L'Appel du fleuve, c'est l'appel d'un écrivain qui a été transfiguré par la poésie et qui veut en répandre les vertus autour de lui. Après avoir publié deux romans, un essai et coordonné la publication d'une anthologie, Aimé Eyengué jette l'ancre en poésie pour s'abreuver de "Fleuvitude". Depuis la parution du recueil Par les Temps qui courent, l'auteur de Briseurs de rêves, Rêves de Brazzaville et Boire à la source est devenu l'homme de la Fleuvitude, un courant qui tire son nom du fleuve et qui séduit des poètes de différents pays. 

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Mais pourquoi ce courant séduit-il autant ? C'est qu'il est l'expression de la vie et des exigences du temps présent qui est plutôt alarmant. L'alarme sonne en effet à l'échelle de la famille, de la nation ou de la planète et le poète ne peut pas faire comme s'il ne l'entendait pas. Il doit prendre sa place autour de la table où se discute l'avenir du monde. "Oh Ecrivains où êtes-vous.../ Où êtes-vous écrivains / Le peuple vous réclame", s'exclame le poète (L'Appel du Fleuve, page 195). 

Les poètes doivent se saisir de leur plume pour lutter contre les maux qui asphyxient l'humanité :

"J'entends le fleuve qui crie en silence

A vos armes poètes à vos armes

Pour faire taire les armes...

A vos armes...

Pour faire sécher les larmes

Contre les dictatures et l'esclavage

Contre le racisme et la xénophobie"

(page 36)

 

Le peuple a toujours tiré profit de la prise de parole des écrivains dont les textes, en alertant l'opinion publique, ont su faire souffler le vent dans le sens d'un changement positif. Par exemple aux Etats-Unis, c'est la publication du roman d'Harriet Beecher Stowe, La Case de l'Oncle Tom, qui enflamma les Américains au point qu'ils furent obligés de statuer sur le maintien ou pas de l'esclavage. Les avis étant clairement opposés, cette question provoqua la guerre de Sécession. Voilà comme les mots, voilà comme les livres peuvent instiller le changement, la révolution. Et aujourd'hui, c'est aussi la parole libérée qui peut participer à la construction d'une page nouvelle pour l'Afrique, pour le Congo :

"Il faut que les choses changent

Car le Congo n'est pas une monarchie

Il faut que les choses changent

Parce que l'Afrique n'est pas une dictature

La Révolution de Kinkéliba 

Est arrivée sur l'Afrique"

(page 118) 

 

Ce recueil de poésie est un recueil résolument engagé, dans lequel le poète nomme les maux :

"La colère monologue

Et personne pour lui donner la réplique

Là où la tyrannie s'est emparée de la république

Dévorant au passage toutes les bananes

Sous les tropiques

Le Fleuve boit du sang"

(page 23)

 

Le poète dénonce, mais cette dénonciation se fait de manière imagée, en se servant du langage métaphorique. En effet Aimé Eyengué reste fidèle à lui-même dans ce recueil comme dans ses précédentes publications : il joue avec les mots, avec les rimes pour mieux faire comprendre la gravité des temps que nous vivons aujourd'hui.

Par exemple, page 19, on peut lire :

"C'est pourquoi j'ai pris l'option avec mes mots sans débattre

de croiser le fer avec le faire

et de battre le faire quand il est show"

 

Dans le poème "Que dit la Seine au Temps (page 126), on trouve ces vers :

"Terreurville ou Brazzaville" ; "Françafrique ou Fortafrique".

 

Plus loin l'auteur aborde la question du franc CFA :

"Ah misère... CFA MISERE... à la lisière... MPACHI KOUA" (page 145)

 

Bien évidemment de nombreux passages ou de nombreux vers resteront mystérieux pour les non familiers des langues du Congo, car le poète fait le choix d'insérer dans ses poèmes des mots, des expressions, des phrases en différentes langues du Congo, et parmi elles, le lari a une place particulière, non pas que ce soit la langue congolaise que le poète maîtrise le mieux ou préfère aux autres, non, cette présence importante du lari dans ses vers est une manière pour l'auteur de dire : "Je suis Pool" comme on a pu dire "Je suis Charlie" lorsque des journalistes ont été abattus sur leur lieu de travail par des terroristes, à Paris.

Le Pool est une région du Congo qui se trouve en quelque sorte mise en quarantaine et où l'on tue à grande échelle les populations qui y vivent, comme si la volonté était de les exterminer. C'est une grave tragédie que les médias internationaux commencent seulement à évoquer. Et le poète ne veut pas demeurer silencieux face à cette tragédie qui a entre autres pour conséquences d'exacerber les oppositions ethniques, étant donné que le président sous lequel se commettent de telles horreurs est originaire du Nord, tandis que le Pool se trouve dans le Sud du pays. Cette opposition Nord-Sud est une plaie dont la guérison dépend de tous les Congolais. La tragédie du Pool ne regarde pas seulement les originaires du Pool, tout natif du Congo doit se sentir concerné, et c'est ce que fait Aimé Eyengué dans L'Appel du Fleuve. Non seulement il l'évoque tout au long du recueil, mais encore il lui consacre tout une section. Des textes comme "Congogate", "Le Pool à l'heure", "Du Pool... je suis", "Le Pool un Jour" sont aussi percutants les uns que les autres. Mais voici un extrait du poème "Le Pool fait appel" : 

"Pense le Pool

Que la mémoire reviendra à tous

Bole Bantu

Que la mémoire parlera à tous

Bouzitou Bwa Bantu Mou Ntsintou

Et tous reviendront à leurs bons sentiments

Tous parleront de concert de Paix

Pour célébrer la fraternité

Pour exalter l'amitié

Et savourer la vie

La vie digne la vie attrayante

La vie forte la vie verdoyante

Qui met la mort en échec

Par un coup KO authentique

MBOMBO MBOUA

 

FAUT KA BOUA...

