L'esclavage a été aboli. Les descendants d'esclaves aux Antilles sont désormais des hommes libres. Des hommes qui ne doivent plus travailler jusqu'à mourir à la tâche. Désormais leur travail est rémunéré. Les choses ont donc changé. En apparence. Cependant, même quand on est un petit garçon de six-sept ans, malgré l'insouciance de cet âge, il y a des choses qui interpellent, des questions que l'on se pose et qui ne s'estompent pas avec les années. Au contraire ces questions ébranlent davantage la compréhension de l'enfant qui croyait que l'avenir, les opportunités s'ouvraient à tous avec une égale générosité, et qui s'aperçoit qu'en réalité la société dans laquelle il évolue est divisée en deux mondes bien distincts, comme l'explique M. Médouze :

"Quand je fus revenu de l'ivresse de la libération, je dus constater que rien n'avait changé pour moi ni pour mes compagnons de chaîne. [...] les békés gardaient la terre, toute la terre du pays, et nous continuions à travailler pour eux. La loi interdisait de nous fouetter, mais elle ne les obligeait pas à nous payer comme il faut." (La Rue Cases-Nègres, pages 57-58)

 

Couv Rue Cases Nègres

 

Le petit José est élevé par sa grand-mère, qu'il appelle M'man Tine. Elle travaille très dur dans les champs de canne à sucre, pour un salaire qui ne lui permet d'avoir ni un logement décent, ni une nourriture décente, ni la possibilité de prendre soin d'elle, de sa santé. Le narrateur, bien que jeune, a conscience de tout cela. Malgré le plaisir que constitue la saveur du sucre, il ne peut pas ne pas considérer les champs de canne comme le symbole de l'oppression des Noirs, qui continuent en réalité à se tuer à la tâche pour les Blancs, mais à petit feu. Avoir du sang blanc, être mulâtre, quarteron ou octavon ne garantit pas d'avoir un avenir meilleur : on est toujours descendant de "nègre", même si cela est vu aux yeux de la société comme une "chance" d'être moins "Noir", au vu de la parenté avec les Blancs. Il faut se rapprocher au maximum des Blancs, leur ressembler ; tandis que la qualité de Noirs s'assimile à la damnation, vu les perspectives qui s'offrent à ces derniers. Etre la maîtresse d'un Béké, le jardinier, le cuisinier ou la bonne d'un Béké, voilà ce qui constitue de "bonnes situations". Mais être à son propre compte, faire des études pour se donner la chance d'exercer un emploi qui vous délivre de la plantation et des basses besognes peut être considéré comme un rêve éveillé, car tout est fait pour que ces chemins-là ne soient empruntés que par une certaine catégorie d'enfants.Mais l'espoir est permis.

M'man Tine est résolue à mettre son petit-fils à l'école, alors qu'il aurait pu lui rapporter quelques sous en travaillant lui aussi dans les champs de canne, où des besognes sont réservées aux enfants. C'est ce qu'on appelle les "petites bandes". Elle n'a pas grand-chose, mais elle a tout son amour et son dévouement de grand-mère qui souhaite une autre vie pour son petit-fils. Quand il le faut, de temps en temps, elle écrit à sa fille qui travaille en ville, chez un Béké, c'est-à-dire un Blanc des Antilles, pour qu'elle lui envoie un peu d'argent, pour les besoins du petit José : l'inscription à l'école par exemple et les frais que représente la scolarité. M'man Tine a accepté d'élever son petit fils pour que sa fille ne perde pas cet emploi qu'elle a trouvé en ville, à Fort-de-France. C'est ce qu'il y a de mieux, plutôt que de travailler dans les plantations de canne.

Mais même en ville, loin de l'ingratitude du travail dans les champs, on ne s'use pas moins le corps au service des Békés. M'man Délia, la mère de José, ne s'épargne pas afin de pouvoir payer la scolarité de son fils qui a eu la chance inouïe de poursuivre ses études au lycée Schoelcher, à Fort-de-France.

