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Valets des livres

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22 décembre 2025

Contes au pied du Mont Boulgou, de Bruno Lengani

     Le livre Contes au pied du Mont Boulgou est un recueil de 10 contes que l’auteur, Bruno Lengani, a publiés en pensant tout d’abord au vieux Lalabou, cette figure patriarcale qui a occupé une place importante dans sa vie, jusqu’à son départ dans le pays des mânes ou des esprits.

 

     Bien souvent, en Afrique, les femmes et les hommes d’un certain âge, à l’image du vieil homme de l’illustration de couverture, sont regardés avec le respect dû aux aînés. Ils incarnent cette sagesse des anciens qui se traduit souvent par des récits imaginaires, des proverbes, des chansons. Bruno Lengani a su rendre cette triple dimension de la sagesse africaine. Certains contes comportent des chansons (par exemple le lutteur Zamban chantant sa propre gloire dans ‘‘Le lutteur prétentieux’’, page 24) ; et surtout chaque conte est introduit par un proverbe qui est déjà une première interaction philosophique avec le lecteur.

 

 

    En effet, avant même de découvrir l’histoire, le lecteur ne peut s’empêcher, en partant du titre, de s’interroger sur le sens du proverbe, sur la morale que lui réserve le conte, sur le lien entre le titre et le proverbe.

 

     Par exemple, le premier conte porte le titre « Le bouc devin ». Et en sous-titre, on peut lire le proverbe suivant : « Tout ce qui pue n’est pas mauvais ». Alors voyez-vous déjà quel genre d’histoire vous réserve ce conte ? Devinez-vous vers quelle destination l’auteur va vous conduire ? Ne comptez pas sur moi pour vous la dévoiler.

 

Ces introductions piquent la curiosité, c’est certain, et la suite peut se révéler plus ou moins conforme à vos conjectures ou vous laisser au contraire désemparé(e).  

     En tant que lecteur ou lectrice, on ne goûte pas tous les récits de la même manière, et en ce qui me concerne, mes préférences vont vers : « Le lutteur précieux », « La dot », « Le combat des lézards » et « La hyène et la bergère ».

 

 

 Voici les dix titres de contes ainsi que les proverbes qui les accompagnent.

 

1) Un bouc devin. « Tout ce qui pue n’est pas mauvais »

2) Le lutteur prétentieux. « Quelle que soit la grosseur de la marmite », on peut lui trouver un couvercle »

3) La guerre des quadrupèdes contre les oiseaux. « Peu importe notre courage et notre détermination, nous finissons par abandonner entièrement en étant avec un lâche »

4) La dot. « Celui qui ne risque jamais n’a jamais rien »

5) Le combat des lézards. « Ce qui n’est pas de ton ressort aujourd’hui pourrait l’être demain »

6) Le lépreux. « Lorsque tu veux aider quelqu’un, fais-le sans chercher la reconnaissance en retour »

7) Le lièvre et la hyène chez un mystérieux tisserand. « C’est en voulant imiter la grenouille que le crapaud s’est déchiré le derrière »

8) La hyène et la bergère. « Il est important de ne jamais accepter qu’un voleur te confie ses biens »

9) Les enfants malveillants. « Il n’y a pas que des bonnes graines dans un grenier »

10) Le chasseur et son chien. « Les charmes d’une femme n’opèrent que sur un homme faible d’esprit »

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20 septembre 2025

Lettres sauvages, de Bernard Périllat, un recueil qui s'inscrit dans la veine écopoétique

     L’heure est grave, l’ennemi pointe son nez à notre porte et nous devons nous défendre : défendre les valeurs qui nous sont chères, défendre la vie contre le délitement général, défendre l’honneur, défendre la noblesse des âmes.

 

     En effet, l’ennemi, ce n’est pas l’autre, mais c’est la bêtise ou les actions insensées d’une humanité qui s’abandonne complètement au pouvoir de l’argent. Le son que produit le froissement des liasses de billets peut être charmant à l’oreille, mais l’on sait ce qu’il advient à tous ceux qui cèdent au chant des sirènes. Si celui-ci est aussi irrésistible et que l’on ne se sent pas la force de lui résister, alors autant s’attacher, comme le fit Ulysse, pour ne pas risquer de se laisser tenter, malgré soi. Une stratégie de résistance est nécessaire, d’où le cri de Bernard Périllat : « Aux arbalettres ! »

 

 

 

  Le jeu de mots entre « arbalète », « arbre à lettres », « arbalète/arbre/lettres », en fait une belle formule qui peut être vue aussi comme le cri de ralliement de tous ceux qui se sentent encore (un peu) l’âme poète. Comme un chef de guerre qui enjoint à ses soldats de se saisir de leurs armes, le poète nous invite à nous saisir des mots pour résister contre l’attrait trompeur du gain. Non pas que le gain soit mauvais en soi, mais lorsque celui-ci se réalise au détriment de la bonne santé de notre planète, de notre environnement, alors nous devons être en mesure de dire : Non !

 

     Le recueil de poésie Lettres Sauvages, de Bernard Périllat, s’inscrit dans la veine écopoétique, comme le suggèrent les titres des différentes parties (par exemple « BOIS », « HERBE », « ROCHE », « EAU »…), qui rendent hommage à la nature, en lui donnant une place centrale, vitale. Le poète ne se dresse pas comme le maître de la Nature à laquelle il impose sa loi, une loi toute faite de destruction, mais il se présente comme son complice :

 

« J’arrive près du lac. De grands arbres y penchent leurs branches. Les oiseaux lancent leurs cris d’alarme mais ils comprennent vite que je fais partie du jeu, du clan, du lieu. Je ne suis pas un danger, je n’ai rien d’un prédateur.

Je resserre la distance entre la nature et moi. Je deviens herbe, souffle d’air, feuille ou branche d’un chêne… » (page 16)

 

     Bernard Périllat invite les lecteurs à résister avec lui pour défendre le lien qui nous connecte aux autres, à la nature ; ce lien qui s’effrite de plus en plus et qui est remplacé par les chaînes de l’argent. Pour mener ce combat, rien de plus simple : munissons-nous des « arbalettres », promenons-nous « la lune à la main » :

 

La lune à la main, s’enfoncer dans les matins,

Abolir les distances,

                   Tranquillement rester

                           Peau à peau

                                 Sentir

                             Peu à peu

                      Nos âmes délestées.

(page 21)

 

     Le poète est celui qui s’émeut des choses jugées insignifiantes par l’œil ‘‘sérieux’’ de ceux occupés à faire du business. Le héros de Saint-Exupéry par exemple, le Petit Prince, se fait beaucoup de soucis pour… une rose. Bernard Périllat a des préoccupations similaires, il ne s’inquiète pas du cours de la Bourse, mais du sort des papillons : ces deniers ne peuvent s’épanouir dans un monde qui vit au rythme des guerres de toutes sortes, qu’elles soient d’ordre politique ou commercial. Là où sévit la guerre, y a-t-il encore de la place pour l’amour ?

 

« Dans mon pays, l’amour est la sève de la vie !

Rien d’autre en dehors de lui !

Nos mains ne sont pas remplies d’argent et les armes ne brûlent pas nos corps.

On répare les ailes des papillons déchirées par les fils barbelés. » (page 9)

 

     Alors, avec Bernard Périllat, rêvons d’un monde où l’amour demeure la sève de la vie et produit de si beaux fruits : les fruits si doux de l’arbre à lettres, pour parodier le titre du roman de Tchicaya U Tam’si.  

