Une première oeuvre porte en elle les germes des oeuvres futures d'un auteur. Elle donne une idée de la couleur des thèmes qui macèrent en lui et qui s'exprimeront, au fil des publications, quel que soit le genre. Le recueil Les Larmes du Fleuve révèle un poète qui s'interroge sur le devenir la société. Comme cet homme assis au bord du fleuve que l'on voit sur l'illustration de couverture, Diaf Bikriyan observe le cours des choses, se demande où va le monde.

COUV Larmes du Fleuve 001

On sait où va le fleuve, il va vers l'océan, mais le monde, où va-t-il ? La direction qu'il prend ne laisse aucune place à la liesse ou à l'incouciance, au contraire, comme le suggèrent les titres des poèmes, on se croit "Dans la vallée des pleurs" ou "Sur l'île des angoisses", on croirait faire "Un voyage dans le noir", on a le "Coeur en lamentation"... "Avenir masqué", "Conscience confuse", "Conscience soldée"... Telles sont les réalités que nous vivons aujourd'hui. Ce qui ébranle le plus le poète, c'est que les valeurs ont perdu leur valeur, la morale devient comme un gros mot, comme une chose incongrue :

"C'est le vice qui est roi

Dans ce repère insolite

Sans tolérance ni droit

Où le bon sens n'est que mythe"

(Les larmes du Fleuve, page 19)

On peut lire aussi, page 15 :

"La vertu a pris la direction

Fatale qui l'élimine à petit feu

Et la place sur un champ de perdition

En la soumettant à certains désaveux"

On se trouve comme dans le "circuit fermé" de la violence, de la haine, du racisme, de l'ethnisme, des guerres, de la cupidité qui fait tomber toutes les barrières... Nous vivons un "siècle absurde", comme on peut le lire page 77 :

"Mangez la violence

Et chiez la criminalité

Et quand le temps viendra... Criez votre vile éminence"

Il ne faut pas pour autant en conclure que ce recueil est un livre sombre, il est simplement réaliste. Le poète garde l'espoir de voir un autre avenir se dessiner. Il tend aux lecteurs la "Rose de paix" : 

"Semons

La rose de paix

Aimons

Sans fin"

(page 122).

Le poète chante les libertés, entre autres la liberté de jouer avec la langue et de démonter les diktats. Par exemple dans le domaine de la beauté. Les mentalités doivent êtres libérées, c'est ce que Diaf Bikriyan nous enseigne dans cet admirable poème qui symbolise les tragédies les plus marquantes de ce siècle où l'espèce humaine se complaît dans la hiérarchie des couleurs de peau, ce qui donne naissance au racisme :

"Corps beau

Qui a fait

De toi

Un être imparfait

Que tous chassent de leurs toits ?

Corbeau

Noir et blanc

Corps beaux

Libre de tout semblant

Ne jamais camoufler sa couleur

S'afficher comme l'on est

Ne jamais étouffer sa douleur

L'exprimer telle qu'elle est

Rester soi dans sa peau

Dans son âme

Dans son repos

Dans son charme

Laid de corps

Beau de l'esprit

Infirme du corps

Apte de l'esprit [...]"

(page 141)

Mais laissons la parole à l'auteur. Que pense-t-il de son livre ? Comment le présente-t-il ?

"Les larmes du fleuve" est une évocation d'une société qui s'étouffe et qui étouffe. Il est placé sur deux axes : la vie et la mort. Il y a là l'extinction du sourire, lumière du visage et parfum du coeur. Il y a là une course folle vers quelque chose qu'il faudra trouver entre les différentes lignes qui font tout l' ouvrage. Des balles qui pleuvent, des vies qui s'écourtent. Des liens qui se brisent. Des souvenirs qui s'évanouissent. Des rêves qui rouillent. Bref. '' Les larmes du fleuve'' c'est 110 poèmes faisant étalage d'un type de vie auquel nous sommes assujettis"

La littérature congolaise peut s'enorgeuillir de savoir la relève assurée.

Diaf Bikriyan, Les larmes du Fleuve, poésie, Les Editions de la Fleuvitude, 2017, 156 pages.