Le 31 juillet est, depuis 1962, la journée internationale de la femme africaine. C'est une femme qui est à l'origine de l'institution de cette journée à l'ONU : Aoua Kéita. Sage-femme de profession, militante politique, Aoua Kéita fut la première femme à être élue députée dans son pays, l'actuel Mali. Née en 1922 à Bamako, elle nous a quittés le 7 mai 1980, non sans nous laisser un héritage : son autobiographie, qui lui valut d'être récompensée par le Grand Prix Littéraire de l'Afrique Noire en 1976. Comme le déclare Sophie BESSIS dans sa préface, l'autobiographie d'Aoua Kéita, intitulée Femme d'Afrique, et sous titrée La vie d'Aoua-Keïta par elle-même, est :

« un livre à mettre entre les mains de tous les écoliers maliens et, plus généralement, africains. Publiés en 1975, les Mémoires d'Aoua Kéita ont l'immense mérite d'être à la fois le témoignage personnel d'une des premières femmes diplômées d'Afrique de l'Ouest, d'une des premières responsables politiques féminines dans une région encore marquée par le patriarcat, un livre d'histoire à la première personne sur la période coloniale, et un recueil des traditions des peuples du Mali. Mais il est avant tout le récit d'une vie entièrement consacrée à deux combats intimement mêlés, celui pour l'indépendance et celui pour l'émancipation des femmes. Le premier, ou au moins la conquête de la souveraineté politique, s'est achevé en 1960. Le second est loin, très loin d'être terminé. »

 

COUV d'Afriq 4

 

En effet l'autobiographie d'Aoua Kéita permet de mesurer le chemin parcouru par la femme africaine. Comme ailleurs dans le monde, le rôle que l'on reconnaît à la femme était celui de s'occuper du foyer, des enfants, de la cuisine. Tels sont les domaines où elle devait exceller. Si elle voulait acquérir des diplômes, il n'y avait pas 36 solutions : faire jouir le mari, lui faire des enfants, lui préparer de bons petits plats... et la voilà parée de la considération de la société ! Son horizon n'allait pas au-delà de ces sentiers séculaires. Et pour que les choses demeurent toujours ainsi, il ne fallait pas se préoccuper de son instruction : c'était prendre le risque de la voir revendiquer autre chose que ces diplômes d'excellente épouse et mère. 

 

 

Couv Femme d'Afriq 1

 

 

Une femme, prétendre à un épanouissement personnel, quelle hérésie ! Une femme qui raisonne au lieu de simplement obéir, une femme qui veut faire évoluer la société, qui se mêle de la vie politique de son pays, quelle catstrophe ! L'évolution de la femme est toujours perçue comme une menace pour l'homme qui craint de perdre ses privilèges ou de voir son ego égratigné… Le pire, c'est que ce sont les femmes les premières qui travaillent, avec encore plus d'acharnement que les hommes, à maintenir la femme dans ces rôles prédéfinis.

Le premier chapitre du livre est éloquent : il montre comment on formate l'esprit des jeunes filles et comment les mères sont au coeur de ce ''formatage'': elles préparent leurs filles à suivre leur exemple, c'est-à-dire à faire ce qu'on leur demande de faire et non ce qu'elles ont envie de faire, renoncer à leurs rêves et être entièrement tournées vers la satisfaction des désirs des autres : leur père, leur mari… Les contes et légendes que la mère d'Aoua racontait à ses filles avaient une morale bien définie : celle d'inciter les filles à accepter le mari qu'on leur choisirait et ne pas prednre ombrage de la polygamie, ne pas être jalouses des co-épouses. Cette éducation traditionnelle, avec une moralité à géométrie variable, attribuant à l'homme tous les plaisirs et toutes les libertés, et à la femmes tous les devoirs et les châtiments les plus exemplaires, Aoua Kéita n'a pu la dépasser que grâce à son inscription à l'école, une scolarisation qu'elle doit à son père, contre la volonté de sa mère. Ce fut le début d'un long parcours fait de privations, de brimades, de reproches, d'humiliations, mais aussi de réussites, de victoires qui conduiront notamment à reconnaître à la femme malienne, la femme africaine en général, non seulement des devoirs mais aussi des droits : celui d'être instruites, celui d'exercer un métier, celui d'exprimer leur point de vue en politique et de défendre leurs idées.