 

 Bernard Périllat, Lettres Sauvages, Paris, L’Arbre à Musiques, 2022, 84 pages, 10€.  

12 juillet 2025

Le Lion, de Joseph Kessel

     Lorsqu’on commence la lecture du Lion, on est tout de suite saisi par la beauté du verbe. Joseph Kessel est un admirable conteur. Il habille son texte de cette magie de l’écriture qui exerce tout de suite son charme sur le lecteur. Pourtant j’ai failli abandonner la lecture… Le roman fut publié en 1958, autrement dit le récit se déroule durant cette période où l’Afrique doit obéir à la loi du colon. Nous sommes au Kenya, dans un parc national décrit comme l’éden des premiers matins du monde. Il est administré par Bull Bullit, un ancien chasseur de bêtes converti en berger, qui réside là avec sa femme, Sybill, et leur fille, Patricia, âgée d’une dizaine d’années. Native de cette terre d’Afrique chargée de sa beauté et de ses mystères, Patricia a développé un don extraordinaire : celui d’entretenir avec les animaux de la réserve, quels qu’ils soient, une relation privilégiée, faite d’harmonie, de connivence, si bien qu’elle a pour meilleur ami, un lion, le bien nommé King, roi des animaux.

 

 

     Le récit captive d’emblée, je l’ai dit, cependant la mentalité coloniale, qui affleure dans le texte, ne manque pas de hérisser l’esprit d’un lecteur du XXIe siècle. Les nationaux sont décrits comme de grands enfants, heureux de servir leur maître blanc. Et ce dernier, du haut de son piédestal, se déclare garant d’un ordre qu’il est pourtant le premier à troubler. Cependant le narrateur égrène son récit de réflexions telles qu’elles viennent peser sur la balance et rétablisse l’équilibre nécessaire pour que le lecteur ou la lectrice réticente à poursuivre sa lecture s’accroche malgré tout. La narration offre, pour ainsi dire, un parfait dosage entre l’esprit colonial d’une part, incarné par Bullit, Sybil et quelquefois Patricia, et d’autre part la vision d’un monde qui ne divise plus les hommes selon leur ‘‘race’’, ou qui reconnaît la valeur de chacune, portée par la voix du narrateur et aussi par la petite Patricia.

 

" Il y avait dans ses yeux toutes les certitudes que m’avaient tant de fois exprimées les vieux colons et leurs fils : l’excellence naturelle des races blanches, l’infériorité des peuples-enfants qui n’estiment et n’aiment que la force. Je ne partageais pas ces conceptions. Elles avaient été valables tant que les indigènes y avaient cru. Maintenant c’était fini. Quelques hommes, encore, par leur personnalité puissante, par une sorte d’instinct supérieur, semblaient les justifier. Et c’était au fond de régions isolées, perdues, que les grands courants du monde n’avaient pas atteintes. Les jours venaient, les jours étaient venus pour de nouveaux rapports entre les hommes de couleur différentes.'' (p. 70)

 

(Liss Kihindou tenant le roman de Kessel)

 

     La petite héroïne apparaît bien dans un camp comme dans l’autre, c’est qu’elle porte en elle les deux mondes, elle traduit bien en cela la complexité de l’être humain, comme le révèlera par ailleurs l’intrigue : peut-on jouer avec le feu ? On croit le maîtriser… puis on se brûle les doigts. Mais Bullit aussi, peut apparaître dans toute la complexité ou les contradictions propres à l’homme, tout comme Sybil. Bref, les personnages ne sont pas enfermés dans des cadres, ils révèlent tous, les uns après les autres, leur part d’ombre et de lumière. Ils se révèlent fragiles et puissants à la fois. Ils inspirent le respect, la compassion, la curiosité, la révolte, l’admiration…

Le lion est une œuvre magistrale, issue d’un maître des mots qui s’est lui-même nourri de la plume d’autres maîtres, avant lui. Je pense par exemple au Livre de la Jungle, que Kessel a lu assurément, avec cette comparaison implicite qui est faite entre Patricia et Mowgli, qui connaissait « les maîtres mots », de sorte qu’il évoluait dans la société des animaux sans crainte aucune et comme s’il se trouvait dans son élément, tout comme l’héroïne du roman de Kessel.

Le Lion, de Joseph Kessel, un roman entre enchantement et désenchantement.  

 

Joseph Kessel, Le Lion, Gallimard Jeunesse, 2015, 1958 pour la première Edition, chez Gallimard. 

23 mars 2025

Terre outrée, de Rosny le Sage Souaga

     Rosny Le Sage Souaga pose son regard de poète sur la décadence de monde.  Et c’est un regard outré, comme l’annonce le titre Terre outrée. Oui, vous avez bien lu : « Terre outrée ». En effet, la poésie est métamorphose du langage, et ce titre révèle le transfert qui s’opère des sentiments du poète à ceux de la Terre à laquelle il donne la voix, pour exprimer son trop plein d’indignation et dire sa désolation face à une humanité qui décline. Le déclin ou la mort constitue un des thèmes principaux du recueil. Cette mort est consécutive à une longue maladie, comme on peut le voir dans les vers suivants :

 

Domptée par la nuit orageuse

Ma terre est malade

Elle s’alite, fébrile

Et agonisante

(p. 12)

 

 

     Le vers « Ma terre est malade » est repris anaphoriquement sur plusieurs pages, une insistance qui a pour effet de faire prendre conscience de la gravité de la situation. Est-il déjà trop tard ? « Le tocsin de la mort sonne » lit-on page 13 ; un peu plus loin « La mort sous le soleil entre en scène » (p. 14), à la page suivante « Les ailes de la mort dispersent les jours ». D’autres expressions participent à renforcer cette atmosphère sombre, lugubre, par exemple « L’ombre grandit » (p. 16).  

 

     Le poète est révolté parce que la ‘‘maladie’’ dont souffre sa terre, représentée par le nom « Djoué », n’est pas une fatalité. Elle résulte au contraire de l’action de l’homme, qui ne voit plus en l’autre son reflet : l’autre est son marchepied, sa proie. L’homme est devenu un loup pour l’homme : « place à la furie des loups » (p. 12).

 

     Plus particulièrement l’homme puissant est devenu un loup pour le peuple. Rosny Le Sage Souaga pleure sa terre défigurée par le mal. La présentation honorable qui est faite, en ouverture du recueil, de cette « Terre ancestrale », « demeure sacrée », « Terre des honnêtes gens », est rapidement altérée par les différents maux qui prolifèrent, comme la misère : « La misère séquestre mon peuple » (p. 25), « La misère traverse les forêts et les villages » (p. 24 ») ; l’injustice : « L’injustice hante/les aubes salées » ; l’absence de liberté et la terreur. La « Terre des ancêtres » est devenue « l’arène de la terreur » (p. 17).

 

     Les mots choisis par l’auteur sont forts : « Notre terre béante côtoie le calvaire » (p. 20) ; « Le peuple est esclave » (p. 21). Les verbes, en particulier, traduisent en quelque sorte une descente aux enfers, ou du moins dans l’abîme : « L’avenir s’enfonce » (p. 22), « Dans le bas-fond de la vallée/où gisent nos humeurs blafardes » (p. 33), « Ma terre se vautre ». Les verbes « s’enfoncer », « gésir », « se vautrer » expriment en effet un mouvement qui part des hauteurs jusqu’au niveau le plus bas, cette idée est d’ailleurs renforcée par l’expression « bas-fond ».