MBO BU BA..."

 

Les derniers vers en lari sont particulièrement lourds de signification, le poète exhorte ses frères et soeurs du Pool, il leur demande de tenir ferme, de garder espoir, car tôt ou tard l'organisateur de cette tragédie tombera, cela ne peut être autrement.

Comme Jean Malonga, premier écrivain congolais, originaire du Sud, qui choisit de placer l'action de son premier roman dans le Nord du Pays, Aimé Eyengué, écrivain originaire du Nord, plante ses poèmes dans la région du Pool, l'un comme l'autre dans le souci de tisser des liens entre les différentes régions du pays, des liens que les politiques se plaisent à détruire. J'avais déjà dans mon essai Négritude et Fleuvitude établi une comparaison entre ces deux écrivains du Congo, notamment dans ma conclusion, et le recueil L'Appel du Fleuve confirme mes propos.

"A l'instar de Jean Malonga, qui nous adresse une invitation au voyage dans son roman Coeur d'Aryenne, voyage du Nord vers le Sud en voguant sur les fleuves qui traversent les différentes régions du Congo, Aimé Eyengué lance un appel à l'union, aussi bien dans l'anthologie Noces de diamant, qu'il a coordonnée, que dans son recueil Par les temps qui courent."

(Liss Kihindou, Négritude et Fleuvitude, page 22) 

 

Dans ce livre, Aimé Eyengué célèbre le Congo à travers ses langues, mais cette célébration aboutit à la célébration du monde, puisque l'on trouve également des citations en latin, des références à des personnalités de l'Antiquité à nos jours : Sénèque, Kierkegaard, Henri Bergson, Pablo de Neruda, Baldwin, Langston Hugues, Jacques Chirac...

Ce livre est en particulier un hommage à la littérature, et pour moi une oeuvre littéraire est d'autant plus ravissante qu'elle célèbre d'autres oeuvres, d'autres écrivains. L'Appel du Fleuve, c'est un appel à découvrir ou redécouvrir des auteurs du Congo, d'Afrique et d'Occident pour ne pas dire du monde. Parmi les auteurs nommés, on peut citer Pierre Ntsemou, Emmanuel Dongala, Daniel Biyaoula, Sony Labou Tansi, Emilie-Flore Faignond, Tchicaya U Tam'si, auteurs du Congo, Alexandrine Lao de la Centrafrique... Parfois les auteurs sont évoqués de manière indirecte en citant simplement leurs titres. Mais il faut être un connaisseur pour les repérer. Par exemple le vers "ce sont des larmes miraculeuses", que l'on peut lire dans le poème "Les yeux de Sony" (pages 132-133), est un clin d'oeil au titre "Les armes miraculeuses" de Césaire. 

Enfin L'Appel du Fleuve instruira tous ceux qui se posent des questions sur la Fleuvitude, qui veulent comprendre ce que c'est, ils pourront voir se dessiner avec précision les contours de la vision de l'auteur, que l'on ne peut résumer en quelques mots, car la Fleuvitude est aussi vaste et profonde que le fleuve, mais on peut néanmoins citer quelques extraits. Par exemple page 153 :

"Car la Fleuvitude par les temps qui courent...

Comme par tous les temps

Professe le retour aux valeurs d'antan

Les valeurs d'union... contre les antivaleurs...

Et la Fleuvitude est une base... mais bien neutre...

Qui nous rappelle que

SANS MEMOIRE ET SANS BASE RIEN NE PEUT TENIR...

LE FLEUVE COULE MAIS NE PERDURERA JAMAIS SANS SOURCE

 

On l'aura compris, le poète a fait de la Fleuvitude son bâton de pélerin, comme on peut le lire dans le poème bien nommé "La Fleuvitude comme bâton de pèlerin" (page 45).  Il gronde sa colère comme le fleuve, il chante sa vérité comme le fleuve, il  trace son chemin comme le fleuve sans se laisser distraire par les voix irritées par ce mouvement :

"Nous voguons ferme vers la Fleuvitude

Le Fleuve et moi-même

Bien déterminés

[...]

VOLENS NOLENS

LA FLEUVITUDE VOLE

LA FLEUVITUDE ENROLE

SUR LES RIVES DU BON SENS

A QUAI LIBERTE"

(page 62) 

 

Aimé Eyengué, L'Appel du Fleuve, Poésie, Les Editions de la Fleuvitude, 2017, 234 pages.