J'ai eu le plaisir de faire la connaissance de Rahmatou Seck Samb au Salon Livre Paris 2018. En effet, elle figurait parmi les auteures présentes autour de la table-ronde que j'ai animée. Il y avait aussi la grande Aminata Sow Fall et Charline Effah. J'avais publié un compte-rendu que l'on peut lire ici.

A défaut de pouvoir me procurer un de ses livres, j'étais allée fouiner sur Internet, où j'ai découvert qu'elle venait de recevoir le Grand Prix du Président de la République du Sénégal pour les Lettres. Comment sont attribués ces prix ? Sont-ils entièrement à mettre sur le compte du mérite ou bien résultent-ils  davantage des liens avec le pouvoir en place ? Ne seraient-ils pas l'expression de l'allégeance de l'auteur primé au Président ? Ces "Prix du Président de la République", je  les regarde de loin, pour ne pas dire je m'en méfie... Telles étaient mes dispositions d'esprit avant de rencontrer Rahmatou Seck Samb, avant de l'écouter... Il faut dire que c'est une femme qui sait retenir l'intérêt de son auditoire, une femme qui a des choses à dire et qui sait les dire avec une élégance et une conviction qui vous donnent tout de suite envie de la découvrir dans le texte. 

 

Couv FERGO

 

J'ai aimé chez elle la volonté de dire l'Afrique, d'ajuster la vision que l'on peut en avoir. Il se dégageait d'elle une âme panafricaine qui m'a touchée. Et puis elle était aussi animée de l'esprit de fraternité ou de partage... On ne s'est pas plus tôt saluées qu'elle m'a aussi présenté Sokhna Benga, une autre plume féminine du Sénégal (que je n'ai pas encore lue). Bref, Rahmatou Seck Samb ne m'a laissé que des impressions positives. Il fallait absolument que j'acquiers un de ses livres. Sur ses conseils, j'ai donc pris le dernier, le roman Fergo, d'autant plus que la 4e de couverture avait tout pour me faire des clins d'oeil convainquants : on y apprend que le héros foule la terre congolaise et qu'il ne reste pas insensible au grand fleuve Congo... 

Ma lecture de Fergo m'a définitivement convaincue : Rahmatou Seck Samb est une plume de qualité. Son Roman fait partie de ces oeuvres qui exigent la concentration. La multiplicité des mots ou expressions en langues du Sénégal ne doit surtout pas décourager le non familier de ces langues, qui ne goûtera pas à leur saveur autant que les natifs du Sénégal, mais le livre est bien écrit. Bien plus, j'ai été séduite par la manière dont l'auteur a su dire les spécificités de chacun des pays traversés par Baïdy, le héros. L'auteur connaît intimement ces pays et dévoile non seulement l'histoire mais aussi les us et coutumes de ces terres africaines. Mais il y a autre chose, il y a aussi ce qui fait la magie de ces pays, comme lorsqu'elle parle de la musique de la République Démocratique du Congo.

L'auteure a su rendre justice à chacune des femmes de Baïdy, celle qu'il avait épousée au Sénégal, Matel, et celle qu'il prend sur le sol congolais, Lisaela. Il suffit de lire le chapitre VII : "Cuisine, royaume de Matél ; Cuisine, territoire de Lisaela", pour s'en convaincre. 

Rahmatou Seck ne se prive pas de parler de l'histoire politique, notamment des relations complexes entre les puissances occidentales et leurs anciennes colonies : "Alors s'établit un modus vivendi stable ; on laisse les sapeurs faire ce qu'ils veulent, avec ou sans papiers chez le Noko, l'oncle belge, rien de variment méchant et, en retour, l'oncle exploite tranquillement chez le neveu." (Fergo, page 145)

Il n'était pas concevable pour moi qu'il n'y ait aucun article sur Rahmatou Seck Samb sur ce blog.

L'interview qu'elle m'avait accordée avait été publiée dans le magazine AMINA, N° 579 de juillet-août 2018.

La voici :

 

AMINA Rahmatou Seck Samb

 

Troisième roman de Rahmatou Seck Samb, « Fergo, tu traceras ta route » raconte l’odyssée d’un jeune Sénégalais à travers l’Afrique. L’occasion pour l’auteure de rappeler que l’immigration Sud-Nord, qui préoccupe souvent l’opinion et les médias, est bien minime comparée à l’immigration au sein même de l’Afrique. Ce roman a été couronné par le Grand Prix du Président de la République pour les Lettres. La remise du prix a eu lieu en décembre 2017 à Dakar, au Sénégal.