 

     D’autres verbes employés par l’auteur ne traduisent pas moins la perte de repères, comme au vers au vers 14 « nos esprits divaguent » ou « nous dérivons ».

 

    Au regard de cette situation, il n’est pas étonnant de trouver, en abondance, le champ lexical des lamentations. Il est présent surtout dans la première moitié du recueil. Nous y relevons en effet de nombreuses occurrences du nom « pleurs », que l’on retrouve aussi sous la forme verbale ou à travers des expressions synonymes : « pleure » (13, 22, 34, 26), « se lamente » (13), « pleurs » (13, 14, 28), « larmes » (31)…

 

     L’on comprend la désolation du poète, lorsqu’il fait le constat suivant :

 

Ici, au bord de la Djoué

Les valeurs perdent de leur poids

Le trône de la vérité est vide

(p. 27)

 

     Si le « bord de la Djoué » renvoie à la terre natale du poète, cette expression n’est pas restrictive et peut aussi désigner le continent et, d’une manière générale, la planète Terre, dominée par l’ « obscurité ».  

 

(Rosny le Sage Souaga et Liss, au Salon du Livre Africain de Paris, le 15 mars 2025.)

 

     Mais le poète ne fait-il que se lamenter ? Dans la deuxième moitié du recueil, l’on observe un sensible changement de ton, que traduit le passage à l’emploi de la première personne. Ce « je » marque l’entrée en action du poète, premièrement pour introduire une note d’espoir. Ainsi, si dans la première moitié du recueil, on peut lire « Nos espoirs sont mis aux fers » (19), « L’espoir s’est couché » (26), dans la seconde moitié, le poète déclare avec assurance :

 

Je viens dire

Qu’un jour, il fera jour

(p. 34)

 

     Rosny Le Sage Souaga a foi dans le pouvoir des mots, de la poésie, de la littérature, pour éveiller les consciences :

 

Je viens chanter la mémoire

De mon peuple

Et semer les graines

Qui germeront dans les consciences collectives 

(p. 36)

 

     A la page suivante, nous pouvons lire

 

Je viens saluer

L’aube naissante

Et insuffler la vie aux mots

(p. 37)

 

     Dans la seconde moitié du livre, on ne git plus dans le gouffre mais on se laisse tirer vers le haut par l’espoir. Le vocabulaire employé traduit cette lumière de l’espoir : « éblouir l’obscurantisme », « étincelles lumineuses », « l’aurore des choses », «Tutoyer les étoiles », « lueur maternelle du jour », « éclairer », comme dans la strophe suivante :   

 

Je viens réclamer

La lueur maternelle du jour

Pour éclairer nos cœurs orphelins

Et dompter nos comportements sauvages

(p. 38)

 

     Comme on peut le voir, un champ lexical différent, plus joyeux, supplante celui de la mort, de la tristesse et de la maladie. Il est nécessaire de relever la tête, de s’armer de courage pour ne pas se laisser entraîner dans le courant qui entraîne le monde à la dérive. Il faut des bras vigoureux pour ramer à contre-courant. Et cette force, Rosny Le Sage Souaga la tire de la poésie.

 

Rosny Le Sage Souaga, Terre outrée, Symphonia Editions, 2021, 70 pages.

 

24 janvier 2025

Les Français noirs et la République, une histoire mouvementée, de Raphaël Adjobi

Voici un livre qui constitue l'aboutissement de nombreuses recherches. Raphaël Adjobi s'intéresse à des pages de l'histoire de la France qui ne sont pas toujours vulgarisées auprès du public. Cliquer sur le lien ci-dessous pour en avoir une petite présentation audiovisuelle. 

 

"Les Français noirs et la République, une histoire mouvementée", de Raphaël Adjobi.

 

 

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18 janvier 2025

Les Gens du Fleuve, de Guy Menga

On ne peut pas lire Les Gens du fleuve de Guy Menga, sans penser à Cœur d’Aryenne, de Jean Malonga. En effet, le choix du fleuve Congo, comme espace essentiel où se déploie l’action, n’est pas anodin. Dans les deux cas, ce choix est éminemment significatif : il a dimension de symbole, il constitue le meilleur trait d’union entre le Nord et le Sud.

 

 

Jean Malonga, auteur du Sud, place l’action de son roman dans le Nord du pays et met à l’honneur les langues et la culture des « gens du fleuve », ceux du Nord. Le héros Mambeke effectue d’ailleurs régulièrement le voyage du Nord au Sud et du Sud au Nord, par voie fluviale. 

 

Guy Menga, auteur du Sud également, raconte depuis son premier opus pour la jeunesse, L’Affaire du Silure, l’histoire d’une solide amitié entre un jeune originaire du Sud, Diba, et un autre originaire du Nord, Ngoye. Dans Les Gens du Fleuve, Diba, qui se languit de son ami, décide de se rendre, par voie fluviale, dans le Nord, pour y retrouver Ngoye. Malgré les interrogations, les avertissements et parfois les menaces de leur entourage, les deux jeunes gens continuent à entretenir une relation d’amitié qui en étonne plus d’un, car il est d’usage que les gens du Sud et ceux du Sud entretiennent une certaine rivalité. Celle-ci est d’ailleurs mise en scène concrètement dans le roman, à travers le ressentiment de l'oncle de Ngoye pour toutes les personnes originaires du Bas-Congo, depuis son altercation avec des collègues du travail.

 

Guy Menga, comme Jean Malonga avant lui, en tant que romancier, traduit sa vision d’une patrie qui doit apprendre à s’élever au-dessus des querelles intestines allumées ou exacerbées parfois par l’étranger pour mieux asseoir sa domination. On connaît l’adage ''diviser pour régner''.

« Trop d’individus, notamment parmi les étrangers, prenaient un malin plaisir à opposer les populations du nord contre celles du sud de ce pays. La division ainsi semée, devait profiter à beaucoup d’entre eux. » (Les Gens du Fleuve).

 

Ainsi, les écrivains congolais appellent leurs lecteurs à plus de discernement et de noblesse également. Que voulons-nous ? Un pays dont les filles et les fils consument leur énergie dans des rivalités stériles ou bien un pays dont les ressortissants, d’où qu’ils soient, démentent les pires prédictions qui ont été faites et se donnent un objectif commun : travailler pour le bien collectif, œuvrer pour une nation dont la jeunesse est instruite et libre dans ses aspirations. Dénoncer l’exploitation du Faible par les plus puissants, encourager les valeurs que sont la générosité, la fraternité, l'amour du travail effectué dans la dignité et le respect des efforts communs. 

    

Difficile aussi, en lisant ce roman, de ne pas avoir à l'esprit Ngando, de Lomami Tshibamba. Par exemple le personnage de Mama Adjaga, dans Les gens du Fleuve, vieille sorcière  accusée d’avoir fait des crocodiles ses alliés occultes, me fait penser à Mama Ngulube, celle qui ''commissionne'' le crocodile responsable de la disparition du petit Musolinga dans les profondeurs des eaux du fleuve.