 

Aoua Keita

 

Ce livre, qui couvre la période allant de 1931 à 1960, explicite des problématiques qui font encore écho aujourd'hui, notamment concernant la femme. De nos jours comme à l'époque des indépendances africaines, la place qu'on accorde à la femme en politique est encore limitée, et même dans les pays ''avancés'' dans ce domaine, les choses ne se font pas si naturellement. La femme, aujourd'hui encore, est vue d'abord comme étant celle qui donne la vie, si elle a le malheur de ne pas remplir ce rôle, on lui jette l'anathème. Elle a beau réaliser de grandes choses par ailleurs, être une intellectuelle, une militante, une femme engagée, une femme au service des autres... si elle ne peut pas donner un enfant à son mari, elle est une femme à bannir, ce fut l'expérience d'Aoua Kéita, l'une des expériences les plus difficiles à vivre pour elle. Extrait :

 

 

« Malon Camara, ma belle-mère, vénérable personnage qui adorait ses enfants n'avait qu'un plaisir au monde, avoir de nombreux petits-enfants. Ell-même avait cinq enfants : quatre garçons et une fille. Tous avaient des enfants sauf mon époux. Dès la 5e année de mon union avec son fils, qu'elle appelait tantôt « arbre de beauté », tantôt « pièce d'or », tellement elle l'aimait, ne voyant pas venir de petits-enfants, je commençai à perdre son estime. Elle ne m'a jamais attaquée en personne. C'était souvent avec son fils qu'elle avait affaire. Ensuite ce furent mes beaux-frères qui me faisaient des misères à chaque voyage, à chaque séjour à Bamako. Ces histoires étaient de deux ordres : certains pensaient que j'empêchais mon mari de leur livrer nos salaires, d'autres d'une honnêteté sans faille, mais d'une autorité esclavagiste, ne pouvaient supporter mon indépendance que Diawara non seulement approuvait pleinement, mais facilitait, et même cultivait si l'on peut s'exprimer ainsi.

 

Le manque d'estime de ma belle-mère se transforma en une véritable animosité dès qu'elle apprit mon incapacité d'avoir des enfants à la suite de ma dernière opération chirurgicale en septembre 1945. Mais ce qui rendit ma belle-mère furieuse par désespoir, ce fut l'attitude de mon mari. Il refusa en effet de prendre une deuxième épouse. Toute la famille m'imputa ce refus qui cependant était indépendant de ma volonté. »

 

Comme Aoua, en séjour à Bamako, a dû partir précipitamment, sans avoir eu le temps d'aller saluer sa belle-mère, celle-ci en profite pour faire parvenir une lettre de sommation à son fils :

 

« Aoua ne me respecte pas. Elle est venue à Bamako et a logé chez sa mère. Elle est partie sans me dire au revoir. Je sais que tu tiens à Aoua. Mais si jamais ma mort te trouve dans l'union avec Aoua, tu seras malheureux pour le restant de ta vie. Je te maudirai même dans la tombe. » 

 

Entre encourir la malédiction de sa mère et se séparer de celle qu'il aime et avec laquelle il a contruit tant de choses, pendant quatorze ans, le choix, pour Diawara, est clair :   « Tu peux prendre ta liberté. A partir d'aujourd'hui, je ne t'aime plus. »  Aoua comprend tout à fait : « Ta position est tout à fait juste, on peut remplacer une épouse et non une maman. J'accepte ma nouvelle situation avec courage et persévérance. » 

(Extraits pages 76-77)

 

Aoua Kéita, Femme d'Afrique, Préface de Sophie Bessis, Paris, Editions Présence Africaine, 1975 pour la première édition, 2014 pour la présente édition, 398 pages, 11 €.