Voici une interview parue dans le magazine AMINA N°582, de novembre 2018. Rosy Bazile se prête avec grâce au jeu des questions-réponses, pour parler de son roman, dont nous avions déjà fait une recension ici.

 

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A travers l’histoire d’une jeune femme et de sa mère, Rosy Bazile met en relief l’histoire d’une île étranglée entre un passé colonial et un présent sur lequel pèsent les préjugés, les complexes et les inégalités issus de ce passé.

 

Rosy Bazile, vous avez un parcours un peu éclectique, vous avez tâté de différents arts, pouvez-vous vous présenter à nos lectrices et lecteurs?

Je suis née et j’ai grandi à Port-au Prince en Haïti. Je vis en France depuis septembre 1988. J’ai été attirée très tôt par le monde artistique, j’ai fait du théâtre, de la danse, j’ai écrit mes premières histoires sous forme de contes à l’âge de sept ans. La musique occupe une place importante dans ma vie. Étant bercée par des chants traditionnels, j’ai commencé à me produire dans des spectacles pour jeunes talents à Port-au Prince. Je fus animatrice radio et Journaliste. Des années plus tard, j’ai écrit mes propres chansons et ce jusqu’en 2008, l’année où j’ai laissé tomber la scène musicale et théâtrale pour me tourner vers un autre métier artisanal. Car, parallèlement au chant, à la danse etc. je faisais de la couture en autodidacte bien sûr. J’ai travaillé comme costumière pour deux compagnies de Théâtre à Paris. Quand j’ai arrêté le chant, j’ai créé mon entreprise en tant que styliste miniaturiste. Je crée des vêtements pour des poupées mannequin de collections Américaines, Anglaises et Sud-Coréennes. Je suis une touche à tout, j’adore découvrir des univers différents du mien et développer ma créativité.

 

Comment êtes-vous arrivée à la littérature pour ne pas dire l’écriture ?

La lecture m’a toujours accompagnée, comme je l’ai dit plus haut, j’écrivais des histoires et je dévorais tout ce qui me tombait sous la main. Ouvrages scolaires, journaux, prospectus, et romans d’aventure. J’ai lu tout le Club des Cinq, Alice détective, Fantomette, etc.. J’étais attirée par les héroïnes qui n’avaient peur de rien, des personnages féminins forts. J’ai écrit mes chansons, collaboré à des créations avec ma compagnie de Théâtre à Port-au-Prince. J’ai toujours un livre dans mon sac, sinon je me sens comme nue. J’ai commencé à écrire un roman à Montréal en 2000, comme le sujet touchait à des choses intimes, et faisait remonter des sentiments que je n’étais pas prête à affronter, j’ai tout arrêté. Sans le savoir, j’attendais que mon inspiration arrive à maturation, que les choses prennent forme. Et un beau matin les digues se sont rompues et les mots se sont déversés comme des eaux trop longtemps retenues.

                                                                                                                       

 Vous situez l’histoire de votre roman à St-Peters, cette île fictive représente-t-elle Haïti, d’où vous êtes originaire ?

Absolument. J’ai quitté Haïti depuis fort longtemps, en cherchant un cadre pour mon livre, je me suis rendue sur internet afin de revoir les rues de certaines villes comme Port-au-Prince, Jacmel, Cap-Haitien. Je suis tombée sur des images qui m’ont choquée. Ces images n’avaient rien à voir avec le tremblement de terre dont fut victime mon pays mais plutôt à des règlements de comptes. Cette violence m’a fichu un coup au cœur, et j’ai décidé de me créer une île parfaite pour y inclure mon histoire. St-Peters est un mélange des beaux paysages de chez moi, et d’autres îles comme La Dominique, St Lucie, La Barbade etc. sans oublier la Martinique et la Guadeloupe dont je me suis aussi inspirée.

 

Les relations, dans la société que vous décrivez dans votre roman, sont déterminées par la couleur de peau : le ‘‘teint clair’ ou ‘‘l’affiliation directe ou indirecte avec les colons britanniques, français ou hollandais qui furent les maîtres de l’île’ est comme un ‘‘passeport’ qui permet de se faire une situation enviable. Cet état de choses ne semble pas près de changer, que ce soit à Haïti, aux Antilles, en Afrique du Sud, etc. L’espoir est-il permis ?

Je ne sais pas ce qu’il en est à l’heure actuelle en Haïti, mais je ne crois pas que les choses aient beaucoup évolué. Bien sûr, il existera toujours des cœurs intelligents pour préférer l’être au paraître. Mais, il ne faut pas rêver, on a tendance à s’arrêter à ce que nos yeux voient, plutôt que d’aller à la découverte de l’autre et franchir la barrière de la couleur, de la classe sociale. Le monde avance doucement il est vrai, mais les mentalités évoluent malgré les réticences affichées de part et d’autre. J’espère qu’un jour nos qualités ne seront pas définies par rapport à notre taux de mélanine. Nos enfants nous permettent d’espérer, ils construisent un monde plus ouvert.