 

Guy Menga, né en 1935, s’inscrit à travers cette publication dans la lignée de ses aînés Jean Malonga (1907-1985) et Lomami Tshibamba (1914-1985) de l’autre côté du Fleuve. Tous sont animés par le désir d'instruire sur les us et coutumes de leur pays et de modifier le regard que l'on porte sur l'homme d'Afrique : celui-ci ne mérite ni le mépris, ni la condescendance dont on fait souvent preuve à son égard.

 

Guy Menga, Les Gens du Fleuve, NEA/EDICEF, 1992 (lu en version électronique). 

 

2 décembre 2024

Un abécédaire sur le roman SAARA, de Beyrouk

Il est possible de rendre compte de sa lecture en prenant appui sur les lettres de l'alphabet. Trouver un mot qui commence par chacune des lettres de l'alphabet, un mot qui nous permet de traduire notre connaissance du roman, ainsi que les réflexions que nous inspire notre lecture. Ainsi, voici ma lecture de Saara, en 26 lettres.

 

 

A comme ABSENCE. Celle de la mère, celle de la sœur. L’absence peut être si douloureuse qu’elle nous frappe d’AVEUGLEMENT.

 

B comme BENEDICTION. Les adeptes de cet ordre religieux, dénommé la Voie, qui passe pour une secte aux yeux de ceux qui l’observent de l’extérieur, recherchent la bénédiction de leur chef religieux, le Cheikh, par l’imposition des mains. Dans quelle religion ne recherche-t-on pas la bénédiction des hommes de Dieu ? Ils sont les représentants du Dieu qu’ils servent, le truchement par lequel Il octroie sa grâce.  

 

C comme CHOIX. Avons-nous le choix dans la vie ? Ne seraient-ce pas les choix qui s’imposent à nous ? Les personnages principaux se posent tous cette question, à un moment ou à un autre. Saara. Le Cheikh. Le Mendiant.

 

D comme DEUIL. Il ne s’agit pas seulement du deuil d’un être cher, il s’agit aussi, dans ce roman, du deuil des certitudes, le deuil des illusions.

 

E comme ELEVATION. Cette œuvre est une invitation à l’élévation des esprits et des âmes.

 

F comme FOI. La Foi : une Faiblesse ou une Force ?

 

G comme GUIDE. Le cheikh est le guide d’un peuple qui se repose sur lui pour trouver le chemin. La Lumière. La Voie. Mais le guide lui-même a aussi besoin d’être guidé quand surviennent les moments de crise. Les amis du Grand Cheikh défunt n’endossent pas cette responsabilité. En réalité, il n’y a qu’un seul Guide, le Tout-Puissant.  

 

H comme HUMILITE. Saara raconte les luttes, espoirs et désespoirs des humbles, des petites gens écrasées par l’arrogance, la toute puissance de ceux qui détiennent pouvoir et richesse.

 

I comme INFIRMITE. Plusieurs personnages dans ce roman sont affectés d’une infirmité ou ont adopté une infirmité. La mère du mendiant, que l’on appelle la « folle », sourde et muette. Le mendiant lui-même, ‘‘sourd et muet’’. Salma, la cousine et amie de la mère de Saara, aveugle. Mais la véritable infirmité, n’est-ce pas la cécité et la surdité d’une société qui croit travailler à son bonheur alors qu’elle court à sa perte ?

 

J comme JUSTICE. Où est la justice en ce bas monde ? Les Puissants se montreront-ils jamais justes envers les Faibles ? Cette justice que décide d’accomplir JID.

 

K comme KHALED. Serait-il responsable du départ vers d'autres cieux de la petite sœur ?

 

L comme LOUAD. C’est le lieu de l’action, ce lieu qui est comme une terre sainte pour les adeptes de la congrégation religieuse.

 

M comme MERE. La figure de la mère est particulièrement importante dans ce roman.

 

 

N comme NATURE. Le combat des adeptes de La Voie, ce n’est pas seulement le combat pour la préservation de leur foi, c’est aussi un combat écologique : il s’agit de protéger la Nature. De penser aux générations futures.                                                                       

 

O comme ORGUEIL. L’orgueil est un sommet d’où l’on finit par dégringoler. Tôt ou tard.

 

P comme POESIE. Ce roman de Beyrouk est  porté par un souffle poétique qui transporte le lecteur vers des rivages baignés de douceur, de nostalgie, de fragilité.  

 

Q comme QUÊTE. Chacun des personnages croit se connaître ou connaître son destin, sa place ; mais ils se cherchent ou cherchent des réponses, ils sont en quête de quelque chose qui doit faire sens en eux. QOTB en particulier.

 

R comme REVOLTE. Elle finit pas gronder, la révolte.

 

S comme SAARA. C’est le personnage éponyme, mais c’est aussi un exemple de résilience, de force qui peut nous habiter quand on sait ce qu’on veut et ce qu’on ne veut pas.    

 

T comme TRAHISON. Il regrettable que la trahison trouve toujours quelqu’un pour lui ouvrir sa porte.  

 

U comme USURPATEUR. Il y a toujours eu, de tout temps, ceux qui estiment que le choix du peuple n’a pas de valeur et qu’il faut se substituer à ce choix. La soif de pouvoir et le désir de gloire corrompent même les êtres que nous considérions les meilleurs.

 

V. Le choix est vaste. Pêle-mêle me viennent les mots VIE, VANITE, VERITE, VIOL, VOIE.

 

W comme WAGON. Les wagons n’avancent plus quand la locomotive ne les tire plus. On croit que tout est terminé. Mais le train s’arrête-t-il vraiment ?  

 

X comme XENOPHOBIE. Il y a toujours un parfum de xénophobie dans nos sociétés, même celle qui se présente comme la meilleure d’entre toutes. La mère du jeune Cheikh  n’a-t-elle toujours pas été l’étrangère, à laquelle on n’accorda un certain respect seulement depuis qu’elle donna un fils au Grand Cheikh ?  

 

Y comme YACOUB. C’est un des personnages secondaires, mais tellement au cœur de l’action. 

 

Z comme ZAZA. C’est une autre des figures de mendiants, si nombreuses dans le roman. Un de ces personnages obligés de se forger une carapace de ‘‘dur’’ pour survivre.  J’aurais aussi pu dire ZEYNAB, une des amies de Saara. L’amitié est parfois le meilleur rempart contre les traitrises de la société.

 

Beyrouk, Saara, Editions Elyzad, 2022, 202 pages, 19.90€.

Roman qui a été couronné par le Prix Les Afriques.  

3 novembre 2024

L'Affaire du Silure, de Guy Menga

Guy Menga, auteur connu pour ses pièces de théâtre, comme La Marmite de Koka Mbala ou L’Oracle, est aussi un des rares auteurs congolais, pour ne pas dire africains, à avoir  compris très tôt la nécessité de publier aussi pour la jeunesse. Son titre L’Affaire du Silure est, pour les adolescents que nous fûmes dans les années 80-90, pratiquement le seul roman jeunesse écrit par un Africain que nous ayons lus et même que nous soyons en mesure de citer. Des titres de contes, il y en avait, je pense par exemple à La Belle Histoire de Leuk-le-Lièvre, de Léopold Sédar Senghor et Abdoulaye Sadji. Mais des romans, s’il en existait ailleurs en Afrique, ils ne sont pas parvenus à notre connaissance.

