Une femme est-elle libre de choisir sa vie au XXIe siècle ?

Ne vous empressez pas de répondre "Bien sûr, on n'est plus au Moyen-âge !" Surtout que, en termes de choix, ce n'est pas seulement le Moyen-âge qu'il faut incriminer. Jusqu'au XIXe siècle et même au XXe, un peu partout dans le monde, une femme n'était pas libre de faire ce qu'elle voulait : pas libre de faire des études ; pas libre d'exercer une profession ; pas libre dans le choix du métier à exercer car certains lui étaient refusés ou déconseillés ; pas libre d'avoir un compte bancaire à elle sans avoir à demander l'autorisation à une figure masculine (son mari, son père ou son frère) ; pas libre de passer le permis de conduire ; pas même libre d'exprimer son opinion en politique ! (Et pas seulement en politique : qu'elle se taise et puis c'est tout !) En France, le droit de vote a été accordé aux femmes en... 1944. Ce n'est pas si vieux, mais cela fait tout de même bientôt un siècle. 

Alors, le XXIe siècle, est-ce l'ère de la célébration des libertés pour la femme ?

En effet, aujourd'hui, même si la parité n'est pas encore rigoureusement respectée, une femme accède à tous les droits qui étaient jadis exclusivement réservés aux hommes. Elle peut même postuler pour être présidente de la République ! Alors, en ce 8 mars 2020, pouvons-nous trinquer à la liberté des femmes ? 

 

Polygamie COUV

 

Certainement pas ! Tant qu'il y aura dans le monde des pays, des régions où la femme a aux mains et aux pieds des chaînes invisibles qui l'empêchent de se mouvoir librement, alors on ne peut pas baisser les bras.

J'aimerai parler aujourd'hui des droits qui touchent la vie intime des femmes : le droit de choisir son mari. 

Au Sénégal, un pays majoritairement musulman, une femme a 3 chances sur 4, et même plus, de se retrouver dans un mariage polygame, c'est un peu comme une fatalité. Les hommes tiennent à leurs privilèges et ils savent s'abriter derrière le Coran pour justifier leur désir d'avoir plusieurs épouses.

De près comme de loin, la polygamie est faite pour le plaisir et le confort de l'homme : il a de la variété au lit comme de la variété à table, puisque chacune de ces femmes lui prépare à manger, se tient à sa disposition pour satisfaire sa libido. Et les enfants, une fois qu'ils sont nés, les femmes sont là pour les gérer. Les travaux domestiques, la tenue du foyer, l'éducation des enfants sont nécessairement, dans ces conditions, le lot des femmes.

Si ce n'était que ça, on pourrait dire que la responsabilité de gérer tout dans le foyer pendant que l'homme s'accorde le droit de ne toucher à rien ou de se reposer, ce n'est pas seulement le sort des femmes mariés à un polygame, c'est aussi ce que vivent de nombreuses femmes dans les pays où la monogamie est de rigueur. C'est souvent le lot des femmes, qu'elles soient croyantes ou pas, musulmanes ou chrétiennes... Mais ce n'est pas cela le plus dramatique. La polygamie implique des situations telles que la femme peut se sentir asphyxiée. Awa Bâ, qui est née et a grandi au Sénégal, a écrit un livre pour sensibiliser sur ce sujet. : Polygamie la douleur des femmes

On n'imagine pas les drames consécutifs aux unions polygames, la sournoiserie qu'elle implique, l'impact de ces unions sur la personnalité des femmes... Comme la polygamie est comme une institution qui domine toute la société sénégalaise et qu'il est mal vu de l'attaquer, alors les femmes se surprennent à se comporter différemment de ce qu'elles auraient souhaité. Elles essaient de faire contre mauvaise fortune bon coeur, car elles se sentent démunies, ne peuvent lutter toutes seules contre la société qui les oblige à accepter ce qui a toujours été. De quel droit une femme s'offusquerait-elle de ce que son mari veuille épouser une seconde, une troisième, une quatrième épouse ? 

"Entre coutumes tribales et Islam, au Sénégal, la polygamie est pour les femmes une évidence, une des lois gravées dans le marbre de leur existence ; elles savent qu'elles devront faire avec et qu'elles n'ont pas d'autre choix de vie." (page 21)

Awa Bâ part d'expériences tirées de sa propre famille, des expériences qui n'ont rien d'unique puisqu'il s'agit du vécu de tant de femmes au Sénégal. Elle interroge les textes sacrés, en particulier le Coran que ces messieurs brandissent pour balayer les arguments qu'on peut leur opposer. Elle interroge les femmes. Bref elle mène l'enquête.   

