Il se murmure, depuis quelques temps, que l'esclavage va devenir une chose prohibée, que dans un futur plus ou moins lointain tous les esclaves vont acquérir leur liberté. Par décret. Nous sommes en 1832, au Cap (Afrique du Sud). Ce sont des informations qui se chuchottent, qui se transmettent tout bas, car cette nouvelle ère apparaît encore comme un rêve trop beau pour être vrai. Il vaut mieux ne pas trop se nourrir de chimères. Pour l'instant, le seul moyen pour les esclaves de devenir libres, c'est d'être affranchis par leur maître, leur baas, qui a entre ses mains, leur vie, leur présent et leur futur, bref leur destin. c'est lui qui imprime à la courbe de leur vie les inflexions qu'elle doit prendre. Tout dépend de son bon vouloir, de ses bonnes ou mauvaises dispositions. Et si l'on trouve grâce aux yeux du maître, peut-être le rêve est-il permis ? Il est vrai aussi que des circonstances peuvent plaider en faveur de l'esclave. La vieille esclave Petronella par exemple avait été affranchie par Cornelis Brink. Mais elle continue de demeurer dans la maison des maîtres, où elle a sa chambre personnelle. Elle n'est plus soumise aux châtiments et humiliations quotidiennes, elle est libre, et pourtant elle ne va pas ailleurs, toute sa vie est là : elle est la mère de Cornelis.

Couverture Philida

 

Le sort des femmes esclaves, ce n'est pas seulement d'effectuer les tâches domestiques ou champêtres qu'on leur assigne, c'est aussi de satisfaire la libido du maître. Ainsi, au milieu des enfants que lui donnent son épouse grandissent d'autres enfants, sans que leur naissance ne soit évoquée... mais il n'est de mystère pour personne. Cornelis sait que la vieille Petronella est sa mère. Il devait accomplir la promesse que son père Johannes avait faite à Petronella. La promesse de l'affranchir. Voilà le sésame que l'on agite au nez des esclaves pour qu'elles se plient aux caprices du maître.

Philida n'ignore pas l'histoire de Petronella, et elle se dit qu'elle aura peut-être le bonheur de connaître le même sort, d'autant pus que François, dit Frans, paraît si sincère, il se montre si attentionné ! Philida semble tant compter pour François Brink, le fils du baas Cornelis. Il lui a promis la liberté. Grâce à tous les efforts qu'il consentira, Philida portera des chaussures. Pas seulement elle, mais aussi les enfants qui sont nés de leur relation. Les chaussures sont le symbole de la liberté, car cela était interdit aux esclaves. Être chaussé, c'est être libre, c'est un peu comme porter le bonnet phrygien dans l'Antiquité romaine. Philida rêve inlassablement de ce jour où elle aura des souliers aux pieds. Chaque jour qui passe la rapproche de ce jour-là. Mais ce qui arrive un jour, c'est la nouvelle que François va se marier à une demoiselle riche de la colonie, Maria Magdalena Berrangé, ce qui arrangera les affaires de la famille Brink. Philida comprend que sa présence représente désormais une ombre qu'il faut écarter et elle n'entend pas rester les bras croisés à attendre que le ciel lui tombe sur la tête ; elle ne veut pas être vendue avec ses enfants à l'autre bout du pays, loin de tout ce qu'elle a connu depuis son enfance, loin de tous ceux qu'elle a connus, qui représentent sa famille dsormais, comme Petronella, qu'elle appelle affectueusement Ouma Nella. Elle se rend à pied, du domaine de ses maîtres à Zandvliet jusqu'à la ville de Stellenbosch, près du Cap, où se trouve le bureau du protecteur des esclaves. Elle va porter plainte contre François Brink, qui lui a fait des enfants, et dont la promesse de liberté part maintenant en fumée. 