 

 

L’Affaire du Silure avait eu du succès auprès des collégiens du Congo. En le relisant à l’âge adulte, plus de trente ans plus tard, je comprends pourquoi : il réunit les ingrédients qui accrochent tout de suite l’intérêt des jeunes lecteurs. Aventure, action, humour, espièglerie, suspense, amitié…  Comment ne pas apprécier suivre les péripéties des héros Diba et Ngoye ? Ils se sont lancé le défi de naviguer le long du fleuve, à bord du Silure, l’embarcation du patron de Diba, pour se rendre sur les terres du Roi Makoko et l’interroger, lui ou son épouse la Reine Ngalifourou, sur les circonstances de la signature du traité avec l’explorateur Savorgnan de Brazza. Les deux adolescents profitent de l’absence du patron de Diba, parti en vacances en France, pour commettre leur forfait. Le roman s’ouvre sur une altercation entre les deux adolescents, conduisant à une bagarre. Les insultes que Diba et Ngoye se jettent à la figure ont survécu dans ma mémoire avec un entêtement qui prouvent à quel point les jeunes lecteurs savourèrent ce roman qui présentaient des héros qui leur ressemblaient et dont l’intrigue se déroulait dans leur environnement.

Mais en relisant L’Affaire du Silure avec les yeux de l’adulte que je suis devenue, je redécouvre toutes les valeurs de ce roman, publié en 1981. L’action se situe au lendemain de la deuxième guerre mondiale. L’auteur évoque les problèmes auxquels sont confrontés ces ‘‘nouveaux’’ pays dont les frontières ont été définies par le colon : le transport, l’eau, l’électricité, l’éducation… Il évoque aussi des questions de société, comme le tribalisme, la sorcellerie, les croyances locales. Mais l’auteur est surtout admirable en ce qu’il a su lier la petite histoire à la grande Histoire. Il ne s’est pas privé d’aborder des questions majeures comme la colonisation et la manière dont le colon a imposé sa foi et s’est rendu maître du territoire, la contribution des Africains aux guerres occidentales, tout cela sans que le roman ne verse dans le pathétique, et pourtant des tragédies sont également mises en scène, comme la disparition du cousin de Demba. Bref, l’auteur invite ses lecteurs à réfléchir tout en se divertissant. L’adulte que je suis goûte davantage l’ironie de certains passages. 

 

Guy Menga, L'Affaire du Silure, EDICEF et NEA, 1981 pour la première édition, 2024 pour la dernière édition. 

 

23 août 2024

ENTRETIEN AVEC MARC TALANSI

     Marc Talansi, qui a fêté ses 70 ans cette année et que les jeunes générations ne connaissent pas ou peu, a pourtant été un acteur essentiel de la vie littéraire et culturelle au Congo-Brazzaville. Animateur radio et télé, il a reçu, sur les plateaux de la télévision congolaise, de nombreux écrivains et artistes du Congo et d’ailleurs, comme Sony Labou Tansi, Jean-Baptiste Tati Loutard, Sylvain Bemba, Henri Lopes, Ahmadou Kourouma, Francis Bebey, Jacques Rabemanandjara, Seydou Badian... Lui-même ne se considère pas comme quelqu’un qui mérite l’attention du public, pourtant les archives, auxquelles il nous a généreusement donné accès, prouvent le contraire. Malgré sa grande humilité, il a accepté de nous accorder un entretien, chez lui, non loin des rives de la Garonne, à Bordeaux. Marc Talansi est Titulaire d’une thèse de Doctorat en Sciences de l’information et de la communication, soutenue en 1987, à Bordeaux 3.

 

 

(Marc Talansi chez lui, à Sadirac, le 23 août 2024)

 

 

Marc Talansi, merci de nous accueillir chez vous et de nous parler de votre parcours, qui a été bien riche, vous avez été un acteur essentiel de la scène littéraire congolaise, mais pour commencer, si vous deviez vous présenter vous-même, que diriez-vous ? Qui êtes-vous, Monsieur Talansi ?

 

 

Il est difficile de parler de soi, en général on essaie de trouver les mots qui conviennent pour se faire une belle image aux yeux de l’opinion, mais pour être sincère et sérieux, je dirais que je suis comme tout monde, je suis quelqu’un qui aime les autres et qui est très attachant, les personnes avec lesquelles je lie amitié se disent heureuses de m’avoir comme ami, parce que je pense être honnête et fidèle en amitié… Je suis également quelqu’un qui est passionné par des tas de choses, la première passion c’est le livre, la littérature. J’ai découvert le livre alors que j’étais en troisième. Le premier récit que j’ai lu, c’est le livre Les initiés de Jean-Pierre Makouta-Mboukou, et ça m’avait bouleversé, déjà à cette époque.

 

Peut-on dire que c’est ce livre qui vous a conduit à la littérature ?

 

Ce livre a été en effet un instrument qui m’a donné envie de lire d’autres livres, c’est fabuleux de vivre une histoire à travers un voyage, parce que la lecture est un voyage, comme le disait mon ami Sylvain Bemba, dont nous parlerons peut-être plus tard. Il disait que l’on peut voyager sans prendre le train ou l’avion. Pour moi, le premier voyage, c’est ce livre-là. C’est à travers la lecture que j’ai découvert des valeurs, le monde qui nous entoure, la culture.

 

Ce livre est donc un facteur déterminant dans le cheminement qui vous a conduit à la littérature, quels sont les autres facteurs ? Quelles circonstances ont fait de vous un homme de lettres ?

 

 

(Ghislain Joseph Gabio, une célébrité de la télévision congolaise

et Marc Talansi, qui suit ses pas à la télévision)

 

Il y a un peu de hasard dans la vie. Vous savez, quand on est un jeune homme de 15, 16, 17 ou 18 ans, on rêve de devenir footballeur, médecin, avocat, etc., et moi je n’ai pas échappé à la règle, j’ai rêvé de devenir journaliste en particulier, et celui qui a produit en moi cette envie c’est un journaliste de la radio qui s’appelle Ghislain Joseph Gabio. Ce n’est pas un facteur précis mais un ensemble de choses, le contexte de l’époque qui a fait que je me retrouve sur le chemin de la littérature. Quand vous dites que j’ai été un acteur essentiel de la vie littéraire, je ne le dirais pas comme cela, je dirais simplement que j’ai été à ma place.  Le travail du livre est un travail qui nécessite beaucoup d’apports : il y a celui qui écrit, celui qui publie et il y a aussi celui qui fait la critique. Moi je me suis placé du côté de ceux qui montrent le travail de l’écrivain ou qui montrent l’écrivain qui travaille. J’ai découvert que l’écrivain est un combattant, il combat pour les causes nobles, pour la vérité, pour la liberté, et toutes ces valeurs qui nous sont chères. Il éveille les consciences, fait rire et pleurer.

 

Vous avez eu, en effet, durant votre parcours, l’occasion de rencontrer un certain nombre d’auteurs, notamment en tant qu’animateur de la télé, pouvez-vous nous citer quelques exemples et nous parler de ces années-là ?

 

 

 

(Marc Talansi, Sony Labou Tansi et le Docteur Milandou, cardiologue à Oloron-Sainte-Marie,

vers la fin des années 80 ou au tout début des années 90) 

 

J’ai connu trois années intenses à la télévision, de 1976 à 1979. J’étais étudiant à l’époque et me destinais au journalisme. Au départ, il s’agissait de remplacer un journaliste, qui s’appelait Ngakissi et présentait une émission littéraire. Quand il est parti, j’ai été recruté pour poursuivre le travail, à la télévision et aussi à la radio. J’’avais souhaité nommer cette émission « Le Tribunal des Lettres », mais le directeur, Jean Pascal Mongo Slim, m’a proposé de l’appeler « Apostrophes », comme l’émission française de Bernard Pivot, qu’il appréciait beaucoup.  

