assurer un développement durable de leur pays..." (page 53)

 

Henri Djombo, La Traversée, Editions Hémar, 2005, 220 pages.