 

Alida, la mère de Richard Courtois, a usé de tous ses pouvoirs pour que son fils n’épouse pas une descendante d’esclave, et pourtant elle-même découvre un ancêtre noir dans son arbre généalogique. Est-ce une manière pour vous de mettre en pièces le mythe du sang ‘‘pur’ ? Serions-nous tous, tels que nous sommes, issus d’un métissage oublié, comme le pense l’écrivain Henri Lopes ?

Qui que nous soyons, nous sommes issus de mélanges plus ou moins identifiables. Je pense que si les gens se penchaient un tant soit peu sur l’histoire des peuples, ils arrêteraient leur folie de pureté raciale. Du temps où nous étions nomades, les peuplades se sont déplacées partout sur la planète. Les Anglais ont séjourné quatre cents ans en Aquitaine, les Arabes ont conquis une partie de l’Espagne, l’Empire romain a régné sur toute la Méditerranée. Alexandre Le Grand est parti jusqu’en Inde. Sans reprendre l’épopée d’Homo sapiens depuis sa sortie d’Afrique il me paraît évident que l’idée de sang pur est un mythe qui ne tiendra plus longtemps face aux découvertes scientifiques.

 

Finalement, l’amour entre les personnes issues de différentes classes sociales ou venant d’origines diverses semble la meilleure arme pour abattre les murs que les hommes ont soigneusement construits entre eux. C’est un peu ce que suggère le titre, les ‘‘cœurs insulaires’, des cœurs qui savent aimer et dépasser leur condition ?

Je n’aime pas l’idée de cloisonnement, de cases et de castes. J’aime le mélange sous toutes ses formes. Je parle d’amour. J’adore les liens improbables qui se tissent entre les humains. J’aime me dire que nous sommes pareils, mais que nous devons cultiver nos différences comme de précieuses fleurs d’humanité pour devenir plus forts. Offrir cette différence pour l’enrichissement du monde.

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Vos personnages sont un peu à votre image : ils sont doués pour l’art. La rencontre entre Marielle et Justin est scellée par l’amour de l’art. L’un transforme le bois, l’autre se sert des pinceaux et des couleurs. « L’art est dans notre quotidien dans ce pays », déclare un de vos personnages. Quelle est la place de l’art dans la vie d’un individu, d’un pays comme Haïti ? 

Donnez deux bouts de bois à un Haïtien et il vous pond une œuvre d’art. Bon, je plaisante ! Il est vrai que les artistes et artisans d’art en Haïti sont doués. Il n’est pas nécessaire d’aller au musée ou visiter une galerie pour être confronté à la création artistique. Tous les jours, vous avez la parade des bus peints. Les peintres offrent leurs tableaux sur les trottoirs, dans de petites échoppes ou au marché. Les créateurs de bijoux, les maroquiniers, les boss métal (les artisans qui domptent le fer, le forgent et le mettent en forme), tous se mettent au service de la création afin d’embellir notre quotidien. Des boîtes en fer-blanc se transforment en objets de décoration. Le moindre bout de bois peut se convertir en statuette qui fera le bonheur de celui qui l’achète ou qui le reçoit en cadeau.

 

Dans votre roman, certains s’intéressent aux œuvres d’art par snobisme alors que d’autres sont séduits par leur beauté. L’art est-il une affaire de classe sociale, d’élite ?

De tout temps les gens cherchent à affirmer leur statut social par les œuvres d’art qu’ils acquièrent. Certains sont capables de se ruiner par amour pour un tableau, un livre rare, une sculpture ancienne etc. alors que d’autres spéculent sur le prestige que cela leur apporte. Certains aimeraient bien s’approprier l’art et s’en servir comme moyen de domination et de distinction de classe, alors que l’art est tout simplement une émotion à partager, une passerelle entre les gens.

 

Si vous aviez deux ou trois coups de cœur à partager avec nos lecteurs, quels titres proposeriez-vous ?

J’ai des centaines de coups de cœur, mais je partagerai volontiers avec vos lecteurs ces quelques ouvrages :

- Harlem Quartet de James Bladwin

- La chanson de Salomon de Tony Morrison

- L’espace d’un cillement de Jacques Stephen Alexis.

- J’avoue que j’ai vécu de Pablo Neruda.

Ces livres occupent une place spéciale dans mon cœur. Je les ai lus à des moments clé de ma vie et je porte leurs empreintes en moi.

 

Propos recueillis par Liss Kihindou.