Les vampires existent-ils ? "Bien sûr que non !" nous répondrait-on, si l'on osait poser cette question, il est évident que ce mythe fait partie de l'imaginaire ! C'est bien pour cette raison que les oeuvres qui mettent en scène des vampires sont classées dans la littérature fantastique, une littérature qui procure de douces frayeurs au lecteur... mais une littérature qui l'interpelle aussi, qui l'invite à douter de ses certitudes. 

Quand on lit Dracula, de Bram Stoker, on comprend que le projet de l'auteur est précisément de faire comprendre au lecteur, à travers ce mythe, qu'il existe bel et bien deux dimensions : le visible, le perceptible, et le non perceptible par la raison ; les choses apparentes et les choses cachées,  le monde diurne et le monde des ténèbres, la puissance du bien et la puissance du mal, qui agit de manière pernicieuse, qui se dissimule, qui prolifère, qui tétanise... mais qui n'est pas invincible. Aussi impressionnants et maléfiques que puissent être les pouvoirs du compte Dracula et de la horde de vampires à son service, il existe des gestes simples qui suffisent à le mettre hors d'état de nuire. Tout cela, les protagonistes du roman l'apprennent grâce à un scientifique chevronné : le docteur Van Helsing. Oui, c'est un éminent scientifique qui apprend à ses jeunes amis à s'armer de leur foi pour combattre le mal incarné. Mais je vais vite en besogne.  

 

Dracula

 

Jonathan Harker a reçu l'invitation du comte Dracula, dont le château est situé en Transylvanie, dans les Carpates. Ce dernier a le projet d'acquérir une demeure à Londres, et il en a confié la mission au cabinet juridique pour lequel travaille Jonathan. Ce château est isolé et son propriétaire inspire la crainte. Tout au long de son voyage, Jonathan reçoit des mises en garde, on l'incite même à renoncer à son voyage. Mais Jonathan Harker n'est pas homme à se laisser impressionner par des "superstitions". Pourtant il observe des phénomènes étranges à mesure qu'il s'approche du château de ce comte qu'il n'a jamais rencontré auparavant. Et quand il pénètre enfin dans le château, il s'aperçoit peu de temps après qu'il est à la merci d'un homme qui n'a d'humain que l'apparence. Et même cette apparence a de quoi perturber : regard de feu, dents extraordinairement longues et aiguisées, poigne de fer... Le comte a une force surhumaine, se fait obéir des loups, se déplace aisément sur les murs et... son reflet n'apparaît pas dans le miroir !  Jonathan consigne toutes ses observations, en espérant qu'elles parviendront à Mina Murray, sa fiancée. Ses sens le trompent-ils ou le Comte Dracula représente-t-il un danger pour Londres ?

Heureusement, un éminent scientifique, le professeur Van Helsing, le rassure : il n'est pas fou, Dracula est un être démoniaque qu'il faut combattre pour éviter qu'il ne continue à faire des victimes, mais c'est une chose que l'on ne peut expliquer publiquement : il est "inutile de révéler une vérité que personne ne croirait" (p. 382).  Van Helsing amène peu à peu son jeune collègue, le docteur John Seward, ainsi que ses autres amis  Arthur Holmwood, alias Lord Godalming, et Quincy Morris, à considérer les traditions et les superstitions comme "des sources dignes de foi" (p. 317). C'est grâce à elles qu'il acquiert une connaissance parfaite du vampire et des moyens de le désarmer, connaissance étayée par les expériences de Jonathan Harker dans le château de Dracula. 

De toutes les caractéristiques du vampire, les plus marquantes sont, d'une part ses métamorphoses nocturnes en un animal (chauve-souris, loup...) ou en brouillard, des métamorphoses qui lui permettent d'approcher ses victimes, de les hypnotiser ;  d'autre part sa perte de pouvoir dès qu'il fait jour ; des caractéristiques qui évoqueront dans l'esprit du lecteur africain le sorcier qui vit une autre vie pendant que tout dort, grâce à son double animal, et qui doit impérativement regagner son "corps" avant le lever du jour, sans quoi il serait dans une très mauvaise posture. Et ces métamorphoses ne sont pas perçues dans les sociétés africaines comme des "superstitions", mais comme du vécu, comme la réalité... La réalité ? se récriera-t-on ? Qui peut "accepter pareille possibilité, au milieu de notre siècle scientifique, sceptique, terre à terre ?" (p. 317)

Ecrire ce roman, c'était le moyen pour Bram Stoker de déclarer, sans choquer personne puisqu'il s'agit d'un roman, l'existence des puissances du mal, contre lesquelles la foi est le meilleur rempart. Dracula, ministre du diable, paraît tout puissant, mais un simple crucifix, un morceau d'hostie le rendent inoffensif. Il y a une vie après la mort. Il y a des "non morts" parmi les morts. La vie. La mort. Le jour. La nuit. Le bien. Le mal. Et par-dessus tout la puissance de l'amour.   

 

Bram Stoker (8 novembre 1847 - 21 avril 1912), Dracula, Pocket, 1992, Traduction de Jacques Finné, Présentation et commentaires de Claude Aziza, 575 pages. Titre original, Dracula, paru en 1897.