Richard Wright, j'ai fait sa connaissance, il y a près de dix ans, avec Black Boy. Comment oublier ce roman ? Comment oublier cette faim dévorante de l'auteur-narrateur, une faim aussi bien physique qu'intellectuelle ? La faim est un thème essentiel chez Wright, au point qu'elle apparaît dans l'un de ses titres : American Hunger, oeuvre de publication posthume, traduite en français par le titre Une faim d'égalité. La faim, c'est le désir ardent de combler les brèches, bien plus les trous béants que des siècles d'Histoire ont creusés entre les hommes, entre les peuples : non seulement la conscience d'appartenir à des mondes différents est vive, mais même la communication est faussée entre eux. Comment se comprendre ? Il est absolument indispensable d'apprendre à se parler, à s'écouter, à se considérer les uns les autres sous le seul angle qui vaille : celui d'êtres humains ayant en partage une terre commune. C'est le but de Richard Wright.

 

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Son premier roman, Un enfant du pays, publié sous le titre original de A native Son, en 1940, est l'expression de cette faim de justice, d'égalité, de réparation des brèches, de dialogue entre deux populations que l'Histoire a soigneusement dressées l'une contre l'autre, et qui pourtant ont le devoir de se donner la main pour marcher vers une Amérique plus apaisée, plus épanouie. Un enfant du pays, c'est en quelque sorte la forme romanesque de l'idéal que Martin Luther King exprimera dans son "I have a dream", quelques années après la mort de Richard Wright, survenue en 1960, à Paris.

Cela faisait longtemps que je ne m'étais pas sentie aussi happée par une lecture ! La scène initiale du roman n'est qu'un avant-goût du stress que connaîtra le lecteur, un stress qui augmente progressivement, jusqu'à se muer en une tension insupportable. J'ai dû volontairement suspendre la lecture alors même que je brûlais d'impatience de savoir comment cela allait se terminer pour Bigger Thomas. Mais de toutes façons la quatrième de couverture de l'édition Folio gâche tout ! Il était nécessaire pour moi de respirer un peu, de prendre une bouffée d'oxygène, avant de me replonger dans cette lecture qui vous fait souhaiter d'intervenir dans le roman, afin de faire dévier la trajectoire de la Fatalité. La Fatalité, ou, pour reprendre le titre de la troisième partie, le destin, c'est comme un train qui va à son rythme, vous laisant croire que vous avez le temps de l'éviter, mais qui fonce sur vous aussi sûrement que vous croyez être hors de sa portée.  

Bigger est l'aîné de la famille Thomas, celui qui doit jouer le rôle du père disparu, du chef de famille. C'est lui qui affronte le rat énorme qui s'invite dans leur appartement (si on peut appeler cette pièce unique et délabrée un appartement), et réussit à le tuer avec l'aide de Buddy, son petit-frère, pendant que sa soeur Véra et sa mère manquent de faire une crise à la vue de cette bête qui, consciente du sort qu'on lui réserve, se bat rageusement pour sauver sa vie. La peur domine tous les autres sentiments à ce moment précis, du côté des hommes comme de celui de la bête. Le rat, traqué, acculé, fait preuve d'une audace surprenante en se jetant sur Bigger et ce dernier sait qu'il doit être extrêmement vigilant et agile pour réussir à tuer l'animal.

Cette scène préfigure ce qui va suivre. Mû par la peur permanente dans laquelle il vit, peur que les Blancs interprètent mal ses regards, ses paroles, ses gestes, peur de franchir la ligne que l'on a délimité autour des populations noires et en même temps haine de cette ligne qui l'empêche de se réaliser en tant qu'homme, Bigger finit par agir de manière instinctive, sans se demander si sa manière de faire est la meilleure. Il sait seulement que c'en est fait de lui s'il ne réagit pas. Il lui faut sauver sa peau. Toute sa vie, il a appris à faire profil bas devant les Blancs, et quand deux jeunes Blancs, Mary Dalton, la fille de son employeur, et son petit ami Jan, qui est communiste, lui parlent et agissent avec lui comme s'il était leur égal, cette attitude déconcerte Bigger. Les choses auraient pu être différentes s'il n'y avait pas eu cette incompréhension qui brouille les rapports, si Bigger, acculé dans la chambre de Mary, avait simplement expliqué les circonstances qui l'avaient conduit à se trouver là, mais cette explication, qui peut paraître simple aux yeux du lecteur du XXIème siècle ne l'est absolument pas si l'on se replace dans le contexte de l'époque.

