Un couple qui s'aime, qui est uni, suscite souvent de la jalousie autour de lui, de l'envie, le désir d'être à la place de celui ou celle qui est tant chérie par son conjoint. Au lieu de se mettre soi-même en quête de la personne qui fera notre bonheur, on préfère jeter notre dévolu sur un coeur déjà épris !

 

Couv Lady Boomerang

 

C'est l'intrigue qui se profile dans Lady Boomerang, premier roman de Marie-Léontine Tsibinda. Nitou et Ntinu Luaka s'aiment d'un amour sincère et sans partage, amour couronné par la naissance d'une fille : Santou. Cependant, dans l'ombre, Dalila, serveuse dans un bar, se consume d'amour pour Nitou, tandis que Ntinu Luaka est convoitée par le chef du village. La disparition de la belle Ntinu Luaka dans des circonstances mystérieuse est un malheur qui fait le bonheur de Dalila. Elle finit par se mettre en ménage avec Nitou, elle a même deux enfants de lui, puis Nitou meurt à son tour. Dalila refait sa vie avec Nzenza, qui fut le patron de Nitou. Ils forment une famille recomposée avec les enfants de feu Nitou, des liens qui n'empêchent pas Nzenza de vouloir faire sienne Santou, la fille aînée de Nitou, qui est devenue une belle jeune femme. Et pourtant Santou a trouvé l'amour en la personne de Dina. Il faut donc provoquer leur rupture pour que Santou soit complètement à la merci de Nzenza, de gré ou de force. D'autres couples sont mis en scène, qui connaissent les mêmes tribulations : une tierce personne vient s'immiscer dans une relation solide... 

Union, rupture, réconciliation, famille décomposée, puis recomposée... tels sont res rebondissements dans ce roman dans lequel les personnages se tournent soit vers les pratiques fétichistes, les pouvoirs occultes, soit vers la prière pour obtenir ce qu'ils recherchent. L'auteur veut faire prendre conscience que, à court ou à long terme, tout ce qui s'obtient de manière pernicieuse, sans consentement véritable du coeur, finit par s'effriter. 

Qu'à cela ne tienne, les sorciers, marabouts et autre féticheurs sont pris d'assaut par les habitants, quelle que soit leur classe sociale, et rivalisent d'ardeur pour montrer de quoi ils sont capables. Cependant, interroge l'auteur, s'ils sont si forts, "pourquoi ne délivraient-ils pas les dictateurs et leur cohorte de leur gourmandise financière ?" (p. 126)

De Mayimayi à Sangavuvu en passant par Koloh, les personnages font découvrir au lecteur des villes imaginaires qui donnent une idée réaliste de ce qu'est un pays comme le Congo, où les gens ne s'en sortent que grâce à l'art de la débrouillardise. Et ce sont en particulier les femmes qui gèrent l'équilibre financier du foyer. Ce sont elles qui restent faire face aux charges de la famille lorsque le mari déserte le foyer ou lorsqu'il est davantage préoccupé par une nouvelle conquête féminine que par le bien-être des siens. Vendeuses au marché, tenancières d'une petitte boutique, d'un bar, les femmes vendent aussi leur corps pour nourrir toute la famille.  Quelle autre alternative dans un pays où rien n'est acquis, où tout périclite ?

"Mayimayi, sa ville natale, souffrait de tous les maux : sans eau, ni électricité, ni canalisations, ni hôpitaux de qualité, ni routes praticables, elle n'était plus que l'ombre d'elle-même. Dans ce cafouillage infini, la ville vivait, dansait, riait, pleurait, enterrait ses morts, accueillait ses bébés, désirés ou pas." (p. 188)

S'il y a une chose qui prospère dans ce pays, c'est l'activité sexuelle : "Le président couchait avec les femmes des ministres qui fermaient les yeux et la bouche, toute honte bue." (p. 123-124) Le reste importe peu. Et quand il y a des subventions, pour entretenir par exemple les routes, celles-ci sont détournées par les municipalités (p. 165). Bref, lorsqu'un des personnages s'écrie : "Je suis fatigué de ce pays qui tue l'avenir de son peuple" (p. 203), c'est aussi la voix de l'auteur qui s'exprime à travers ce personnage.  

Le roman fait une large place au mystique, au magique, au surnaturel, qui pour les personnages ne relève  pas du fantastique mais fait partie des réalités quotidiennes.

Ce roman est la version développée de la nouvelle "Lady Kimpa V.", que Marie-Léontine Tsibinda a publiée dans l'anthologie Sirène des sables.  Il arrive parfois qu'un auteur décide de faire un roman d'une nouvelle. C'est ce que fit Zola en publiant Thérèse Raquin, roman qui développe l'intrigue de la nouvelle "Un mariage d'amour". La différence c'est que Marie-Léontine Tsibinda a fait le choix de conserver les mêmes noms de personnages, dans les deux versions.  

On pourra déplorer le ton parfois moralisateur adopté par le narrateur. La part "surnaturelle" sera également diversement appréciée par le lecteur, comme "l'aéroport magique" sur lequel atterit Santou, comme le monstre échoué sur la plage, en qui ceux qui l'ont connu, comme Dina, n'ont aucun mal à reconnaître Nzenza.  

Après avoir publié de la poésie, des nouvelles, des contes, une pièce de théâtre, Marie-Léontine Tsibinda ajoute à ses expériences littéraires la corde romanesque.

 

Marie-Léontine Tsibinda, Lady Boomerang, Les Editions L'Interligne, Ottawa, 2017, 318 pages. 

Lire une autre critique du roman, par Nathasha Pemba, en cliquant ici