Parmi les lectures qui ont le mérite de faire découvrir l'histoire de l'esclavage aux jeunes lecteurs, Coeur noir de Joyce Pool, dont le titre original est Sisa, peut être considéré comme un petit joyau.

 

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Nous sommes au Surinam, en 1712. Les colons sur ce territoire sont des Hollandais, cependant les Français menacent de prendre le dessus sur les Hollandais. Entre Hollandais et Français, la rivalité est sans merci. En prévision de l'affrontement qui va avoir lieu et des pertes de tous ordres que celui-ci peut provoquer, Constant Overbeke Van Raamsdonk préfère mettre sa famille, c'est-à-dire sa femme Catharina et sa fille Marie-Louise, dite Map, à l'abri. Il les envoie à la plantation du cousin Olaf Katersloot, qui est moins exposée, pense-t-il. Cependant les Français attaquent même la plantation du cousin Olaf. Au milieu du chaos, Map, adolescente de quinze ans, est sauvée de justesse par Kwasi, l'esclave de son père. C'est un jeune homme de vingt-deux ans qui a gardé le souvenir, bien que diffus, de la terre africaine à laquelle il a été arraché enfant, et aussi du peuple dont il est issu : le peuple ashanti. Il entraîne la jeune misi, c'est-à-dire la jeune maîtresse, vers le village des esclaves, avant de gagner les pistes qu'empruntent les esclaves marrons pour échapper à la tyrannie de leur maître.  

La vie de Map bascule ainsi du jour au lendemain, l'enfant gâtée qui évoluait dans le monde des riches planteurs, un monde de conventions, de plaisirs... doit apprendre à vivre loin de toutes les commodités auxquelles elle était habituée jusque-là. Le périple à travers la forêt ainsi que le séjour dans le village des esclaves marrons la transforment complètement. Elle apprend à voir les choses du point de vue des esclaves et non plus à travers les préjugés au milieu desquels elle a grandi. Par exemple l'on justifiait le dénuement dans lequel on réduisait les esclaves en disant qu'ils étaient constitués de telle sorte qu'ils n'en avaient pas besoin : "Papa lui a expliqué un jour pourquoi Ruth n'avait pas de chaussures comme elle. "La peau noire est deux fois plus épaisse que la peau blanche, avait-il dit. Les esclaves ne sentent pas les branches et les cailloux sous leurs pieds." " (Coeur noir, page 104) 

Map est une jeune fille sensible et c'est cette sensibilité qui lui permet de gagner la sympathie même des esclaves les plus vindicatifs à l'égard des Blancs, qu'ils mettaient tous dans le même sac. Map ne peut plus fermer les yeux sur les ignominies de l'esclavage. Les choses doivent changer, pense-t-elle. Le monde ne peut pas continuer ainsi : d'un côté les Blancs avec tous les privilèges et tous les droits, de l'autre les Noirs qui n'ont d'autre droit que de servir les Blancs toute leur vie durant sans jamais se plaindre. Mais une jeune fille peut-elle réformer tout un système ?

Ce n'est qu'en se mettant un instant à la place de l'autre que l'on peut réellement comprendre ce qu'il vit. Et c'est une chose de soupçonner une réalité, c'en est une autre de l'avoir sous les yeux. Ce roman donne un tableau vivant de la condition d'esclave : les humiliations, les tortures, les viols ou dans le meilleur des cas les relations sexuelles entre les maîtres blancs et les esclaves sur lesquelles ils avaient jeté leur dévolu, des relations dont les traces étaient bien visibles puisque des mulâtres naissaient au sein des plantations...

Et pourquoi une relation amoureuse entre Blancs et Noirs ne pourrait-elle se vivre au grand jour ? 

 

Joyce Pool, Coeur noir, titre original Sisa, 2002. 2004 pour la traduction française, 2011 par la présente édition (Flammarion Jeunesse). Traduit du néerlandais par Kim Andringa. 287 pages, 6.20 €.