Dans son dernier roman, L'Empire du mensonge, Aminata Sow Fall porte un regard critique sur la société, sur le monde, un monde où la course au gain facile assèche le goût de l'effort et fait perdre le sens des valeurs. Le besoin de parvenir, le besoin de briller, le besoin de dominer entraînent l'homme dans l'imposture, le mensonge : "considéré comme la mère puante de toutes les formes de décadence morale, le mensonge, doucement, longuement, sûrement, s'est insidueusement ancré dans les habitudes. Gymnastique nationale et mondiale." (p. 114)

 

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"L'Empire du Mensonge", ce nom choisi par Borso, l'un des personnages féminins, pour désigner l'espace aménagé chez elle destiné à accueillir des représentations théâtrales, traduit bien le théâtre du monde : on joue des rôles, on porte des masques, on agit par automatismes, on oublie d'être soi, d'être vrai.  

Le roman est construit autour de l'histoire d'une famille, celle de Sada, de ses parents Mapaté et Sabou, de son grand-père Serigne Modou Waar. Au milieu de la décadence générale, il revient aux parents de "forger une carapace de vertus dans le coeur des enfants" (p. 67) Cette carapace saura renouveler en eux la patience, le courage, la détermination nécessaires pour voir fleurir les bourgeons de leurs rêves.

Alors qu'il est au seuil de sa majorité, Sada décide de s'inscrire à l'école primaire : apprendre les fondamentaux, lire et écrire. Au contact de son père et grâce à l'apprentissage du coran, il s'est déjà familiarisé avec l'alphabet arabe et avec les chiffres : il tient un commerce de fortune, qui se développe au fil des ans, avec l'aide de Bougouma, un ancien enfant de la rue adopté par ses parents, qui deviendra son frère. Mais il veut aller plus loin, il a des projets plein la tête. Alors, aller à l'école lui paraît une évidence. Peu importent les moqueries liées à son âge, du moment qu'il a la bénédiction de son père, qui n'a connu, lui, que l'école coranique. Ici il n'y a pas l'antagonisme qui déchire le héros de L'Aventure ambiguë : l'école coranique n'exclut pas l'école des Blancs et inversement. Conscient que pour se construire, il est nécessaire de s'instruire, le père de Sada encourage son fils à boire au goulot de tous les savoirs : ne pas tourner le dos à l'héritage ancestral mais ne pas se priver non plus des connaissances que délivre la modernité. Sans même parler d'institution scolaire ou universitaire, la simple connaissance d'une langue est une porte qui donne accès à un vaste champ de connaissances : "Il y a autant d'écoles que de langues !" (p. 53), déclare Mapaté, le père de Sada.

"Apprendre le monde et ne jamais oublier d'où l'on vient", tel est le refrain qui ponctue le roman. Savoir d'où l'on vient, c'est essentiellement savoir qu'on est homme et que l'équilibre du monde dépend du respect des valeurs qui font l'humanité : si ce que je fais porte préjudice à l'autre ; si dans ce que je fais, j'oublie la place à accorder à l'autre ; si je tourne le dos à l'autre croyant pouvoir jouir tout seul de ce que j'aurais bâti au détriment des autres... je suis en réalité en train de scier les piliers qui soutiennent l'édifice dans lequel je crois naïvement vivre une existence royale. Il n'y a pas de paix lorsqu'on ôte aux autres le droit à la dignité. 

"La folie de destruction, d'anéantissement et de possession a brisé le cordon vital qui lie notre destin et celui du monde qui nous entoure". (p. 84)

"Notre monde globalisé (a) plus que besoin de réapprendre les vertus de l'amour, de la tolérance, de la justice, du dialogue, de la générosité, du respects... et - surtout ! - de la dignité." (p. 88) 

 

L'Empire du mensonge présente une Afrique où les investisseurs étrangers ont plus de droits que les nationaux, l'auteure dénonce aussi bien "les discours pompeux et parfois arrogants de prétendus "porteurs d'aide au développement" " que ceux des "politiciens en manque d'audience" ; elle pointe du doigt la corruption qui gangrène les Etats africains, les fonctionnaires plus difficiles à apprivoiser que des loups ; elle évoque les quartiers et les villes qui poussent dans l'anarchie, sans canalisations et sans déchetterie, en sorte que ceux-ci se transforment en quartiers-poubelles... Mais au milieu de toute cette misère, une volonté de réussir, de construire quelque chose de ses mains, d'améliorer son lieu de vie. Les plus grandes transformations viennent parfois des volontés collectives et non des politiques, plus soucieux de détourner les fonds alloués pour tel ou tel autre projet que d'en faire aboutir un seul. Ce qui compte, c'est l'inauguration.  Dès les premières pages du roman, l'auteure tourne en dérision ces ministres qui inaugurent à tour de bras des constructions qui resteront inachevées et qui occasionnent pourtant des frais pharamineux :

"Cinquante poses de la première pierre en douze ans de ministères [...]. Cinquante mobilisations grandioses pour des applaudissements vains chèrement payés et rien pour le peuple. Pendant ce temps, des écoles ont fini de s'écrouler, des hôpitaux de s'afaisser sur la tête de malades démunis. Et ça continue." (p. 13-14)

Les ministres, les politiques en général, de fieffés menteurs ! Aminata Sow Fall convie le lecteur à "résister aux sirènes des illusions" (p. 33), à démasquer l'hypocrisie et le mensonge. S'il est un mensonge digne d'être applaudi, c'est celui de l'Art : 

"L'Art est mensonge, oui ! Le seul mensonge qui peut nous guérir, un puissant neutralisant contre les haines, les hostilités, la crétinisation." (p. 96)

 

L'Empire du mensonge est écrit dans la même veine que La Grève des Battù, roman par lequel j'avais découvert la plume de l'auteure, il y a de nombreuses années. Dans l'un comme dans l'autre, l'auteur y déploie l'art de faire comprendre que nos destins sont solidaires les uns des autres.

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 (Liss Kihindou et Aminata Sow Fall au Salon du livre de Paris 2018) 

 

Aminata Sow Fall, L'Empire du Mensonge, C.A.E.C./Khoudia Editions, 2017, pour le Sénégal ; La Martinière et compagnies, sous la marque Le Serpent à Plumes, 2018, 124 pages, 15 €.