 

Vous avez donc pu inviter différents auteurs ?

 

Oui, l’mission passait le vendredi soir et il y avait un tel foisonnement sur le plan littéraire que je n’ai pas manqué d’invités. J’ai reçu plusieurs auteurs, j’ai été par exemple le premier à présenter Sony Labou Tansi à la télé, j’ai invité Henri Lopes, deux ou trois fois, Sylvain Bemba, Tati Loutard, Marie-Léontine Tsibinda, Jean Malonga, Maxime Ndebeka, Francis Bebey qui était à la fois écrivain, musicien, poète. Sa chanson « Agatha », a connu beaucoup de succès. J’ai invité ceux qu’on appelait les inévitables Chemain, ils étaient professeurs de Lettres à l’université, ce sont des Français, je les ai invités plusieurs fois, ce qui m’a d’ailleurs valu quelques soucis, car cela n’était pas toujours bien perçu, cela provoquait de la jalousie. Voilà les noms qui me reviennent sans réfléchir.

 

 

(Roger Chemain, Arlette Chemain, Marc Talansi et Sony Labou Tansi)

 

Ces auteurs, ceux venus d’ailleurs notamment, venaient-ils sans difficulté ? Avaient-ils entendu parler de l’émission chez eux ?

 

Non, je profitais de leur passage à Brazzaville où ils étaient en séjour pour d’autres missions, pour les inviter. Et l’émission avait trouvé sa place dans le paysage audiovisuel, si bien que personne ne déclinait mon invitation. Il y avait même des enseignants qui la recommandaient à leurs élèves. Il y a des auteurs que je n’ai pas reçus cependant, comme Guy Menga, qui était opposant au régime et qui était exilé en France, Dongala non plus je ne l’ai pas interviewé, je ne l’ai connu que plus tard.

 

Lorsque vous vous remémorez ces années-là, qui étaient intenses comme vous avez su le dire vous-même, quels sont les plus beaux moments, quelles sont les émissions que vous considérez comme les plus belles, celles qui se nichent dans votre mémoire d’une manière singulière ?

 

J’ai connu avec Sylvain Bemba quelque chose de particulier, c’était un homme extraordinaire, pour sa culture, pour sa fidélité, c’est quelqu’un qui donne une parole et qui la respecte jusqu’au bout. Sylvain Bemba, c’est l’homme le plus cultivé que j’ai jamais rencontré. Il avait trois ou quatre mille livres chez lui, dans sa bibliothèque. Je pense aussi à Henri Lopes, pour son affabilité. A l’époque il était premier ministre, je ne sais plus comment j’ai eu son téléphone, mais il est venu, avec beaucoup de simplicité, à l’émission.

 

(Sylvain Bemba et Marc Talansi, vers la fin des années 80)

Vous avez évoqué, au début de cet entretien, le texte Les initiés qui vous avait marqué lorsque vous étiez collégien, si vous deviez recommander des auteurs, des œuvres à des personnes qui veulent découvrir la littérature congolaise, africaine ou la littérature tout court, quelles seraient vos propositions ?  

 

J’aime beaucoup lire Henri Lopes, il y a aussi Sony Labou Tansi, qui est un monument, je recommanderais Tchicaya U Tam’si, qui pour moi fait partie des plus grands poètes de notre époque, vous pouvez lire par exemple Epitomé. Je pense à Dongala. Sur le plan Afrique en général, j’aime beaucoup Ferdinand Oyono, Une vie de boy et Le vieux nègre et la médaille sont des œuvres à lire. Tout comme L’aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane, ou Remember Ruben, de Mongo Beti. En dehors de l’Afrique, c’est en devenant enseignant en France que j’ai découvert des auteurs de la littérature française, souvent des classiques, je pense par exemple à Camus, à Saint-Exupéry avec Le petit Prince ou Terre des Hommes.

(Ahmadou Kourouma, Marc Talansi et Arlette Chemain)

 

 

 

Comment êtes vous arrivé à l’enseignement, alors que vous vous rêviez journaliste ?

Je parlais tout à l’heure de hasard de la vie, mais peut-être qu’il n’y a pas de hasard, mon destin à moi était programmé comme cela. Je suis devenu enseignant parce que, à un moment donné de la vie il fallait trouver un travail, mais en même temps c’est un métier que j’ai choisi parce que j’ai fait des études dans ce sens-là. J’ai fait des études de lettres et de communication, donc l’une et l’autre branches m’ont servi. J’ai obtenu un diplôme de journalisme à l’IUT de Bordeaux, et je collaborais, depuis les années 80 avec des journaux comme Bingo, qui n’existe plus, comme Amina, qui mettait en avant la femme africaine; j’ai collaboré aussi avec La Semaine africaine, qui est je crois le journal le plus ancien de l’Afrique centrale, un journal catholique.

 

(Marc Talansi, aux côtés de Jean Malonga dont il tient le second roman)

 

Marc Talansi, si l’on vous demandait quelle est ou quelles sont vos plus belles réussites ? Peu importe sur quel plan, que répondriez-vous ?

 

Il y en a beaucoup, mais avoir des enfants gentils, intelligents, travailleurs, c’est quelque chose de très gratifiant, c’est super.

Ma plus grande réussite aurait été sans doute de servir le Congo de manière plus présente, plus sérieuse. Mais cela n’a pas été le cas, j’ai donné ce que j’ai pu, sans plus.

(Francis Bebey et MarcTalansi)

 

Vous ne pensez pas que ce que vous avez fait était sérieux ? Organiser ces émissions, recevoir tant d’auteurs et de belle pointure, c’est très sérieux, à notre humble avis. Est-ce parce que cela n’a duré que trois ans, vous auriez aimé que cela continue ?

 

J’aurais voulu en effet continuer à servir le pays en tant que journaliste, mais dans les années 80, quand j’ai fini mes études, c’était très difficile de trouver un travail dans ce domaine.

 

Peut-on dire que le fait de ne pas avoir eu l’occasion d’exercer pleinement et librement le métier de journaliste constitue votre plus grand regret ? C’est le pendant de la question précédente. Après votre plus belle réussite, quel est votre plus grand regret ?

 

Le regret, c’est au niveau du pays, du Congo. Tchicaya U Tam’si disait qu’il n’habite pas le Congo mais que le Congo l’habite, je crois qu’on est nombreux à être comme cela, nous n’avons pas vécu au Congo pendant 30-40 ans, mais nous sommes très malheureux pour ce qui s’y passe, pour les échecs des politiques, je dirais, qui n’ont pas réussi à donner la même chance à tous les jeunes, parce que nous, dans les années 70, on pouvait bénéficier de bourses de l’Etat, on pouvait bénéficier, dans les écoles primaires, des fournitures scolaires gratuites, or tout cela est mort. Les gens vivent comme s’il n’y avait pas de gouvernement dans notre pays, ça c’est triste. Je ne pense pas être le seul à éprouver ce sentiment d’échec, c’est aussi l’échec de notre génération. On a raté l’occasion de donner au pays de l’espoir.

 

Pour rebondir sur ce que vous venez de dire, quel est votre vœu aujourd’hui ? Comment envisagez-vous l’avenir ?