Parti de la Rue Cases-Nègres, où habitait sa grand-mère, jusqu'à Fort-de-France où il a l'occasion d'observer de près la vie des Békés, dont les plus fortunés résidaient à la Route Didier, le narrateur a le loisir d'observer la profondeur du gouffre qui sépare les descendants des anciens esclaves et ceux des anciens maîtres colons. Dès lors, son seul but sera de tout faire pour soustraire sa grand-mère et sa mère à cette vie de labeurs exténuants qui dévore leur santé. La Rue Case-Nègres. La Route Didier. Deux mondes. Deux destins. Aujourd'hui encore le quartier où la ville d'où vous venez prédétermine la bonne ou mauvaise disposition des portes à s'ouvrir pour vous. Qu'on vienne de la Banlieue, du 93 par exemple, ou du seixième arrondissement de Paris, les grandes écoles ne s'ouvriront pas de la même manière, les emplois tout simplement, ne seront pas octroyés à tous de la même manière.

Ce roman m'a fait penser à Frantz Fanon, à Aimé Césaire aussi. La situation des Antillais, leurs mentalités, sont décrites avec une extrême clairvoyance. A certains moments j'ai même assimilé l'auteur du Cahier d'un retour au pays natal au jeune José arrivé au lycée Schoelcher comme un "intrus". Issu d'une famille modeste, pour ne pas dire pauvre, il se retrouvait au milieu d'enfants venant de la bourgeoisie locale. Les inégalités sont frappantes et la ferme volonté, non seulement de s'en sortir mais aussi de briser ces inégalités, de les atténuer tout au moins, est l'énergie qui nourrit le narrateur. A défaut de manger tous les jours, il se nourrit de livres et partage cette passion avec les amis qui l'entourent. 

Avec La Rue Cases-Nègres, on baigne dans la Littérature avec un grand "L", un roman qui vous donne la mesure de la beauté mais aussi de la puissance de l'écriture. J'ai pensé aussi, en lisant ce roman, à Richard Wright. A plus d'un titre. En un mot ce livre me remet en mémoire d'autres livres et auteurs qui ont su briser, avec dignité et gravité, le silence sur des questions et des situations que l'on ne se complait pas à dire et à entendre. Un texte d'élection.

 

Roman et DVD Rue Cases Nègres

 

Il est heureux que le roman ait donné lieu à une adaptation cinématographique. La réalisatrice Euzhan Palcy a su mettre en lumière les lignes de force du roman, avec un M. Médouze fidèle à la représentation que l'on peut se faire de lui en lisant le livre, non seulement physiquement, donnant vraiment l'impression d'un grabataire, mais aussi moralement : Douta Seck, qui a joué le rôle de Monsieur Médouze s'est admirablement coulé dans la peau d'un grand-père qui transmet des valeurs aussi bien que la magie des contes au jeune garçon qui comprend qu'il a en face de lui une "bibliothèque vivante". Et cette parole de Médouze dans le film retentit longtemps dans l'esprit du téléspectateur : "Personne ne doit toucher à la vie, parce que c'est la seule chose que l'homme peut défaire et qu'il ne peut pas refaire." Il y a aussi la phrase écrite au tableau par l'instituteur, qui présente l'instruction comme la clef qui ouvre la deuxième porte de la liberté, la première étant l'abolition de l'esclavage.

Bonus pour le lecteur, Joseph Zobel fait une apparition dans le film. Les suppléments proposés dans le DVD sont également un bonus inestimable, on apprend ainsi, en écoutant la réalisatrice, que ce film a été l'occasion pour l'auteur de revenir en Martinique, après avoir vécu en Métropole, puis en Afrique. Retour en Afrique comme le souhaitait son personnage Monsieur Médouze. Un roman à lire. Un film à voir.

 

Joseph Zobel, La Rue Cases-Nègres, roman, Présence Africaine, 1974, 312 pages, 6.50 €. Edition originale : 1950, Editions J. Froissart.