Voici un livre que chaque français, ou plutôt chaque habitant de la France devrait lire, mais l'on sait que tout le monde ne lit pas, surtout des essais. Cependant tout le monde s'informe, par la télé, la radio, les journaux... Chacun se forge son opinion sur une question en écoutant les uns et les autres débattre dans les médias, et il est très facile, pour une majorité de voix penchant dans un sens, d'influer sur l'esprit du public, surtout lorsque, en face d'elles, il y en a si peu ou presque pas pour faire valoir un point de vue divergent. Si malgré tout quelques voix s'obstinent à faire entendre un son discordant, la machine médiatique se met tout de suite en place pour étrangler, pour étouffer ces voix. Les médias sont un puissant outil de formatage des esprits !

 

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Le livre d'Odile Tobner montre comment, depuis plusieurs siècles, les Français sont conditionnés pour réagir d'une certaine manière, pour minimiser certaines choses ou les voir autrement qu'elles ne sont. Ainsi, pour réapprendre à observer en toute objectivité, pour se débarasser du voile qui nous empêche de voir les choses telles qu'elles sont, il importe de lire le livre d'Odile Tobner. Celui-ci est savamment construit, l'auteure commence par planter le décor en évoquant les déclarations les plus récentes de personnalités médiatiques au moment de la publication du livre, en 2007 : celles d'Hélène Carrère d'Encausse, historienne académicienne, d'Alain Finkielkraut, agrégé de lettres modernes, de Georges Frêche, élu socialiste et président de région, de Pascal Sevran, producteur et animateur d'émissions télé, de Nicolas Sarkozy, président de la République. Cette introduction capte tout de suite l'intérêt du lecteur car il se sent concerné, il a forcément entendu l'une ou l'autre de ces déclarations et a suivi les remous qu'elles ont suscité dans les médias, qu'en a-t-il pensé ? Je lis ce livre dix ans après sa publication et d'autres exemples viennent confirmer l'état des lieux dressé par Odile Tobner.

Prenons celui de la plus haute personnalité du pays : Emmanuel Macron. Avant et après son élection. En février 2017, en visite en Algérie, Emmanuel Macron déclare que la colonisation n'est rien d'autre qu'un crime contre l'humanité et ne voilà-t-il pas qu'il provoque un soulèvement général ? Le candidat à l'élection présidentielle, soucieux de ne rien laisser entraver sa marche vers l'Elysée, dut apaiser les esprits d'une manière ou d'une autre. Si vous osez nommer les choses telles qu'elles sont, on vous taxe tout de suite de ne pas aimer la France, de la dénigrer, alors que vous énoncez simplement les choses telles qu'elles sont. "Cette repentance permanente est indigne", déclara entre autres le candidat François Fillon, en réaction à la déclaration d'Emmanuel Macron. Toutes ces réactions sont décryptées par Odile Tobner : "La propagande a exhumé le vieux mot de "repentance"pour noter d'infamie toute tentative de divulguer un ensemble de faits radicalement censurés." (p. 286)

C'est indigne de dire la vérité, au contraire il faut la maquiller en sorte de flatter l'égo national. Tout ce qui pourrait écorner l'image de la France doit être tu, ou alors présenté de telle manière que la gloire de la France ne soit pas ternie. Il faut d'ailleurs rappeler que quelques mois auparavant, Emmanuel Macron avait tenu des propos qui relativisaient plutôt le caractère criminel de la colonisation, en évoquant ses aspects ''positifs'' : "Il y a des éléments de civilisation et des éléments de barbarie". C'est un viel argument que de brandir la civilisation pour justifier la colonisation. Odile Tobner démontre très bien les mécanismes mis en place depuis des siècles pour se donner bonne conscience, or « Pas plus que celui de guerre juste, le droit de conquête ne mérite de longs discours, puisqu'il se réduit à un droit très simple : celui du plus fort. L'art de l'Europe a été d'enrober de dicours la réalité et, comme le dit superbement Pascal, "ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste." » (p. 61)

Après son élection, Emmanuel macron a provoqué un autre tollé en faisant du taux de natalité en Afrique l'un des principaux handicaps à son émergence. En lisant le livre d'Odile Tobner, on voit que cet argument non plus n'est pas nouveau et permet de masquer les véritables causes du sous-développement en Afrique. Pascal Sevran, longtemps avant l'actuel président de la République, avait déjà emprunté ce sentier. Mais Odile Tobner éclaire les lecteurs : si la forte natalité en Afrique est un problème, il ne l'est pas tant pour l'Afrique que pour l'Occident, qui craint de ne plus pouvoir manipuler le destin de ce continent à sa guise. L'augmentation de la population africaine est un danger pour les anciennes puissances coloniales. Après avoir montré combien l'Afrique doit légitimement se repeupler après les "désastres démographiques de la traite et de la colonisation'', Odile Tobner déclare :