 

Il y a ce regret de ne pas avoir pu donner au pays ce qu’il nous a prêté, quand on voit le nombre de jeunes, de personnes qui sont à l’étranger, qui ont des compétences et qui ne peuvent pas les exercer, c’est vraiment triste. On ne peut pas être fiers, de ce point de vue-là, il n’est pas normal que des gens meurent parce qu’il manque une aspirine à l’hôpital, parce que quelqu’un a volé l’argent de l’Etat, l’argent avec lequel on aurait pu construire des dispensaires ; que des établissements scolaires se retrouvent avec plus de cent élèves dans les classes. Demain est un autre jour, il faut que les Congolais, les Africains se réveillent pour créer, pour fabriquer un monde nouveau.

 

Un dernier mot ? Quelque chose qui vous tient à cœur et que vous voulez partager ? Un sujet que nous n’avons pas évoqué et que vous auriez aimé aborder ?

 

Mon dernier mot, c’est qu’il y a toujours de l’espoir, il faut que le Congo essaie de dépasser tout ce qui a été de l’ordre des guerres, de l’ordre de ce qu’on appelle le tribalisme, ce racisme imbécile. Il faut que chacun comprenne que plus on est nombreux, sérieux et travailleurs et plus nous pouvons laisser à nos enfants de quoi se nourrir, de quoi être utile à l’autre. Que chacun soit conscient de la nécessité de construire ou de reconstruire le pays.  

 

Propos recueillis par Liss Kihindou, le 22 août 2024.  

 

 

 

Marc Talansi coule des jours heureux auprès de son épouse, Véronique, qui lui a accordé sa main en 1981, ses quatre enfants et ses petits enfants. 

 

(Monsieur et Madame Talansi, entourés de leurs petits-enfants)

7 avril 2024

L’Orgasme douloureux, de Carmen Toudonou

Carmen Toudonou signe, avec L’Orgasme douloureux, un roman politique dont le titre est représentatif du double langage qui structure le récit, et que l’autrice manie à merveille. Sous couvert d’humour et de légèreté, Carmen Toudonou dresse un sévère réquisitoire contre les ‘‘républiques’’ africaines dont l’action politique consiste à éteindre toutes les lumières susceptibles d’offrir au pays un jour nouveau. Ces Républiques se complaisent dans l’obscurantisme, la bêtise et œuvrent pour l’avènement des ‘‘ténèbres à midi’’, pour reprendre le titre d’un roman de Théo Ananissoh. L’Orgasme douloureux est une satire des sociétés africaines contemporaines. L’autrice n’épargne ni les gouvernants ni les gouvernés.

 

 

Une République Royaume

 

Carmen Toudonou met en scène des présidents qui non seulement accèdent au pouvoir par des coups d’état – c’est-à-dire par des moyens qui ne peuvent nullement être qualifiés de démocratiques –  mais estiment aussi qu’ils doivent rester sur le trône jusqu’à la fin de leur vie. D’ailleurs, ils ne pensent pas que leur existence ait une fin, comme celle de tous les mortels. Ils agissent, se comportent comme s’ils étaient éternels. Le pouvoir est à eux, pour l’éternité, à eux et à leur famille.

Cette durée excessive au pouvoir est soulignée par le chiffre sept, constant dans le roman : le mandat présidentiel dure sept ans et les septennats se suivent sans que les élections ne portent à la tête du pays un nouveau président. C’est toujours le même qui est réélu. A la mort de Roi-Président, le premier monarque de la Pomorie indépendante, dont les habitants doivent porter le deuil pendant sept jours, c’est Président-Roi qui lui succède sur le trône et qui devra déjouer sept complots. L’opposant politique Decrotair n’est pas libéré avant sa septième année.

Quand ce n’est pas le chiffre sept, c’est le chiffre quarante qui frappe le lecteur, comme les « quarante jours de jeûne et prières » consécutifs à la conversion de Président-Roi à la secte des ‘‘Affranchis du Septième Jour’’. Cet emploi abusif des chiffres revêtus d’une valeur symbolique dans les textes sacrés met en relief les prétentions de ces monarques qui se prennent pour Dieu. Le titre même de ‘‘Président-Roi’’ ou ‘‘Roi-Président’’ montre à suffisance que les soi-disant ‘‘républiques’’ sont en réalité des monarchies, ou plutôt des dictatures.

Afin d’asseoir son règne sans courir le risque de voir un autre acteur se faire une place sur la scène politique, le dictateur confie les plus hautes responsabilités, et même les moindres, aux membres de sa famille, ses enfants en particulier : « Les enfants de Président-Roi en âge de gagner leur vie, s’ils n’étaient pas au gouvernement, bénéficiaient de postes importants dans les directions des sociétés d’Etat, quand ils n’en étaient pas les directeurs. Ils travaillaient aussi dans les compagnies nationalisées, ils étaient  directeurs de cabinet, secrétaires généraux, conseillers spéciaux et chargés de mission à la présidence ou dans les ministères. » (page 78)

Autant dire que la carrière politique et les postes les plus intéressants constituent la chasse gardée du Président et de ses enfants. Les membres qui n’ont aucun lien familial avec le président peuvent être certains que, tôt ou tard, le président verra en eux de potentiels concurrents ou opposants. La liquidation physique est très souvent le sort qui les attend, quel que soit leur degré de dévouement et d’asservissement au pouvoir.

 

Un gouvernement de la confiscation

 

Le président ne se contente pas d’étouffer les aspirations politiques des uns et des autres en faisant de l’exercice politique un bien privé, il prive le peuple de tout ce qui est essentiel à l’épanouissement de l’être humain, en commençant par la parole. La seule parole qui doit être relayée à longueur de journée, dans les médias, c’est celle du président, considérée comme sacrée, indiscutable. La moindre remise en question ou critique se solde par l’incarcération, quand ce n’est la mort.

Le président et toute sa clique, constituée de ses enfants, épouses, maîtresses et autres proches parents sont les seuls à tirer profit des richesses minières du pays, représentées par les diamants dont regorge le sous-sol pomorien. La famille présidentielle mène un train de vie insolent,  elle réside dans des quartiers luxueux, dotés de toutes les commodités, tandis que le peuple s’entasse sur des sites insalubres où même l’eau courante paraît un luxe.  

Non content de faire du bien-être matériel et financier une prérogative de la famille présidentielle, le monarque prend le soin d’engourdir les capacités intellectuelles de ses administrés.  Cela commence avec les programmes scolaires, conçus pour abrutir plutôt que pour instruire. Une bonne instruction éveille l’esprit critique et celui-ci risque, à terme, de mettre en péril le pouvoir du dictateur. Président-Roi veille donc à entretenir, chez les Pomoriens, non le désir de la connaissance, mais celui des plaisirs immédiats. L’orgasme. Tel doit être le projet de vie de la jeunesse pomorienne, dont l’éducation est sabotée.

Les habitants de ce pays africain fictif nommé Pomorie, et dont la capitale est Cocoland, manquent cruellement d’esprit critique et de jugeote. Ils font même preuve de fanatisme, à l’exemple du taximan qui rabroue le narrateur lorsque celui-ci ose relever la médiocrité du Président-Roi : « Ce n’est pas un bougre, et tu vas retirer tout de suite ce que tu as dit, monsieur. Parce que c’est notre président, son excellence Président-Roi. » (page 55).