Et, à tout bien considérer, les choses n'ont pas tant changé que ça. L'impression qu'un Noir "est foutu avant de venir au monde" (p. 435) est encore d'une brûlante actualité. Parqués dans des ghettos, faisant l'objet d'innombrables "bavures policières" dont les auteurs ne risquent rien ou presque, quand bien même elles auront entraîné la mort des victimes... comment ne pas ressentir un cruel sentiment d'injustice ? La vie d'un homme ou d'une femme noire aux Etats-Unis vaut si peu de choses à côté de celle d'un Blanc. Et la Justice en est le reflet le plus cruel car au lieu de contribuer à rétablir le sentiment d'égalité, elle oficialise au contraire la différence de traitement.  

"Les Blancs ne recherchaient jamais les Noirs lorqu'ils avaient commis un crime sur la personne d'un autre Noir. Il avait même entendu dire que les Blancs se frottaient les mains lorsqu'un Noir en tuait un autre ; pour eux, c'était un Noir de moins à combattre. Un Noir ne commettait un crime que lorsqu'il avait mis un Blanc à mal, tué un Blanc ou endommagé ce qui appartenait aux Blancs." (p. 411) 

 

Le sentiment que la couleur de la peau influe sur le regard que l'on porte sur les individus n'est pas seulement ressenti aux Etats-Unis. En France aussi ce sentiment est présent. Et pour aller plus loin, on pourrait dire que la catégorisation des populations est le grand problème de notre siècle, de notre monde, et se trouve à la racine de tant de drames. Noir, Blanc, Juif, Arabe... Que de catégorisations ! Que de barrières érigées ! Des barrières qui cependant n'empêchent pas les catastrophes de se produire. Et ceux qui détiennent toute la puissance matérielle, technologique, financière, morale se leurrent s'ils croient pouvoir tout maîtriser, tout contrôler.  

"Notre avenir est assombri par des images de violence. La rancune, les aspirations contrariées, refoulées, se manifestent tous les jours dans ce pays, avec plus ou moins d'intensité, plus ou moins consciemment. La conscience de Bigger Thomas et celle de millions d'hommes plus ou moins semblables, Blancs et Noirs, sont, étant donné la pression que nous avons exercée sur eux, les sables mouvants sur lesquels reposent les fondations de notre civilisation. Qui sait si quelque choc léger, rompant l'équilibre délicat entre l'ordre social et les aspirations déchaînées, ne causera pas l'écroulement de nos gratte-ciel ?" (p. 494-495)

 

Parmi les motifs récurrents dans le roman, il y a la capacité à voir ou à ne pas voir. Richard Wright invite la société à ne pa être aveugle, à prendre conscience que d'entretenir la peur, la méfiance, la honte chez des êtres ne fait qu'exacerber une haine qui explose tôt ou tard.

 

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J'avais été marquée par la lecture de Black Boy, mais maintenant que je suis remontée à la source en lisant Un enfant du pays, j'ai le sentiment que ce premier roman est encore plus puissant ! Je remercie Sybillyne de m'avoir donné l'occasion de retrouver l'univers de Richard Wright, qui porte bien son nom, et qui est mort trop tôt ! 52 ans seulement !

Pour lire la critique de Sybillyne, qui a consacré sur son site le mois de juillet à l'auteur américain, cliquer ici. Sinon découvrir l'article parmi tous ceux consacrés à l'auteur en cliquant ici (aller tout en bas de la page, les articles se trouvent après la liste des auteurs du mois).

 

Richard Wright, Un enfant du pays, suivi de la postface de l'auteur, Gallimard, 1988 pour la présente édition, 564 pages.

1947 pour la traduction française chez Albin Michel. Titre original, The Native Son, 1940.