Troisième roman de Daniel Biyaoula, La Source de Joies est écrit dans la même veine que L’Impasse et Agonies, ses deux premiers romans. Ceux qui ont déjà lu l’auteur se retrouvent tout de suite dans un univers familier. Dès les premières lignes, on plonge dans l’ambiance Biyaoula, on reconnaît sa voix, son phrasé. Une construction de phrase marquée par l’oralité, avec des inversions de groupes de mots. Un narrateur féroce. Non pas féroce, mais sans complaisance, qui décrit le pays et les êtres tels qu’ils sont, tels qu’ils se voient, tels qu’il les voit lui. On perçoit, avec l’ironie qui tapisse les phrases, la distance qui sépare le point de vue des personnages de celui du narrateur.

 

 

20180801_112827

 

 

Mais il y a un bonus avec ce troisième roman, c’est qu’il est mené comme une enquête, bâti comme une intrigue policière. Dès l’incipit, on comprend qu’il s’est produit quelque chose de grave, que le personnage autour duquel se cristallise l’histoire a commis un acte irréversible, le plus dramatique sans doute, mais pourquoi ? Comment ? Dans quelles circonstances ? Le lecteur est impatient de savoir si ses hypothèses vont se vérifier ou pas. Et puis qu’est-ce donc que cette source de joie, sur laquelle pèse le mystère et en même temps qui apparaît comme un élément clé de l’intrigue, la pièce maîtresse même ? La source de joies. C’est elle qui donne son titre au roman. Serait-ce une métaphore ? Une manière de parler, de signifier l’enfance joyeuse, l’amitié des protagonistes ? Ou est-ce une source véritable, physique ? 

Des questions qui ne seront élucidées qu’à la fin du roman. Comme tout bon romancier, Daniel Biyaoula maintient le suspens jusqu’à la fin, il tient le lecteur en haleine. D’autant plus que le roman est savamment construit, interférant des séquences du passé à celles du présent, mais à des moments différents.  Les angoisses de Raphaël, les craintes de sa femme Denise et ses tentatives pour se mettre à l’abri du besoin, les retrouvailles entre les amis d’enfance, le récit de leur vie, de leurs parcours respectifs… sont autant de pièces du puzzle qui se met en place au fur et à mesure, jusqu’à ce qu’elles donnent au lecteur une vision nette de la situation, de l’histoire de ces six amis d’enfance.  

Il y a Raphaël Ngoma, Sébastien Ibakolo et Serge Maluona d’un côté, qui ont choisi de se faire une place au soleil en entrant en politique, c’est-à-dire au parti du président en exercice ; De l’autre côté Constant Zakala et Laurent Tchiyembéka sont toujours dans la misère : eux ont refusé de renoncer à leurs idéaux pour participer à la corruption et la vénalité générales qui sévissent dans le pays ; ils demeurent fidèles à leurs convictions, c’est bien pour cela que l’auteur gratifie Constant d’un prénom qui le signale favorablement dans l’esprit du lecteur comme quelqu’un qui ‘‘ne change pas’’, une idée qui est fortifiée par le nom de famille qu’il porte : « Zakala », autrement dit Laurent est « assis » dans ses convictions.

Le lecteur qui maîtrise les langues du Congo, en particulier le lari, aura toujours, en lisant Biyaoula, une longueur d’avance sur les autres : ces derniers ne percevront pas toutes les subtilités que renferme l’onomastique dans les romans de Biyaoula.  

Au binôme constitué par Constant et Laurent, il faut ajouter Basile qui, lui, a eu l’opportunité de se retrouver en France, mais ce ne sera pas pour vivre une vie de pacha, comme ceux qui rêvent de la France depuis le sol africain se l’imaginent.

Immigration, questionnement sur le devenir des pays africains, sur la manière dont ils sont gouvernés, sur la toute-puissance de l’argent, sur le sens des valeurs que constituent l’amour et l’amitié, sur les croyances, sur le caractère relatif des critères de réussite et de beauté… Autant de thèmes chers à Daniel Biyaoula qu’il développe dans ce roman avec le talent qui le caractèrise. 

Le portrait qu’il dresse du pays est tout criant de vérité. Une fracture sociale plus accentuée que jamais. D’un côté ‘‘les gens à la figure triste’’, autrement appelés ‘‘les plébéiens’’ ; de l’autre ‘‘les Ventres, les Corps du pays’’, qui se réservent des quartiers résidentiels où ils peuvent vivre leur vie d’ ‘‘aristocrates’’ du pays. Comme dans la Rome antique où certaines collines étaient réservées à l’aristocratie, dans La Source de joie, les ‘‘aristocrates’’, autrement dit les politiques, ceux qui se sont enrichis en faisant allégeance au parti au pouvoir et à son ‘‘guide’’, se répartissent entre « Mont Banéné », « Lossa-Lundzi » et « le Seizième ».  

L’autre belle surprise de ce roman, en plus de l’ingrédient policier, c’est l’apparition d’un personnage inattendu : le fleuve ! Je n’en dis pas plus.

Si je devais établir la liste des classiques congolais, pour ne pas dire africains, les romans de Biyaoula figureraient parmi les premiers qui me viendraient à l’esprit. Des régals de lecture. Des indémodables. Toujours d’actualité. Vivants. 

Daniel Biyaoula, bien que la source de ton imagination se soit trouvée scellée avec ta disparition prématurée, tes œuvres constituent, pour les lecteurs, une source de joies ineffables.

 

Daniel Biyaoula, La Source de joies, Présence Africaine, Paris, 2003, 250 pages.