L'année 2016 n'est pas une année comme les autres pour Georges Cuvier : il cueillait , le 15 mars très exactement, sa huitième grappe de dix ans à l'arbre de la vie. A cet âge, on peut dire qu'on en a vécu, des choses ! On a traversé tout une époque, on a été témoin de la mue de la société. En effet, les guerres et les rapports de force entre pays, les nouvelles technologies, l'évolution de la science, le modernisme... sont autant de facteurs qui influent sur la vie des gens, au quotidien. On peut, sans hésitation, parler de la France d'hier et de la France d'aujourd'hui en lisant le livre de Georges Cuvier, De l'ombre à la lumière. La France d'aujourd'hui, tout le monde la connaît, mais on la regarde avec des yeux nouveaux quand on la compare avec la France d'hier. On prend conscience des étapes franchies. On mesure la distance parcourue : la roue de l'histoire a tourné, tourné... A un moment donné, il est bon de se poser et de jeter un regard en arrière, et se souvenir...

Les souvenirs évoqués dans ce livre, qui couvre la période allant de 1936, année de naissance de l'auteur, à 1960, paraissent si lointains au regard du changement des mentalités et des habitudes dans les familles, et en même temps si proches au vu du nombre d'années écoulées depuis cette période : quelques dizaines d'années seulement ! Tenez par exemple, en ce qui concerne les fratries : il n'y a pas si longtemps le pourcentage des familles nombreuses était plus élevé en France, et elles s'organisaient avec les moyens du bord, sans que cela ne choque personne : "Bien qu'étant de sexe opposé et déjà jeune fille, longtemps, (ma soeur Paulette) dut s'accommoder de la présence de ses frères. Nous n'étions pas une exception : cela se rencontrait souvent dans les familles nombreuses. Et nous n'y voyions aucun mal !" (p. 9) 

 

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Le récit de Georges Cuvier, rapporté dans l'ordre chronologique, est organisé en chapitres qui peuvent être lues indépendamment les uns des autres. J'ai apprécié ceux où l'auteur se met dans la peau d'un détective pour élucider certains épisodes qui ont émaillé la vie de la famille et qui prennent la valeur de secrets de famille. En effet, certains faits, qui peuvent paraître anodins aux yeux de l'enfant que nous fûmes, prennent une tout autre valeur quand on les considère avec le recul et la clairvoyance de l'adulte. Des événements, des paroles, des comportements s'éclairent soudain d'une lumière particulière et on comprend des choses que l'on n'aurait jamais soupçonnées alors et qui d'ailleurs n'étaient jamais nommées ! C'est cette clairvoyance de l'adulte qui donne son titre au livre : "Ma mémoire souveraine, soudain s'illumine, et telle une étoile filante éclaire les ténèbres du passé. De l'ombre à la lumière... " (p. 21)

Ce ne sont pas seulement les événements qui touchent sa famille, sa vie personnelle, que Georges Cuvier exposent à la lumière, mais aussi les événements historiques, que la mémoire collective regarde d'une certaine manière, ou plutôt qu'il est convenable d'évoquer d'une certaine manière. Mais n'est-on pas autorisé à se poser des questions ? La personnalité, les motivations de ceux qui ont fait l'histoire sont-ils bien ce que l'on nous enseigne à l'école ? Finalement, conclut Georges Cuvier, "force est de constater qu'il faut peu de choses pour que les événements basculent d'un côté ou de l'autre. Ainsi en a-t-il probablement toujours été : la guerre a ses vainqueurs et ses vaincus mais où sont les uns et les autres quand, de part et d'autre, l'on trouve tant de chairs meurtries, tant de plaies mal refermées, tant de morts ?" (p. 33) 

Georges Cuvier évoque aussi la vie champêtre d'autrefois. Avec une pointe de nostalgie, un brin d'ironie, un zeste d'humour, il narre des événements qui prennent la valeur de témoignage sur une époque révolue, qui subsiste du moins dans la mémoire de ceux qui les ont vécus et que l'auteur souhaite transmettre à la postérité. Par exemple, en parlant des animaux, l'auteur ne peut s'empêcher de faire le lien avec le combat de Brigitte Bardot aujourd'hui :

"Quel cinéma nous aurait fait notre B.B. nationale si elle avait été au courant d'une telle indifférence, d'une telle cruauté ! C'était pour elle, l'époque de l'insouciance, des fesses à l'air, du vertige sexuel. La raison lui vint plus tard, après la séduction. Quel dommage que nos pauvres chiens qui moururent de froid n'aient eu la chance de connaître Brigitte !" (p. 42) 

Georges Cuvier commente les événements par des références à la littérature et à la musique, ce qui agrémente le récit. 

Mais de tout les souvenirs évoqués, c'est sans doute le parcours scolaire de l'auteur qui retient le plus mon intérêt : non qu'il fût particulièrement brillant, mais il montre comment, à force de volonté et de courage, on peut faire de ses rêves une réalité. Marqué par un de ses maîtres d'école, c'est ce dernier qui fait naître en lui la vocation pour le métier d'enseignant. Et pourtant celui-ci semblait hors de portée, eu égard aux conditions modestes de la famille. Poursuivre des études en vue d'un tel métier était plutôt réservé aux familles riches. Mais lorsqu'on rencontre sur sa route des personnes bienveillantes, qui vous encouragent, tout peut changer. Ce livre est un hommage à ce maître, Elie Rousseau. 

"Comprendre l'enfant ou l'élève, c'est se demander ce qui l'attriste, ce qui le fait souffrir ou le réjouit... C'est se demander ce qui le rend muet ou l'émeut, ce qui l'exaspère, le rend instable ou l'indiffère.

Comprendre l'enfant ou l'élève, c'est encore le faire venir à soi autant qu'aller vers lui, c'est lui donner l'envie de s'interroger, de s'intéresser, de communiquer et de s'ouvrir à son tour... en définitive de l'amener à faire effort.

Un regard, des yeux qui se croisent, se rencontrent et s'arrêtent un instant ; un regard, des yeux vers celui ou celle qui se sent rejeté... et tout peut changer, tout peut se transformer.

[...]

A l'époque, on s'intéressait essentiellement aux élèves doués, aux enfants protégés, c'est-à-dire essentiellement à ceux de la bourgeoisie qu'on coyait seuls capables de réussite. Ceux de la classe ouvrière, de la paysannerie, des artisans et souvent des commerçants, on les négligeait, on les laissait pour compte. 

Dans ces catégories sociales où les enfants se montraient fort nombreux : 5, 6, 8, voire davantage, force est de reconnaître qu'il s'avérait difficile de prétendre sortir de l'ombre un enfant qu'on mettait souvent à la tâche, dès son jeune âge et qui, par conséquent, souffrait d'absences réitérées.

Pour un Maître ou une Maîtresse, tenter de sortir un tel élève représentait de très grandes difficultés, relevait parfois de l'exploit, de la prouesse.

Monsieur Rousseau, lui, fut un défenseur, un sauveteur des causes désespérées." (p. 112-113) 

 

Liss et Georges

(Liss et Georges au Chapiteau du Livre 2016)

 

J'ai rencontré Georges Cuvier au salon du livre dénommé Chapiteau du livre, à Saint-Cyr sur Loire, près de Tours, en 2015 et en 2016. Naissance d'une amitié.  

 

Georges Cuvier, De l'ombre à la lumière, Editions Antya, 14 €.