La léthargie intellectuelle des Pomoriens n’est pas étonnante, étant donné qu’ils ont été formatés pour aduler leur président, pour applaudir à tout ce qu’il fait et dit, même quand il s’agit d’âneries. Les rares personnes qui conservent un esprit lucide sont celles qui ont été scolarisées dans des établissements privés, par exemple le lycée franais, oui, vous avez bien lu, ce n’est pas une erreur de frappe comme on peut le penser la première fois que l’on tombe sur ce mot : la Frane a son établissement scolaire en Pomorie, où le Président a pris le soin d’inscrire sa fille chérie. L’appétit intellectuel de Blintou est en outre aiguisé par les nombreuses lectures qu’elle fait, car elle dispose d’une bibliothèque personnelle riche et variée, « la première, seule, et plus grande bibliothèque de Pomorie ». Cette bibliothèque à l’usage exclusif de la fille du président comprend « sept collections » – encore sept : « littérature franaise, littérature rousse, littérature anelaise, littérature armoricaine, littérature honoroise, littérature aubrichiene et littérature jaconaise. Et tous ces livres, traduits en franais, la langue officielle de la Pomorie, étaient chacun disponible en trois exemplaires, pour tous les cas » (page 104).

Il suffit de retirer, d’ajouter ou de modifier une lettre pour retrouver le pays occidental auquel chacune des nominations fait penser. Président-Roi n’a pas hésité à importer « quatre ou six conteneurs de livres, en majorité des classiques franais, parce que la littérature pomorienne, essentiellement d’expression franaise, ne pouvait absolument pas être de bon goût. » (page 103)

Ainsi, le Président se soucie de donner à sa progéniture tout le confort matériel, intellectuel et  professionnel auquel on peut rêver, pendant que ses administrés ont une éducation, des conditions de vie, des habitations, etc. qui laissent à désirer. Et c’est bien ce qui s’observe aujourd’hui dans ces pays africains à la tête desquels se trouve le même président-monarque depuis des décennies, qui se considère comme l’homme présidentiel du pays, le seul qui puisse pourvoir au bien-être des citoyens, mais pour quel résultat, pour quel bilan, après des décennies de règne ?  

 

Les entraves au développement

 

Ces présidents-providentiels sont d’autant plus risibles qu’ils semblent convaincus d’être des hommes d’état extraordinaires. L’ironie est savoureuse dans ce roman. Les actions, projets, réalisations du Président-Roi sont rapportées avec le plus grand sérieux, mais la distance entre la forme et le fond tourne en ridicule le monarque, comme on peut le lire page 81 : « Président-Roi était un grand penseur de son époque, et il en avait conscience ». Et l’on relève de nombreuses expressions qui, sorties de leur contexte, pourraient faire croire que cet homme d’état a profondément contribué à l’avènement d’une ère nouvelle ou qu’il avait des aspirations révolutionnaires pour son pays. Dans le chapitre « Le Petit livre rose », le narrateur nous parle de ‘‘chef-d’œuvre absolu d’inventivité’’, de ‘‘pensée politique’’ ou ‘‘pensée révolutionnaire du grand homme’’, de ‘‘grande invention’’, de création d’un ‘‘centre d’études et de recherches’’, plus loin, page 146, il évoque une ‘‘mission régalienne’’…

Mais de quoi s’agit-il en réalité ? Il s’agit d’atteindre l’orgasme ou de fournir à la population les moyens de se procurer l’orgasme. Les centres de recherches dans lesquels investit le Président sont ceux qui travaillent à la fabrication d’aphrodisiaques ou de remèdes contre l’impuissance sexuelle. Les nombreuses occupations du monarque, qui l’empêchent d’arriver à l’heure aux réunions du gouvernement, consistent à honorer ses dizaines d’épouses. La « mission régalienne » qu’il se donne est celle de faire jouir les épouses de ses ministres, parce que son propre harem ne compte pas, tant qu’il ne s’est pas approprié les épouses des autres. Le président fait de l’orgasme une préoccupation nationale. Les « complots » qu’il se targue d’avoir déjoués sont, entre autres, celui du « slip blanc », ou de la « culotte rouge ».

Quand on a, à la tête du pays, des dirigeants dont les ambitions ne volent pas plus haut que leur verge, on obtient des populations qui manquent d’horizon, de vision pour leur avenir. L’existence ne tourne qu’autour de la satisfaction des besoins élémentaires : boire, manger, jouir. Une existence de « mikolo nioso fêti na fêti » comme on pourrait le dire en lingala, pour traduire l’état d’esprit d’un peuple qui ne se préoccupe que de faire la fête tous les jours. Fête des sens surtout. Mais les lendemains de fête peuvent s’avérer douloureux, la désillusion est amère, lorsqu’on s’aperçoit, au réveil, que l’on manque de tout, que l’on se contente des déchets, des miettes, pendant que la classe au pouvoir dilapide les deniers publics. Le président et sa famille affrètent par exemple des vols spéciaux pour faire venir d’Occident tel article nécessaire à telle fête ou tel anniversaire. D’où le titre « L’orgasme douloureux ».

Il est indispensable que le peuple se lève, comme un seul homme, et remette en cause cette politique du nivellement par le bas. Tant qu’il n’y aura qu’un seul Decrotair qui se démènera pour dénoncer les abus du pouvoir et sa politique médiocre, rien ne changera sous le soleil africain. Le président-monarque continuera à dormir sur ses deux oreilles, sans se préoccuper le moins du monde des quelques voix discordantes dans ce concert de louanges. Les opposants, il les envoie au « centre de redressement ». Expression qui traduit également le double langage dans ce roman, car elle est à prendre au sens propre et au figuré. Il s’agit d’un centre pénitencier où l’on s’attelle à redresser le phallus de l’opposant, avec des armes d’une efficacité éprouvée : jeune pomorienne vierge aux attributs irrésistibles et « Tendeur » ou « Glangouna » à l’appui. Le tendeur » et le « Glangouna » sont des aphrodisiaques. Cette méthode de « redressement » des opposants est une métaphore de la corruption dont les monarques font usage dans les régimes dictatoriaux : ceux qu’ils ne réussissent pas à corrompre, ils les éliminent.

 

(Carmen Fifamè TOUDONOU, écrivaine béninoise)

 

Conclusion

 

Carmen Fifamè Toudonou met à l’index des politiques gouvernementales qui flattent les bas instincts, qui émoustillent les sens plutôt que les neurones, qui « redressent » les verges au lieu d’élever les esprits, qui combattent « la sécheresse où il ne faut », au lieu de combattre la sécheresse intellectuelle. Le manque cruel de bibliothèques et d’instruction digne de ce nom est un sabotage intellectuel orchestré pour obtenir une population qui ne se révolte pas. Ainsi, le Président-Roi dispose des biens du pays et du territoire national comme si c’était son bien personnel. En 2024, un monarque peut décider de déposséder les citoyens de son pays des terres de leurs ancêtres pour les offrir à un pays étranger et il se prend pour un président extraordinaire. Mais tôt ou tard souffle un vent de révolte, et celui-ci peut venir du propre camp du président. Dans ce roman, ce sont les femmes qui se muent en force capable de briser la geôle spirituelle dans laquelle Président-Roi avait enfermé le peuple. Ce sont elles qui renversent son pouvoir. L’avenir dépend-il des femmes ?

 

Carmen Fifamè TOUDONOU, L’Orgasme douloureux, Editions Lakalita, 2022, 218 pages.

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