"La faiblesse actuelle de l'Afrique devant l'accaparement de ses ressources par l'étranger vient en grande partie de la moindre résistance de pays très peu peuplés, faciles à subjuguer. La démographie des pays asiatiques, avant d'être maîtrisée par des gouvernements indépendants, leur a d'abord permis de contenir puis de chasser les colonisateurs. Si les Africains doivent prendre modèle sur la Chine, comme les y invitent prétentieusement Pascal Sevran et bien d'autres, c'est en veillant à être suffisamment nombreux pour lutter contre l'emprise de l'étranger." (p. 25)

Odile Tobner fait l'historique du racisme, depuis l'esclavage jusqu'à nos jours, arguments et exemples à l'appui. Cet historique va de pair avec l'histoire littéraire. Les auteurs sont convoqués, leurs textes analysés pour déconstruire les idées reçues. Et c'est l'un des points forts de cet essai que de montrer les écrivains et leurs textes sous leur vrai jour. L'exemple le plus éloquent est celui de Montesquieu. Et là je remercie infiniment Odile Tobner pour ce livre.

En effet, moi aussi je me suis posée des questions concernant l'interprétation de l'extrait de L'Esprit des lois sur "l'esclavage des nègres". La lecture de cet extrait suscitait en moi un certain malaise né de l'idée qu'il y aurait peut-être un fond raciste dans les propos de Montesquieu, mais cela se pouvait-il qu'un auteur présenté comme l'un des esprits les plus éclairés de son temps ait tenu des propos racistes ? Logiquement, cela ne se pouvait, alors je me conformais à la lecture générale, qui voulait que ce texte soit vu comme étant ironique. N'ayant lu que des extraits de l'oeuvre de Montesquieu, il ne m'était pas possible de me faire ma propre idée, alors il fallait humblement accepter l'orientation qui était donnée dans les manuels. Odile Tobner, elle, a pris le temps de lire Montequieu et de replacer ce chapitre dans l'ensemble de son oeuvre, de confronter celle-ci avec la lecture qu'en ont fait les contemporains de l'auteur de L'Esprit des lois. Le verdict est clair : il n'y a pas l'ombre d'une ironie dans ce texte : Montesquieu dit ce qu'il pense.  

Ce livre permet véritablement de reconsidérer les écrivains français ainsi que leurs oeuvres, ceux qui ont su faire preuve d'un admirable sens critique, comme Montaigne, Pascal, Sartre... et ceux qui ont participé à la construction des préjugés, comme Montesquieu, Voltaire, Bossuet... sans parler des philosophes (Kant, Hegel), des historiens, des hommes politiques. Les professeurs de Lettres, d'Histoire, de Philosophie auraient intérêt à lire ce livre !

Chers professeurs de lettres, voici un extrait qui vous convaincra de lire Tobner :

"Comme professeur de lettres, j'ai été confrontée au dogme de l'interprétation ironique du texte de Montesquieu lorsque j'ai dû l'expliquer. Sauf à répéter le commentaire du Lagarde et Michard, je ne voyais pas ce que l'on pouvait trouver comme signe évident d'ironie dans le texte. Après quelques années de méditations là-dessus, ma conviction était faite. On n'avait pas affaire à un texte ironique. Au cours d'une session de formation pédagogique, je fis part de ma conviction à une assemblée de collègues, déchaînant les plus vives protestations. Le cri du coeur fut : "Mais voyons, tout le monde sait que ce texte est ironique !"Je trouvai la démonstration un peu courte mais je n'eus pas le loisir d'affronter plus avant l'écrasante réprobation de la totalité de mes collègues. La question était entendue, inutile de discuter. Je m'abstins désormais à tout jamais d'expliquer ce texte. J'interrogeais cependant les candidats au bac qui l'avaient sur leur liste de textes étudiés pour voir comment ils répétaient ce qu'on leur avait enseigné. C'était une fois de plus la tautologie : ce texte est ironique parce que ce texte est ironique." (p. 256)  

 

 

Odile Tobner, Du racisme français, quatre siècles de négrophobie, Paris, Editions des Arènes, 304 pages, 19.80 €.