Quelle est la plus grande plaie des nouvelles républiques africaines, une fois qu'elles ont acquis l'Indépendance et qu'elles peuvent se gouverner elles-mêmes ? 

 

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Après avoir lu Les Fleurs des Lantanas, de Tchichellé Tchivéla, je dirais sans hésiter que c'est la corruption, c'est cette lèpre qui ronge, détruit le pays de l'intérieur, écrase les personnes compétentes au profit des  flatteurs. Une seule chose compte pour les dignitaires africains : la manifestation de leur toute puissance. Tous doivent s'incliner devant eux, hommes comme femmes. Surtout les femmes. Le pouvoir et l'argent sont pour ces dirigeants le moyen de satisfaire leurs fantasmes. Avoir toutes les femmes à leurs pieds. TOUTES les femmes.  Qu'une seule résiste et cela devient une affaire d'état. L'histoire du docteur Bukadjo et de sa femme Djaminga est éloquente. Voilà un couple qui résiste à la corrution, qui ne renonce pas à ses idéaux, et qui connaîtra les pires tribulations.

Le docteur Bukadjo est entre autres directeur de l'école des infirmières. Et il refuse d'inscrire sur la liste des admis au concours dinfirmières l'une des aide-soigantes qui travaillent dans le même hôpital que lui. C'est que cette jeune femme, Nwéliza, est la maîtresse du maréchal Sokinga, et elle a demandé à celui-ci d'obtenir ce concours s'il veut continuer à profiter de ses charmes. Petit problème, lui répond le maréchal. C'est ainsi que le ministre de la santé est saisi, et que ordre est donné au docteur Bukadjo de faire le nécessaire. Seulement ce dernier est un obstiné qui refuse de tremper dans des magouilles de ce genre. Maîtresse d'un haut dignitaire ou pas, chaque prétendante au concours doit passer les épreuves comme cela est de coutume et être jugée en fonction de ses performances

Cependant la coutume, dans la République libre et démocratique de Tongwétani, c'est d'obtenir tout ce qu'on veut, pourvu que l'on paye en espèces ou en nature. La résistance de Bukadjo lui vaudra de se retrouver en prison, officiellement pour avoir fricoté avec l'opposition. On fait donc de lui un dangereux opposant pour couvrir le réel motif de son incarcération : une affaire de fesse ! D'autant plus que sa propre femme, Djaminga, qui frappe à toutes les portes pour la libération de son mari, ou du moins l'allègement des conditions de sa détention, déclinera aussi la "proposition indécente" que lui fait le ministre de la santé. "Pourquoi ne m'aviez-vous pas dit que madame Bukadjo était une femme ravissante ?" repochera-t-il à ses subordonnés après avoir rencontré Mme Bukadjo. Mais il ne réussit pas à la mettre dans son lit, malgré les menaces et les mesures prises pour faire de sa vie un enfer. Raison de plus pour que Bukadjo croupisse en prison.

Tchichellé Tchivéla montre comment le sexe gouverne le monde. 

C'est le triste constat que l'on fait encore aujourd'hui. Le pouvoir financier que détiennent les autorités publiques est mis au service de leur lubricité, pendant que les institutions publiques croulent sous la misère : les établissements scolaires, les administrations, les hôpitaux sont dans un état déplorable, à côté de cela les ministres et autres dignitaires politiques dépensent des fortunes pour satisfaire leurs innombrables maîtresses. S'il s'agissait de leur fortune personnelle, qui pourrait s'en plaindre ? Mais aucun d'eux ne s'est constitué une fortune personnelle à la sueur de son front. Leur fortune, c'est le trésor public !  Des moyens financiers existent, mais ils ne sont pas mis au service de la cause publique, ils sont au contraire utilisés pour des individus. Et quand par hasard quelques moyens vous sont proposés, cela apparaît comme une grâce exceptionnelle que l'on vous fait, alors que c'est le minimum attendu. 

"- Dites-moi, toubib, comment ça va dans votre service ?

- Il pourrait marcher mieux si on me fournissait le nécessaire.

- Il ne tient qu'à vous d'obtenir tout ce que vous désirez.

[...]

- Excusez-moi, Excellence, je ne vous ai pas bien compris tout à l'heure.

- Qu'est-ce que tu n'arrives pas à comprendre ? attaqua le docteur Ngwandi. Il faut vraiment être idiot pour ne pas comprendre que le ministre veut te demander un service que tu ne regretteras pas de lui avoir rendu.

Le docteur Bukadjo ne prêta pas attention aux insultes) son confrère." 

(Les Fleurs des Lantanas, pages 21-22)

Ainsi pendant longtemps, rien n'est fait, jusqu'à ce que vous soyez prêt à "collaborer", à magouiller, à faire une croix sur vos aspirations les plus nobles. Et ce n'est qu'à partir de ce moment que vous pouvez prétendre obtenir des droits...

 

Voilà comment tourne le pays dirigé par "Tout-Puissant Dynaste Yéli Boso", qui régnait sur Tongwétani depuis toujours et "avait broyé dans sa main, comme des feuilles sèches, la vie de plusieurs vrais et faux opposants" (page 134). Le chef de cette république fictive, dénommé Yéli Boso, tout comme ses ministres et préfets, sont décrits comme des "sexivores enragés'' (page 83). Le sexe et les honneurs. Malheur à ceux qui ne se montrent pas obséquieux à l'égard de ces dignitaires. Il faut flatter en permanence leur égo. Si vous ne vous laissez pas faire, vous êtes condamnés, écrasés, ou du moins contraints à l'exil. Comment, dans ces conditions, un pays peut-il se construire, se développer, si les cerveaux, les personnes compétentes sont asphyxiées ? 

J'avais commencé à lire le roman sans lire la quatrième de couverture. Puis, au moment où la tension provoquée par la résistance de Bukadjo touche au point culminant, j'ai eu le malheur de jeter un coup d'oeil au dos du livre ! Regrettable décision ! Je n'ai jamais lu une quatrième de couverture aussi détaillée ! Comment peut-on ainsi tout livrer au lecteur et le priver du plaisir du suspense ? Bref il suffit de lire la quatrième de couverture pour savoir comment se termine cette lutte de l'honnêteté contre la corruption. 

Cependant la peinture qui est faite des guvernements actuels vaut le détour : tortures, arrestations arbitraires, assassinats maquillés en accident, gabegie financière, règne de la courbette... 

 

Liss et Tchichellé

(Le doyen Tchihellé Tchivéla me dédicaçant son roman, au salon du livre de Paris, en mars 2016)

 

Tchichellé Tchivéla, Les Fleurs des Lantanas, Présence Africaine, 1997, 224 pages.