Après avoir publié des nouvelles et pièces de théâtre, Sylvain Bemba s'empare, à quarante ans, du genre romanesque. Autant dire qu'il s'en empare avec beaucoup d'aisance et de plaisir. Le récit, vivant, cocasse, est servi dans une langue riche en images. En fait le lecteur, en lisant le livre, se retrouve comme devant un écran, prêt à compatir ou à s'amuser des aventures des personnages.

COUV Rêves portatifs

L'écran est au coeur du récit, car l'auteur veut d'abord mettre en avant la puissance du cinéma, un loisir relativement récent dans ces années-là, mais qui influence efficacement, sans qu'il n'y paraisse, qui a fait naître des rêves mais aussi provoqué des drames. La vie comme au cinéma, voilà ce que tant de générations souhaitent vivre, hier comme aujourd'hui.

Parmi les loisirs, il y a aussi le foot qui électrise les foules et cristallise par ailleurs les rivalités tribales, car chacune des équipes nationales est représentative d'un groupe ethnique, et par la même occasion dun parti politique. Sylvain Bemba montre l'imbrication entre vie privée, vie publique et devenir de la nation. Les destins individuels retentissent sur le plan national, comme on peut le voir à travers l'histoire du malheureux Ignace Kambeya, projectionniste de cinéma, ou du légendaire King Yaya, héros national. 

En faisant du lecteur un spectateur privilégié du quotidien des habitants, l'auteur nous permet finalement d'avoir une vision complète de la société africaine postcoloniale. C'est en premier lieu une société qui a fondé des espoirs incommensurables dans l'avènement des indépendances. Mais ces espoirs seront suivis ou accompagnés de déceptions indicibles ! Ces Soleils des Indépendances, comme a su l'exprimer Ahmadou Kourouma dans son roman, ne brilleront pas comme on s'y attendait. Et pourtant des esprits éclairés ont tenté d'édifier la population, notamment la jeunesse. Sylvain Bemba montre l'importance de l'instruction dans le processus de développement des nations africaines. Mais il ne fait pas toujours bon être instruit car vos paroles sont parfois incomprises ou mal accueillies par une foule qui préfère qu'on la caresse dans le sens du poil. Bien plus, les hommes instruits représentent une lumière gênante pour les politiciens véreux qui préfèrent exploiter l'ignorance du peuple.

Le journaliste Cassius Kingaboua, fils du héros King Yaya, se retrouve ainsi en prison. Voici comment il résume les faits qui lui sont reprochés :

 

"On ne me pardonne pas d'avoir voulu tuer un rêve. Les hommes au pouvoir ont dit que l'indépendance nous pporterait tout. J'ai écrit que les enfants ne viennent pas par la bouche des femmes, quand ces dernières se contentent de bâiller comme le croient les anciens. J'ai écrit que l'indépendance ne fera pas pleuvoir en saison sèche, ni guérir le mal sans soins, ni germer ce qui n'a pas été semé ni planté. J'ai comparé les dirigeants actuels à des charlatans qui prétendent que la vie peut imiter la vie où tout croît en un clin d'oeil, alors que le cinéma seul peut imiter la vie, à sa manière, par des raccourcis qui n'existent pas dans la réalité."

 

(Sylvain Bemba, Rêves portatifs, page 54)

 

La manipulation est au coeur de la vie politique, et ce que j'ai trouvé particulièrement intéressant dans ce roman, c'est la manière subtile par laquelle l'auteur fait comprendre que, en politique, chacun voit midi à sa porte. Tel prétendant aux plus hautes fonctions politiques complote, ou du moins nourrit la machine qui va écraser celui qui occupe la place, afin de le remplacer, jusqu'à ce que lui-même subisse le même sort, et soit évincé par quelqu'un qui vivra la même expérience, et ainsi de suite.

Mais ce qui m'enchante plus que tout, c'est l'écriture de Sylvain Bemba, dont le pouvoir d'évocation est jouissif. Je n'ai pas manqué, en lisant par exemple l'extrait suivant, de penser à un passage de la nouvelle "Les Coquillages de Monsieur Chabre", de Zola. Texte élégant, apparemment ''innocent'', mais dont la puissance érotique transparaît grâce à la métaphore filée : 

"Sept cents poitrines hurlèrent. Marie hurla à son tour sous la poigne ferme d'un cavalier qui conduisait à petit trot sa monture sur les pentes vertigineuses bordant les vallées encaissées entre lesquelles se précipite, à un moment donné, la course du fleuve désir vers l'embouchure de l'anéantissement." (page 15)

Il faut lire cet extrait dans son contexte pour comprendre le parallèle établi entre le film d'action qui passe sur l'écran de cinéma et le moment qu'est en train de vivre Marie, l'un des personnages principaux du roman. C'est l'épouse du projectionniste Ignace Kambeya, installé juste derrière elle, dans sa cabine. Il ne se doute pas que sa femme s'est laissé conter fleurette par un play-boy qui ne se laisse pas démonter par la présence des spectateurs plutôt rivés au grand écran, et qui profite de la pénombre dans laquelle est plongée la salle pour jouir et faire jouir sa partenaire.

L'art de dire sans dire. C'est aussi cela, pour moi, des textes éminemment littéraires. Et Sylvain Bemba manie cet art.

 

Sylvain Bemba (1934-1995), Rêves portatifs, Les Nouvelles Editions Africaines, 1979, 208 pages.