 

Rahmatou Seck Samb, vous venez de recevoir le Grand Prix du Président de la République du Sénégal pour les Lettres. Que représente ce prix pour vous ?


Je ne considère pas ce prix comme un couronnement, mais comme un tournant qui me mène vers une écriture plus exigeante et peut-être plus responsable. Néanmoins, c’est une grande récompense pour l’effort fourni, car le travail de l’écrivain est semé d’angoisses, de doutes, de sacrifices, il est constitué d’éternels recommencements… et quand un prix intervient, le symbole que celui-ci représente est important.


Vos romans font souvent voyager le lecteur dans différents pays. Dans « Fergo, tu traceras ta route » par exemple vous évoquez entre autres les deux rives du fleuve Congo, auxquelles vous rendez d’ailleurs hommage dans la dédicace qui précède le roman. Pourquoi cet hommage ?


Mon roman est une fresque africaine, mon héros quitte le Fuuta, une région du Sénégal, pour aller au Zaïre qu’on appelle aujourd’hui Congo Démocratique. Il traverse sept pays : le Mali, le Burkina Faso, le Bénin, le Nigéria, le Cameroun, le Gabon, le Congo, puis il arrive dans les mines diamantaires du Congo RDC. Chaque fois qu’il arrive dans un pays, c’est l’occasion d’observer les mœurs locales, de porter un regard sur chacune de ces sociétés. Je suis l’épouse d’un diplomate et dans le cadre des fonctions de ce dernier, j’ai vécu dans différents pays africains, que j’ai observés, et je me suis aperçue d’une chose : c’est que l’Afrique est diverse, mais en même temps elle est unie dans sa diversité, partout on retrouve les mêmes valeurs.



Vous parlez beaucoup des noblesses du Sénégal, par exemples la noblesse guerrière, la noblesse maraboutique, on sent que vous voulez partager l’organisation de la société traditionnelle sénégalaise. Avez-vous le sentiment que la modernité menace cette organisation traditionnelle ?



La modernité peut bousculer un peu mais cette organisation est encore présente. Les classes correspondent en fait à des rôles ou des fonctions dans la société, il y a des castes, comme dans toute l’Afrique de l’Ouest d’ailleurs : la caste des forgerons, des bijoutiers, des griots… Les griots sont aujourd’hui en quelque sorte les conseillers en communication. Il n’y a pas de discrimination entre les castes, tout le monde a droit à tout, cependant c’est lors des mariages que parfois des problèmes peuvent surgir. Les unions entre différentes castes peuvent parfois poser problème. Et pourtant cela ne devrait pas être : le Sénégal est un pays musulman et l’Islam promeut l’égalité.



Vos romans, mis à part le deuxième où vous rendez hommage à votre frère disparu, sont en général construits autour d’une figure féminine. Est-ce un hasard ou un choix délibéré ?


C’est vrai, c’est l’éternel féminin que je décris, cela se fait de manière inconsciente, mais votre remarque est juste. Et même dans le deuxième roman, je parle beaucoup de ma mère. Dans « Fergo », il y a un jeu de miroirs : je regarde un homme qui regarde une femme et qui compare la femme sénégalaise à la femme congolaise.


Quel message avez-vous souhaité transmettre dans « Fergo » ?


Dans ce roman, je dis que l’Afrique est belle, elle est unie dans sa diversité, au lieu d’aller se tuer dans des pirogues pour atteindre l’eldorado européen, on peut aller dans d’autres pays d’Afrique. On ne le dit pas assez, mais 85 pour cent de gens qui émigrent le font à l’intérieur de l’Afrique, 15 pour cent seulement vont vers l’Occident. On trouve des Sénégalais à Kinshasa, des Congolais à Dakar, à Abidjan… on est bien chez nous. On est partout chez soi, et quand on arrive, on épouse les femmes du pays, il y a ainsi beaucoup de métissages. Mon héros a vécu dans différents pays d’Afrique. C’est ce dont ont rêvé les pères fondateurs de l’union africaine.


Le Sénégal, votre pays, est le pays d’Afrique francophone où les plumes féminines se sont toujours distinguées. Quelles sont vos relations avec les autres écrivaines sénégalaises ? Les connaissez-vous toutes ?


Nous nous connaissons toutes, en effet, nous sommes toutes membres de la société des écrivains du Sénégal. Il y a aussi l’organisation internationale PEN (Poètes, essayistes, nouvellistes) à laquelle nous faisons partie, mais c’est vrai que nous, écrivaines du Sénégal, nous devrions peut-être nous organiser aussi et nous doter d’une structure à part. C’est une idée à creuser.

 

Propos recueillis par Liss Kihindou.