Les hommes vous peignent un tableau ydillique du mariage polygame, étant donné qu'ils ont le beau rôle, mais les femmes, que ressentent-elles ? Elles vivent dans des tensions permanentes entre co-épouses. Et les enfants ? Ils subissent cette tension et des conflits éclatent souvent. Il y a toujours un moment où telle épouse devient la favorite, une discrimination qui rejaillit sur les enfants. "La polygamie, c'est la douleur des femmes et bien souvent le malheur des enfants", déclare Awa Bâ dans son livre, écrit d'une manière accessible à tous. C'est le témoignage d'une femme qui a décidé de briser le silence sur ce sujet considéré comme tabou au Sénégal. Awa Bâ n'a pas manqué d'interroger ceux qui ont une stature universitaire et qui ont écrit sur le sujet. Et voici un extrait de l'échange qu'elle a  eu avec le sociologue Moustapha Wone : 

- Dans vos premiers écrits de 2005, vous disiez qu'il était trop tôt pour penser à supprimer la polygamie... et en 2013 ?

- Au Sénégal, je ne vois pas les esprits prêts pour cela. Je suis le seul à oser en parler pratiquement. Même les femmes n'en parlent même pas. Elles sont promptes à parler d'excision, de viols et de tout ce que l'on veut, mais jamais de polygamie. D'ailleurs, disons-le, les organismes internationaux des droits de l'homme non plus, parce qu'ils ont peur d'offusquer les pays arabes, les principaux bailleurs ! A croire que jamais on ne lutte contre quelque chose, sans qu'il n'y ait un but lucratif en arrière-plan...

(page 98) 

Alors si les femmes n'osent pas, Awa Ba, elle, ose, elle a même créé une association pour mener sa lutte contre la polygamie : c'est l'association EFAPO (En Finir Avec la Polygamie), basée à Chilly-Mazarin, dans l'Essonne, mais qui est aussi active au Sénégal. 

"J'ai envie de me battre, intelligemment, pour que les femmes énégalaises et les femmes africaines goûtent enfin à ce qu'elles n'ont jamais connu : la liberté de choisir leur vie." (page 93)

 

Polygamie Efapo tenus par LISS

(Liss Kihindou tenant le livre Polygamie la douleur des femmes et le flyer présentant l'association EFAPO)

 

Qu'on ne s'y trompe pas, la polygamie n'est pas un phénomène qui ne prolifère qu'au Sénégal. Il est autorisé par la loi dans de nombreux pays. Mais aussi, à côté de la polygamie officielle, il y a la polygamie officieuse : un homme a une épouse officielle, avec laquelle il est marié, mais il a aussi ce que dans le langage congolais, rive droite ou rive gauche, on appelle des "bureaux", c'est-à-dire des maîtresses officielles, entretenues par ces messieurs qui font ainsi ostentation du pouvoir financier qu'ils détiennent. 

"Au Sénégal, nous n'avons jamais eu de président polygame, mais l'élite politique et intellectuelle affiche sa polygamie sans complexe (plusieurs ministres d'Etat, des hauts gradés de l'armée, des leaders de l'opposition politique, des intellectuels de haut rang...)" 

(page 47) 

C'est exactement ce qui se passe également dans les pays d'Afrique où le christianisme est la religion dominante : dès qu'ils accèdent à des postes importants qui garnissent leur portefeuille, quels sont les projets de ces messieurs ? Comment emploient-ils la manne financière qui tombe dans leur poche ? Mais en multipliant les maîtresses, voyons ! Quelle question ! Villas, voitures et maîtresses, voilà les projets de ces messieurs. Quant à financer des projets dont la société pourrait tirer profit, très peu pour eux. 

En fait, pour savoir si une loi ou une coutume est juste, il faut se demander si la femme, autant que l'homme, peut l'exercer. En ce qui concerne la polygamie, ou plus généralement le droit d'avoir des maîtresses, si l'homme considère ce droit comme tout à fait justifié et normal pour lui, il ne lui viendrait pas à l'idée d'autoriser sa femme à faire de même. Une femme qui aurait plusieurs époux ou qui aurait des amants à la barbe du mari ? N'importe quoi ! Mais où va le monde ? Voilà comment réagiraient ces messieurs. Cette coutume n'est donc pas une loi juste, puisque ce qui est autorisé à l'homme ne l'est pas pour la femme. Il faut donc la combattre.

Des romancières ont aussi su peindre le quotidien des femmes engagées dans un mariage polygame. C'est l'occasion de vous inviter à lire ou relire Une si longue lettre, de Mariama Ba et Celles qui attendent de Fatou Diome. Mais en ce qui concerne la polygamie officieuse, pour ne pas dire la multiplication des maîtresses dans des pays qui ne sont pas majoritairement musulmans, on peut lire La Calebasse brisée, de Nicole Bouquet Mikolo. 

 

 

Awa Bâ

(Awa Ba, présidente de l'association EFAPO, auteur de Polygamie, la douleur des femmes)

 

Awa Ba, Polygamie, la douleur des femmes, Eidtions Publibook, 2013, 15.95 €.