Dans le recueil de poésie Coeur Tellurique, c'est le coeur de Lopito Feijoo qui parle, un coeur résolument attaché à sa terre, comme le suggère le titre. Mais il ne faut pas penser qu'il sagit uniquement de son Angola natale, sa terre, c'est plutôt ce vaste territoire sur lequel s'étendait le royaume Kongo. C'est en fils d'Afrique s'adressant aux autres "fils d'Afrique de nos nations" (p. 53) que Lopito Feijoo s'exprime. Les évocations de divers lieux africains parsèment le recueil, comme pour rappeler au lecteur que, loin de se cantonner dans les limites des frontières nationales qui, faut-il le rappeler, furent le résultat de l'appétit des colonisateurs qui se partagèrent l'Afrique comme un gâteau, il faut plutôt regarder au-delà de ces frontières coloniales, se souvenir de la puissance d'antan. Comme le dit Gabriel Mwènè Okoundji dans sa préface, "il s'agit avant tout  ici d'initier le lecteur à entendre battre autrement le pouls de l'identité nègre."

 

COUV Coeur tellurique

 

Lopito Feijo parle aux enfants d'Afrique, qu'ils soient issus des "rives du noble Nil" (53), de celles du "Niger", du "Congo", de la "Kwanza", du "Zambèze"... (p. 49) ; qu'ils soient "yorubas", "bambaras" (p. 19) ou "Massaï" (p. 71).

De toutes les façons, la terre d'élection du poète, c'est d'abord la poésie, car "il n'y a pas de frontières à la Patrie du poète", comme on peut le lire page 47.

La conscience d'une terre commune originelle, d'une langue commune, le kongo, transparaît à travers les expressions en italique que tout Kongo reconnaîtra comme étant également siennes. Certaines d'entre elles se passent de commentaires, comme l'expression "malembe malembe", dont la note, en fin de volume, explique qu'elle signifie "à petits pas on va loin". Le sens n'est-il pas pratiquement le même dans les langues suivantes pratiquées sur les deux rives du fleuve Congo : le kikongo, le kituba, le lingala ?  Cette expression se traduit par "doucement" ou "lentement" selon le contexte ; on aurait envie de rajouter "...sûrement", pour faire écho au proverbe d'origine latine "aller lentement mais sûrement", ainsi que l'a donné à comprendre l'auteur ("à petits pas on va loin"). 

Le terme "pacaça", qui apparaît à la page 63 et qui est traduit par "antilope africaine", renvoie indubitablement au "mpakassa" qui, en kikongo du Congo, sert à désigner le buffle. Que dire de "Ncundi" et "Npangui" ? (p. 19), Ces termes angolais sont traduits respectivement par "parent éloigné" et "frère". Quelle proximité avec le kikongo ou le kituba du Congo ! "Nkundi" et "Mpangui" veulent dire "ami" / "frère".

Sachant que le Congo et l'Angola actuels faisaient partie du royaume Kongo, ces coïncidences ne sont pas surprenantes. Et pourtant, le fait de retrouver ces mots sous la plume d'un confrère d'un autre pays provoque tout de même un saisissement tout plein de charme, qui rappelle que nous avions une langue en partage !

Le poète dédie son recueil à toute sa famille et à tous ses amis "Angolais et Africains qui loin de la patrie et du continent africain résistent culturellement pour la cause de notre identité".

Le thème de l'exil est le fil directeur de ce recueil. Même loin de leur continent, les enfants de la mère Afrique ne doivent pas oublier leurs racines. C'est ainsi que par exemple Lopito Feijo ressuscite les divinités africaines, comme le dieu de la mort "Pampa/Nzambi". On remarquera, là encore, le mot "Nzambi" utilisé aujourd'hui pour dire "dieu" en général.

Le poète est sensible aux maux qui écornent cette Afrique à laquelle il rend hommage, comme celui des enfants dont on fait des soldats :

 

PETIT BÂTON EN UNIFORME (anonyme enfant soldat)

Garçon gredin

Décapé de l'esprit

sans moi sans père

sans pain sans mère ni mains

sans soleil sans lune sans rien

sans mer sans sel sans sort

sans rue sans rivière sans rire ni raison

petit narcisse, pure semence prise au piège !

(page 43)

Le préfacier Gabriel Okoundi a bien raison de relever que "le chant de Lopito Feijoo est celui du poème de la cause", tout comme il est "celui du souffle de l'engagement". 

Lopito Feijo a publié de nombreux recueils de poésie, celui-ci est le premier à paraître en français, avec le texte portugais en regard. Poète et critique littéraire, il a également enseigné la littérature angolaise. Il est par ailleurs membre fondateur de divers organismes, comme l'Union des Ecrivains Angolais. Il est actuellement président de la Société Angolaise du Droit d'Auteur (entre autres activités littéraires). Il faut dire aussi qu'il voyage beaucoup, ce héraut de la poésie, et profite de toutes les occasions qui s'offrent à lui pour partager avec les autres ses poèmes, ces battements de coeur d'un fils d'Angola.  

Liss et le couple Lopito Feijoo

(Liss et le couple Lopito Feijoo, qui se prépare à baptiser le livre "Négritude et Fleuvitude" et le mouvement de la Fleuvitude par la même occasion. Il se déclare lui-même patron de La Fleuvitude en Angola)

J. A. S. Lopito Feijoo K., Coeur tellurique, Poèmes traduits du portugais par Patrick Quillier, édition bilingue portugais-français, préface de Gabriel Mwènè Okoundji, Editions Fédérop, Collection Paul Froment, 110 pages, 14 €.