Pour une esclave, le fait de déposer une plainte est en soi une action qui nécessite beaucoup de courage, mais Philida s'est armée de tout le courage qu'il faut. Pour elle et pour ses enfants. Et le protecteur des esclaves ne l'épargne pas. Il veut tous les détails, même les plus intimes. Les questions les plus crues pleuvent sur la tête de Philida et le représentant de la loi consigne tout dans son livre. Philida ne se défile pas. C'est maintenant ou jamais. Elle est prête à tout pour une autre vie. Et elle est lucide :

"C'est pas une vie que j'ai à Zandvliet, entre la chicotte, le tricot, les journées et les nuits de travail, toujours faire ce que les autres te commandent et tout le reste. [...] Qu'est-ce que j'ai à Zandvliet ? On peut pas appeler ça une vie. C'est pas clair comme le jour et la nuit ou comme le soleil et la lune, c'est entre les deux. Si je peux me fier à Frans, ça peut être différent, mais c'est pas le cas. Aujourd'hui, je suis sûre de rien. Mais je dois tenter ce petit espoir, sinon après peut-être c'est plus possible. Je veux dire, la loi me donne le droit de venir déposer une plainte, d'accord. Mais à mon avis, dans ce pays, la loi a pas le dernier mot. C'est tout ce qui se passe derrière la loi, et autour de la loi."

(Philida, pages 23-24)

Après la plainte de Philida, bien évidemment, le représentant de la loi demande à entendre la version des Brink. François réussit à se rendre seul au bureau du protecteur des esclaves, alors que son père Cornelis mettait la pression sur lui et aurait voulu régler cette histoire lui-même une bonne fois pour toutes : que Philida disparaisse et que le mariage de François avec la riche héritière ne soit pas menacé. D'ailleurs Cornelis sait comment manipuler la Bible pour que ses décisions paraissent comme inspirées de Dieu lui-même. 

Contraint de satisfaire son père, François nie les accusations de Philida, il déclare même que tout le monde couche avec elle et que ses enfants ne sont en aucun cas les siens. On croit alors savoir tout des humiliations et des traumatismes de Philida, mais le tableau de sa vie n'est encore qu'esquissé. Des interrogations sont suggérées dans l'esprit du lecteur, qui l'invitent à se montrer moins sûr de ce qu'il sait ou de ce qu'il croit savoir. Lorsque les enfants de Philida et François sont évoqués par exemple, un certain mystère plane : il y a Lena et Willempie. Deux autres enfants, les premiers-nés, sont "morts prématuréments" : Mamie et "celui dont elle refuse de parler". Pourquoi refuse-t-elle d'en parler ? C'est au fil de la lecture que l'on comprend les non-dits, que les épisodes les plus sombres de la vie de Philida et des autres esclaves sont dévoilés. Douleur, espoir, rage mêlés, à travers des figures comme celle Galant, un meneur, un révolté qui ne laissa pas de marquer durablement les esprits, malgré la cruelle répression dont ses complices et lui furent victimes. Un Spartacus rapidement maîtrisé, mais dont l'action fit comprendre aux uns et aux autres que les choses n'allaient pas toujours demeurer ainsi. L'espoir de la liberté est ce qui permet aux esclaves de tout endurer, cette liberté que chante le fleuve Gariep.

Le texte est parsemé de termes locaux, dont on devine le sens grâce au contexte. J'ai été surprise de découvrir le glossaire à la fin du livre, et je n'y pensais pas, je n'avais pas eu la curiosité de chercher l'explication des mots. Avoir la traduction des mots à la fin et apprécier de la justesse ou de l'éloignement du sens qu'on leur attribuait ajoute, à mon sens, un charme à la lecture.

Est-il besoin de préciser que l'auteur a exhumé l'histoire de ses ancêtres pour écrire ce roman, en donnant à chacun des personnages la parole, pour que le lecteur les découvre dans la nudité de leurs pensées.

Pour se faire une idée plus large de ce roman, lire l'article de Raphaël Adjobi : "Philida ou l'ancêtre esclave d'André Brink"

 

André Brink, Philida, Actes Sud, 2014, 384 pages, traduit de l'anglais par Bernard Turle.

Titre original, Philida, publié chez Harvill Secker, Londres, 2012.