Tant que je serai noire. Ce récit autobiographique apparaît d'abord comme le témoignage d'une mère qui élève seule son fils, Guy Johnson ; qui essaie de gagner sa vie dans le monde du show-business. Subvenir à ses besoins et à ceux de son enfant, être indépendante, telles sont ses priorités, et elle ne manque pas de courage, d'audace, ni de détermination pour cela. Mais la nécessité de devoir gagner son pain quotidien n'est pas la question la plus préoccupante, même si elle est la plus urgente. Il y a aussi et surtout la difficulté de voir granir son enfant dans une société où on fait comprendre aux Noirs, dès leur naissance, qu'ils n'ont aucun valeur :

« On avait réussit à les convainre de leur insignifiance. Quiconque leur ressemblait ne valait pas mieux qu'eux. Chaque jour, le soleil se levait sur une journée sans espoir et se couchait sur une journée sans succès. Maîtres de l'air, de la nourriture, des emplois, des écoles et des règles du jeu, les Blancs refusaient de partager avec eux ces biens de première nécessité – et, au plus profond de leur inconscient, ces garçons leur donnaient raison. Eux, les jeunes Noirs, les seigneurs de rien du tout, étaient nés sans valeur. Pareils à des taupes aveugles, ils passeraient leur vie à ramper sous terre et à ronger des racines, loin de la lumière du soleil. »

(Tant que je serai noire, p. 129)

 

 

Couv Tant que je serai noire

 

 

Nous sommes dans l'Amérique des années soixante. La lutte pour les droits civiques se cristallise avec des figures comme Martin Luther King, Malcolm X, Marcus Garvey, James Baldwin. Au moment où Maya Angelou raconte ses expériences au contact de ces hommes, en tant que militante, le récit prend une autre dimension. Le lecteur prend conscience que ce n'est pas un roman qu'il lit, mais le témoignage direct d'une femme qui a vécu les combats en faveur de la liberté et l'égalité aux Etats, et qui n'était pas une simple spectatrice, mais qui s'est jetée au coeur de l'action. A cette époque, d'autres combats font écho à celui mené aux Etats-Unis : celui pour la fin de la ségrégation raciale en Afrique du Sud, celui des leaders africains pour sortir leurs pays respectifs des griffes de l'impérialisme. Les Noirs d'Amérique se sentent concernés par le sort des Noirs sous d'autres cieux, si bien que lorsque l'annonce de l'assassinat de Patrice Lumumba éclate, Maya Angelou et tant d'autres Noirs-Américains se sentent orphelins : « Patrice Lumumba, Kwame Nkrumah et Sékou Touré formaient le triumvirat africain sacré, celui auquel les Noirs américains vouaient un culte. Nous avions désespérément besoin de nos leaders. On nous maltraitait depuis si longtemps qu'un coup pareil risquait de nous décourager et d'affaiblir notre résistance. » (223)

Mais Maya et ses amies ne se laissent pas aller au découragement, elles s'organisent ! Les actions qu'elles ont menées, l'engagement total de Maya dans tout ce qu'elle fait, dans sa volonté de relever les défis, qu'ils soient politiques, littéraires, artistiques sont émouvants. Lire ce livre, ce n'est pas seulement se pencher sur un pan de l'histoire des Etats-Unis, c'est aussi s'intéresser de près à l'histoire de la musique, de la littérature, et pas seulement américaine. J'ai été par exemple piquée de curiosité pour la pièce de Jean Genet, Les Nègres, qui retient l'intérêt d'un metteur en scène et dans laquelle Maya Angelou est invitée à jouer.

En plus d'être noire, Maya est une femme, et il lui faut aussi se battre pour gagner le respect, pour qu'on la regarde autrement que comme la femme soumise que l'homme, le mâle, voudrait qu'elle demeure indéfiniment. Tenir impeccablement son intérieur, faire de bons petits plats, d'accord, mais sa vie ne peut se limiter à cela. Elle et une femme active, une femme qui a des idées, qui veut exercer ses talents, qui veut apprendre de nouvelles choses, découvrir de nouveaux horizons.

Je termine en rendant hommage à la mère de Maya Angelou, Vivian Baxter, qui a été pour sa fille un exemple de force et de courage, et qui est comme le repère grâce auquel Maya a pu déployer sa vie dans toutes les directions souhaitées. Ce livre montre avec sensibilité les combats de femmes.

 

Maya Angelou, Tant que je serai noire, titre original : The Heart of a woman, 1981.

Editions Les Allusifs, 2008, pour la traduction française.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné.

Le Livre de Poche, 414 pages, 6.95 €.